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Il y a patois et patois comme il y a fagot et fagot. Tel se
hausse au rang d'une langue comme le Breton, qui est l'ancien celte, déformé, mélangé,
divisé à l'extrême, ce qui n'empêche pas les paysans du Finistère d'être
compris par ceux du pays de Cornouaille - comme la glorieuse langue d'oc, le
souple et chantant idiome des troubadours, ressuscité par le génie de Mistral.
Toutes les provinces ont le leur,
plus ou moins complexe, plus ou moins abondant en expressions savoureuses, en
mots pittoresques et parfois sans équivalent dans le
français correct.
Paris
a aussi son patois, l'argot. Au point de vue linguistique
celui des provinces vaut mieux.
Le patois normand
a son accent complet dans le Cotentin et la Hague. Les oeuvres de
Rossel et de Louis Beuve retentissent de ses rudes
sonorités.
C'est la langue de Wace et des chevaliers de la Table Ronde, à peine
émoussée par les siècles, c'est la voix d'Alain Chartier et de Basselin. Les
consonnances danoises s'y heurtent aux homonymies anglaises, le latin des camps s'y retrouve parmi les vocables espagnols ou
germains.
Chaque race qui a passé sur notre sol
ou qui l'a seulement approché a enrichi notre parler
primitif de quelques unes de ses plus usuelles locutions.
Pour qui aime à regarder un
peu dans le passé le patois a le charme des choses qui vont disparaître.
Bientôt en effet il ne sera plus qu'un sujet à
dissertation de même que les coiffes de dentelle seront devenues des objets de
vitrine. Malgré cela, ou à cause de cela plutôt, il
séduit encore par sa couleur et sa verve truculente quelques obstinés normands.
Parmi ceux-là
le chansonnier Lemaître.
Plus que Normand, Bocain de Saint-Georges d'Aunay, Lemaître
près de la soixantaine a des enthousiasmes et des fougues de jeune homme.
Malicieusement il excelle à conter les innombrables petits côtés de la vie
paysanne, et dans ses chansons comme dans ses récits, il répand à pleines mains
le sel normand, le fameux assaisonnement des pantagruéliques repas de baptême
et de noces, je n'ose pas dire d'enterrement.
C'est précisément à ces remarques
piquantes, à ce sens observateur aiguisé, qu'on peut
induire l'expérience acquise du chansonnier.
Au reste, n'ayant pas gaspillé, comme
tant de jeunes, ses facultés d'impression, il en garde,
ou pour mieux dire, il en trouve à l'âge mûr toute la fraîcheur et toute la
plénitude.
Il a
emmagasiné dans les années parcourues, les idées, qui sont la charpente de ses
chansons.
Aujourd'hui ces embryons prennent
corps pour sa joie et la nôtre. Sa maigre
retraite d'employé d'octroi étant insuffisante à le faire vivre,
il a dû prendre un emploi de comptable. C'est dans les loisirs que lui laisse
ce poste, en soignant les légumes et les fleurs de son jardin, ou le soir dans la quiétude de son modeste logis, qu'il se laisse
doucement assaillir par ce qu'il appelle ses réminiscences et qui serait aussi
bien son inspiration.
Il y a sept
ou huit ans au plus, vers les Fêtes du Souvenir Normand, qu'il a commencé à
faire connaître ses premières chansons. Sans honte et
sans fausse modestie, Lemaître confesse que la prosodie y recevait de rudes
à-coups.
Depuis il
s'est débarrassé de ces faiblesses et aussi de l'influence qu'exerçaient sur lui
les oeuvres de ses frères, les poètes patoisants.
Un monologue récent Eiou
qu'est l'ma donne la mesure du réel talent de Lemaître et peut être
considéré comme le prototype de son genre.
Ecoutez ce passage au hasard :
Dans la vie no fait comme no peut
J'n'ai jamais zu qu'deux vergies d'terre
Et man p'tit camp touche par ileu
Au sien d'un gros propriétaire
Mais quand j'laboure preux d'man vésin
Malgré mé ma quérue s'dévire
Et si cha y en happe un p'tit coin,
Eiou qu'est l’ma ? Voulous m'el dire ?
