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POÈME D’ADALBÉRON AU ROI ROBERT. |
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POÈME D’ADALBÉRON AU ROI ROBERT.
L’ÉVÊQUE
Roi Robert, c’est
moi, l’évêque Adalbéron, qui t’écris ceci, au temps de ma vieillesse. Le corps
des clercs de l’église de Laon, cette jeunesse en sa fleur et ces vieillards
mûris par l’âge, te salue de tout cœur. Retrace sur les pages de ton souvenir
le détail des grandes choses que Dieu t’a accordées et des présents dont il t’a
comblé : examine, en appréciant ce que tu mérites réellement, si vraiment tu en
étais digne. Vois plutôt : tes ancêtres portent depuis longtemps le titre de
roi et d’empereur ; une nourrice de sang impérial te donne à sucer son lait ;
tu es encore enfant que tu fais le bonheur de l’univers qui te reconnaît pour
son maître ; il t’applaudit, et, plein d’allégresse, te demande pour son roi ;
bientôt, d’une voix unanime, il te décerne la couronne, et n’attend plus pour
te la donner que le retour de la paix. Maintenant le temps fugitif de ton
adolescence s’est écoulé à son tour ; maintenant la fleur de la jeunesse brille
sur ton visage, et tu nous parais l’emporter entre tous par ta grâce et ta
beauté. On ne remarque nulle part dans tes membres trace d’infirmité ; tu es
sérieux de ton naturel et sais
cependant te montrer agile et robuste ; le vulgaire s’en réjouit, et les sages
même en sont heureux. Dieu enfin a mis à tes pieds plusieurs puissants
royaumes. Pourquoi te plaindrais-tu ? De
quoi t’a-t-il privé ? Mais qu’hésites-tu donc à dire ?
LE ROI
Il n’est point de
volonté pour détruire les privilèges du droit de naissance : les titres de
noblesse sont issus du sang illustre des rois, et la grande gloire des rois et
des princes, c’est leur noble origine. Quant à mon élégance et à ma
force corporelles, c’en est assez parler ; les vertus de l’âme sont supérieures
à tous les avantages.
L’ÉVÊQUE
Je ne te demande
que de me laisser parler sans m’interrompre ; sois bienveillant, pieux roi ;
écoute sans dédain ce que j’ai à te dire : car je me sens ému jusqu’au fond des
entrailles. Oui, mon cœur affligé me fait fondre en larmes, ma bouche tremblante
pousse de profonds soupirs, la contradiction de mes traits m’empêche de parler,
et je ne suis plus maître à cette heure ni de mon corps, ni de mon visage, ni
de ma voix. J’essaierai d’exprimer en quelques vers un si profond chagrin.
Le public connaît
aujourd’hui ces écrits transcrits par les célèbres Crotoniates, où l’on lit
cette épigraphe : Lex antiquissima, et qui donnent ce grand précepte : «
La bonne volonté vous résiste ? recourez à la violence ! ». Que tout dans
l’ordre ecclésiastique se transforme au gré du pouvoir absolu : c’est ce rustre
paresseux, laid et couvert de honte qu’il faut couronner d’une mitre1
splendide aux mille pierreries. Quant aux évêques, ces gardiens de la
tradition, les voilà contraints de porter le froc : qu’ils aillent dire les
oraisons, s’incliner, observer le silence monastique et baisser humblement le
front ; qu’ils aillent, ces ministres dépouillés, suivre sans fin la charrue,
l’aiguillon à la main, en chantant les hymnes d’exil de notre premier père. Une place de prélat se trouve vacante ? vite, qu’on y
consacre un pâtre, un marinier, le premier venu, qu’importe ? Attention
cependant, et veillez scrupuleusement à ce point : qu’aucun de ceux qui sont
instruits à la loi divine n’aspire à l’épiscopat ; il nous faut un prélat
ignorant des Saintes Ecritures, et que jamais aucune de ses journées n’ait
attaché à l’étude ; pourvu qu’il sache du moins compter sur ses doigts les
lettres de l’alphabet. Voilà les premiers de l’Eglise, les maîtres que le
monde doit révérer : ordre aux rois illustres eux-mêmes de ne s’en point
dispenser.
