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Ce fut le mardi
qu'on l'enterra, la chasse ayant ouvert le dimanche.
Rentré chez lui, après avoir conduit son père au cimetière, César Hautot passa
le reste du jour à pleurer. Il dormit à peine la nuit
suivante et il se sentit si triste en s'éveillant qu'il se demandait comment il
pourrait continuer à vivre.
Jusqu'au soir cependant il songea
que, pour obéir à la dernière volonté paternelle, il devait se rendre à Rouen
le lendemain, et voir cette fille Caroline Donet qui demeurait rue de
l'Éperlan, 18, au troisième étage. la seconde porte . Il avait répété, tout bas, comme on marmotte une prière, ce
nom et cette adresse, un nombre incalculable de fois, afin de ne pas les
oublier, et il finissait par les balbutier indéfiniment, sans pouvoir s'arrêter
ou penser à quoi que ce fût, tant sa langue et son esprit étaient possédés par
cette phrase.
Donc le lendemain, vers huit heures, il ordonna d'atteler Graindorge au tilbury et partit au
grand trot du lourd cheval normand sur la grand-route d'Ainville à Rouen. Il portait sur le
dos sa redingote noire, sur la tête son grand chapeau de soie et sur les jambes
sa culotte à sous-pieds, et il n'avait pas voulu, vu la circonstance, passer
par-dessus son beau costume la blouse bleue qui se gonfle au vent, garantit le
drap de la poussière et des taches, et qu'on ôte prestement à l'arrivée, dès
qu'on a sauté de voiture.
Il entra dans Rouen alors que dix heures sonnaient,
s'arrêta comme toujours à l'hôtel des Bons-Enfants, rue des Trois-Mares, subit
les embrassades du patron, de la patronne et de ses cinq fils, car on
connaissait la triste nouvelle ; puis, il dut
donner des détails sur l'accident, ce qui le fit pleurer, repousser les
services de toutes ces gens, empressés parce qu'ils le savaient riche, et
refuser même leur déjeuner, ce qui les froissa.
Ayant donc épousseté son chapeau, brossé sa redingote,
et essuyé ses bottines, il se mit à la recherche de la rue de l'Éperlan, sans
oser prendre de renseignements près de personne, de crainte d'être reconnu et
d'éveiller les soupçons.
A
la fin, ne trouvant pas, il
aperçut un prêtre, et se fiant à la discrétion professionnelle des hommes
d'église, il s'informa auprès de lui.
Il n'avait que cent pas à faire,
c'était justement la deuxième rue à droite.
Alors, il hésita. Jusqu'à ce
moment, il avait obéi comme une brute à la volonté du
mort. Maintenant il se sentait tout remué, confus, humilié à l'idée
de se trouver, lui, le fils, en face de cette femme qui avait été la
maîtresse de son père. Toute la morale qui gît en nous, tassée au fond de nos
sentiments par des siècles d'enseignement héréditaire, tout ce
qu'il avait appris depuis le catéchisme sur les créatures de mauvaise vie, le
mépris instinctif que tout homme porte en lui contre elles, même s'il en épouse
une, toute son honnêteté bornée de paysan, tout cela s'agitait en lui, le
retenait, le rendait honteux et rougissant.
Mais il pensa :
"J'ai promis au père, faut pas y manquer." Alors il poussa la porte entrebâillée de la maison, marquée du numéro
18, découvrit un escalier sombre, monta trois étages, aperçut une porte, puis
une seconde, trouva une ficelle de sonnette et tira dessus.
Le din-din qui retentit dans la chambre voisine lui fit
passer un frisson dans le corps. La
porte s'ouvrit et il se trouva en face d'une jeune dame très bien
habillée, brune, au teint coloré, qui le regardait avec des yeux stupéfaits.
Il ne savait que lui dire, et,
elle, qui ne se doutait de rien, et qui attendait l'autre, ne l'invitait pas à
entrer. Ils se contemplèrent ainsi pendant près d'une demi-minute. A la fin elle demanda :
- Vous désirez, monsieur ?