Et celui-ci :
Si queque fouais d'avec un ami
Au domino, j'joue eune touernée
J'fais comme ej' peux por pas pouayé
Cha n'm'empêche pas d'prendre ma saolée
Et si quand no r'fait un p'tit pot,
Ch'est de d'dans ma manche qu'ej r'tire
L’pion qui faut por fair' domino
Eiou qu'est l’ma ? Voulous m'el dire ?
Présentés comme cela les pires défauts peuvent se confesser !
N'empêche qu'avec sa bonne humeur et mieux que les porteurs de diable-en-terre,
le chansonnier dit ce qu'il veut dire. Ce ne sont pas des
coups d'étrivières, à peine une légère friction aux orties.
Il y a tout de même bien un peu de rosserie
dans la prière qu'il adresse au Bon Dieu.
.................................................................
Hélas ,j'en sieus qu'un paur' Bocain
Portant, j'en vos d'mande pas d'richesse
Mais si c'est pas vos faire d'affront
J'cré bi qu' j'arriverais à m' suffire
Rin qu'en m' mettant preux d'ceux qu'en ont
.................................................................
La Pouë du Diable c'est le vieux bonhomme qui
aurait fait lui aussi cette prière et qui aurait été, par erreur, entendu.
Mais sa dernière heure est venue. La « pouë du diable » le prend, il mande le curé à son chevet :
Et l'vieux curé n'osait rin dire
Mais veyant s'nair tout attristé
- Ah ! qu'dit l'bouen homme, man mal empire,
Et j'vais bi qu'va faller la suer ;
Pies qu' ch'est comme cha faut qu'ej vo conte
Quèques p'tites affaires qui m' gènent bi.
Ma fait,
tant pis si cha m'fait honte
J'aime co mus cha qu' d'me vais roti.
Et finalement il aime mieux courir ce risque que
rendre le bien malhonnêtement acquis.
Les Normands sont de solides «
humeurs de pots » Lemaître chante donc gaillardement les blanches floraisons
des pommiers, les pommes vermeilles, la Bonne Béchon :
En
Normandie les femmes savent bi
Qu'el bère donn' ed la forche ez hommes,
Et qu'leux époux sont pus hardis
Quand y profitent d’eune année d' pommes.
J'ai co ouï dire a not' curé,
Qu' l'Amour qu'est un éfant d'Cythère,
Quand y veut no viser bi drait
Y tremp' sa flèche dans du gro bère.
Dans le Baptême au pays bocain et
dans La brague en droguet d'fachon, ce sont les mangeailles et les
beuveries des jours de liesse qui sont analysées et racontées sans aucune...
préciosité.
J'mangis
bieau faire d'la soupe grasse
Car ej' sieux goulu d'pot au feu,
Et par la d'sus viv'ment, j'm'entasse
Chinq à six bons morcias d'gras d'boeu ;
A preux l'gigot et la volaille,
J'étais rond comme un saucisson.
J’en avais-t-y d'la bouenne mangeaille
Dans ma brague en droguet d'fachon
- Dame ! on sait bien que ce n'est pas de la littérature décadente et que ça
n'a qu'un lointain rapport avec La
Mort d'un Lys.
Pourtant quand Lemaître abandonne sa
narquoise férule, il sait mettre dans ses vers autre chose que le fumet du gros
cidre et que l'odeur pimentée des sauces. C'est un délicat parfum de lavande et
de lin blanchi qui se dégage de sa Vieulle Ormouère :
L'z'archives
d'ma famille
Sont renfermés dans ses tirouers,
Décès des vieux, contrats des filles,
Tout’s nos douleurs, tous nos z’espouers…
Cette dernière chanson et ses Chabots buots
exceptés, les chansons de Lemaître peuvent être considérées comme des charges
très vivantes, mais très poussées. Elles sont à l'aspect véritable de la vie normande ce que la caricature est au portrait.
Comme humoriste, il a su prendre en l'exagérant, le côté
faible du caractère paysan, haut buveur, paillard et quelque peu grippe-sou.
Il en a noté pour en avoir ri lui-même, les extraordinaires répliques,
mais il a laissé volontairement dans l'ombre, l'autre face du caractère - la
bonne - Il nous la montrera quelque jour.