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Texte
Depuis quarante jours, il marchait, cherchant
partout du travail. Il avait quitté son
pays, Ville-Avaray, dans la
Manche, parce que l'ouvrage manquait. Compagnon charpentier,
âgé de vingt-sept ans, bon sujet, vaillant, il était resté pendant deux mois à
la charge de sa famille, lui, fils aîné, n'ayant plus qu'à croiser ses bras
vigoureux, dans le chômage général. Le pain devint rare dans la maison; les deux soeurs
allaient en journée, mais gagnaient peu; et lui, Jacques Randel, le plus fort,
ne faisait rien parce qu'il n'avait rien à faire, et mangeait la soupe des
autres.
Alors,
il s'était informé à la mairie; et le secrétaire avait répondu qu'on trouvait à
s'occuper dans le Centre.
Il
était donc parti, muni de papiers et de certificats , avec sept francs dans sa
poche et portant sur l'épaule, dans un mouchoir bleu attaché au bout de son
bâton, une paire de souliers de rechange, une culotte et une chemise. Et il
avait marché sans repos, pendant les jours et les nuits, par les interminables
routes, sous le soleil et sous les pluies, sans arriver jamais à ce pays
mystérieux où les ouvriers trouvent de l'ouvrage. Il s'entêta d'abord à cette idée qu'il ne devait
travailler qu'à la charpente, puisqu'il était charpentier. Mais, dans tous les
chantiers où il se présenta, on répondit qu'on venait de congédier des hommes,
faute de commandes, et il se résolut, se trouvant à bout de ressources, à
accomplir toutes les besognes qu'il rencontrerait sur son chemin.
Donc, il fut tour à tour terrassier,
valet d'écurie, scieur de pierres; il cassa du bois, ébrancha des arbres,
creusa un puits, mêla du mortier, lia des fagots, garda des chèvres sur une
montagne, tout cela moyennant quelques sous, car il n'obtenait, de temps en
temps, deux ou trois jours de travail qu'en se proposant à vil prix, pour
tenter l'avarice des patrons et des paysans.
Et maintenant, depuis une semaine, il
ne trouvait plus rien, il n'avait plus rien et il mangeait un peu de pain,
grâce à la charité des femmes qu'il implorait sur le seuil des portes, en
passant le long des routes.
Le soir tombait, Jacques Randel
harassé, les jambes brisées, le ventre vide, l'âme en détresse, marchait
nu-pieds sur l'herbe au bord du chemin, car il ménageait sa dernière paire de
souliers, l'autre n'existant plus depuis longtemps déjà. C'était un samedi,
vers la fin de l'automne. Les nuages gris roulaient dans le ciel, lourds et
rapides, sous les poussées du vent qui sifflait dans les arbres. On sentait qu'il pleuvrait bientôt. La campagne était
déserte, à cette tombée de jour, la veille d'un dimanche. De place en place,
dans les champs, s'élevaient pareilles à des champignons jaunes, monstrueux,
des meules de paille égrenées; et les terres semblaient nues, étant ensemencées
déjà pour l'autre année.
Randel avait faim, une faim de bête,
une de ces faims qui jettent les loups sur les hommes. Exténué, il allongeait
les jambes pour faire moins de pas et, la tête pesante, le sang bourdonnant aux
tempes, les yeux rouges, la bouche sèche, il serrait son bâton dans sa main
avec l'envie vague de frapper à tour de bras sur le premier passant qu'il
rencontrerait rentrant chez lui manger la soupe.
Il regardait les bords de la route
avec l'image, dans les yeux, de pommes de terre défoules, restées sur le sol
retourné. S'il en avait trouvé quelques-unes, il eût ramassé du bois mort, fait
un petit feu dans le fossé, et bien soupé, ma foi, avec le légume chaud et
rond, qu'il eût tenu d'abord, brûlant, dans ses mains froides.
Mais la saison était passée, et il
devrait, comme la veille, ronger une betterave crue, arrachée dans un sillon.
Depuis deux jours , il parlait haut en
allongeant le pas sous l'obsession de ses idées. Il n'avait guère pensé,
jusque-là, appliquant tout son esprit, toutes ses simples facultés, à sa
besogne professionnelle. Mais voilà que la fatigue, cette poursuite acharnée
d'un travail introuvable, les refus, les rebuffades, les nuits passées sur
l'herbe, le jeûne, le mépris qu'il sentait chez les sédentaires pour le
vagabond, cette question posée chaque jour: "Pourquoi ne restez-vous pas
chez vous?", le chagrin de ne pouvoir occuper ses bras vaillants qu'il
sentait pleins de force, le souvenir des parents demeurés à la maison et qui
n'avaient guère de sous, non plus, l'emplissaient peu à peu d'une colère lente,
amassée chaque jour, chaque heure, chaque minute, et qui s'échappait de sa
bouche, malgré lui, en phrases courtes et grondantes.
