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Le maréchal des logis Varajou avait obtenu huit
jours de permission pour les passer chez sa soeur, Mme Padoie. Varajou, qui
tenait garnison à Rennes
et y menait joyeuse vie, se trouvant à sec et mal avec sa famille, avait écrit
à sa soeur qu'il pourrait lui consacrer une semaine de liberté. Ce n'est point
qu'il aimât beaucoup Mme Padoie, une petite femme moralisante, dévote, et
toujours irritée ; mais il avait besoin d'argent, grand besoin, et il se
rappelait que, de tous ses parents, les Padoie étaient les seuls qu'il n'eût
jamais rançonnés.
Le père Varajou, ancien horticulteur à
Angers, retiré maintenant des affaires, avait fermé sa bourse à son garnement
de fils et ne le voyait guère depuis deux ans. Sa fille avait épousé Padoie,
ancien employé des finances, qui venait d'être nommé receveur des contributions
à Vannes.
Donc Varajou, en descendant du chemin
de fer, se fit conduire à la maison de son beau-frère. Il le trouva dans son
bureau, en train de discuter avec des paysans bretons des environs. Padoie se souleva sur sa chaise, tendit la main
par-dessus sa table chargée de papiers, murmura : "Prenez un siège,
je suis à vous dans un instant", se rassit et recommença sa discussion.
Les paysans ne comprenaient point ses
explications, le receveur ne comprenait pas leurs raisonnements ; il
parlait français, les autres parlaient breton, et le commis qui servait
d'interprète ne semblait comprendre personne.
Ce
fut long, très long, Varajou considérait son beau-frère en songeant :
"Quel crétin !" Padoie devait avoir près de cinquante ans ;
il était grand, maigre, osseux, lent, velu, avec des sourcils en arcade qui
faisaient sur ses yeux deux voûtes de poils. Coiffé
d'un bonnet de velours orné d'un feston d'or, il regardait avec mollesse, comme
il faisait tout. Sa parole, son geste, sa pensée, tout était mou. Varajou se
répétait : "Quel crétin !"
Il était, lui, un de ces braillards
tapageurs pour qui la vie n'a pas de plus grands plaisirs que le café et la
fille publique. En dehors de ces deux pôles de l'existence, il ne comprenait
rien. Hâbleur, bruyant, plein de dédain pour tout le monde, il méprisait
l'univers entier du haut de son ignorance. Quand il avait dit : "Nom
d'un chien, quelle fête !" il avait certes exprimé le plus haut degré
d'admiration dont fût capable son esprit.
Padoie,
ayant enfin éloigné ses paysans, demanda :
- Vous allez bien ?
- Pas mal, comme vous voyez. Et
vous ?
- Assez bien, merci. C'est très
aimable d'avoir pensé à nous venir voir.
- Oh ! j'y songeais depuis
longtemps ; mais vous savez, dans le métier militaire, on n'a pas grande
liberté.
- Oh ! je sais, je sais ;
n'importe, c'est très aimable.
- Et Joséphine va bien ?
- Oui, oui, merci, vous la verrez tout
à l'heure.
- Où est-elle donc ?
- Elle fait quelques visites ;
nous avons beaucoup de relations ici ; c'est une ville très comme il faut.
- Je m'en doute.
Mais la porte s'ouvrit. Mme Padoie apparut. Elle alla vers son frère sans
empressement, lui tendit la joue et demanda :
- Il y a longtemps que tu es
ici ?
- Non, à peine une demi-heure.
- Ah ! je croyais que le train
aurait du retard. Si tu veux venir dans le salon.
Ils
passèrent dans la pièce voisine, laissant Padoie à ses chiffres et à ses
contribuables.
Dès qu'ils furent seuls :
- J'en ai appris de belles sur ton
compte, dit-elle.
-
Quoi donc ?
- Il paraît que tu te conduis comme un
polisson, que tu te grises, que tu fais des dettes.
Il
eut l'air très étonné.
- Moi ! Jamais de la vie.
- Oh ! ne nie pas, je le sais.
Il essaya encore de se défendre, mais
elle lui ferma la bouche par une semonce si violente qu'il dut se taire.
Puis
elle reprit :
- Nous dînons à six heures, tu es
libre jusqu'au dîner. Je ne puis te tenir
compagnie parce que j'ai pas mal de choses à faire.
Resté seul, il hésita entre dormir ou
se promener. Il regardait tour à tour la porte conduisant à sa chambre et celle
conduisant à la rue. Il se décida pour la rue.
