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I
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I
Un de mes amis m'avait dit: "Si tu passes par
hasard aux environs de Bordj-Ebbaba, pendant ton voyage, en Algérie, va donc
voir mon ancien camarade Auballe, qui est colon là-bas."
J'avais oublié le nom d'Auballe et le nom d'Ebbaba, et
je ne songeais guère à ce colon, quand j'arrivai chez lui, par pur hasard.
Depuis un mois, je rôdais à pied par toute cette région
magnifique qui s'étend d'Alger à Cherchell, Orléansville et Tiaret. Elle est en même
temps boisée et, nue, grande et intime. On rencontre, entre deux monts, des
forêts de pins profondes en des vallées étroites où roulent des torrents en
hiver. Des arbres énormes tombés sur le ravin servent de pont aux Arabes, et
aussi aux lianes qui s'enroulent aux troncs morts et les parent d'une vie nouvelle.
Il y a des creux, en des plis inconnus de montagne, d'une beauté terrifiante,
et des, bords de ruisselets, plats et couverts de lauriers-roses, d'une
inimaginable grâce.
Mais ce qui m'a laissé au coeur les plus chers
souvenirs en cette excursion, ce sont les marches de l'après-midi le long des
chemins un peu boisés sur ces ondulations de côtes d'où l'on domine un immense
pays onduleux et roux depuis la mer bleuâtre jusqu'à la chaîne de l'Ouarsenis
qui porte sur ses faîtes la forêt de cèdres de Teniet-el-Haad.
Ce jour-là je
m'égarai. Je venais de gravir un sommet, d'où j'avais aperçu, au-dessus d'une
série de collines, la longue plaine de la Mitidja, puis par-derrière, sur la crête d'une
autre chaîne, dans un lointain presque invisible, l'étrange monument qu'on
nomme le Tombeau de la
Chrétienne, sépulture d'une. famille de rois de Mauritanie,
dit-on. Je redescendais, allant vers le sud, découvrant devant moi jusqu'aux
cimes dressées sur le ciel clair, au seuil du désert, une contrée bosselée, soulevée
et fauve, fauve comme si toutes ces collines étaient recouvertes de peaux de
lion cousues ensemble. Quelquefois, au milieu d'elles, une bosse plus haute
se dressait, pointue et jaune, pareille au dos broussailleux d'un chameau.
J'allais à pas rapides, léger comme on l'est en suivant
les sentiers tortueux sur les pentes d'une montagne. Rien ne pèse, en ces
courses alertes dans l'air vif des hauteurs, rien ne pèse, ni le corps, ni le
coeur, ni les pensées, ni même les soucis. Je n'avais plus rien en moi, ce
jour-là, de tout ce qui écrase et torture notre vie, rien que la joie de cette
descente. Au loin, j'apercevais des campements arabes, tentes brunes, pointues,
accrochées au sol comme les coquilles de mer sur les rochers, ou bien des
gourbis, huttes de branches d'où sortait une fumée grise. Des formes blanches,
hommes ou femmes, erraient autour à pas lents; et les clochettes des troupeaux
tintaient vaguement dans l'air du soir.
Les arbousiers sur ma route se penchaient, étrangement
chargés de leurs fruits de pourpre qu'ils répandaient dans le chemin. Ils
avaient l'air d'arbres martyrs d'où coulait une sueur sanglante, car au bout de
chaque branchette pendait une graine rouge comme une goutte de sang.
Le sol, autour d'eux, était couvert de cette pluie
suppliciale, et le pied écrasant les arbouses laissait par terre des traces de
meurtre. Parfois, d'un bond, en passant, je cueillais les plus mûres pour les
manger.
Tous les vallons à présent se remplissaient d'une
vapeur blonde qui s'élevait lentement comme la buée des flancs d'un boeuf; et
sur la chaîne des monts qui fermaient l'horizon, à la frontière du Sahara, flamboyait un ciel de Missel. De longues traînées
d'or alternaient avec des traînées de sang - encore du sang! du sang et de l'or,
toute l'histoire humaine - et parfois entre elles s'ouvrait une trouée mince
sur un azur verdâtre, infiniment lointain comme le rêve.
Oh! que j'étais loin, que j'étais loin de toutes les
choses et de toutes les gens dont on s'occupe autour des boulevards, loin de
moi-même aussi, devenu une sorte d'être errant, sans conscience et sans pensée,
un oeil qui passe, qui voit, qui aime voir, loin encore de ma route à laquelle
je ne songeais plus, car aux approches de la nuit je m'aperçus que j'étais perdu.