Tout en trébuchant sur les pierres qui roulaient
sous ses pieds nus, il grognait: "Misère... misère... tas de cochons...
laisser crever de faim un homme... un charpentier... tas de cochons...pas
quatre sous... pas quatre sous... v'là qu'il pleut... tas de cochons!...."
Il s'indignait de l'injustice du sort et s'en prenait aux hommes, à tous les
hommes, de ce que la nature, la grande mère aveugle, est inéquitable, féroce et
perfide.
Il répétait, les dents serrées:
"Tas de cochons!" en regardant la mince fumée grise qui sortait des
toits, à cette heure du dîner. Et, sans réfléchir à cette autre injustice,
humaine, celle-là, qui se nomme violence et vol, il avait envie d'entrer dans
une de ces demeures, d'assommer les habitants et de se mettre à table, à leur
place.
Il disait: "J'ai pas le droit de
vivre, maintenant... puisqu'on me laisse crever de faim... je ne demande qu'à
travailler, pourtant... tas de cochons." Et
la souffrance de ses membres, la souffrance de son ventre, la souffrance de son
coeur lui montaient à la tête comme une ivresse redoutable, et faisaient
naître, en son cerveau, cette idée simple: "J'ai le droit de vivre,
puisque je respire, puisque l'air est à tout le monde. Alors, donc, on n'a pas le
droit de me laisser sans pain!"
La
pluie tombait, fine, serrée, glacée. Il s'arrêta et murmura: "Misère...
encore un mois de route avant de rentrer à la maison..." Il revenait en
effet chez lui maintenant, comprenant qu'il trouverait plutôt à s'occuper dans
sa ville natale, où il était connu, en faisant n'importe quoi, que sur les
grands chemins où tout le monde le suspectait.
Puisque la charpente n'allait pas, il
deviendrait manoeuvre, gâcheur de plâtre, terrassier casseur de cailloux. Quand
il ne gagnerait que vingt sous par jour, ce serait toujours de quoi manger.
Il noua autour de son cou ce qui
restait de son dernier mouchoir, afin d'empêcher l'eau froide de lui couler
dans le dos et sur la poitrine. Mais il sentit bientôt qu'elle traversait déjà
la mince toile de ses vêtements et il jeta autour de lui un regard d'angoisse,
d'être perdu qui ne sait plus où cacher son corps, où reposer sa tête, qui n'a
pas un abri par le monde.
La
nuit venait, couvrant d'ombre les champs. Il
aperçut, au loin, dans un pré, une tache sombre sur l'herbe, une vache. Il
enjamba le fossé de la route et alla vers elle, sans trop savoir ce qu'il
faisait.
Quand il fut auprès, elle leva vers
lui sa grosse tête, et il pensa: "Si seulement j'avais un pot, je pourrais
boire un peu de lait."
Il regardait la vache; et la vache le
regardait; puis, soudain, lui lançant dans le flanc un grand coup de pied:
"Debout!" dit-il.
La bête se dressa lentement, laissant
pendre sous elle sa lourde mamelle; alors l'homme se coucha sur le dos, entre
les pattes de l'animal, et il but, longtemps, pressant de ses deux mains le pis
chaud, et qui sentait l'étable. Il but tant qu'il resta du lait dans cette
source vivante.
Mais
la pluie glacée tombait plus serrée, et toute la plaine était nue sans lui
montrer un refuge. Il avait froid; et il
regardait une lumière qui brillait entre les arbres, à la fenêtre d'une maison.
La vache s'était recouchée,
lourdement. Il s'assit à côté d'elle, en lui flattant la tête, reconnaissant
d'avoir été nourri. Le souffle épais et fort de la bête, sortant de ses naseaux
comme deux jets de vapeur dans l'air du soir, passait sur la face de l'ouvrier
qui se mit à dire: "Tu n'as pas froid là-dedans, toi."
