IntraText Index | Mots: Alphabétique - Fréquence - Inversions - Longueur - Statistiques | Aide | Bibliothèque IntraText | Recherche |
Link to concordances are always highlighted on mouse hover
Il pouvait être huit heures. Il faisait une de ces merveilleuses soirées qui semblent faites exprès pour la mélancolie et l’amour.
Je ne sais quel prétexte avait pris Lucien pour pénétrer auprès de Berthe, mais il y avait déjà plus d’une demi-heure qu’il était assis à ses côtés, à deux pas de la fenêtre ouverte ; tous deux plongeaient leurs regards dans les profondeurs pleines d’ombre du Luxembourg.
Ils parlaient peu ; – Lucien était ému ; Berthe paraissait soucieuse.
Le jeune sculpteur avait mille choses à dire, et il n’osait en dire aucune.
Il craignait d’interroger la jeune fille, et cependant, il sentait qu’il ne pouvait vivre avec les soupçons étranges qu’avaient éveillés en lui les bruits qui couraient sur M. Danglade.
Quant à Berthe, elle prêtait une oreille distraite aux bruits harmonieux qui montaient du dehors, et elle laissait errer son âme et son regard vers les régions inconnues que le ciel des nuits étoilées ouvre à la rêverie.
Elle était belle ainsi.
Sa taille, jeune et forte, se dessinait avec souplesse dans son corsage blanc ; son front éclatait de pureté, sous le blond diadème de son opulente chevelure ; elle avait toutes les extrémités d’une finesse exquise ; ses lèvres roses laissaient voir, en s’entr’ouvrant, une double rangée de dents éblouissantes.
C’était un ensemble de perfections qui défiait l’analyse.
Lucien ne se lassait pas de l’admirer, et Berthe le laissait faire.
Qui sait !
La coquette enfant était peut-être, au fond du cœur, plus flattée de l’admiration du sculpteur que touchée de l’amour du poëte.
Lucien se rapprocha et lui prit la main.
La jeune fille tressaillit.
Sa rêverie l’avait emportée un moment vers les mondes impossibles ; l’étreinte du sculpteur la ramenait, brutalement et sans transition, vers celui des réalités cruelles.
Elle soupira.
– Berthe, dit Lucien d’une voix timide, et dont le tremblement témoignait d’une émotion profonde, j’ai une prière à vous adresser.
– Eh bien ! qui vous arrête ? dit-elle aussitôt avec une certaine vivacité.
– Je n’ose pas.
– Vous avez peur ?
– Voyez…
Et en parlant ainsi, Lucien mit sa main glacée dans celle de la jeune fille.
Cette dernière eut un frisson nerveux à ce contact.
– Voilà qui est étrange, vous en conviendrez, dit-elle au jeune homme ; est-ce donc moi qui vous fais peur ?
– Peut-être.
– Au moins, n’en êtes-vous pas certain ?
– Je ne sais…
– Mais expliquez-vous, alors… car pour peu que cela dure, je sens que votre épouvante pourrait bien finir par me gagner.
L’enjouement de Berthe produisit un pénible effet sur Lucien, une ombre de tristesse passa sur son front, et son regard sembla adresser un muet reproche à la jeune fille.
– Ce que j’ai à vous dire est grave, reprit-il aussitôt ; il s’agit de mon bonheur, Berthe, du vôtre aussi, peut-être ; j’ai hésité longtemps à vous parler, mais aujourd’hui il le faut, et, je vous en prie, si quelque chose dans mes paroles allait vous blesser, n’accusez que mon amour, et ne m’en veuillez pas pour l’intérêt que je porte à tout ce qui vous touche.
Berthe avait d’abord écouté avec un étonnement indifférent ; mais à mesure que Lucien parlait, cet étonnement se changeait en curiosité, et quand le sculpteur eut fini, elle lui jeta un regard singulier, dont il chercha vainement à s’expliquer la portée réelle.