Ecartez aussi ceux
qui n’ont que leur science pour toute parure, ces serviteurs du Christ que
nourrit la sagesse, pénétrés des principes de la vraie doctrine ; qu’on les
écarte, marqués qu’ils sont au dos comme d’un stigmate infamant. Quelque grande
hérésie surgit et menace la foi orthodoxe ? qu’ils restent étrangers aux
censures prononcées par les synodes. Qu’ils
soient exclus de tous les conseils du roi : quand tout le monde sera sorti de
la salle, ils iront monter la garde derrière la porte2. Voilà ce que l’on
nous prescrit en public ; en secret, on trame contre nous de perfides complots.
Du moins, pour peu que cette règle impie de païens s’affermisse et persévère,
il faudra bien peu de temps pour que la discipline de l’Eglise, sa force, son
influence, son honneur enfin et bientôt tout son éclat déclinent et s’effacent.
L’Etat, d’ailleurs,
qui est gouverné d’une manière toute semblable, va lui-même être entraîné, ses
lois une fois abolies, à une ruine complète. La débauche, l’inceste, le vol,
tous les autres vices vont surgir : la liberté de faire le mal, le crime même
vont régner en permanence. Aujourd’hui on ne lit plus que ce seul précepte
écrit en étincelantes lettres d’or : « Le comte du palais, lieutenant du roi,
chargé d’administrer les affaires laïques, sera fainéant, oisif, doué de très
faibles qualités ; qu’il usurpe les biens d’autrui, les revendique comme sa
propriété, sans donner rien à personne : surtout qu’il s’abstienne, sa vie
durant, de toute union conjugale, à moins toutefois qu’il soit privé de
l’espérance de pouvoir donner un héritier au trône. » Car, c’est conformément,
dit-on, à une antique coutume traditionnelle de nos ancêtres qu’on exige
aujourd’hui des officiers du palais la chasteté et la tempérance : c’est bien
entendu à des eunuques que le roi doit accorder le plus de confiance3.
Allons donc ! l’édit de certain puissant César ordonne encore mieux que tout
cela : « Il faut que le saint ordre monastique déroge à sa dignité : ordre aux
moines d’épouser de jolies filles et d’affronter les combats. »
Epouvanté de ces
lois nouvelles et préoccupé du parti que je devais prendre, je me décide à
mander ceux qui dirigent mes affaires. D’une voix entrecoupée de sanglots, je
leur expose tout en détail, persuadé que ces édits s’écartent absolument de la
tradition religieuse : car aux temps anciens, nul n’en a jamais ouï parler.
L’affaire examinée, les conseils compétents choisis, ceux-ci ne tardent pas à
proposer d’envoyer consulter le grand maître des moines : « La Gaule possède encore des
religieux nourris dans l’observance des règles de nos pères : envoyons-leur [à Cluny] un de nos frères. En voici-un qui est intelligent et plein d’expérience
; il obéit à la lettre, il n’a jamais cessé de se conformer aux lois de nos
ancêtres ; il sait dans sa sagesse incliner les cœurs farouches à la piété. » Conseil plein de
prudence ; on l’exécute aussitôt, point de retard. Notre homme part le soir ;
le lendemain matin le voilà de retour ; promptement, il se jette à bas de son
cheval tout couvert d’écume : « Holà, hé ! où est l’évêque ? où est notre bonne
ménagère ? mon petit garçon ? ma femme ? » Ses vêtements sont en complet
désordre ; déjà il a dépouillé ses habits d’autrefois. Il porte un grand bonnet
fait de la peau d’une ourse de Libye ; sa robe traînante est relevée maintenant
jusqu’à mi-jambe ; elle est fendue par devant et ne le couvre plus non plus par
le derrière. Il a sanglé autour de ses
reins un baudrier brodé, serré le plus possible ; l’on voit pendre à sa
ceinture quantité d’objets de la nature la plus diverse, u arc avec son
carquois, un marteau et des tenailles, une épée, une pierre à feu, le fer pour
la frapper, la branche de chêne à enflammer. Un pantalon, allongé jusqu’au bas
de ses jambes, se colle à leur surface. Il sautille : ses éperons piquent et
creusent la terre ; il se hisse sur la pointe des pieds, chaussés de souliers
au bec recourbé. Il entre : ses frères les plus familiers font effort pour le reconnaître
; la foule des citoyens accourt et remplit le vaste palais. Dans ce grotesque
accoutrement, le voilà mis en présence de l’évêque : « Est-ce bien toi, mon