Maintenant,
il promenait ses mains sur le poitrail, sous les pattes, pour y trouver de la
chaleur. Alors une idée lui vint, celle
de se coucher et de passer la nuit contre ce gros ventre tiède. Il chercha donc
une place, pour être bien, et posa juste son front contre la mamelle puissante
qui l'avait abreuvé tout à l'heure. Puis, comme il était brisé de fatigue, il
s'endormit tout à coup.
Mais, plusieurs fois, il se réveilla,
le dos ou le ventre glacé, selon qu'il appliquait l'un ou l'autre sur le flanc
de l'animal; alors il se retournait pour réchauffer et sécher la partie de son
corps qui était restée à l'air de la nuit; et il se rendormait bientôt de son
sommeil accablé.
Un coq chantant le mit debout. L'aube
allait paraître; il ne pleuvait plus; le ciel était pur.
La vache se reposait, le mufle sur le
sol; il se baissa en s'appuyant sur ses mains, pour baiser cette large narine
de chair humide, et il dit:
"Adieu, ma belle... à une autre
fois... t'es une bonne bête... Adieu..."
Puis il mit ses souliers, et s'en
alla.
Pendant deux heures, il marcha devant
lui suivant toujours la même route; puis une lassitude l'envahit, si grande,
qu'il s'assit dans l'herbe.
Le jour était venu; les cloches des
églises sonnaient, des hommes en blouse bleue, des femmes en bonnet blanc, soit
à pied, soit montés en des charrettes, commençaient à passer sur les chemins,
allant aux villages voisins fêter le dimanche chez des amis, chez des parents.
Un gros paysan parut, poussant devant
lui une vingtaine de moutons inquiets et bêlants qu'un chien rapide maintenait
en troupeau.
Randel
se leva, salua: "Vous n'auriez pas du travail pour un ouvrier qui meurt de
faim?" dit-il.
L'autre
répondit en jetant au vagabond un regard méchant:
"Je n'ai point de travail pour
les gens que je rencontre sur les routes."
Et le charpentier retourna s'asseoir
sur le fossé.
Il attendit longtemps; regardant
défiler devant lui les campagnards, et cherchant une bonne figure, un visage
compatissant pour recommencer sa prière.
Il choisit une sorte de bourgeois en
redingote, dont une chaîne d'or ornait le ventre.
"Je cherche du travail depuis
deux mois, dit-il. Je ne trouve rien; et
je n'ai plus un sou dans ma poche."
Le demi-monsieur répliqua:Vous auriez
dû lire l'avis affiché à l'entrée du pays. - La mendicité est interdite sur le
territoire de la commune. - Sachez que je suis le maire, et, si vous ne filez
pas bien vite, je vais vous faire ramasser."
Randel, que la colère gagnait,
murmura: "Faites-moi ramasser si vous voulez, j'aime mieux cela, je ne
mourrai pas de faim, au moins."
Et
il retourna s'asseoir sur son fossé.
Au bout d'un quart d'heure, en effet,
deux gendarmes apparurent sur la route. Ils marchaient lentement, côte à côte,
bien en vue, brillants au soleil avec leurs chapeaux cirés, leurs buffleteries
jaunes et leurs boutons de métal, comme pour effrayer les malfaiteurs et les
mettre en fuite de loin, de très loin.
Le charpentier comprit bien qu'ils
venaient pour lui; mais il ne remua pas, saisi soudain d'une envie sourde de
les braver, d'être pris par eux, et de se venger, plus tard.
Ils approchaient sans paraître l'avoir
vu, allant de leur pas militaire, lourd et balancé comme la marche des oies. Puis tout à coup, en
passant devant lui, ils eurent l'air de le découvrir, s'arrêtèrent et se mirent
à le dévisager d'un oeil menaçant et furieux.
Et le brigadier s'avança en demandant:
"Qu'est-ce que vous faites
ici?"
L'homme répliqua
tranquillement:"Je me repose."
- D'où venez-vous?
- S'il fallait vous dire tous les pays
où j'ai passé, j'en aurais pour plus d'une heure.
- Où allez-vous?
- A Ville-Avaray.
- Où c'est-il ça.
- Dans la Manche.?
- C'est votre pays?
- C'est mon pays.
- Pourquoi en êtes-vous parti?
Pour chercher du travail."
Le brigadier se retourna vers son
gendarme, et, du ton colère d'un homme que la même supercherie finit par
exaspérer:"Ils disent tous ça" ces bougres-là. Mais je la connais,
moi."
Puis il reprit: "Vous avez des
papiers?
