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C'était
à l'Opéra, pendant un entracte de Robert le Diable.
Dans l'orchestre, les hommes debout, le chapeau sur la tête, le gilet largement
ouvert sur la chemise blanche où brillaient l'or et les pierres des boutons,
regardaient les loges pleines de femmes décolletées, diamantées, emperlées,
épanouies dans cette serre illuminée où la beauté des visages et l'éclat des
épaules semblent fleurir pour les regards au milieu de la musique et des voix
humaines.
Deux amis, le dos tourné à
l'orchestre, lorgnaient, en causant, toute cette galerie d'élégance, toute
cette exposition de grâce vraie ou fausse, de bijoux de luxe et de prétention
qui s'étalait en cercle autour du grand théâtre.
Un d'eux, Roger de Salins, dit à son compagnon Bernard Grandin :
"Regarde donc la comtesse de Mascaret comme elle
est toujours belle."
L'autre, à son tour, lorgna, dans une loge de face, une
grande femme qui paraissait encore très jeune, et dont
l'éclatante beauté semblait appeler les yeux de tous les coins de la salle. Son
teint pâle, aux reflets d'ivoire,
lui donnait un air de statue, tandis qu'en ses cheveux
noirs comme une nuit, un mince diadème en arc-en-ciel, poudré de diamants,
brillait ainsi qu'une voie lactée.
Quand l'oeil l'eut regardée quelque temps, Bernard
Grandin répondit avec un accent badin, de conviction sincère :
"Je te crois qu'elle est belle !
- Quel âge peut-elle avoir maintenant ?
- Attends. Je vais te dire ça
exactement. Je la connais depuis son enfance. Je l'ai vue débuter dans le monde comme jeune fille. Elle
a... elle a... trente... trente... trente-six ans.
- Ce n'est pas possible ?
- J'en suis sûr.
- Elle en porte vingt-cinq.
- Et elle a eu sept enfants.
- C'est incroyable.
- Ils vivent même tous les sept, et
c'est une fort bonne mère. Je vais un peu dans la
maison, qui est agréable, très calme, très saine. Elle réalise le phénomène de
la famille dans le monde.
- Est-ce bizarre ? Et on
n'a jamais rien dit d'elle ?
- Jamais.
- Mais, son mari ? Il est
singulier, n'est-ce pas ?
- Oui et non. Il y a peut-être eu entre eux un petit drame, un de ces
petits drames qu'on soupçonne, qu'on ne connaît jamais bien, mais qu'on devine
à peu près.
- Quoi ?
- Je n'en sais rien moi. Mascaret est
grand viveur aujourd'hui, après avoir été un parfait époux. Tant qu'il est resté bon mari, il a eu un affreux caractère,
ombrageux et grincheux. Depuis qu'il fait la fête, il
est devenu très indifférent, mais on dirait qu'il a un souci, un chagrin, un
ver rongeur quelconque, il vieillit beaucoup, lui."
Alors, les deux amis philosophèrent quelques minutes
sur les peines secrètes, inconnaissables, que des dissemblances de caractères,
ou peut-être des antipathies physiques, inaperçues d'abord, peuvent faire
naître dans une famille.
Roger de Salins, qui continuait à lorgner Mme de
Mascaret, reprit :
"Il est incompréhensible que cette femme-là ait eu
sept enfants ?
- Oui, en onze
ans. Après quoi elle a clôturé, à trente ans, sa période de production
pour entrer dans la brillante période de représentation, qui ne semble pas près
de finir.
- Les pauvres femmes !
- Pourquoi les plains-tu ?
- Pourquoi ? Ah ! mon cher, songe
donc ! Onze ans de grossesses pour une femme comme ça !
quel enfer ! C'est toute la jeunesse, toute la beauté, toute
l'espérance de succès, tout l'idéal poétique de vie brillante, qu'on confie à
cette abominable loi de la
reproduction qui fait de la femme normale une simple machine à pondre des
êtres.
- Que veux-tu ? c'est la
nature !
- Oui, mais je dis que la nature
est notre ennemie, qu'il faut toujours lutter contre la nature, car elle nous
ramène sans cesse à l'animal. Ce qu'il y a de propre,
de joli, d'élégant, d'idéal sur la terre, ce n'est pas Dieu qui l'y a mis,
c'est l'homme, c'est le cerveau humain. C'est nous qui avons introduit dans la
création, en la chantant, en l'interprétant, en
l'admirant en poètes, en l'idéalisant en artistes, en l'expliquant en savants
qui se trompent, mais qui trouvent aux phénomènes des raisons ingénieuses, un
peu de grâce, de beauté, de charme inconnu et de mystère. Dieu n'a créé que
des êtres grossiers, pleins de germes des maladies, qui, après quelques années
d'épanouissement bestial, vieillissent dans les infirmités, avec toutes les
laideurs et toutes les impuissances de la décrépitude
humaine. Il ne les a faits, semble-t-il, que pour se
reproduire salement et pour mourir ensuite, ainsi que les insectes éphémères
des soirs d'été. J'ai dit "pour se reproduire salement" ;
j'insiste. Qu'y a-t-il, en effet, de plus ignoble, de plus répugnant que cet
acte ordurier et ridicule de la reproduction des êtres, contre lequel toutes
les âmes délicates sont et seront éternellement révoltées ?
