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Il pouvait avoir une trentaine d’années ; il était mis avec une certaine recherche, portait un lorgnon et fumait un cigare.
Il s’appelait le comte Aymard de Nogent.
C’était un ami des artistes et, par hasard, il se trouvait être un amateur passable. Il avait pour Lucien une véritable affection qui avait sa source dans l’estime qu’il professait pour son talent.
– Enfin, je vous trouve, mon bon, s’écria le comte, en serrant la main du sculpteur.
– Vous m’avez donc cherché ! fit Lucien en souriant.
– Ma foi, cher, repartit le visiteur, je vous croyais mort. Sincèrement, je suis venu deux fois.
– J’existe, cependant.
– Je le vois pardieu bien ; mais vous avez été malade ?
– Non.
– Vous avez fait un voyage, alors ?
– Pas davantage.
– Où étiez-vous donc ?
– Dans les nuages.
– Poëte ! répéta le comte avec effroi.
Et le dandy, essuyant son lorgnon, commença sa revue.
Lucien continuait de travailler en lui tournant le dos, ce qui permettait à M. de Nogent de hausser les épaules et de sourire en toute sécurité.
– Tenez, poursuivit-il tôt après, tout en examinant avec une attention de connaisseur les richesses de l’atelier, j’avais besoin de me retremper un peu.
– Avez-vous donc quitté Paris ? demanda Lucien.
– Comme vous dites. Et vous étiez seul ?
– Non pas.
– Ah ! je comprends.
– Quoi donc ?
– Je ne veux pas être indiscret.
– Et vous ne l’êtes pas, mon bon.
– Qui donc vous accompagnait ?
– Ah ! pardon…
Le comte poussa un éclat de rire.
– Ces artistes, dit-il avec enjouement, cela ne rêve qu’aventures, enlèvements, voyage sentimental. Ils sont tous les mêmes… Il n’y a pour eux qu’une seule chose au monde, l’amour ; et encore, j’en connais qui pensent même que l’amour n’est pas de ce monde.
– Et ceux-là ont peut-être raison ! dit Lucien d’une voix grave.
Le comte continuait son inspection, tout en causant.
– Oui, cher, reprit-il, le médecin avait conseillé un climat généreux pour ma petite sœur…, une enfant délicate, nerveuse, une jolie petite plante de serre, qui se trouvait mal à l’aise au milieu de notre atmosphère empestée. Ma foi, le remède était bon, et nous voilà, elle et moi, revenus en bonne santé.
– C’est merveilleux.
– Savez-vous, Lucien, que ma sœur raffole de vos statuettes ?
– Mlle de Nogent me fait beaucoup d’honneur.
– Mlle de Nogent, répliqua le comte, est une imagination ardente, un cœur enthousiaste ; elle tient cela de famille ; et comme elle a vu votre Sapho dans mon cabinet, elle veut absolument quelque chose de vous… C’est pour cela que je suis venu ce matin.
– Malheureusement, je n’ai rien en ce moment.
– Bah !
Le comte venait de s’arrêter devant une ébauche.
– Et votre Baigneuse, dit-il avec vivacité, je connais cela… Diable ! c’est beau ! très beau ! sur ma parole. Pourquoi ne pas l’achever ?
– Je n’ai pas le temps, répondit Lucien.
– C’est dommage.
Lucien poursuivait son travail.
– Ainsi, vous n’avez rien de nouveau ? dit le comte en reprenant son examen.
– Des sonnets… fit Lucien sans se détourner ; s’il vous plaisait d’en entendre…
M. de Nogent recula jusqu’au bout de l’atelier et se trouva vis-à-vis de la statuette couverte.
– Qu’est cela ? dit-il en soulevant le voile de soie.
– Des sonnets ?… ce sont de petits poëmes en quatorze vers…
– Délicieux, sur ma parole, murmura le comte en extase.
– Coupés en deux quatrains et…
– Bressant ! s’écria le comte, vous êtes un grand artiste !
– Vous trouvez, dit Lucien en se tournant tranquillement.
Mais à peine eut-il vu M. de Nogent, dont la main tenait encore le voile, que son front devint d’une pâleur livide.
D’un bond il fut au près de lui.
– Vous l’avez vue ? dit-il d’une voix étranglée.
– Pardieu !…
Lucien prit la statuette à deux mains, et fit le geste de la précipiter sur le pavé.
Heureusement le comte le retint.
– Êtes-vous fou ? lui cria-t-il.
– Laissez-moi, fit le sculpteur en cherchant à se dégager.
– Mais vous avez fait là un véritable chef-d’œuvre, mon ami… que diable, c’est de la folie, cela ; voyons, je vous en offre deux mille écus…
– Taisez-vous.
