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Avec un aplomb tout
britannique, deux jolies Anglaises enfouies sous de grands chapeaux Kate
Greenaway, se présentèrent un jour à la Bibliothèque de Rouen.
- « Pôvait-on faire encore un voyage en diligence dans la Normandie ? »
demandèrent-elles. Bien étonné fut l’un des jeunes bibliothécaires de cette
demande posée à l’improviste. Il se dit cependant que ces Anglaises
sentimentales, bercées par les vieux récits où figuraient les diligences avec
leurs moeurs, leurs habitudes et les délicieuses attaques des voleurs au détour
d’un bois, voulaient se rendre compte des péripéties de ce genre de voyage,
cher à nos pères. De plus, comme il est un galant homme, et l’obligeance même,
il pensa que la question était un peu du domaine archéologique et que, pour un
instant, le bureau du bibliophile pouvait se changer en un bureau de
renseignements pour voitures publiques. Et faisant appel à ses souvenirs de
vieux Rouennais, il indiqua aux misses voyageuses la diligence de la Feuillie,
remercié bientôt de sa complaisance par un vigoureux « Thank you, sir ! »
*
* *
Et, de fait, la diligence de La Feuillie est, de toutes celles
qui viennent à Rouen, celle qui effectue le plus long trajet, passant par
Saint-Jacques-sur-Darnétal et sa longue côte, Forgette, la Hémaudière, avec,
dans le voisinage, le prieuré de Beaulieu, Martainville, Villers, puis
descendant dans la vallée de l’Andelle, Vascoeuil, puis remontant par Croisy et
La Haye-en-Lyons pour arriver à La Feuillie.
Si elle tient le record de la distance sur route, comme diraient les cyclistes,
elle n’a point celui de l’ancienneté. Ce service de diligence fut, en effet,
organisé de nos jours par l’initiative d’E. Manchon, ce curieux type d’homme
politique et d’avocat, qui fut longtemps conseiller général d’Argueil. Frappé
de la difficulté des communications dans toute la région de la forêt de Lyons, il
avait fondé cette entreprise de diligences, dans laquelle il mangea pas mal
d’argent.
A chaque session du Conseil Général, où ses boutades amusantes égayaient les
discussions, Manchon arrivait régulièrement deux jours en retard. Et quand on
lui faisait sur ce point quelques observations, il répondait : « Je n’ai point
de chemin de fer, moi !... et je me contente de la diligence de La Feuillie. »
Et tout le monde riait.
A force de dépenser son argent dans cette entreprise, Manchon finit par ne plus
rire. Heureusement qu’il se trouva un autre entrepreneur plus pratique
qui releva l’affaire. Dès lors, la voiture de La Feuillie fit son service
régulier, partant tous les jours du vieil hôtel de l’Aigle-d’Or, dans la
rue Cauchoise, véritable type de l’auberge normande, avec sa galerie ouverte et
sa pierre de montoir. Son
relai principal se trouvait à Epreville-Martainville, dans l’hôtel qui fait
face aux tourelles briquetées du vieux château. C’est à peu près la moitié de
la route, et les voyageurs peuvent compter qu’ils vont pouvoir bientôt arriver.
Que de célébrités a transportées la fameuse voiture peinte en brun ! C’étaient
les hôtes ordinaires d’Alfred Dumesnil, à Vascoeuil, se rendant à La
Forestière, le domaine pittoresque qu’entoure la Crevon.
Bien souvent, sur la banquette de la diligence de La Feuillie, au milieu de
braves campagnards revenant du marché de Rouen, on put apercevoir un beau
vieillard aux traits fins, à la figure rasée, mais animée par deux yeux
étincelants, aux longs cheveux blancs retombants. C’était notre grand historien
national, Michelet, qui se rendait chez son gendre. Entre nous, Michelet fort
nerveux, très sensible, n’adorait pas la diligence. Il était - comme bien
d’autres alors - sujet à une sorte de mal analogue au mal de mer, et causé par
les cahots et les lacets de la route. De plus, il craignait un peu certains
compagnons de voyage incommodés par la chaleur, suite de libations fréquentes,
et incommodes eux-mêmes. Aussi, dans les derniers temps, abandonnait-il la
diligence de La Feuillie pour une voiture particulière qu’il louait à Rouen.
Depuis quelque temps, la diligence de La Feuillie a changé son itinéraire.
*
* *
Elle passe maintenant, avant de gagner Vascoeuil et La Haye,
par la petite bourgade de Ry. Autrefois celle-ci avait une diligence
particulière qui fut peut-être, sans le savoir, la diligence la plus célèbre de
France, car elle n’est autre que celle si bien dépeinte par Gustave Flaubert
dans Madame Bovary. On
sait en effet aujourd’hui que toute cette lamentable histoire de l’adultère
bourgeois se déroula à Ry, le Yonville du roman.