Puisque tous les organes inventés par ce créateur économe et malveillant
servent à deux fins, pourquoi n'en a-t-il pas choisi d'autres qui ne fussent
point malpropres et souillés, pour leur confier cette mission sacrée, la plus
noble et la plus exaltante des fonctions humaines ? La bouche, qui nourrit le corps avec des aliments
matériels, répand aussi la parole et la pensée. La
chair se restaure par elle, et c'est par elle, en même temps, que se communique
l'idée. L'odorat, qui donne aux poumons l'air vital, donne au
cerveau tous les parfums du monde : l'odeur des fleurs, des bois, des
arbres, de la mer. L'oreille, qui nous fait communiquer avec nos semblables,
nous a permis encore d'inventer la musique, de créer du rêve, du bonheur, de
l'infini et même du plaisir physique avec des sons ! Mais on dirait que le
Créateur, sournois et cynique, a voulu interdire à
l'homme de jamais anoblir, embellir et idéaliser sa rencontre avec la femme. L'homme,
cependant, a trouvé l'amour, ce qui n'est pas mal
comme réplique au Dieu narquois, et il l'a si bien paré de poésie littéraire
que la femme souvent oublie à quels contacts elle est forcée. Ceux, parmi nous,
qui sont impuissants à se tromper en s'exaltant, ont inventé le vice et raffiné
les débauches, ce qui est encore une manière de berner Dieu et de rendre
hommage, un hommage impudique, à la beauté
"Mais l'être normal fait des enfants ainsi qu'une
bête accouplée par la loi.
"Regarde cette femme !
n'est-ce pas abominable de penser que ce bijou que
cette perle née être belle, admirée, fêtée et adorée, a passé onze ans de sa
vie à donner des héritiers au comte de Mascaret ?
Bernard Grandin dit en riant :
"Il y a beaucoup de vrai dans tout cela ;
mais peu de gens te comprendraient."
Salins s'animait.
"Sais-tu comment je conçois Dieu, dit-il : comme un monstrueux organe créateur inconnu de
nous, qui sème par l'espace des milliards de mondes, ainsi qu'un poisson unique
pondrait des oeufs dans la mer. Il crée parce que c'est sa fonction de
Dieu ; mais il est ignorant de ce qu'il fait, stupidement prolifique,
inconscient des combinaisons de toutes sortes produites par ses germes
éparpillés. La pensée humaine est un heureux petit accident des hasards de ses
fécondations, un accident local, passager, imprévu, condamné à disparaître avec
la terre, et à recommencer peut-être ici ou ailleurs, pareil ou différent, avec
les nouvelles combinaisons des éternels recommencements. Nous lui devons, à ce
petit accident, de l'intelligence, d'être très mal en ce monde qui n'est pas
fait pour nous, qui n'avait pas été préparé pour recevoir, loger, nourrir et
contenter des êtres pensants, et nous lui devons aussi d'avoir à lutter sans
cesse, quand nous sommes vraiment des raffinés et des civilisés, contre ce
qu'on appelle encore les desseins de la Providence."
Grandin, qui l'écoutait avec attention, connaissant de
longue date les surprises éclatantes de sa fantaisie lui demanda :
"Alors, tu crois que la pensée humaine est un
produit spontané de l'aveugle parturition divine ?
- Parbleu ! une fonction
fortuite de centres nerveux de notre cerveau, pareille aux actions chimiques
imprévues dues à des mélanges nouveaux, pareille aussi à une production
d'électricité, créée par des frottements ou des voisinages inattendus, à tous
les phénomènes enfin engendrés par les fermentations infinies et fécondes de la
matière qui vit.
"Mais,
mon cher, la preuve en éclate pour quiconque regarde autour de soi. Si la pensée humaine,
voulue par un créateur conscient, avait dû être ce qu'elle est devenue, si
différente de la pensée et de la résignation animales, exigeante, chercheuse,
agitée, tourmentée, est-ce que le monde créé pour recevoir l'être que nous
sommes aujourd'hui aurait été cet inconfortable petit parc à bestioles, ce
champ à salades, ce potager sylvestre, rocheux et sphérique où votre Providence
imprévoyante nous avait destinés à vivre nus, dans les grottes ou sous les
arbres, nourris de la chair massacrée des animaux, nos frères, ou des légumes
crus poussés sous le soleil et les pluies ?
"Mais il suffit de réfléchir une
seconde pour comprendre que ce monde n'est pas fait pour des créatures comme
nous. La pensée éclose et développée par un
miracle nerveux des cellules de notre tête, tout impuissante, ignorante et
confuse qu'elle est et qu'elle demeurera toujours, fait de nous tous, les
intellectuels, d'éternels et misérables exilés sur cette terre.