L'ombre tombait
sur la terre comme une averse de ténèbres, et je ne découvrais rien devant moi
que la montagne à perte de vue. Des tentes apparurent dans un vallon, j'y
descendis et j'essayai de faire comprendre au premier Arabe rencontré la direction
que je cherchais.
M'a-t-il deviné? je l'ignore; mais il me répondit
longtemps, et moi je ne compris rien. J'allais, par désespoir, me décider à
passer la nuit, roulé dans un tapis, auprès du campement, quand je crus
reconnaître, parmi les mots bizarres qui sortaient de sa bouche, celui de
Bordj-Ebbaba.
Je répétai:
- Bordj-Ebbaba.
- Oui, oui.
Et je lui montrai deux francs, une fortune. Il se mit à
marcher, je le suivis. Oh! je suivis longtemps, dans la nuit profonde, ce
fantôme pâle qui courait pieds nus devant moi par les sentiers pierreux où je
trébuchais sans cesse.
Soudain une lumière brilla. Nous arrivions devant la
porte d'une maison blanche, sorte de fortin aux murs droits et sans fenêtres
extérieures. Je frappai, des chiens hurlèrent au-dedans. Une voix française
demanda: "Qui est là?"
Je répondis:
- Est-ce ici que demeure M. Auballe?
- Oui.
On m'ouvrit, j'étais en face de M. Auballe lui-même, un
grand garçon blond, en savates, pipe à la bouche, avec l'air d'un hercule bon
enfant.
Je me nommai; il tendit ses deux mains en disant:
"Vous êtes chez vous, monsieur."
Un quart d'heure plus tard je dînais avidement en face
de mon hôte qui continuait à fumer.
Je savais son histoire. Après avoir mangé beaucoup
d'argent avec les femmes, il avait placé son reste en terres algériennes, et
planté des vignes.
Les vignes marchaient bien; il était heureux, et il
avait en effet l'air calme d'un homme satisfait. Je ne pouvais comprendre comment ce Parisien, ce fêteur, avait pu
s'accoutumer à cette vie monotone, dans cette solitude, et je l'interrogeai.
- Depuis combien de temps êtes-vous ici?
- Depuis neuf ans.
- Et vous n'avez pas d'atroces tristesses?
- Non, on se fait à ce pays, et puis on finit par
l'aimer. Vous ne sauriez croire comme il prend les gens par un tas de petits
instincts animaux que nous ignorons en nous. Nous nous y attachons d'abord par
nos organes a qui il donne des satisfactions secrètes que nous ne raisonnons
pas. L'air et le climat font la conquête de notre chair, malgré nous, et la
lumière gaie dont il est inondé tient l'esprit clair et content, à peu de
frais. Elle entre en nous à flots, sans cesse, par les yeux, et on dirait
vraiment qu'elle lave tous les coins sombres de l'âme.
- Mais les
femmes?
- Ah!... ça manque un peu!
- Un peu seulement?
- Mon Dieu, oui... un peu. Car on trouve toujours,
même dans les tribus, des indigènes complaisants qui pensent aux nuits du
Roumi.
Il se tourna vers
l'Arabe qui me servait, un grand garçon brun dont l'oeil noir luisait sous le
turban, et il lui dit:
- Va-t'en, Mohammed, je t'appellerai quand j'aurai
besoin de toi.
Puis, à moi:
- Il comprend le français et je vais vous conter une
histoire où il joue un grand rôle.
L'homme étant parti, il commença:
- J'étais ici depuis quatre ans environ, encore peu,
installé, à tous égards, dans ce pays dont je commençais à balbutier la langue,
et obligé pour ne pas rompre tout à fait avec des passions, qui m'ont été
fatales d'ailleurs, de faire à Alger un voyage de quelques jours, de temps en
temps.
J'avais acheté cette ferme, ce bordj, ancien poste
fortifié, à ,quelques centaines de mètres du campement indigène dont j'emploie
les hommes à mes cultures. Dans cette tribu, fraction des Oulad-Taadja, je
choisis en arrivant, pour mon service particulier, un grand garçon, celui que
vous venez de voir, Mohammed ben Lam'har, qui me fut bientôt extrêmement
dévoué. Comme il ne voulait pas coucher
dans une maison dont il n'avait point l'habitude, il dressa sa tente à quelques
pas de la porte, afin que je pusse l'appeler de ma fenêtre.