moine ? C’est toi que j’ai envoyé [à Cluny]
? » L’autre serre les poings, tend les bras en l’air, relève les sourcils,
tourne le cou, roule les yeux : « Je suis soldat maintenant, et si je reste
moine, ce sera pour changer de manières. Non, je ne suis plus moine, mais je
combats sous les ordres d’un roi ; car mon maître, c’est désormais Odilon, roi
de Cluny. » – «
Songes-tu bien à l’article de la règle monastique cata to
siopomenon4 ? » – « Oui, oui, je me rappelle en effet avoir
autrefois étudié les figures de la rhétorique. Mais aussi, ce n’est pas la colère qui t’échauffe qui va m’empêcher de
parler ? Laisse-moi donc te transmettre tranquillement le message de mon maître
:
« Les Sarrasins,
cette race aux mœurs les plus sauvages, ont envahi, le fer à la main, le
royaume de France ; ils l’occupent tout entier, et rongent tout ce que nourrit
le sol de la Gaule. Partout un sang vermeil humecte et rougit
cette terre, et gonfle les torrents que fait déborder l’excès du carnage. Les
reliques des saints, objets des soins de l’Eglise, ornements consacrés de ses
sanctuaires, volent dispersées à travers les airs, pour aller désormais tenir
compagnie aux oiseaux et aux lions. C’est maintenant le diocèse de Tours que les barbares
dévastent et dépeuplent. Saint Martin tout en
larmes invoque à grands cris le secours d’un défenseur ; Odilon, qui est
accablé des mêmes épreuves, partage ce désespoir. Il est allé à Rome demander du secours
pour ses moines. Cependant la voix des religieux de Cluny s’élève ; ils se mettent soudain à
crier, à presser leur chef : « Allons, maître, ordonne à tes soldats de
s’équiper : de quelles armes doivent-ils se couvrir, par devant, par-dessus,
par-dessous ? – Eh bien, suspendez à votre cou vos boucliers échancrés ; mettez
par-dessus votre cotte d’armes au triple tissu ; entourez vos têtes d’une
courroie aux ornements à fleurs ; attachez votre casque à la ceinture polie qui
enserre vos reins. Vos javelots derrière le dos, votre épée entre les dents ! »
Il continue et ordonne aux jeunes gens de monter sur les chars à la marche traînante ; il
enjoint à la foule des vieux moines de monter à cheval : « Deux d’entre vous
iront à âne ; dix monteront sur le chameau. Cela ne suffit pas ? trois places
encore à dos de buffle. »
Et les voilà
maintenant, ces mille et milliers de guerriers, partis en campagne, lanciers en
avant. Le combat s’engage au fer, et se prolonge trois jours durant. Pour moi,
porte-enseigne, au milieu de l’armée, et tout empressé, je ne songeais guère à
ronfler. J’avais les joues décousues, et j’ai pensé rendre l’âme en combattant.
Mais par les dieux ! combien de milliers j’en ai renversés de mes propres
coups, je n’en sais
rien ; certes, Jupiter doit marquer ces deux premiers jours de son caillou
blanc. Quant au troisième, on ne peut dire à si juste raison qu’il ait été
consacré au dieu Mars : un coup de pointe m’a jeté à bas de mon cheval, et j’ai
lâchement abandonné mon étendard ; puis, fuyant avec ceux qui restaient, voici
que j’ai regagné le canton qui m’a vu naître. Tout cela, sache-le bien, s’est
passé au premier jour de décembre, mais nous tenterons de nouveau le combat aux
calendes de mars. Or donc Odilon, notre grand chef de guerre, m’envoie vers toi
: le grand ordre guerrier des moines
t’envoie ses vœux, seigneur ; nos bataillons t’appellent et t’invitent à
honorer ces combats de ta valeur. Entoure-toi de tes troupes et hâte-toi de
remplir cet office : il te convient mieux de mourir les armes à la main qu’en
cultivant tes champs. L’Europe d’ailleurs, bien que troisième partie du monde,
ne s’en vante pas moins de nous envoyer plus de guerriers que l’Asie ne promet
de feuilles à ses arbres ou la noire Afrique de sable humide aux rivages de ses
mers. »
– « Que signifie
cette rage, cette frénésie digne des plus noirs cachots ? Enfoncez-lui vos
ongles dans le corps ; ne le laissez point échapper, ce misérable ! »
– « Crois-moi, tes
paroles menaçantes ne m’effraient point ; j’en sais long de ce que m’a appris notre illustre
grand maître Neptanabus. » Et notre messager s’échappe vers la cour brillante
du roi, aux coupoles dorées, laissant les morceaux déchirés de sa robe aux
moines qui le retenaient.