- Oui, j'en ai.
- Donnez-les."
Randel prit dans sa poche ses papiers,
ses certificats, de pauvres papiers usés et sales qui s'en allaient en
morceaux, et les tendit au soldat. L'autre les épelait en ânonnant, puis
constatant qu'ils étaient en règle, il les rendit avec l'air mécontent d'un
homme qu'un plus malin vient de jouer. Après quelques moments de réflexion, il
demanda de nouveau:
"Vous avez de l'argent sur vous?
- Non.
- Rien?
- Rien.
- Pas un sou seulement?
- Pas un sou seulement.
- De quoi vivez-vous, alors?
- De ce qu'on me donne.
- Vous mendiez, alors?"
Randel répondit résolument:"Oui,
quand je peux."
Mais le gendarme déclara:
"Je vous prends en flagrant délit
de vagabondage et de mendicité, sans ressources et sans profession, sur la
route, et je vous enjoins de me suivre."
Le charpentier se leva.
"Ousque vous voudrez",
dit-il.
Et se plaçant entre les deux
militaires avant même d'en recevoir l'ordre, il ajouta:
"Allez, coffrez-moi. Ça me mettra un toit sur la tête quand il pleut."
Et
ils partirent vers le village dont on apercevait les tuiles, à travers des
arbres dépouillés de feuilles à un quart de lieue de distance. C'était l'heure de la messe, quand ils traversèrent le
pays. La place était pleine de monde, et deux haies se formèrent aussitôt pour
voir passer le malfaiteur qu'une troupe d'enfants excités suivait. Paysans et
paysannes le regardaient, cet homme arrêté, entre deux gendarmes, avec une
haine allumée dans les yeux, et une envie de lui jeter des pierres, de lui arracher la peau avec les
ongles, de l'écraser sous leurs pieds. On se demandait s'il avait volé et s'il
avait tué. Le boucher ancien spahi
affirma: "C'est un déserteur." Le débitant de tabac crut le
reconnaître pour un homme qui lui avait passé une pièce fausse de cinquante
centimes, le matin même, et le quincaillier vit en lui indubitablement
l'introuvable assassin de la veuve Malet, que la police recherchait depuis six
mois.
Dans la salle du conseil municipal, où
ses gardiens le firent entrer, Randel retrouva le maire, assis devant la table
des délibérations et flanqué de l'instituteur. "Ah! ah! s'écria le
magistrat, vous revoilà, mon gaillard. Je vous avais bien dit que je vous
ferais coffrer. Eh bien, brigadier, qu'est-ce que c'est?"
Le brigadier répondit: "Un
vagabond sans feu ni lieu, monsieur le maire, sans ressources et sans argent
sur lui, à ce qu'il affirme, arrêté en état de mendicité et de vagabondage,
muni de bons certificats et de papiers bien en règle.
Montrez-moi ces papiers", dit le
maire. Il les prit, les lut, les relut, les rendit, puis ordonna:
"Fouillez-le." On fouilla Randel; on ne trouva rien.
Le maire semblait perplexe. Il demanda
à l'ouvrier: "Que faisiez-vous ce matin, sur la route?
- Je cherchais de l'ouvrage.
- De l'ouvrage? Sur la grand-route?
Comment voulez-vous que j'en trouve si
je me cache dans les bois?"
Ils se dévisageaient tous les deux
avec une haine de bêtes appartenant à des races ennemies. Le magistrat reprit:
"Je vais vous faire mettre en liberté, mais que je ne vous y reprenne
pas!"
Le charpentier répondit: "J'aime
mieux que vous me gardiez. J'en ai assez de courir les chemins." Le maire
prit un air sévère:
"Taisez-vous." Puis il
ordonna aux gendarmes:
"Vous conduirez cet homme à deux
cents mètres du village, et vous le laisserez continuer son chemin."
L'ouvrier dit: "Faites-moi donner
à manger, au moins."
L'autre fut indigné: "Il ne
manquerait plus que de vous nourrir! Ah! ah! ah! elle est forte celle-là!"
Mais Randel reprit avec fermeté: "Si vous me laissez encore crever de
faim, vous me forcerez à faire un mauvais coup. Tant pis pour vous autres, les
gros."
Le maire s'était levé, et il répéta:
"Emmenez-le vite, parce que je finirais par me fâcher."
Les deux gendarmes saisirent donc le
charpentier par les bras et l'entraînèrent.