Donc il sortit et se mit à rôder, d'un
pas lent, le sabre sur les mollets, par la triste ville bretonne, si endormie,
si calme, si morte au bord de sa mer intérieure, qu'on appelle "le
Morbihan". Il regardait les petites maisons grises, les rares passants, les
boutiques vides, et il murmurait : "Pas gai, pas folichon, Vannes. Triste idée de venir ici !"
Il gagna le port, si morne, revint par
un boulevard solitaire et désolé, et rentra avant cinq heures. Alors il se jeta
sur son lit pour sommeiller jusqu'au dîner.
La
bonne le réveilla en frappant à sa porte.
- C'est servi, monsieur.
Il descendit.
Dans la salle humide, dont le papier
se décollait près du sol, une soupière attendait sur une table ronde sans
nappe, qui portait aussi trois assiettes mélancoliques.
M.
et Mme Padoie entrèrent en même temps que Varajou.
On
s'assit, puis la femme et le mari dessinèrent un petit signe de croix sur le creux
de leur estomac, après quoi Padoie servit la soupe, de la soupe grasse. C'était
jour de pot-au-feu.
Après la soupe vint le boeuf, du boeuf
trop cuit, fondu, graisseux, qui tombait en bouillie. Le sous-officier le
mâchait avec lenteur, avec dégoût, avec fatigue, avec rage.
Mme Padoie disait à son mari :
- Tu vas ce soir chez M. le premier
président ?
- Oui, ma chère.
- Ne reste pas tard. Tu te fatigues
toutes les fois que tu sors. Tu n'es pas fait pour le monde avec ta mauvaise
santé.
Alors elle parla de la société de
Vannes, de l'excellente société où les Padoie étaient reçus avec considération,
grâce à leurs sentiments religieux.
Puis
on servit des pommes de terre en purée, avec un plat de charcuterie, en
l'honneur du nouveau venu.
Puis du fromage. C'était fini. Pas de
café.
Quand Varajou comprit qu'il devrait
passer la soirée en tête-à-tête avec sa soeur, subir ses reproches, écouter ses
sermons, sans avoir même un petit verre à laisser couler dans sa gorge pour
faire glisser les remontrances, il sentit bien qu'il ne pourrait pas supporter
ce supplice, et il déclara qu'il devait aller à la gendarmerie pour faire
régulariser quelque chose sur sa permission.
Et il se sauva, dès sept heures.
A
peine dans la rue, il commença par se secouer comme un chien qui sort de l'eau.
Il murmurait : "Nom d'un nom, d'un nom, d'un nom, quelle
corvée !"
Et il se mit à la recherche d'un café,
du meilleur café de la ville. Il le trouva sur une place, derrière deux becs de
gaz. Dans
l'intérieur, cinq ou six hommes, des demi-messieurs peu bruyants, buvaient et
causaient doucement, accoudés sur de petites tables, tandis que deux joueurs de
billard marchaient autour du tapis vert où roulaient les billes en se heurtant.
On entendait leur voix compter :
"Dix-huit, - dix-neuf. - Pas de chance. - Oh ! joli coup ! bien
joué ! - Onze. - Il fallait prendre par la rouge. - Vingt. - Bille en
tête, bille en tête. - Douze. Hein !
j'avais raison ?"
Varajou commanda : "Une
demi-tasse et un carafon de fine, de la meilleure."
Puis
il s'assit, attendant sa consommation.
Il était accoutumé à passer ses soirs
de liberté avec ses camarades, dans le tapage et la fumée des pipes. Ce silence, ce calme l'exaspéraient. Il se mit à
boire, du café d'abord, puis son carafon d'eau-de-vie, puis un second qu'il
demanda. Il avait envie de rire maintenant, de crier, de chanter, de battre
quelqu'un.
Il se dit : "Cristi, me
voilà remonté. Il faut que je fasse la fête." Et l'idée lui vint aussitôt
de trouver des filles pour s'amuser.
Il appela le garçon.
- Hé, l'employé !
- Voilà, m'sieu.
- Dites, l'employé, ousqu'on rigole
ici !
L'homme resta stupide à cette
question.
- Je n' sais pas, m'sieu. Mais
ici !
- Comment ici ? Qu'est-ce que tu
appelles rigoler, alors, toi !
-
Mais je n'sais pas, m'sieu, boire de la bonne bière ou du bon vin.
- Va donc, moule, et les demoiselles,
qu'est-ce que t'en fais ?
- Les demoiselles ! ah !
ah !
- Oui, les demoiselles, ousqu'on en
trouve ici ?
- Des demoiselles ?
- Mais oui, des demoiselles !
Le garçon se rapprocha, baissa la
voix :
- Vous demandez ousqu'est la
maison ?