– Des choses graves ?… dit-elle avec un fond de raillerie qu’elle ne cherchait pas même à dissimuler ; mon bonheur ?… le vôtre ?… en vérité, vous m’effrayez ; hâtez-vous donc de me dire ce dont il s’agit, car maintenant votre silence me laisserait une inquiétude que rien ne pourrait calmer.
Lucien était fort embarrassé ; il avait cherché cet entretien, il l’avait fait naître ; pour rien au monde, il n’y eût renoncé, et cependant, le sujet qu’il avait à traiter ne lui semblait pas exempt de danger ; déjà, il ne savait plus comment s’y prendre pour interroger Berthe, sans lui donner le soupçon de ce qui se disait en dehors sur le compte de son père.
– Écoutez ? moi, Berthe, dit-il d’un accent ému, vous savez si je vous aime ! pour vous, je donnerais et ma vie et mon sang, et cette gloire folle que j’ambitionne, et que je ne puis plus acquérir désormais que par votre amour ; vous savez aussi que ma seule pensée est de faire de vous la compagne aimée de ma vie ; près de vous, je travaillerai, je deviendrai grand, et je mettrai tous mes soins, tout mon bonheur à vous rendre la vie heureuse et douce.
– Je sais tout cela, fit Berthe, vous me l’avez déjà dit, Lucien, et je ne comprends pas…
– Tenez, Berthe, repartit le jeune homme, avec une sorte d’explosion, je suis bien malheureux !…
– Vous ?
– Depuis quelques jours, surtout !
– Et pourquoi cela ?
– Pourquoi !… Ah ! parce qu’il m’est venu une pensée horrible à l’esprit, et que je me demande, avec effroi, si votre père consentira jamais à notre union.
– Qui peut vous en faire douter ? fit Berthe, en fixant sur lui un regard sans trouble.
– Mais encore ?…
Lucien s’était levé, il se promenait à grands pas à travers la chambre.
Les questions se pressaient sur ses lèvres ; vingt fois il s’arrêta indécis, cherchant à tourner la difficulté et n’y pouvant réussir.
Enfin il vint se placer à quelques pas de Berthe, et reprit, après un long silence.
– Depuis quelques jours, dit-il, il se passe d’étranges choses dans l’hôtel que nous habitons…
– De quelles choses voulez-vous parler ? interrompit la jeune fille.
– La rue de l’Ouest est le quartier de Paris qui ressemble le plus à une petite ville de province, poursuivit Lucien ; tout le monde se connaît, et il est bien difficile d’y cacher son existence pendant longtemps.
– Mais qui donc se cache ?
– M. Danglade.
– Mon père !
– On le dit du moins.
– Voilà ce qu’on ignore.
– Et ce que vous voudriez savoir, n’est-ce pas ?
– Au moment où je songeais à demander votre main à M. Danglade, je me suis trouvé arrêté par une objection.
– Laquelle ?
– Berthe, depuis que je demeure à deux pas de vous, il ne m’est pas encore arrivé, une seule fois, de rencontrer M. Danglade.
– Eh bien !…
– Eh bien !… cela est au moins étrange.
– Mon père a une existence bien occupée, Lucien ; c’est pour moi qu’il travaille ; je l’ai souvent engagé à se ménager, je l’ai prié de me laisser travailler moi-même ; il m’a toujours refusée…
– Je comprends ce dévouement, cette abnégation, cette ardeur au travail, de la part d’un père qui veut éloigner de son enfant de tristes préoccupations ; mais, s’il en est ainsi, si c’est bien là le sentiment auquel il obéit, pourquoi, à ce que l’on assure, l’a-t-on souvent rencontré, dans d’autres quartiers de Paris, vêtu avec luxe et vivant avec faste ? Il y a là un mystère…
Pendant que Lucien parlait, Berthe était devenue pensive ; son front s’était baissé, son regard s’attachait maintenant au parquet avec une singulière fixité, son sein se soulevait avec précipitation : elle était vivement agitée.
Lucien craignit de l’avoir offensée. – Douter de son père, c’était presque douter d’elle-même, et l’amour n’est pas une excuse suffisante à une pareille faute.