Roi, crois-le,
c’est la vraie réalité ; je n’ai rien censuré d’imaginaire, et c’est bien ainsi
que l’ordre ecclésiastique s’est transformé dans ton royaume.
Certes,
chacun est libre de se consacrer à des études différentes, et ce que la nature
refuse, c’est la raison qui le révèle. Mais les jeunes gens qui ne
veulent point apprendre s’en remettent au lendemain ; aussi, désormais vieux et
sans espoir, ils déplorent le cours inutile de leur jeunesse. Ainsi, si j’avais
été prévoyant, je saurais tout en toutes choses : hélas ! malheureux insensé,
profond repentir qui m’accable aujourd’hui ! je ne sais pas manier la bêche, je n’ai point vu de
funestes combats. Misérable sort que le mien : on méprise ce que je sais, et c’est ce que
j’ignore qu’on exige. Il en est ainsi ? soit : oisif désormais, je vais
souffler sur des cendres, chanter les restes du feu roi, ou célébrer les muses
de nos foyers.
LE ROI
Si tu célèbres les
muses, on t’appellera prêtre musard.
L’ÉVÊQUE
Eh bien ! Perse
indigné répondra : Et toi, prêtresse borgne. Ceux qui lisent s’initient à
l’art des muses sans avoir recours aux muses elles-mêmes. D’ailleurs j’ai la
ferme conviction que c’est vouloir le bien que se plaire aux paroles des
Saintes Ecritures : aussi, comme je ne les néglige point, on me reconnaîtra
semblable aux justes : c’est du moins ma croyance, et je me réserve maintenant
d’apprendre à tous à connaître Dieu. Ainsi,
pour toi, si, et je le souhaite, la fortune t’est prospère, n’aie point de
répugnance à te souvenir de la grande gloire dont t’a comblé le roi des rois.
Il t’a accordé dans sa miséricorde une faveur plus grande que celles que j’ai
rappelées ; il t’a donné l’intelligence de la vraie sagesse, grâce à laquelle
tu peux comprendre la nature des choses célestes et éternelles. Aussi dois-tu
connaître la Jérusalem céleste, avec ses pierres, ses murs, ses portes et toute
son architecture, savoir pour qui s’est élevée cette cité, et à qui elle est
réservée. Ses nombreux habitants sont séparés, pour la mieux gouverner, en
classes distinctes, et la
Toute-Puissance divine a accordé à une partie d’entre eux la
primauté sur les autres. Mais t’exposer tout le détail de cette organisation
serait trop long et fastidieux.
LE ROI
La science n’est
pas dans ma nature et doit rester un attribut de la Providence divine ;
mais comme l’esprit humain semble tenir toujours de près à la divinité,
celui-là ne peut se connaître lui-même qui ne veut rien connaître au-dessus de
sa nature. Cette puissante Jérusalem dont tu parles, je la considère comme un
symbole de la béatitude éternelle. C’est le roi des rois qui la gouverne ; le
Seigneur règne sur elle, et c’est précisément pour la gouverner qu’il la
partage en différents corps organisés. Aucun métal d’aucune sorte ne ferme ses
portes éclatantes ; ses murs ne sont pas construits en pierre, et ses pierres
ne forment pas de murs : ce sont des pierres vivantes, et vivant est l’or qui
pave ses rues, et que l’on dit briller plus resplendissant encore que le mieux
affiné. Elevée pour la demeure des anges, mais aussi pour celle d’une foule d’hommes,
une partie de ses habitants la gouverne ; l’autre y vit et y respire. C’est tout ce que
j’en sais, mais
je voudrais à son sujet de plus amples détails.
L’ÉVÊQUE
Sans doute un
lecteur studieux souhaite d’acquérir le plus de connaissances possible, au lieu
que les paresseux et les oisifs oublient généralement ce qu’ils ont appris
autrefois, Roi que j’aime, consulte à ce sujet les livres de saint Augustin ;
c’est lui qui a la juste réputation d’avoir expliqué ce qu’est la sublime cité
de Dieu.
LE ROI
Evêque, je te prie,
réponds-moi : quels sont ceux qui habitent cette cité ? Ses princes, s’il y en
a, sont-ils égaux entre eux, ou quelle en est la hiérarchie ?