Il se laissa faire, retraversa le
village, se retrouva sur la route; et les deux hommes l'ayant conduit à deux
cents mètres de la borne kilométrique, le brigadier déclara: "Voilà, filez
et que je ne vous revoie point dans le pays, ou bien, vous aurez de mes
nouvelles."
Et Randel se mit en route sans rien
répondre, et sans savoir où il allait. Il
marcha devant lui un quart d'heure ou vingt minutes, tellement abruti qu'il ne
pensait plus à rien.
Mais soudain, en passant devant une
petite maison dont la fenêtre était entrouverte, une odeur de pot-au-feu lui
entra dans la poitrine et l'arrêta net, devant ce logis.
Et, tout à coup, la faim, une faim
féroce, dévorante, affolante, le souleva, faillit le jeter comme une brute
contre les murs de cette demeure.
Il dit, tout haut, d'une voix
grondante: "Nom de Dieu! faut qu'on m'en donne, cette fois." Et il se
mit à heurter la porte à grands coups de son bâton. Personne ne répondit; il
frappa plus fort, criant: "Hé! hé! hé! là-dedans, les gens! hé!
ouvrez!"
Rien ne remua; alors, s'approchant de
la fenêtre, il la poussa avec sa main, et l'air enfermé de la cuisine, l'air
tiède plein de senteurs de bouillon chaud, de viande cuite et de choux
s'échappa vers l'air froid du dehors.
D'un
saut, le charpentier fut dans la pièce. Deux couverts étaient mis sur une
table. Les propriétaires, partis sans
doute à la messe, avaient laissé sur le feu leur dîner, le bon bouilli du
dimanche, avec la soupe grasse aux légumes.
Un pain frais attendait sur la
cheminée, entre deux bouteilles qui semblaient pleines.
Randel d'abord se jeta sur le pain, le
cassa avec autant de violence que s'il eût étranglé un homme, puis il se mit à
le manger voracement, par grandes bouchées vite avalées. Mais l'odeur de la
viande, presque aussitôt, l'attira vers la cheminée, et, ayant ôté le couvercle
du pot, il y plongea une fourchette et fit sortir un gros morceau de boeuf lié
d'une ficelle. Puis il prit encore des choux, des carottes, des oignons jusqu'à
ce que son assiette fût pleine, et l'ayant posée sur la table, il s'assit
devant, coupa le bouilli en quatre parts et dîna comme s'il eût été chez lui.
Quand il eut dévoré le morceau presque entier, plus une quantité de légumes, il
s'aperçut qu'il avait soif et il alla chercher une des bouteilles posées sur la
cheminée.
A peine vit-il le liquide en son verre
qu'il reconnut de l'eau-de-vie. Tant pis, c'était chaud, cela lui mettrait du feu dans
les veines, ce serait bon, après avoir eu si froid; et il but.
Il
trouva cela bon en effet, car il en avait perdu l'habitude; il s'en versa de
nouveau un plein verre, qu'il avala en deux gorgées. Et, presque aussitôt, il
se sentit gai, réjoui par l'alcool comme si un grand bonheur lui avait coulé
dans le ventre.
Il
continuait à manger, moins vite, en mâchant lentement et trempant son pain dans
le bouillon. Toute la peau de son corps était devenue brûlante, le front
surtout où le sang battait.
Mais, soudain, une cloche tinta au
loin. C'était la messe qui finissait; et
un instinct plutôt qu'une peur, l'instinct de prudence qui guide et rend
perspicaces tous les êtres en danger, fit se dresser le charpentier, qui mit
dans une poche le reste du pain, dans l'autre la bouteille d'eau-de-vie, et, à
pas furtifs, gagna la fenêtre et regarda la route.
Elle était encore toute vide. Il sauta
et se remit en marche; mais, au lieu de suivre le grand chemin, il fuit à
travers champs vers un bois qu'il apercevait.
Il
se sentait alerte, fort, joyeux, content de ce qu'il avait fait et tellement
souple qu'il sautait les clôtures des champs, à pieds joints, d'un seul bond.
Dès qu'il fut sous les arbres, il tira
de nouveau la bouteille de sa poche, et se remit à boire, par grandes lampées,
tout en marchant. Alors ses idées se brouillèrent, ses yeux devinrent troubles,
ses jambes élastiques comme des ressorts.
Il chantait la vieille chanson
populaire:
Ah! Qu'il fait donc bon
Qu'il fait donc bon
Cueillir la fraise.