Ma vie, vous la devinez? Tout le jour, je suivais les
défrichements et les plantations, je chassais un peu, j'allais dîner avec les
officiers des postes voisins, ou bien ils venaient dîner chez moi.
Quant aux... plaisirs - je vous les ai dits. Alger
m'offrait les plus raffinés; et de temps en temps, un Arabe complaisant et
compatissant m'arrêtait au milieu d'une promenade pour me proposer d'amener
chez moi, à la nuit, une femme de tribu. J'acceptais quelquefois, mais, le plus
souvent, je refusais, par crainte des ennuis que cela pouvait me créer.
Et, un soir, en rentrant d'une tournée dans les terres,
au commencement de l'été, ayant besoin de Mohammed, j'entrai dans sa tente sans
l'appeler. Cela m'arrivait à tout moment.
Sur un de ces grands tapis rouges en haute laine du
Djebel-Amour, épais et doux comme des matelas, une femme, une fille, presque
nue, dormait, les bras croisés sur ses yeux. Son corps blanc, d'une blancheur
luisante sous le jet de lumière de la toile soulevée, m'apparut comme un des
plus parfaits échantillons de la race humaine que j'eusse vus. Les femmes sont
belles par ici, grandes, et d'une rare harmonie de traits et de lignes.
Un peu confus, je
laissai retomber le bord de la tente et je rentrai chez moi.
J'aime les femmes! L'éclair de cette vision m'avait
traversé et brûlé, ranimant en mes veines la vieille ardeur redoutable à qui je
dois d'être ici. Il faisait chaud, c'était en juillet, et je passai presque
toute la nuit à ma fenêtre, les yeux sur la tache sombre que faisait à terre la
tente de Mohammed.
Quand il entra dans ma chambre, le lendemain, je le
regardai bien en face, et il baissa la tête comme un homme confus, coupable.
Devinait-il ce que je savais?
Je lui demandai brusquement:
- Tu es donc marié, Mohammed?
- Je le vis rougir et il balbutia:
- Non, moussié!
Je le forçais à parler français et à me donner des
leçons d'arabe, ce qui produisait souvent une langue intermédiaire des plus
incohérentes.
Je repris:
- Alors, pourquoi y a-t-il une femme chez toi?
Il murmura:
- Il est du Sud.
- Ah! elle est du Sud. Cela ne m'explique pas comment
elle se trouve sous ta tente.
Sans répondre à ma question, il reprit:
- Il est très joli.
- Ah! vraiment. Eh bien, une autre fois, quand tu
recevras comme ça une très jolie femme du Sud, tu auras soin de la faire entrer
dans mon gourbi et non dans le tien. Tu entends, Mohammed?
Il répondit avec un grand sérieux:
- Oui, moussié.
J'avoue que pendant toute la journée, je demeurai sous
l'émotion agressive du souvenir de cette fille arabe étendue sur un tapis
rouge; et, en rentrant, à l'heure du dîner, j'eus une forte envie de traverser
de nouveau la tente de Mohammed. Durant la soirée, il fit son service comme toujours,
tournant autour de moi avec sa figure impassible, et je faillis plusieurs fois
lui demander s'il allait garder longtemps sous son toit de poil de chameau
cette demoiselle du Sud, qui était très jolie.
Vers neuf heures, toujours hanté par ce goût de la
femme, qui est tenace comme l'instinct de chasse chez les chiens, je sortis
pour prendre l'air et pour rôder un peu dans les environs du cône de toile
brune à travers laquelle j'apercevais le point brillant d'une lumière.
Puis je m'éloignai, pour n'être pas surpris par
Mohammed dans les environs de son logis.
En rentrant, une heure plus tard, je vis nettement son
profil à lui, sous sa tente. Puis ayant tiré ma clef de ma poche, je pénétrai
dans le bordj où couchaient, comme moi, mon intendant, deux laboureurs de France et une
vieille cuisinière cueillie à Alger.
Je montai mon escalier et je fus surpris en remarquant
un filet de clarté sous ma porte. Je l'ouvris, et j'aperçus en face de moi,
assise sur une chaise de paille à côté de la table où brûlait une bougie, une
fille au visage d'idole, qui semblait m'attendre avec tranquillité, parée de
tous les bibelots d'argent que les femmes du Sud portent aux jambes, aux bras,
sur la gorge et jusque sur le ventre. Ses yeux agrandis par le khôl jetaient
sur moi un large regard; et quatre petits signes bleus finement tatoués sur la
chair étoilaient son front, ses joues et son menton. Ses bras, chargés
d'anneaux, reposaient sur ses cuisses que recouvrait, tombant des épaules, une
sorte de gebba de soie rouge dont elle était vêtue.