Tous ces personnages : Bovary, Emma Bovary, Léon Dupuis, Homais, ont vécu et,
devant le porche de l’église si pittoresque, on pouvait encore, il y a peu
d’années, voir la pierre tombale de la malheureuse héroïne.
Il y a quelques jours encore, on me citait le nom du conseiller de préfecture
qui prononça le fameux discours des comices agricoles. C’était M. Ducôté.
Yvert, le célèbre conducteur de la diligence de Ry à Rouen, L’Hirondelle,
lui, vit encore et porte alertement ses quatre-vingts ans. Dans la réalité,
c’est le bon père Thérain, vivant aujourd’hui retiré en un coin de chaumière
entourée d’un jardinet. Il aime à parler de ce passé ; il se rappelle la
diligence qu’il conduisait, telle que Flaubert l’a minutieusement décrite.
C’était un coffre jaune porté par deux grandes roues qui, montant jusqu’à la
hauteur de la bâche, empêchaient les voyageurs de voir la route et leur
salissaient les épaules. Les petits carreaux de ses vasistas étroits
tremblaient dans leurs châssis quand la voiture était fermée et gardaient des
taches de boue, çà et là, parmi leur vieille couche de poussière que les pluies
d’orage même ne lavaient pas tout à fait. Elle était attelée de trois chevaux, dont le premier en arbalète, et
lorsqu’on descendait les côtes elle touchait au fond en cahotant.
Il aime, le père Thérain, à se souvenir des haltes devant les barrières des
masures de tout ce long parcours de l’Hirondelle, et de son arrivée à
l’auberge de la Croix-Rouge, « bon vieux gîte à balcon de bois
vermoulu ». Il aime à rappeler cette dame châtaine, aux beaux yeux
noirs, très romanesque, qu’en un euphémisme campagnard il qualifie d’«
obligeante ».
Elle montait peu souvent dans sa voiture, mais elle lui faisait faire de
nombreuses commissions, et le vieux paysan se souvient encore qu’il allait
chercher des livres en un cabinet de lecture de la rue Ganterie tenu par un
sieur Caron. Et c’était, dit-il, un scandale dans la diligence quand il
rapportait les fascicules de La Laitière de Montfermeil, de Paul de
Kock. Aujourd’hui, la diligence de Ry à Rouen est disparue ; il en arrive bien
encore une à l’auberge du Lion-d’Or, mais elle fait un autre
service.
Elle est du reste dirigée par un conducteur très finement lettré, M. Feuquet,
qui connaît à merveille tous les dessous de cette histoire de Madame
Bovary, et qui les conte avec beaucoup d’esprit. Il lui arriva même, un
beau jour, en passant devant la ferme du père C….ier, le père Rouault du roman,
- ferme qui a appartenu jadis à M. Félix Depeaux, - de demander à un voyageur
s’il se rappelait ce logis. Le voyageur, un gros homme déjà âgé, tourna la tête
et ne répondit pas. C’était le premier amant de Mme Bovary, Léon Dupuis, devenu
un grave notaire du département de l’Oise.
*
* *
Plus classique à cause de sa couleur jaune, avec sa bâche sous
laquelle on apercevait nombre de paysans juchés, est la diligence de Duclair,
une des voitures populaires de notre bonne ville. Rien qu’en la voyant tourner
la rue d’Harcourt au galop de ses chevaux, faisant sonner les grelots de leurs
colliers, on avait la vision des diligences de la vieille France, emportant
toute une compagnie de voyageurs, qui préfèrent encore la diligence aux
lenteurs du petit chemin de fer local. Du reste, quel joli parcours
varié suit la vieille diligence !
C’est la montée de la route poudreuse de Canteleu, avec cette admirable vue sur
les clochers et sur les détours de la Seine, qui longe les hauts réservoirs de
la Cité du Pétrole. Puis c’est
l’entrée en Roumare, en passant devant les murs écroulés du Genetey. Puis
la voiture dévale en laissant de côté Hénouville, chanté par Antoine Corneille.
Les
collines par onde en forme de sillons,
Les tours et les détours de l’agréable Seine,
Qui coule en serpentant dans cette large plaine,
Les vaisseaux qu’elle porte en son vaste canal,
Son onde qui paraît un liquide cristal.
……………………………………………
Voici Saint-Martin-de-Boscherville, puis le petit hameau de La Fontaine et la
Chaise de Gargantua, avec ses hautes roches blanches, au pied desquelles file
la diligence. Encore quelques galopades et voici Duclair, cher aux gourmands,
Duclair et ses canetons fameux !