L’ÉVÊQUE
Questionne à ce
sujet Denys l’Aréopagite : il s’est donné la peine d’écrire deux livres sur
cette question de la hiérarchie. Lui-même, Grégoire, ce grand et saint pontife,
s’en occupe, quand il analyse dans ses Moralia les principes de la foi
puissante du bienheureux Job ; il en traite aussi fort clairement dans ses
homélies, et c’est lui encore qui, à la fin de son commentaire sur les livres
d’Eziechiel, en discute fort longuement. Tous ces écrits, la Gaule les a reçus de lui
comme un présent de sa part.
De semblables
abstractions échappent aux conceptions des mortels. En voici l’exposé : je te dirai du reste ensuite quel
est le sens allégorique attaché à mes paroles.
Or donc, le peuple
céleste forme plusieurs corps, et c’est sur le modèle de cette organisation
qu’a été disposé le corps des habitants de la terre. Dans la loi de l’ancienne
Eglise de son peuple, Eglise qui est appelée du nom symbolique de synagogue,
Dieu a établi par l’intermédiaire de Moïse des ministres dont il a réglé la
hiérarchie. Les histoires sacrées racontent comment ces ministres ont été institués.
Eh bien, dans l’ordre de l’Eglise nouvelle, qui est appelée le royaume des
cieux, Dieu a établi lui-même des ministres purs de toute souillure, et c’est
une nouvelle loi que l’on y observe sous le règne du Christ. Ce sont les canons
des conciles qui ont déterminé, selon les principes de la foi, comment, par
qui, et dans quelles conditions ces ministres doivent être institués.
Or pour que l’Etat
jouisse de la paix tranquille de l’Eglise, il est nécessaire de l’assujettir à
deux lois différentes, définies respectivement par la sagesse divine, source de
toutes vertus.
L’une est la loi
divine : elle ne fait pas de distinction dans les attributs de ses ministres ;
elle fait de tous des égaux de condition, quelque dissemblables que leur
naissance ou leur rang les ait formés ; pour elle le fils de l’artisan n’est
pas inférieur à l’héritier d’un roi. Cette loi clémente les exempte de toute
occupation vile et mondaine. Ils ne déchirent point le sein de la terre ; ils
ne suivent pas les bœufs qui labourent ; à peine s’ils s’occupent de la culture
de la vigne, des arbres et des jardins. Ils ne sont ni bouchers, ni
aubergistes, pas plus que gardeurs de porcs, conducteurs de boucs ou pasteurs
de brebis. Ils ne criblent point le blé, ne grillent point auprès des marmites
graisseuses, ne font point trémousser les porcs sur le dos des bœufs ; ils ne
font point métier de blanchir les vêtements, ni de faire la lessive. Mais ils
doivent tenir purs leurs corps et leurs âmes, s’honorer par leurs mœurs et
veiller sur celles des autres. C’est ainsi que la loi éternelle de Dieu les
veut, exempts de toute souillure : aussi ordonne-t-elle qu’ils soient
affranchis de toute condition servile. Dieu les a adoptés : ce sont ses serfs ;
il est leur seul juge, et du haut des cieux leur répète de rester chastes et
purs ; ses commandements leur subordonnent le genre humain tout entier : tout
entier, dit-il ; donc point d’exception pour aucun puissant de la terre. C’est
à ces ministres qu’il ordonne d’enseigner à garder la foi orthodoxe, et de
plonger ceux qu’ils ont instruits dans les eaux du saint baptême. Il en a fait
des médecins pour appliquer sur les blessures gangrenées de l’âme le cautère de
leurs paroles. Il a commandé que ces prêtres fussent seuls à administrer le
sacrement du corps et du sang du Seigneur selon les rites consacrés, leur
confiant ainsi la sublime mission de l’offrir lui-même. Nous avons la
conviction et la certitude que rien de ce qu’a promis la parole de Dieu n’est
refusé aux fidèles ; eh bien, selon cette parole, à moins d’en être chassés
pour leurs crimes, les ministres de l’Eglise doivent atteindre aux premières
places dans les cieux.
Aussi leur convient-il de veiller, de s’imposer
l’abstention de nourriture, de prier enfin pour leurs propres péchés et ceux de
la multitude du peuple. J’ai dit peu de chose du clergé, peu de chose sur son
organisation : le point essentiel, c’est que les clercs sont égaux de condition.
LE ROI
La cité de Dieu est
donc homogène, et une seule loi la gouverne ?