- Mais oui, parbleu !
-
Vous prenez la deuxième rue à gauche et puis la première à droite. - C'est au
15.
- Merci, ma vieille. V'là pour toi.
- Merci, m'sieu.
Et Varajou sortit en répétant :
"Deuxième à gauche, - oui. - Mais en sortant du café, fallait-il prendre à
droite ou à gauche ? Bah ! tant pis, nous verrons bien."
Et il marcha, tourna dans la seconde
rue à gauche, puis dans la première à droite, et chercha le numéro 15. C'était une maison d'assez belle
apparence, dont on voyait, derrière les volets clos, les fenêtres éclairées au
premier étage. La porte d'entrée demeurait entr'ouverte, et une lampe
brûlait dans le vestibule. Le sous-officier pensa :
- C'est bien ici :
Il entra donc et, comme personne ne
venait, il appela :
- Ohé ! ohé !
Une petite bonne apparut et demeura
stupéfaite en apercevant un soldat. Il lui dit : "Bonjour, mon enfant. Ces dames
sont en haut ?
-
Oui, monsieur.
- Au salon ?
- Oui, monsieur.
- Je n'ai qu'à monter ?
- Oui, monsieur.
- La porte en face ?
- Oui, monsieur.
Il monta, ouvrit une porte et aperçut,
dans une pièce bien éclairée par deux lampes, un lustre et deux candélabres à
bougies, quatre dames décolletées qui semblaient attendre quelqu'un.
Trois d'entre elles, les plus jeunes,
demeuraient assises d'un air un peu guindé, sur des sièges de velours grenat,
tandis que la quatrième, âgée de quarante-cinq ans environ, arrangeait des
fleurs dans un vase ; elle était très grosse, vêtue d'une robe de soie
verte qui laissait passer, pareille à l'enveloppe d'une fleur monstrueuse, ses
bras énormes et son énorme gorge, d'un rose rouge poudrederizé.
Le sous-officier salua :
- Bonjour, mesdames.
La vieille se retourna, parut
surprise, mais s'inclina.
- Bonjour, monsieur.
Il s'assit.
Mais, voyant qu'on ne semblait pas
l'accueillir avec empressement, il songea que les officiers seuls étaient sans
doute admis dans ce lieu ; et cette pensée le troubla. Puis il se
dit : " Bah ! s'il en vient un, nous verrons bien." Et il
demanda :
- Alors, ça va bien ?
La dame, la grosse, la maîtresse du
logis sans doute, répondit :
- Très bien ! merci.
Puis il ne trouva plus rien, et tout
le monde se tut.
Cependant il eut honte, à la fin, de
sa timidité, et riant d'un rire gêné :
- Eh bien, on ne rigole donc pas. Je
paye une bouteille de vin...
Il n'avait point fini sa phrase que la
porte s'ouvrit de nouveau, et Padoie, en habit noir, apparut.
Alors Varajou poussa un
hurlement d'allégresse, et, se dressant, il sauta sur son beau-frère, le saisit
dans ses bras et le fit danser tout autour du salon en hurlant : "Vlà
Padoie... V'là Padoie... V'là
Padoie..."
Puis, lâchant le percepteur éperdu de
surprise, il lui cria dans la figure.
- Ah ! ah ! ah !
farceur ! farceur !... Tu fais donc la fête, toi... Ah !
farceur... Et ma soeur !... Tu la lâches, dis !...
Et songeant à tous les bénéfices de
cette situation inespérée, à l'emprunt forcé, au chantage inévitable, il se
jeta tout au long sur le canapé et se mit à rire si fort que tout le meuble en
craquait.
Les trois jeunes dames, se levant d'un
seul mouvement, se sauvèrent, tandis que la vieille reculait vers la porte,
paraissait prête à défaillir.
Et deux messieurs apparurent, décorés,
tous deux en habit. Padoie se précipita vers eux :
- Oh ! monsieur le président...
il est fou... il est fou... On nous l'avait envoyé en convalescence... vous voyez
bien qu'il est fou...
Varajou s'était assis, ne comprenant
plus, devinant tout à coup qu'il avait fait quelque monstrueuse sottise. Puis
il se leva, et se tournant vers son beau-frère :
- Où donc sommes-nous ici ?
demanda-t-il.
Mais Padoie, saisi soudain d'une
colère folle, balbutia :
- Où... où... où nous sommes... Malheureux...
misérable... infâme... Où nous sommes... Chez monsieur le premier président !...
chez monsieur le premier président de Mortemain... de Mortemain... de... de...
de... de Mortemain... Ah !...
ah !... canaille !... canaille !... canaille !...
canaille !...