En me voyant entrer, elle se leva et resta devant moi
debout, couverte de ses bijoux sauvages, dans une attitude de fière soumission.
- Que fais-tu
ici? lui dis-je en arabe.
- J'y suis parce qu'on m'a ordonné de venir.
- Qui te l'a ordonné?
- Mohammed.
- C'est bon. Assieds-toi.
Elle s'assit, baissa les yeux, et je demeurai devant
elle, l'examinant.
La figure était étrange, régulière, fine et un peu
bestiale, mais mystique comme celle d'un Bouddha. Les lèvres, fortes et colorées
d'une sorte de floraison rouge qu'on retrouvait ailleurs sur son corps,
indiquaient un léger mélange de sang noir, bien que les mains et les bras
fussent d'une blancheur irréprochable.
J'hésitais sur ce que je devais faire, troublé, tenté
et confus. Pour gagner du temps et me donner le loisir de la réflexion, je lui
pose d'autres questions, sur son origine, son arrivée dans ce pays et ses
rapports avec Mohammed. Mais elle ne répondit qu'à celles qui m'intéressaient
le moins et il me fut impossible de savoir pourquoi elle était venue, dans
quelle intention, sur quel ordre, depuis quand, ni ce qui s'était passé entre
elle et mon serviteur.
Comme j'allais lui dire: "Retourne sous la tente
de Mohammed", elle me devina peut-être, se dressa brusquement et levant
ses deux bras découverts dont tous les bracelets sonores glissèrent ensemble
vers ses épaules, elle croisa ses mains derrière mon cou en m'attirant avec un
air de volonté suppliante et irrésistible.
Ses yeux, allumés par le désir de séduire, par ce
besoin de vaincre l'homme qui rend fascinant comme celui des félins le regard
impur des femmes, m'appelaient, m'enchaînaient, m'ôtaient toute force de
résistance, me soulevaient d'une ardeur impétueuse. Ce fut une lutte courte,
sans paroles, violente, entre les prunelles seules, l'éternelle lutte entre les
deux brutes humaines, le mâle et la femelle, où le mâle est toujours vaincu.
Ses mains, derrière ma tête, m'attiraient d'une
pression lente, grandissante, irrésistible comme une force mécanique, vers le
sourire animal de ses lèvres rouges où je collai soudain les miennes en
enlaçant ce corps presque nu et chargé d'anneaux d'argent qui tintèrent, de la
gorge aux pieds, sous mon étreinte.
Elle était nerveuse, souple et saine comme une bête,
avec des airs, des mouvements, des grâces et une sorte d'odeur de gazelle, qui
me firent trouver à ses baisers une rare saveur inconnue, étrangère à mes sens
comme un goût de fruit des tropiques.
Bientôt... je dis bientôt, ce fut peut-être aux
approches du matin, je la voulus renvoyer, pensant qu'elle s'en irait ainsi
qu'elle était venue, et ne me demandant pas encore ce que je ferais d'elle, ou
ce qu'elle ferait de moi.
Mais dès qu'elle
eut compris mon intention, elle murmura:
- Si tu me chasses, où veux-tu que j'aille maintenant?
Il faudra que je dorme sur la terre, dans la nuit. Laisse-moi me coucher sur le
tapis, au pied de ton lit.
Que pouvais-je répondre? Que pouvais-je faire? Je
pensai que Mohammed, sans doute, regardait à son tour la fenêtre éclairée de ma
chambre; et des questions de toute nature, que je ne m'étais point posées dans
le trouble des premiers instants, se formulèrent nettement.
- Reste ici, dis-je, nous allons causer.
Ma résolution fut prise en une seconde. Puisque cette
fille avait été jetée ainsi dans mes bras, je la garderais, j'en ferais une
sorte de maîtresse esclave, cachée dans le fond de ma maison, à la façon des
femmes des harems. Le jour où elle ne me plairait plus, il serait toujours
facile de m'en défaire d'une façon quelconque, car ces créatures-là, sur le sol
africain, nous appartenaient presque corps et âme.
Je lui dis:
- Je veux bien être bon pour toi. Je te traiterai de
façon à ce que tu ne sois pas malheureuse, mais je veux savoir ce que tu es, et
d'où tu viens.