La route est courte - vingt kilomètres environ - mais elle est animée et égayée
par la bonne humeur et les saillies lancées d’une forte voix par le conducteur
qui n’était autre que Noël Petit. C’était un gai compagnon, à l’encolure
puissante, au verbe sonore qui savait dominer le tumulte des bals masqués.
Ardent politique, il n’en était pas moins un poète qui inspirait un vif
patriotisme. Vard, le graisseur de wagons de Vernon, était bien un poète
ouvrier d’un véritable talent. Pourquoi Noël Petit, le vibrant conducteur de
diligence, ne le serait-il pas aussi ?
En dépit de quelques cahots dans le rythme, de quelques écarts dans la mesure,
Noël Petit aurait pu conduire le quadrige d’Apollon, dieu de la poésie, tout
aussi bien qu’il menait la voiture de Duclair au défilé des Courses. Comme on le voit, les diligences du
passé sont un peu les chars de la poésie et des lettres. Pour le prouver, du
reste, il nous suffirait de citer les diligences normandes si bien peintes par
Maupassant : celle de Dieppe, où se déroule toute l’histoire de Boule
de Suif, et celle de Criquetot au Havre où se passent les incidents si
cocasses de la Bête à Maître Bel’homme. Il faudrait encore y
joindre celle de Motteville à Saint-Valery, qui éveilla jadis la verve d’Emile
Bergerat en villégiature en ces parages.
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* *
Au surplus, la plus typique de ces diligences encore
existantes, celle qui rappelle le mieux les antiques pataches du bon vieux
temps, roulant cahin-caha par les ornières des vieilles routes de France, c’est
certainement la voiture de Cailly. A la voir sans chevaux, comme échouée sur le
trottoir, en face l’Hôtel du Cygne, place Beauvoisine, tout près d’un
kiosque à journaux où se détachent les dessins noirs et rouges de Steinlein
dans le Gil Blas illustré, on ne peut se figurer le véritable
aspect de la vénérable guimbarde. Il faut la voir, dégringolant au trot de ses
trois chevaux les tournants de la côte de Neufchâtel. Alors, on peut l’admirer
dans toute sa beauté. Basse sur ses roues crottées, large et trapue, ventrue et
lourde, elle semble, sur la route, quelque bête fantastique, quelque monstre
inconnu roulant son gros ventre dans la poussière.
Il y a dans les magasins de théâtres des machines cocasses, d’une carrosserie
naïve, qui servent dans les vieux mélos romantiques ; on les voit passer
seulement dans le fond, emportant le traître qui vient d’enlever la jeune
première. La voiture de Cailly avec son coupé - car elle a un coupé, - avec sa
caisse jaune serin, de ce beau jaune de la diligence de Sèvres, peinte par
Géricault, a les allures de ces Berlines de l’Emigré. Elle a
surtout ces airs mystérieux qui auraient ravi d’aise Barbey d’Aurevilly, quand,
entre chien et loup, à la nuit tombante, elle file sur la longue route bordée
de peupliers frissonnants, aux environs de cette auberge du Vert-Galant
aujourd’hui abandonnée. Elle n’en fait pas moins son chemin avec son «
impériale » couverte de paquets et sa civière qui se balance au ras du sol,
conduite par le père Douyer, qui, gravement assis près de son coupé ouvert,
mène placidement son équipage.
Parlerons-nous des anciennes diligences de Routot et de Bourg-Achard, dévalant
la côte si dure de Moulineaux après un arrêt à la Chouque ? Elles sont
aujourd’hui disparues. Parlerons-nous de la diligence de Quincampoix qui fait
le trajet de la diligence d’Yonville dans Madame Bovary ou de la
voiture de Boisguillaume ? Elles
n’ont pas d’histoire. Tout au plus pourrions-nous citer, comme type de
l’ancienne diligence, la diligence de chasse de MM. Laveissière, L’Hirondelle,
avec son conducteur et son postillon et son attelage très typique.
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Sait-on ce que deviennent ces anciennes diligences, qui sont
de plus en plus rares ? Elles émigrent, elles passent les mers, et la plupart
de ces vieilles pataches qui jadis faisaient le service du chemin de fer s’en
vont échouer dans le Sud algérien. Telle diligence de Doudeville devient
le courrier de Sidi-bel-Abbès. Peu à peu, à mesure que les voies ferrées se
développent, elles s’enfoncent de plus en plus dans le désert, jusqu’au jour où
celui-ci sera également sillonné par les locomotives fumantes, et où les «
vaisseaux du désert » seront remplacés par des tramways électriques. Alors mourra, aux environs de
Tombouctou, la dernière diligence !
9 Décembre 1894.