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Pour préserver annuellement du chômage les
ouvriers rouennais, le Conseil municipal a décidé, certaines années,
l’ouverture de véritables « ateliers communaux » qui servirent à assurer,
par un travail effectif, une rémunération juste. A propos de cette assistance
par le travail, on a pu rappeler les anciens ateliers communaux fondés à Rouen pendant la
Révolution de 1789 et sous la seconde République de 1848.
L’idée est beaucoup plus ancienne et remonte bien plus haut
dans les annales rouennaises. A notre époque, on ne semble pas se douter que
les grandes commotions politiques, les catastrophes imprévues, les crises
financières ou industrielles, les guerres désastreuses ont imposé comme des
nécessités les mêmes mesuz pas croire que je désapprouve ici, que je censure
les goûts de nos opulentes citadines. Qu’elles achètent toujours, et beaucoup,
de ces charmants riens que tant de mains industrieuses s’occupent à fabriquer. Elles
pourraient faire de leur or un emploi bien moins utile.
Mais je ne saurais pardonner à ces jeunes gens oisifs, qui
braquent sur elles avec impudence leurs lorgnons, qui les suivent quelquefois
et les accostent avec effronterie. A les voir, on ne devinerait pas que ce ne
sont là que des copies de nos fats d’autrefois. Ils portent tous d’épais
favoris et des moustaches qui dérobent aux yeux une partie de leurs joues. Ce
n’est point là l’indice d’un corps débile et d’une âme efféminée.
Nous rasions autrefois, et de fort près,
nos mentons et nos joues : on eût dit qu’elle était toujours en vigueur la loi
d’Auguste qui, dès qu’il eut ceint son front du laurier des empereurs, ordonna
aux Romains de se raser tous les jours. Était-ce pour ressembler davantage au
sexe à qui nous cherchions tant à plaire que, même dans notre première
jeunesse, nous faisions disparaître jusqu’au moindre vestige du dur crin dont
la nature a voulu que nos bouches fussent entourées ? Je crois, en vérité, que
nos fils sont mieux avisés que nous en laissant croître, en montrant avec
orgueil ce qui caractérise le sexe fort. C’est des contrastes que naît
l’harmonie. Hommes et femmes, répondez : N’est-ce pas parce qu’il existe entre
vous de très-sensibles différences que vous vous recherchez mutuellement ? Au
reste, je compte, un jour, demander à la naïve Sydonie si la moustache et la
barbette de chèvre de son jeune cousin, bien qu’elles soient rousses et que les
poils en soient rigides, lui ont jamais semblé disgracieuses et laides.
Mais tous nos jeunes gens, grâces au ciel, barbus ou non
barbus, ne passent pas leur vie sur les boulevarts, à la suite des élégantes
promeneuses. J’en ai vu, en très-grand nombre, dans les cabinets de lecture, si
multipliés depuis deux ans ; dans ces cabinets que l’on trouve le long des
boulevarts à cinq à six toises au plus l’un de l’autre. Cette autre classe de
jeunes gens en sont les habitués assidus : ils y lisent avec une attention,
vraiment édifiante, les journaux tant littéraires que politiques, les nouveaux
pamphlets, des ouvrages historiques, et aussi les drames et les romans qui ont
paru dans la semaine. Rangés sur les bancs du cabinet, ou en dehors, sous la
tente ordinairement dressée à la porte
du sanctuaire, tous paraissent absorbés dans leur lecture : rien ne les
distrait, ni le brouhaha du boulevart, ni les regards furtifs de la courtisane
qui passe devant eux. Et de quoi sont-ils donc si profondément occupés ? ce
n’est, croyez-moi, ni d’une comédie de M. Scribe, ni d’un drame bizarre de M.
Victor Hugo, mais des derniers discours, par exemple, que vienne, où leurs
escouades se montaient à 4 ou 500 hommes, payés à 18 deniers par jour. On verra
même, en 1543, se créer un atelier de femmes, et les pauvresses, armées
de piquois et de pioches, s’occuper aux travaux de terrassement.