Il murmura :
- Je suis Hautot fils.
Elle eut un sursaut, devint pâle, et balbutia comme si elle le connaissait depuis longtemps.
- Monsieur César ?
- Oui.
- Et alors ?
- J'ai à vous parler de la part du père.
Elle fit - Oh ! mon Dieu ! - et recula pour
qu'il entrât. Il ferma la porte et la suivit.
Alors il aperçut un petit
garçon de quatre ou cinq ans, qui jouait avec un chat, assis par terre devant
un fourneau d'où montait une fumée de plats tenus au chaud.
- Asseyez-vous, disait-elle.
Il s'assit... Elle
demanda :
- Eh bien ?
Il n'osait plus
parler, les yeux fixés. sur la table dressée au milieu
de l'appartement, et portant trois couverts, dont un d'enfant. Il regardait la chaise
tournée dos au feu, l'assiette, la serviette, les verres, la bouteille de vin
rouge entamée et la bouteille de vin blanc intacte. C'était la place de son
père, dos au feu ! On l'attendait.
C'était son, pain qu'il voyait, qu'il reconnaissait près de la
fourchette, car la croûte était enlevée à cause des mauvaises dents d'Hautot.
Puis, levant les yeux, il aperçut, sur le mur, son
portrait, la grande photographie faite à Paris l'année de l'Exposition, la même
qui était clouée au-dessus du lit dans la chambre à coucher d'Ainville.
La jeune femme reprit :
- Eh bien, monsieur César ?
Il la regarda. Une angoisse
l'avait rendue livide et elle attendait, les mains
tremblantes de peur.
Alors il osa.
- Eh bien, mam'zelle, papa est mort
dimanche, en ouvrant la chasse.
Elle fut si bouleversée qu'elle
ne remua pas. Après quelques instants de silence, elle murmura d'une voix
presque insaisissable :
- Oh ! pas
possible !
Puis, soudain, des larmes parurent dans ses yeux, et levant ses mains elle se couvrit la figure en
se mettant à sangloter.
Alors, le petit tourna la tête, et
voyant sa mère en pleurs, hurla. Puis
comprenant que ce chagrin subit venait de cet inconnu, il se rua sur César,
saisit d'une main sa culotte et de l'autre il lui tapait la
cuisse de toute sa force. Et César demeurait éperdu, attendri, entre
cette femme qui pleurait son père et cet enfant qui
défendait sa mère. Il se sentait lui-même gagné par
l'émotion, les yeux enflés par le chagrin ; et, pour reprendre contenance,
il se mit à parler.
- Oui, disait-il, le malheur est arrivé dimanche matin,
sur les huit heures... Et il contait, comme si elle
l'eût écouté, n'oubliant aucun détail, disant les plus petites choses avec une
minutie de paysan. Et le petit tapait toujours, lui lançant à présent des
coups de pied dans les chevilles.
Quand il arriva au moment où Hautot père avait parlé
d'elle, elle entendit son nom, découvrit sa figure et demanda :
- Pardon, je ne vous suivais pas, je voudrais bien savoir...
Si ça ne vous contrariait pas de recommencer.
Il recommença dans les mêmes termes :
"Le malheur est arrivé dimanche matin sur les huit heures..."
Il dit tout, longuement, avec des arrêts, des points,
des réflexions venues de lui, de temps en temps. Elle l'écoutait avidement,
percevant avec sa sensibilité nerveuse de femme toutes les péripéties qu'il
racontait et tressaillant d'horreur, faisant :
"Oh mon Dieu !" parfois. Le
petit, la croyant calmée, avait cessé de battre César pour prendre la main de
sa mère, et il écoutait aussi, comme s'il eût compris.
Quand le récit fut terminé, Hautot fils reprit :
- Maintenant nous allons nous arranger ensemble suivant
son désir. Écoutez, je
suis à mon aise, il m'a laissé du bien.
Je ne veux pas que vous ayez à vous plaindre...
Mais elle l'interrompit vivement.