L’ÉVÊQUE
C’est-à-dire que
l’Eglise ne forme qu’un corps ; mais la constitution de l’Etat en comprend
trois, car l’autre loi, la loi humaine, distingue deux autres classes : nobles
et serfs sont en effet de conditions différentes. Parmi les nobles, deux sont
au premier rang : l’un est le roi, l’autre l’empereur ; et c’est leur autorité
qui assure la solidité de l’Etat. Le reste des nobles a le privilège de ne
subir la contrainte d’aucun pouvoir, à condition de s’abstenir des crimes
réprimés par la justice royale. Ils forment l’ordre guerrier et protecteur de
l’Eglise: ce sont les défenseurs de la foule du peuple, des puissants et des
humbles, et ils assurent par le même fait le salut de tous et le leur propre.
L’autre classe est celle des serfs : c’est là une race
d’hommes malheureuse, et qui ne possède rien qu’au prix de sa peine. Qui pourrait, en
opérant au moyen des billes d’une table de calcul, faire la somme de leurs
occupations, de leurs fatigues et de leurs travaux ? Finances, garde-robe,
approvisionnements, tout cela est fourni à tous par les serfs, si bien qu’aucun
homme libre ne saurait vivre sans leur concours. Se présente-t-il une tâche à accomplir ? désire-t-on se mettre en frais
? Il
semble alors que rois et prélats soient les propres serfs de leurs serfs. C’est
à eux que leurs maîtres doivent leur nourriture, alors qu’ils s’imaginent les
entretenir. Aussi point de fin pour les larmes et les gémissements des hommes
de la classe servile.
Ainsi donc la cité de Dieu qui se présente comme un
seul corps, est en réalité répartie en trois ordres : l’un prie, l’autre
combat, le dernier travaille. Ces trois ordres qui coexistent ne peuvent se
démembrer ; c’est sur les services rendus par l’un que s’appuie l’efficacité de
l’œuvre des deux autres : chacun d’eux contribue successivement à soulager les
trois, et pareil assemblage, pour être composé de trois parties, n’en est pas
moins un.
C’est par cette
constitution que les lois ont pu triompher, et le monde jouir de la paix.
Aujourd’hui les lois s’effondrent, le règne de la paix est passé ; c’est le
bouleversement dans les mœurs des hommes, et dans l’organisation de l’Etat. Roi, souviens-toi que tu ne tiens à bon droit la
balance de la justice et que tu ne gouvernes le monde qu’en retenant par le
frein des lois ceux qui glissent sur la pente du crime.
LE ROI
Je m’aperçois bien
que ta tête blanche prend la couleur du plumage du cygne. Probablement tes
paroles sont l’effet de ta vieillesse, et c’est ta nature aussi sans doute qui
t’oblige à manquer de bon sens.
L’ÉVÊQUE
J’obéis en parlant
à une autre nature qui ne cède point à la vieillesse.
LE ROI
Dis-moi donc
combien l’homme a reçu de natures.
L’ÉVÊQUE
Mais deux, je pense
; et tu sais cependant quelle est la complexité de ces deux natures.
LE ROI
Et quelle est celle
qui parle en toi ? De laquelle procèdent tes paroles ? Réponds.
L’ÉVÊQUE
Je ne suis qu’un
simple lettré et rien moins qu’un subtil dialecticien.
LE
ROI
Allons, tâche de
rattraper quelques bribes de ta science d’autrefois.
L’ÉVÊQUE
Assurément, pour se
souvenir de peu de chose, on n’a pas tout oublié.
LE ROI
C’est la vieillesse
qui te fait ignorer cette fois la nature qui te pousse à parler ?
L’ÉVÊQUE
Roi, tu me presses
par tes instances à parler de ce dont je ne voudrais point discuter ; sache du
moins que c’est l’inspiration qui fait retentir ma voix ; la folie ne me
tourmente point, et si je suis sous l’empire de la vieillesse, ce n’est point
de ma part un crime bien grand.
Eh bien donc ! les
philosophes ne donnent point de définition de la nature ; certains sages
affirment que le feu en est le principe : pour d’autres la nature est
souveraine volonté de Dieu. Or la nature de Dieu, c’est en effet Dieu même,
mais il n’en est pas ainsi de la nature humaine. Si Dieu existe réellement, il
est immuable ; son essence même est de ne point changer. Dieu ne peut cesser d’être ce qu’il est : c’est là la
nature du Souverain Père. Mais toute substance créée, dès qu’elle vient à
naître, prend une certaine nature. De ces natures, il en est qui s’attachent au
corps, et qui sont sensibles ; il en est d’autres que les sens n’atteignent
pas. Un corps se transforme-t-il, sa
nature change avec lui ; elle périt s’il meurt, et s’il demeure, demeure
également. Au contraire, l’autre espèce de nature, qui s’attache aux substances
immatérielles, est impérissable, par le fait que cette nature n’affecte point
un corps.