Aussi bien, à cette époque, une énorme entreprise va fournir
du travail à toute la population malheureuse de la cité, c’est la démolition du
fort Sainte-Catherine, ordonnée par lettre de Charles IX du 7 octobre 1563. Voici
du reste, d’après « L’ordre qu’il convient tenir pour faire besongner les
pauvres vallides aux ouvrages publics de ceste ville, » quels étaient les
salaires des assistés pour ce travail de démolition. « Salaire de chaque homme
: 18 deniers ; de chaque femme : 10 deniers ; de chaque enfant : 6 deniers, par
jour. A chaque homme besoignant aux oeuvres publiques, sera baillé un pain
pesant 20 onces, cuit et rassis pour leur dîner, et, au soir, 20 deniers ; aux
femmes, un pain de 10 onces à dîner et 10 deniers à souper ; aux petits
enfants, un pain de 10 onces pour dîner, avec 3 deniers pour leur souper. »
Aux débuts de la Ligue, si violente à Rouen, à la suite d’une
affreuse disette, on aura encore recours aux ateliers communaux pour les
travaux de fortification, et Carrouges qui gouverne Rouen, fera entreprendre,
le 15 juin 1573, des ouvrages à Cauchoise, à la Tour Tallebot, à la Tour des
Jacobins, à la Tour Caillot, à la Corderie ; auprès de Martainville, à la Tour
aux Rats ; près Saint-Hilaire, à la fausse porte Saint-Romain. Ce sont de
véritables bandes de travailleurs publics qui pendant plusieurs mois se rendent
en ces lieux : 1.200 hommes, 600 femmes, 600 enfants depuis huit ans jusqu’à
quatorze ans. Chaque jour, on leur distribue : pour les hommes, un pain cuit et
rassis du poids de 16 onces, pour leur dîner, et 18 deniers le soir ; aux
femmes, un pain de 8 onces à dîner et 10 deniers au soir. Les enfants touchent
aussi un pain du même poids, mais seulement 1 liard. Et Carrouges fait observer
que pour fournir ce nombre de pains, il faudra 4 muids de blé par semaine, blé
qu’on fait venir très chèrement d’Honfleur et du Havre.
Plus tard, en 1581, par exemple, on fournira à ces pauvres
diables la boisson : 20 deniers de pain et 10 deniers de bière.
Quelle que soit la cause de ces misères et de ces détresses
qui se renouvellent trop souvent, c’est toujours aux ateliers de
charité que la Ville a recours dans ces périodes difficiles et elle les
emploie aux mêmes tâches ; travaux aux fortifications, travaux de nettoyage ou
de vicinalité. En 1590, 800 hommes par jour, levés proportionnellement dans
chaque paroisse, sont employés aux fortifications, de six heures du matin à six
heures du soir. Les uns sont garnis de grandes bottes et travaillent « au
méreau » ; les autres sont des travailleurs au piquois et les
autres à la pelle. Une autre escouade prise « par sizaine » est employée dans
les fossés. Tous touchent 5 sous par jour.
Cinq ans après, tout ce qu’il y a à Rouen de gueux, de mendiants valides, armés
de brouettes est employé à enlever les ordures et les immondices répandues dans
la ville - et il n’en manquait pas ! Quatre à cinq mille bannelées de boues et
d’ordures étaient amassées dans les rues et les places, principalement vers le
Vieux-Palais, la rue Herbière et le Pont-Aritaine. Qu’on s’étonne
ensuite que la peste vint si souvent visiter la vieille ville !
Entre temps,
en 1597, notamment, les ateliers de charité sont employés sur les
quais et talus et surtout à la démolition définitive du fort de
Sainte-Catherine, qu’Henri IV a ordonné de déraser. Mais on y emploie surtout
des « personnes fortes de dix-huit à trente ans, avec hottes, pesles et
picquois et n’y seront reçuz aucunes femmes et filles ». Cette démolition du
fort Sainte-Catherine, imposée aux échevins rouennais par l’autorité royale,
étant, par suite du mode de travail employé, très onéreuse pour la Ville,
celle-ci finira par demander que les travaux soient faits par les paroisses de
la banlieue limitrophe. Au cours de ces dernières années du XVIe siècle, les
ateliers de charité assistèrent un très grand nombre de pauvres. Voici, par
exemple, pour une année, la distribution de ces ateliers à Rouen :
1er Atelier : 277 hommes, 530 femmes et 411 enfants ;
- 2e atelier : 215 hommes, 531 femmes, 815 enfants ; 3e
atelier : 104 hommes, 459 femmes et 519 enfants ; - 4e atelier
: 260 hommes, 414 femmes et 237 enfants.
On leur donnait, à neuf heures du matin : à chaque homme, un
pain d’une livre ; à chaque femme, un pain de 12 onces ; à un enfant, un pain
de 8 onces. Les hommes gagnaient alors 18 deniers ; les femmes, 10 ; les
enfants, 3. Les dimanches et fêtes, on donnait du pain, mais pas d’argent.