Lucien fit un effort sur lui-même, remit tranquillement la statuette sur le bahut où le comte l’avait prise, et entraîna ce dernier vers le côté opposé de l’atelier.
Il était très-pâle.
– Monsieur le comte, dit-il, d’un accent solennel ; voilà dix années que je travaille avec ardeur, cherchant infatigablement ma voie au milieu des sentiers perdus de l’art, usant ma force, ma jeunesse à ce labeur surhumain : aujourd’hui je suis encore inconnu, et j’ignore si la gloire que j’ambitionne doit m’apporter jamais la réalisation des rêves que j’ai bercés. – Eh bien ! je vous le dis, s’il m’était prouvé que cette gloire ne peut s’acquérir qu’au prix de cette statuette vendue, passant de main en main, je n’hésiterais pas, monsieur le comte, et je renoncerais à tout, plutôt que de consentir à une telle profanation !
– Je le disais bien, fit le comte avec un reste de raillerie ; vous êtes insensé.
– Non, je suis amoureux.
– Vous ne croyez donc pas à l’amour, monsieur le comte ? dit-il avec plus de calme.
– Si fait ! répondit le comte.
– Alors, vous pensez que je suis incapable de l’éprouver.
– Au contraire.
– Cependant…
– Cependant, cher, je vous trouve très jeune de cœur, très-jeune de raison, et tout cela m’épouvante pour vous. Voyons, voulez-vous me permettre de vous adresser quelques questions ?
– À votre aise.
– Vous ne m’en voudrez pas ?
– Si vous n’étiez pas mon ami, monsieur de Nogent, et si je n’étais pas sûr de votre discrétion, vous n’auriez pas impunément, je vous le jure, soulevé le voile qui couvre mon trésor.
Le comte s’assit près de Lucien.
– Ainsi, dit-il, vous êtes tout à fait amoureux ?
– Sans doute.
– Vous le savez maintenant.
– Et elle vous aime ?
– Je l’ignore encore.
– Du moins, la voyez-vous souvent ?
– Tous les jours.
– Elle habite peut-être cet hôtel ?
– Précisément.
– Diable ! et vous avez l’intention de l’épouser ?
Le comte fit une moue aristocratique.
– Une petite bourgeoise, dit-il dédaigneusement.
– Moins que cela peut-être, une grisette, repartit Lucien.
– Je m’en inquiète peu.
– Mais, sa famille ?…
– Je ne la connais pas.
Le comte fit un soubresaut ; il prit la main de Lucien et la lui serra.
– Mon bon, lui dit-il à voix lente, prenez bien garde à ce que vous allez faire ; la maladie dont vous êtes atteint me paraît des plus graves… et puisque vous me permettez de vous parler avec franchise… je vous conseille de bien réfléchir… avant de…
– Mais c’est le bonheur qu’un pareil amour ! fit Lucien.
– Peut-être… répondit le comte.
En parlant ainsi, il reprit son chapeau et ralluma son cigare, puis il se dirigea vers la porte. Avant d’en franchir le seuil, il jeta un dernier regard sur la statuette, et la désignant du doigt à Lucien :
– Enfin, dit-il au sculpteur, n’oubliez pas que je vous en ai proposé trois mille écus.
Et il s’éloigna.
Lucien, mécontent du comte, mécontent de lui-même, sourdement inquiet de mille craintes vagues, ferma la porte de l’atelier à double tour, et revint se placer à quelques pas de la statuette.
Il resta longtemps absorbé dans une contemplation muette et extatique, la poitrine oppressée, le regard fixe, l’esprit flottant entre mille résolutions contraires.
– De l’or ! murmurait-il de temps en temps ; il m’a offert de l’or pour elle ! – Ah ! dans quel monde vivent-ils donc, ces hommes ?… à quelles femmes vont-ils porter leur amour ?… ont-ils un cœur seulement ?… Ô Berthe ! Berthe !
Sa main passa rapidement sur son front ; il prit la statuette et fit quelques pas à travers la chambre.
– J’ai eu tort, dit il, j’aurais dû la cacher à tous les yeux, j’aurais dû m’attendre à ce qui est arrivé… Pauvre Berthe ! j’étais égoïste… je n’ai pensé qu’à mon bonheur ; j’étais si heureux de l’avoir là, près de moi, jour et nuit, belle et chaste, tendre et rêveuse, comme dans la réalité… J’étais insensé… oh ! je ne veux plus l’exposer à une semblable injure.
Lucien souleva vivement la statuette et fit une seconde fois le geste de la briser…
Il s’arrêta.