Ainsi la nature
humaine est d’essence double : de là dans l’homme deux catégories de substances
qui s’unissent au corps de l’homme, mais y restent distinctes ; à l’une
s’attache telle nature, à l’autre telle autre, et ni l’une ni l’autre n’admet
ce qui est en opposition avec elle-même. Voilà une ânesse effrayée : elle se
dérobe à sa nature et se met à parler. Ce n’est là ni une émotion corporelle,
ni un effet de la nature de son corps ; c’est une émotion qui dépend de sa
faculté de connaître. Or par la nature de son corps, cette ânesse ne perçoit
que des émotions corporelles ; et voilà, dit-on, qu’elle perçoit des émotions
qu’elle n’a jamais connues. La conception de faits semblables appartient à une
intelligence supérieure, et ils sont du domaine de cet entendement qui a
l’intelligence de l’une et l’autres espèces d’émotions. Mais quant à ce
qu’exige l’une ou l’autre de ces deux natures, c’est en vertu de la loi du
nécessaire, et ce raisonnement est dit argumentation a necessario.
LE ROI
Toute argumentation
se fait-elle, comme tu dis, a necessario ?
L’ÉVÊQUE
Non, autre clé du
raisonnement, ce sont les motifs de probabilité. J’ai du reste appris ce que je
viens de t’exposer ; c’est en en tenant compte que je parle actuellement, et ce
que j’ai dit est la vérité.
LE ROI
Mais tu n’as pas le
droit d’affirmer vrai ce qui ne l’est pas. Une fiction comme la tienne ne ressemble
point à la vérité, et ne passe point pour telle.
L’ÉVÊQUE
Si, j’ai dit vrai ;
tu sais que je ne m’écarte point de la vérité ; je n’ai point le moindre faible
ni pour fictions ni pour sottises : sache que tout ce que j’ai raconté n’est
point arrivé, mais que tout aurait pu se passer ainsi. Bien que j’aie voulu
tout subordonner à mon vrai sujet, voilà cependant une digression qui s’écarte
de la question ; elle s’y rattache, il est vrai, mais lui reste étrangère. Mais quant à cette
matière que je traite, je ne la crois pas s’écarter du sens commun ; son but et
son emploi sont raisonnables ; non, ce n’est point fiction, mais réalité.
Et maintenant que
les hommes sages et modérés, et instruits des lois, débattant sur toutes
questions selon la loi de Dieu le Père, instruisent, par une loyale
information, des récompenses à attribuer aux justes et des peines à faire subir
aux injustes, discutent des cas douteux sans s’attarder aux causes certaines,
et confondent les actions mauvaises et étrangères à la loi. Toi-même, ô roi, à
qui Dieu a accordé le talent d’orateur que tu possèdes, fais l’exposé des faits
; le conseil des grands délibérera ensuite, examinant d’une façon définitive et
par jugements intègres ce qui peut corrompre l’état du royaume. Du moment que
tu feras appel au jugement d’hommes justes et éclairés, ils se conformeront au
droit, et c’est justice. La digne fin de toute délibération judiciaire est un
but d’utilité pratique et de probité : l’équitable probité doit en effet
s’appliquer à tout ce qui est matière à distribution. Ainsi donc que, dans
l’action judiciaire, les faits passés soient la base de la démonstration ;
qu’on délibère ensuite sur les circonstances actuelles, et sur les faits qu’on
peut prévoir : voilà ce qu’exigent les règles du droit.
LE ROI
Double jugement à
rendre alors, en conséquence de trois ordres de faits ? Mais il va falloir
auparavant examiner la nature de ces faits, leur succession, leur loi, es
particularités enfin qui les distinguent. Voilà différents articles,
inséparables sans doute, et pourtant bien distincts.
L’ÉVÊQUE
Ces quatre chefs
d’information que tu requiers, tu ne les trouveras pas dans le cas actuel ; il
y a là une situation d’ensemble, et qui prend le contre-pied des lois ; c’est
là-dessus que me semblent devoir porter question et discussion.