Pendant tout le courant du XVIIe et du XVIIIe siècle,
les ateliers de charité fonctionnent à Rouen, et c’est à eux que
sont dus, bien que le public ne s’en doute guère, de très grands travaux de
voirie qui ont métamorphosé l’aspect de notre ville.
Tout d’abord, à cette époque, on voit que l’assistance aux
pauvres et aux indigents s’exerce sous des formes moins rudes, moins
attentatoires à la dignité humaine. Ainsi, en 1609, quand l’autorité royale
veut qu’on occupe à Rouen les Irlandais et les vagabonds, réfugiés dans les
maisons en démolition, et qu’on les enchaîne, la Ville demande très humainement
d’être déchargée « de cette chose non usitée ici ». D’autre part, les ateliers
de femmes sont organisés d’une façon plus sérieuse et plus décente. On ne voit
plus les femmes occupées aux travaux de terrassements portant la hotte du
pionnier ; en 1613, on fournit aux femmes des cardes, des rouets à filer, des
métiers à rubans, et les vieillards passent leur temps, moyennant un léger
salaire, à effiler de vieux câbles pour en faire de l’étoupe ou à piler du
ciment. Bien souvent, les ateliers de charité, sur l’ordre du
Parlement, durent être réouverts par la Ville qui, parfois, à cause de la
pénurie financière, refusait d’obéir à ces injonctions, notamment en 1649,
après une des dernières épidémies de peste. « Les grandes charges qui leur ont
été imposées, disent les Echevins, ne leur permettent pas de faire les dépenses
des ateliers publics et ils se contenteront de donner 100 livres par semaine,
pour la nourriture des pauvres. »
Cependant, la crise que le commerce et les manufactures
traversèrent, vers 1689, allait déterminer un très vaste travail entrepris par
les Ateliers de charité de la ville de Rouen.
Qui se doute aujourd’hui que l’énorme remblai de terre qui
forme l’avenue de Saint-Paul, traversant le Champ-de-Mars et les anciens
marécages du Pré-au-Loup, fut entrepris par les ateliers publics des pauvres et
des malheureux ? Qui se doute que les condos de l’avenue de
Saint-Paul, appelés aussi Cours de Paris, Cours Dauphin ou Chemin-Neuf,
furent dus à une entreprise générale d’assistance ? Autrefois, la route de
Paris arrivait à l’extrémité de la côte Sainte-Catherine et descendait par le
Mont-Gargan pour gagner la chaussée de Martainville. Depuis le XVIe siècle, la
route descendait à flanc de coteau des hauteurs de Bonsecours pour gagner
Saint-Paul, d’où elle rejoignait ensuite Martainville. Le Chemin-Neuf,
proposé dès 1689 par l’ingénieur Genevois, devait abréger cette arrivée dans la
ville en passant en droite ligne à travers les marais remblayés du Pré-au-Loup…
A ce chemin de 104 pieds de large, « sans comprendre la descente
des terres, tiré en droite ligne du cimetière Saint-Paul aux quais », il fut
employé un très grand nombre d’ouvriers pris, dit une délibération des
Echevins, « entre les pauvres artisans de cette ville qui manquaient de
travail, sur les certificats des curés. » On leur donnait à chacun 1 livre de
pain et 2 sols par jour ; on décida même de payer à ces pauvres ouvriers, 1 sol
par chaque tombereau et d’augmenter autant qu’on pourrait le nombre des
tombereaux. On vendait également à tout ces malheureux du blé au détail et au
rabais, à 3 livres 12 sous le boisseau. L’année suivante, on employa même aux
travaux du Chemin-Neuf le présent de 1.000 écus fait à la ville par
le duc de Montmorency-Luxembourg
et un trésor qui avait été trouvé dans les déblais d’une roche près de
Saint-Paul.
En 1709, s’ouvre une nouvelle crise du commerce et des
manufactures qui détermine parmi la population ouvrière de véritables émeutes
et le pillage de la maison de l’intendant de Courson, de celles du
sous-intendant Broust et du commissaire Mauger. Le moyen d’apaiser ces troubles
auxquels se mêlent les artisans de Darnétal, c’est de rouvrir les chantiers
du Chemin-Neuf, et c’est ce que fait l’Hôtel-de-Ville. En même
temps, on donne ordre aux gardes boulangers de distribuer de la farine à tous
les pauvres qui sont employés au chemin de Saint-Paul.
Attirés par cette distribution, ceux-ci sont si nombreux « que
l’on est obligé de n’admettre que les hommes au-dessus de 18 ans, à chacun
desquels on donne un pain d’une livre et 2 sous 6 deniers en argent. Aux
autres, on distribuait de l’argent dans les cimetières des paroisses. L’année
suivante, la crise se prolongeant, on estimait à 25.000 le nombre des ouvriers
dans le dénûment, assistés par la ville, grâce à un prélèvement de 300.000 livres.