Elle comprit qu'il fallait parler et me conta son
histoire, ou plutôt une histoire, car elle dut mentir d'un bout à l'autre,
comme mentent tous les Arabes, toujours, avec ou sans motifs.
C'est là un des signes les plus surprenants et les plus
incompréhensibles du caractère indigène: le mensonge. Ces hommes en qui
l'islamisme s'est incarné jusqu'à faire partie d'eux, jusqu'à modeler leurs
instincts, jusqu'à modifier la race entière et à la différencier des autres au
moral autant que la couleur de la peau différencie le nègre du blanc, sont
menteurs dans les moelles au point que jamais on ne peut se fier à leurs dires.
Est-ce à leur religion qu'ils doivent cela? Je l'ignore. Il faut avoir vécu parmi eux pour savoir combien le
mensonge fait partie de leur être, de leur coeur, de leur âme, est devenu chez
eux une sorte de seconde nature, une nécessité de la vie.
Elle me raconta donc qu'elle était fille d'un caïd des
Ouled-Sidi-Cheik et d'une femme enlevée par lui dans une razzia sur les
Touaregs. Cette femme devait être une esclave noire, ou du moins provenir d'un
premier croisement de sang arabe et de sang nègre. Les négresses, on le sait,
sont fort prisées dans les harems où elles jouent
le rôle d'aphrodisiaques.
Rien de cette origine d'ailleurs n'apparaissait hors
cette couleur empourprée des lèvres et les fraises sombres de ses seins
allongés, pointus et souples comme si des ressorts les eussent dressés. A cela, un regard attentif ne se pouvait tromper. Mais
tout le reste appartenait à la belle race du Sud, blanche, svelte, dont la
figure fine est faite de lignes droites et simples comme une tête d'image
indienne. Les yeux très écartés augmentaient encore l'air un peu divin de cette
rôdeuse du désert.
De son existence véritable, je ne sus rien de précis.
Elle me la conta par détails incohérents qui semblaient surgir au hasard dans
une mémoire en désordre; et elle y mêlait des observations délicieusement
puériles toute une vision du monde nomade née dans une cervelle d'écureuil qui
a sauté de tente en tente, de campement en campement, de tribu en tribu.
Et cela était débité avec l'air sévère que garde
toujours ce peuple drapé, avec des mines d'idole qui potine et une gravité un
peu comique.
Quand elle eut fini, je m'aperçus que je n'avais rien
retenu de cette longue histoire pleine d'événements insignifiants, emmagasinés
en sa légère cervelle, et je me demandai si elle ne m'avait pas berné très
simplement par ce bavardage vide et sérieux qui ne m'apprenait rien sur elle ou
sur aucun fait de sa vie.
Et je pensais à ce peuple vaincu au milieu duquel nous
campons ou plutôt qui campe au milieu de nous, dont nous commençons à parler la
langue, que nous voyons vivre chaque jour sous la toile transparente de ses
tentes, à qui nous imposons nos lois, nos règlements et nos coutumes, et dont
nous ignorons tout, mais tout, entendez-vous, comme si nous n'étions pas là,
uniquement occupés à le regarder depuis bientôt soixante ans. Nous ne savons
pas davantage ce qui se passe sous cette hutte de branches et sous ce petit
cône d'étoffe cloué sur la terre avec des pieux, à vingt mètres de nos portes,
que nous ne savons encore ce que font, ce que pensent, ce que sont les Arabes
dits civilisés des maisons mauresques d'Alger. Derrière le mur peint à la chaux
de leur demeure des villes, derrière la cloison de branches de leur gourbi, ou
derrière ce mince rideau brun de poil de chameau que secoue le vent, ils vivent
près de nous, inconnus, mystérieux, menteurs, sournois, soumis, souriants,
impénétrables. Si je vous disais qu'en regardant de loin, avec ma jumelle, le
campement voisin, je devine qu'ils ont des superstitions, des cérémonies, mille
usages encore ignorés de nous, pas même soupçonnés! Jamais peut-être un peuple conquis par la force n'a su
échapper aussi complètement à la domination réelle, à l'influence morale, et, à
l'investigation acharnée, mais inutile du vainqueur.
Or, cette infranchissable et secrète barrière que la
nature incompréhensible a verrouillée entre les races, je la sentais soudain,
comme je ne l'avais jamais sentie, dressée entre cette fille arabe et moi,
entre cette femme qui venait de se donner, de se livrer, d'offrir son corps à
ma caresse et moi qui l'avais possédée.