Je m’arrête ; j’ai
jusqu’ici marché régulièrement, posant un pied quand l’autre était solidement
fixé. J’estime qu’en tous les points dont j’ai traité, je ne me suis pas écarté
du bon sens. Du reste ce n’est pas une nature défaillante qui m’a forcé à
dévoiler toutes ces réalités, et si l’on m’en fait un crime, c’est à tort,
puisque j’obéis en parlant, à une force supérieure. T’ai-je fait quelque
offense ? mais je n’ai fait que répondre aux exigences de ma nature. Te voilà
sans doute justement indigné, ô roi, d’apprendre qu’au fond tu es asservi : toi
serf ? toi, roi de France ? toi, le premier dans la hiérarchie des rois ?
Allons donc, et c’est se troubler à tort que s’inquiéter des paroles d’autrui.
LE ROI
Evêque, au temps de
mes pères, le royaume de France a soumis les rois ; toujours il a brillé du
sublime éclat de la gloire ; jamais aucune autorité n’a imposé contrainte à la
puissance royale de mes ancêtres.
Tous ceux qui ont
régné avant moi ont aimé les vertus, tous ont gouverné avec justice : c’est
enfin un fait constant que les rois de France ont fait reculer les forces
impériales. De tout cela, je rends grâces au Tout-Puissant : car c’est par lui
que je veux régner, et j’attribue mon pouvoir à sa gloire éternelle, et non à
mes propres mérites. Tout ce qui est gloire, honneur, louanges, vertu sublime,
doit appartenir au Roi des rois ; devant lui mes genoux fléchissent, et je
l’adjure sans cesse de m’aider à conserver la tradition des rois mes pères.
Il est une loi de
défense et de réforme, intermédiaire entre celles qui autorisent et celles qui
ordonnent ; celles-ci ont moins de force et j’estime plus efficace cette
première que d’ordinaire on met au dernier rang et qui me paraît garantir
simultanément l’utile et le nécessaire. Celle-ci doit recevoir de plus
nombreuses applications que les deux autres ; observons-la constamment,
fidèlement, plus puissante qu’elle est, et si lourdes que soient ses obligations. C’est une
loi divine ; du moins puisse le Tout-Puisant en juger ainsi avec moi.
Que partout une
paix sereine succède aux combats et aux épreuves ; l’ordre de l’Eglise
maintiendra dès lors par lui-même ses traditions ; quant au corps de l’Etat, il
observera des lois écrites et point d’autres. Que les moines qui obéissent à
saint Basile et à saint Benoît restent tranquilles possesseurs de leurs lois
souveraines, mais restent aussi fidèles observateurs de ce que leurs régents
leur prescrivent. Ordre aux évêques de ne plus hanter désormais leurs
campagnes, s’ils veulent conserver leurs droits ; sinon, qu’ils aillent
s’occuper de leurs champs et de leurs travaux champêtres. Pour les nobles de
notre ordre, qu’ils mettent moins d’audace à enfreindre le principe de la
justice, mais s’appliquent constamment, et de tous leurs efforts, à faire
d’eux-mêmes, en toute justice, et sans obéir à la cupidité, les protecteurs des
malheureux et des veuves. Défense à qui que ce soit d’aller plus d’une fois à
l’église pendant la nuit ; il sera permis par contre à tous d’y aller prier
tous les jours.
Rendez la justice
en ayant égard aux sentiments des contemporains et de la postérité : qu’à
chacun soit donné selon ses mérites, que seul le vrai fidèle reçoive sa
récompense accompagnée de votre bénédiction. Permis aux clercs de chanter les
louanges du Seigneur aux heures des sept offices divins. Que l’offrande de l’hostie accompagne enfin les
cérémonies du culte.
Voilà ce que permet
la loi du Souverain Père. Oui, lorsque la Loire viendra baigner les champs de la Calabre, lorsque les flots
tumultueux du Tibre couvriront les campagnes espagnoles, lorsque les roses croîtront
sur l’Etna ou les lis sur les plaines de la mer, tu pourras t’attendre, si
pareils faits se produisent jamais, à voir s’accomplir ces réformes. Et
maintenant, évêque Adalbéron, la grâce du Christ puisse être ton appui comme le
mien : tu es bien digne des faveurs de ton roi, toi qui viens, bien éloigné de
toute extravagance, nous instruire par tes allégories.