On eût dit qu’au moment de se séparer violemment de l’image aimée de Berthe, un suprême déchirement se faisait dans son cœur ; quelques larmes amères emplirent ses yeux !
Puis il approcha le marbre de ses lèvres frémissantes et déposa sur le front de la jeune fille un muet et long baiser.
– Ô Berthe ! dit-il, c’est la première fois que j’ose… Pardonnez-moi !… je vous aime, Berthe, comme jamais ange n’a été aimé… C’est peut-être un éternel adieu… qui sait ! ah ! que du moins à l’avenir nul ne doute, par ma faute, ni de votre pureté, ni de mon amour… Adieu ! Berthe !… adieu !
Et la statuette, s’échappant des mains de Lucien, alla toucher le pavé et se brisa.
Comme on le voit, l’amour de Lucien avait pris en peu de temps un développement excessif.
À mesure qu’il avançait dans cet amour qui s’était emparé de son cœur avec tant de violence, l’artiste s’isolait davantage et vivait sans chercher à savoir ce qui se passait au delà de la maison qu’il habitait.
Son monde à lui, c’était sa chambre ; l’horizon qui plaisait le plus à son regard, c’était la fenêtre à laquelle Berthe venait s’accouder !
Il ne s’était pas demandé pourquoi la jeune fille restait ainsi seule toute la journée, sans personne qui veillât sur elle ; il ignorait tous les détails de sa vie passée. Berthe était belle, Lucien avait lu sur son front et dans son regard tout ce qu’un cœur de jeune fille peut receler de pureté et de candeur, et lui, pauvre artiste aimant, s’était abandonné sans défiance.
Bientôt, cependant, Lucien se crut complètement heureux.
Le regard de Berthe, qui se posait parfois sur le sien pour s’y oublier de longues minutes, lui apportait l’enivrante promesse d’un amour partagé, et il frissonnait jusqu’au plus profond de son cœur, quand ce regard venait à lui comme un doux encouragement. Mais peu à peu ces satisfactions vagues et insaisissables ne lui suffirent plus ; il eut des heures de découragement, il redevint triste, taciturne, il songea avec désespoir qu’un monde le séparait encore de celle qu’il aimait, et qu’il ne lui avait jamais parlé.
Parfois aussi, la jalousie le mordait douloureusement au cœur ; il avait mille terreurs ; il craignait à chaque instant de la perdre.
Sous le prétexte d’avoir un jour meilleur, il imagina de louer une chambre contiguë au petit appartement qu’occupait Berthe.
La jeune fille n’avait alors aucune raison pour le craindre ou pour le fuir. Elle ne sentait pas d’ailleurs en elle cette plénitude de passion qui emportait Lucien, et elle pouvait se croire forte contre les dangers d’un tel rapprochement.
Et puis, elle avait confiance dans le jeune artiste.
Instinctivement, elle avait deviné en lui une nature droite, loyale, généreuse ; sans le connaître, elle savait qu’elle pouvait abriter son honneur sous son amour ; seulement, le sentiment qu’elle éprouvait n’était qu’un simple amour de jeune fille ambitieuse et coquette, une tendresse sans puissance comme sans dévouement, et, tandis que Lucien lui apportait tout ce qu’il avait de jeunesse, d’enthousiasme et d’ardeur, Berthe se contentait de se laisser aimer, et elle s’endormait chaque soir sans désirs, comme chaque matin elle s’éveillait sans trouble.
Lucien résolut bientôt de demander la main de Berthe à son père.
Et tout de suite se présenta à son esprit une réflexion qu’il s’étonna naïvement de n’avoir point encore faite.
Quel était M. Danglade ? que faisait-il ? comment vivait-il ?…
Lucien venait de mettre le pied dans le domaine de la vie réelle, et, déjà, il se trouvait arrêté !
Alors il s’informa, et, pour la première fois, il apprit ce qui se disait dans le voisinage touchant le père de Berthe.
D’étranges bruits commençaient en effet à courir.
Les uns disaient que M. Danglade pouvait bien être un employé de la police ; les autres affirmaient que c’était un agent de quelque prétendant.
Tous s’appuyaient sur cette circonstance réellement singulière :
On avait rencontré plusieurs fois M. Danglade par la ville, et toujours avec de somptueux habits et un équipage magnifique. Or, quand il revenait le soir, dans la maison de la rue de l’Ouest, il rentrait à pied, quelque temps qu’il fit, vêtu de ce même habit noir, que deux ans de plus n’avaient pas rajeuni.
Évidemment, cet homme se cachait.
Lucien ne pouvait rester sous l’effet de pareils bruits, et bien qu’il lui en coûtât beaucoup d’aborder ce sujet, il n’hésita pas à en entretenir Berthe.