Enfin, peu à peu, le Chemin-Neuf se terminait : en
1729, la ville en faisait contreplanter la chaussée d’arbres formant avenues,
et en 1729, en l’honneur du fils aîné de Louis XV, on lui donnait le nom
de Cours Dauphin. Aujourd’hui,
quand les foules populaires viennent assister là aux réjouissances publiques
sur la place du Champ-de-Mars, aux fêtes, aux feux d’artifice, qui penserait à
tout ce que ces terres remuées représentent de misères et de tristesses !...
Une autre entreprise de voirie très importante pour
l’embellissement de la ville allait faire pendant au Cours Dauphin,
dû à des circonstances analogues. En 1767, la cherté du blé et le manque
d’ouvrages amena l’intendant M. de Crosne, aidé par la Chambre de commerce, à
faire entreprendre, par les ouvriers sans travail, tout le redressement de
l’avenue du Mont-Riboudet, dont les remblais furent fournis par la route de
Paris d’en bas à Eauplet, qu’on élargit en même temps. Ce furent également
les ateliers de charité, soutenus par la bienfaisance publique, qui
poursuivirent les travaux de la route du Havre à Déville, la route de Paris au
Mesnil-Esnard et la côte de Canteleu.
Enfin, un dernier travail, plus considérable encore que tous
ceux que nous venons d’énumérer, allait être entrepris en très grande partie
par les terrassiers des ateliers communaux, c’est la création, sur l’enceinte
des remparts disparus, de ces nouveaux boulevards bordés d’avenues plantées,
qui restera l’honneur de l’administration de M. de Crosne. Les portes abattues,
dès 1765, le boulevard Cauchoise était ouvert, et les Archives départementales
nous ont gardé les noms de tous les artisans, divisés en équipes, qui
participèrent aux travaux. Il y avait même des ateliers d’enfants. Le boulevard
de Saint-Hilaire à Beauvoisine était dressé en 1766 ; de Beauvoisine à
Bouvreuil, en 1768 ; de Bouvreuil à cauchoise en 1780, et on trouve la preuve
que partout, on employa les ateliers communaux à ces travaux si utiles.
« Il a été représenté, dit une délibération municipale, que la
cherté du bled et la langueur des manufactures, met dans la nécessité de
secourir le peuple ; que la façon la plus convenable de le faire est de lui
procurer du travail, comme on a fait dans de pareilles circonstances, en
ouvrant des travaux publics et de rendre ce travail utile et avantageux au
public ; que pour rendre ce travail utile à la cité, il seroit à propos de
s’appliquer à raccorder la partie des boulevards, de Bouvreuil à Beauvoisine ».
A la veille de la Révolution, l’idée des Ateliers de
charité et de ce mode d’assistance est tellement en honneur que les Ateliers
de charité n’existent pas seulement à Rouen, mais dans toutes les paroisses
du pays de Caux et du Vexin. Une lettre de Joly de Fleury à M. de Crosne, en
1781, indique que « rien n’est plus satisfaisant que le compte qui en est rendu
au Roi, chaque année, et qu’il faut ne rien négliger pour les maintenir et les
perfectionner. » Leur but principal doit être d’ouvrir les communications
vicinales. D’autre part, le ministre Ory avait déjà tracé les instructions pour
l’établissement et la régie de ces institutions. On trouve des ateliers à
Auffay, à Duclair, à Gournay, à Ecouis, à Blangy, à Sommery, à Cailly, à
Elbeuf-sur-Andelle, à Envermeu, à Yville et il ne faut pas confondre leurs
travaux avec ceux des corvées ordinaires. On leur doit le chemin de Pavilly à
Barentin, l’entrée de Duclair, le chemin d’Ecos à Gisors, la route de la Côte
de La Valette à Maromme, la construction d’un épi à Sainte-Adresse pour
protéger la falaise, la réparation des routes de Darnétal, le chemin de
Saint-Aubin-Celloville à Saint-Adrien, très utile pour le transport des terres
à potier.
Maintes fois la Commission intermédiaire de Normandie eut à se
prononcer sur des demandes de création d’ateliers de charité. Dans l’Eure,
d’après l’important travail qu’il publie sur ce département, M. P. Duchemin a
indiqué un très grand nombre d’ateliers de charité subventionnés par le
roi et par les grands propriétaires voisins. De tous côtés, on sollicitait la
création de ces ateliers, qui rendirent si souvent d’utiles services.