Il marchait maintenant sur une mousse épaisse,
humide et fraîche, et ce tapis doux sous les pieds lui donna des envies folles
de faire la culbute, comme un enfant. Il
prit son élan, cabriola, se releva, recommença. Et, entre chaque pirouette, il
se remettait à chanter:
Ah! Qu'il fait donc bon
Qu'il fait donc bon
Cueillir la fraise.
Tout à coup, il se trouva au bord d'un
chemin creux et il aperçut, dans le fond, une grande fille, une servante qui
rentrait au village, portant aux mains deux seaux de lait, écartés d'elle par
un cercle de barrique. .Il la guettait,
penché, les yeux allumés comme ceux d'un chien qui voit une caille. Elle le
découvrit, leva la tête, se mit à rire et lui cria:
"C'est-il vous qui chantiez
comme ça?
Il
ne répondit point et sauta dans le ravin, bien que le talus fût haut de six
pieds au moins.
Elle dit, le voyant soudain debout
devant elle:
"Cristi, vous m'avez fait
peur!"
Mais il ne l'entendait pas, il était
ivre, il était fou, soulevé par une autre rage plus ,dévorante que la faim,
enfiévré par l'alcool, par l'irrésistible furie d'un homme qui manque de tout,
depuis deux mois, et qui est gris, et qui est jeune, ardent, brûlé par tous les
appétits que la nature a semés dans la chair vigoureuse des mâles.
La fille reculait devant lui, effrayée
de son visage, de ses yeux, de sa bouche entrouverte, de ses mains tendues.
Il
la saisit par les épaules, et, sans dire un mot, la culbuta sur le chemin. Elle
laissa tomber ses seaux qui roulèrent à grand bruit en répandant leur lait,
puis elle cria, puis, comprenant que rien ne servirait d'appeler dans ce
désert, et voyant bien à présent qu'il n'en voulait pas à sa vie, elle céda,
sans trop de peine, pas très fâchée, car il était fort, le gars, mais par trop
brutal vraiment.
Quand elle se fut relevée, l'idée de
ses seaux répandus l'emplit tout à coup de fureur, et, ôtant son sabot d'un
pied, elle se jeta, à son tour, sur l'homme, pour lui casser la tête s'il ne
payait pas son lait. Mais lui, se méprenant à cette attaque violente, un peu
dégrisé, éperdu, épouvanté de ce qu'il avait fait, se sauva de toute la vitesse
de ses jarrets, tandis qu'elle lui jetait des pierres, dont quelques-unes
l'atteignirent dans le dos.
Il courut longtemps, longtemps, puis
il se sentit las comme il ne l'avait jamais été. Ses jambes devenaient molles à
ne le plus porter,. toutes ses idées étaient brouillées, il perdait souvenir de
tout, ne pouvait plus réfléchir à rien.
Et
il s'assit au pied d'un arbre.
Au bout de cinq minutes il dormait.
Il fut réveillé par un grand choc, et,
ouvrant les yeux, il aperçut deux tricornes de cuir verni penchés sur lui, et
les deux gendarmes du matin qui lui tenaient et lui liaient les bras.
"Je savais bien que je te
repincerais", dit le brigadier goguenard.
Randel se leva sans répondre un mot.
Les hommes le secouaient, prêts à le rudoyer, s'il faisait un geste, car il
était leur proie à présent, il était devenu du gibier de prison, capturé par
ces chasseurs de criminels qui ne le lâcheraient plus.
"En route!" commanda le
gendarme.
Ils partirent. Le soir venait,
étendant sur la terre un crépuscule d'automne, lourd et sinistre.
Au bout d'une demi-heure, ils
atteignirent le village.
Toutes les portes étaient ouvertes,
car on savait les événements. Paysans et paysannes soulevés de colère, comme si
chacun eût été volé, comme si chacune eût été violée, voulaient voir rentrer le
misérable pour lui jeter des injures.
Ce
fut une huée qui commença à la première maison pour finir à la mairie, où le
maire attendait aussi, vengé lui-même de ce vagabond.
Dès qu'il l'aperçut, il cria de loin:
"Ah, mon gaillard! nous y sommes." Et il se frottait les mains,
content comme il l'était rarement. Il reprit: "Je l'avais dit, je l'avais dit, rien
qu'en le voyant sur la route."
Puis, avec un redoublement de joie:
"Ah! gredin, ah! sale gredin, tu tiens tes vingt ans, mon gaillard!"
1er janvier 1887
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