- Oh ! monsieur
César, monsieur César, pas aujourd'hui. J'ai le coeur coupé... Une autre fois, un autre jour... Non, pas
aujourd'hui... Si j'accepte, écoutez... ce n'est pas pour
moi... non, non, non, je vous le jure. C'est
pour le petit. D'ailleurs, on
mettra ce bien sur sa tête.
Alors César, effaré, devina, et balbutiant :
- Donc... c'est à lui... le p'tit ?
- Mais oui, dit-elle.
Et Hautot fils regarda son frère avec une émotion
confuse, forte et pénible.
Après un long silence, car elle pleurait de nouveau,
César, tout à fait gêné, reprit :
- Eh bien, alors, mam'zelle Donet, je vas m'en aller. Quand
voulez-vous que nous parlions de ça ?
Elle s'écria :
- Oh ! non, ne partez
pas, ne partez pas, ne me laissez pas toute seule avec Émile ! Je mourrais de chagrin. Je n'ai plus
personne, personne que mon petit. Oh ! quelle
misère, quelle misère, monsieur César. Tenez, asseyez-vous. Vous allez encore
me parler. Vous me direz ce
qu'il faisait, là-bas, toute la semaine.
Et César s'assit, habitué à obéir.
Elle approcha, pour elle, une autre chaise de la
sienne, devant le fourneau où les plats mijotaient toujours, prit Émile sur ses
genoux, et elle demanda à César mille choses sur son père, des choses intimes
où l'on voyait, où il sentait sans raisonner qu'elle avait aimé Hautot de tout
son pauvre coeur de femme.
Et, par l'enchaînement naturel
de ses idées, peu nombreuses, il en revint à l'accident et se remit à le
raconter avec tous les mêmes détails.
Quand il dit : "Il
avait un trou dans le ventre, on y aurait mis les deux poings", elle
poussa une sorte de cri, et les sanglots jaillirent de nouveau de ses yeux. Alors,
saisi par la contagion, César se mit aussi à pleurer, et
comme les larmes attendrissent toujours les fibres du coeur, il se pencha vers
Émile dont le front se trouvait à portée de sa bouche et l'embrassa.
La
mère, reprenant haleine,
murmurait :
- Pauvre gars, le voilà orphelin.
- Moi aussi, dit César.
Et ils ne parlèrent plus.
Mais soudain, l'instinct pratique de
ménagère, habituée à songer à tout, se réveilla chez la jeune femme.
- Vous n'avez peut-être rien pris de la matinée,
monsieur César ?
- Non, mam'zelle.
- Oh ! vous devez avoir
faim. Vous allez manger un morceau.
- Merci, dit-il, je n'ai pas faim, j'ai
eu trop de tourment.
Elle répondit :
- Malgré la peine, faut bien vivre, vous ne me refuserez pas ça ! Et puis vous resterez un peu plus. Quand vous serez parti, je ne
sais pas ce que je deviendrai.
Il céda, après quelque
résistance encore, et s'asseyant dos au feu, en face d'elle, il mangea une
assiette de tripes qui crépitaient dans le fourneau et but un verre de vin
rouge. Mais il ne permit point qu'elle débouchât le
vin blanc.
Plusieurs fois il essuya la
bouche du petit qui avait barbouillé de sauce tout son menton.
Comme il se levait pour partir, il demanda :
- Quand est-ce voulez-vous que je revienne pour parler
de l'affaire, mam'zelle Donet ?
- Si ça ne vous faisait rien, jeudi prochain, monsieur
César. Comme ça je ne perdrais pas de temps. J'ai toujours
mes jeudis libres.
- Ça me va, jeudi prochain.
- Vous viendrez déjeuner, n'est-ce pas ?
- Oh ! quant à ça, je ne
peux pas le promettre.
- C'est qu'on cause mieux en
mangeant. On a plus de temps aussi.
- Eh bien, soit.
Midi alors.
Et il s'en alla après avoir
encore embrassé le petit Émile, et serré la main de Mlle Donet.