"Contemple-la, cette terre,
telle que Dieu l'a donnée à ceux qui l'habitent. N'est-elle pas
visiblement et uniquement disposée, plantée et boisée pour des animaux ? Qu'y a-t-il pour nous ?
Rien. Et pour eux, tout :
les cavernes, les arbres, les feuillages, les sources, le gîte, la nourriture
et la boisson. Aussi les gens difficiles comme moi n'arrivent-ils jamais à s'y
trouver bien. Ceux-là seuls qui se rapprochent de la brute sont contents et satisfaits. Mais les autres, les poètes, les délicats,
les rêveurs, les chercheurs, les inquiets ? Ah ! les pauvres gens !
"Je mange des choux et des carottes, sacrebleu,
des oignons, des navets et des radis, parce que nous avons été contraints de
nous y accoutumer, même d'y prendre goût, et parce qu'il ne pousse pas autre
chose, mais c'est là une nourriture de lapins et de chèvres, comme l'herbe et
le trèfle sont des nourritures de cheval et de vache. Quand je regarde les épis
d'un champ de blé mûr, je ne doute pas que cela n'ait germé dans le sol pour
des becs de moineaux ou d'alouettes, mais non point pour ma bouche. En
mastiquant du pain, je vole donc les oiseaux, comme je vole la belette et le renard en mangeant des poules. La caille, le pigeon et
la perdrix ne sont-ils pas les proies naturelles de l'épervier ; le
mouton, le chevreuil et le boeuf, celle des grands carnassiers, plutôt que des
viandes engraissées pour nous être servies rôties avec des truffes qui auraient
été déterrées, spécialement pour nous, par les cochons ?
"Mais, mon cher, les
animaux n'ont rien à faire pour vivre ici-bas. Ils sont chez eux, logés et
nourris, ils n'ont qu'à brouter ou à chasser et à s'entre-manger, selon leurs
instincts, car Dieu n'a jamais prévu la douceur et les moeurs pacifiques ;
il n'a prévu que la mort des êtres acharnés à se détruire et à se dévorer.
"Quant à
nous ! Ah ! ah ! il nous en a fallu du
travail, de l'effort, de la patience, de l'invention, de l'imagination, de
l'industrie, du talent et du génie pour rendre à peu près logeable ce sol de
racines et de pierres. Mais songe à ce que nous avons
fait, malgré la nature, contre la nature pour nous installer d'une façon
médiocre, à peine propre, à peine confortable, à peine élégante, pas digne de
nous.
"Et plus nous sommes
civilisés, intelligents, raffinés, plus nous devons vaincre et dompter
l'instinct animal qui représente en nous la volonté de Dieu.
"Songe qu'il nous a fallu
inventer la civilisation, toute la civilisation, qui comprend tant de choses,
tant, tant, de toutes sortes, depuis les chaussettes jusqu'au téléphone.
Songe à tout ce que tu vois tous les jours, à tout ce
qui nous sert de toutes les façons.
"Pour adoucir notre sort de brutes, nous avons
découvert et fabriqué de tout, à commencer par des maisons, puis des
nourritures exquises, des sauces, des bonbons, des pâtisseries, des boissons,
des liqueurs, des étoffes, des vêtements, des parures, des lits, des sommiers,
des voitures, des chemins de fer, des machines innombrables ;
nous avons, de plus, trouvé les sciences et les arts, l'écriture et les vers. Oui, nous avons créé les arts, la
poésie, la musique, la peinture. Tout l'idéal vient de nous, et aussi
toute la coquetterie de la vie, la toilette des femmes
et le talent des hommes qui ont fini par un peu parer à nos yeux, par rendre
moins nue, moins monotone et moins dure l'existence de simples reproducteurs
pour laquelle la divine Providence nous avait uniquement animés.
"Regarde ce théâtre. N'y
a-t-il pas là-dedans un monde humain créé par nous,
imprévu par les Destins éternels, ignoré d'Eux, compréhensible seulement par
nos esprits, une distraction coquette, sensuelle, intelligente, inventée
uniquement pour et par la petite bête mécontente et agitée que nous
sommes ?
"Regarde cette femme, Mme
de Mascaret. Dieu l'avait faite pour vivre dans une grotte,
nue, ou enveloppée de peaux de bêtes. N'est-elle pas mieux ainsi ?
Mais, à ce propos, sait-on pourquoi et comment sa brute de
mari, ayant près de lui une compagne pareille et, surtout après avoir
été assez rustre pour la rendre sept fois mère, l'a lâchée tout à coup pour
courir les gueuses ?"
Grandin répondit :
"Eh ! mon cher,
c'est probablement là l'unique raison. Il
a fini par trouver que cela lui coûtait trop cher, de
coucher toujours chez lui. Il est arrivé, par économie domestique, aux mêmes
principes que tu poses en philosophe."
On frappait les trois coups pour le dernier acte. Les
deux amis se retournèrent, ôtèrent leur chapeau et s'assirent.