Je lui demandai, y songeant pour la première fois:
- Comment t'appelles-tu?
Elle était demeurée quelques instants sans parler et je
la vis tressaillir comme si elle venait d'oublier que j'étais là, tout contre
elle. Alors, dans ses yeux levés sur moi, je devinai que cette minute avait
suffi pour que le sommeil tombât sur elle, un sommeil irrésistible et brusque,
presque foudroyant, comme tout ce qui s'empare des sens mobiles des femmes.
Elle répondit nonchalamment avec un bâillement arrêté
dans la bouche:
- Allouma.
Je repris:
- Tu as envie de dormir?
- Oui, dit-elle.
- Eh bien! dors.
Elle s'allongea tranquillement à mon côté, étendue sur
le ventre, le front posé sur ses bras croisés, et je sentis presque tout de
suite que sa fuyante pensée de sauvage s'était éteinte dans le repos.
Moi, je me mis à rêver, couché près d'elle, cherchant à
comprendre. Pourquoi Mohammed me l'avait-il donnée? Avait-il agi en serviteur
magnanime qui se sacrifie pour son maître jusqu'à lui céder la femme attirée en
sa tente pour lui-même, ou bien avait-il obéi à une pensée plus complexe, plus
pratique, moins généreuse en jetant dans mon lit cette fille qui m'avait plu? L'Arabe, quand il
s'agit de femmes, a toutes les rigueurs pudibondes et toutes les complaisances
inavouables; et on ne comprend guère plus sa morale rigoureuse et facile que
tout le reste de ses sentiments. Peut-être avais-je devancé, en pénétrant par
hasard sous sa tente, les intentions bienveillantes de ce prévoyant domestique
qui m'avait destiné cette femme, son amie, sa complice, sa maîtresse aussi
peut-être.
Toutes ces suppositions m'assaillirent et me
fatiguèrent si bien que tout doucement je glissai à mon tour dans un sommeil
profond.
Je fus réveillé par le grincement de ma porte; Mohammed
entrait comme tous les matins pour m'éveiller. Il ouvrit la fenêtre par où un
flot de jour s'engouffrant éclaira sur le lit le corps d'Allouma toujours
endormie, puis il ramassa sur le tapis mon pantalon, mon gilet et ma jaquette
afin de les brosser. Il ne jeta pas un
regard sur la femme couchée à mon côté, ne parut pas savoir ou remarquer
qu'elle était là, et il avait sa gravité ordinaire, la même allure, le même
visage. Mais la lumière, le mouvement, le léger bruit des pieds nus de l'homme,
la sensation de l'air pur sur la peau et dans les poumons tirèrent Allouma de
son engourdissement. Elle allongea les bras, se retourna, ouvrit les yeux, me
regarda, regarda Mohammed avec la même indifférence et s'assit. Puis elle
murmura:
- J'ai faim, aujourd'hui.
- Que veux-tu manger? demandai-je.
- Kahoua.
- Du café et du pain avec du beurre?
- Oui.
Mohammed, debout près de notre couche, mes vêtements
sur les bras, attendait les ordres.
- Apporte à
déjeuner pour Allouma et pour moi, lui dis-je.
Et il sortit sans que sa figure révélât le moindre
étonnement ou le moindre ennui.
Quand il fut parti, je demandai à la jeune Arabe:
- Veux-tu habiter dans ma maison?
- Oui, je le veux bien.
- Je te donnerai un appartement pour toi seule et une
femme pour te servir.
- Tu es généreux, et je te suis reconnaissante.
- Mais si ta conduite n'est pas bonne, je te chasserai
d'ici.
- Je ferai ce que tu exigeras de moi.
Elle prit ma main et la baisa, en signe de soumission.
Mohammed rentrait, portant un plateau avec le déjeuner.
Je lui dis:
- Allouma va demeurer dans la maison. Tu étaleras des
tapis dans la chambre, au bout du couloir, et tu feras venir ici pour la servir
la femme d'Abd el-Kader el-Hadara.
- Oui, moussié.
Ce fut tout.
Une heure plus tard, ma belle Arabe était installée
dans une grande chambre claire; et comme je venais m'assurer que tout allait
bien, elle me demanda, d'un ton suppliant, de lui faire cadeau d'une armoire à
glace. Je promis, puis je la laissai accroupie sur un tapis du Djebel-Amour,
une cigarette à la bouche, et bavardant avec la vieille Arabe que j'avais
envoyé chercher, comme si elles se connaissaient depuis des années.
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