Cependant Berthe releva bientôt la tête et arrêta sur le jeune sculpteur un regard où ce dernier fut tout étonné de ne voir briller que de la satisfaction.
– Ce que vous venez de me dire ne me surprend pas, dit-elle ; ces remarques, je les avais faites déjà… il y a, en effet, un mystère dans la vie de mon père ; mais quel est-il ?… Mon père est simple et bon ; toute sa vie n’a été qu’un long dévouement pour sa fille, et je me suis demandé bien des fois s’il ne cherchait pas, en secret, à réédifier la fortune qu’il a perdue, pour ne me laisser que la joie du succès… Mon père est l’homme des calculs généreux ; il se cache pour faire une action héroïque, comme s’il s’agissait d’un crime.
– Ainsi, dit Lucien avec un pénible effort, à l’heure qu’il est, votre père est riche peut-être ?
– Qui sait !
– Mais cette fortune, Berthe, ne craignez-vous pas qu’elle soit pour nous une cause de malheur ?
– Comment ?
– Si elle devait nous séparer à jamais.
– Y pensez-vous ?
– Je ne pense qu’à cela.
– Me préféreriez-vous pauvre ?
– Peut-être.
– Singulière manière de m’aimer !
Plus il avançait dans cette conversation, plus son cœur se trouvait froissé… Une vague terreur l’enveloppait peu à peu ; il n’osait plus interroger l’amour de Berthe, il craignait que son ambition seule lui répondît.
Cependant, le ciel s’était assombri… de lourds nuages noirs passaient dans l’air ; un vent d’orage courbait les arbres du Luxembourg, quelques larges gouttes de pluie commençaient à tomber avec un bruit sec sur le pavé.
Berthe alla fermer la fenêtre, et Lucien se disposa à se retirer.
– Vous partez ? dit la jeune fille en se retournant vers lui avec un doux sourire.
– Votre père ne doit pas tarder à rentrer.
– Moi ! fit Lucien dont le cœur se gonfla.
– Vous êtes un enfant, Lucien, lui dit-elle ; vous me croyez oublieuse, légère, ambitieuse peut-être, et vous ne vous rappelez jamais que j’ai toujours vécu seule, et presque abandonnée… Ayez foi en l’avenir, mon ami, et croyez bien que, pauvre ou riche, je serai toujours la Berthe que vous aimez.
– Et qui m’aime ! n’est-ce pas, ajouta Lucien en baisant avec transport la main qu’on lui tendait.
– Et qui vous aime ! répondit Berthe avec une moue charmante, où il y avait peut-être plus de coquetterie que d’amour.
Lucien s’éloigna, fou de joie.
Il avait le ciel dans le cœur.
Cependant, malgré le bonheur dont le souvenir des dernières paroles de Berthe avait rempli sa nuit, dès le lendemain matin il se mit en quête de nouveaux renseignements sur le compte de M. Danglade. Il voulait avoir une bonne fois le cœur net de tous ses soupçons, et, moyennant une récompense honnête, il obtint du concierge de l’hôtel la promesse qu’on le tiendrait au courant de tout ce qui surviendrait.
Quelques semaines se passèrent dans l’expectative la plus poignante pour Lucien, et il désespérait déjà d’éclaircir le mystère, quand des événements inattendus vinrent tout à coup précipiter le dénoûment.
Un jour, M. Danglade était rentré de meilleure heure que de coutume, et, en passant devant la loge, il s’y arrêta.
Sa figure était défaite, une certaine pâleur mate était répandue sur ses joues.
Il demanda, presque en balbutiant, si personne n’était venu le demander, et, sur la réponse négative du concierge, il recommanda de dire à tout étranger qui se présenterait pour le voir qu’il n’y était pas, et qu’on ne pouvait préciser l’heure habituelle de son retour.
Lucien, à qui ce détail fut raconté, épia, dès ce moment, une occasion favorable pour parler à M. Danglade.
Mais il avait compté sans M. Michot !
En effet, à cette époque, un homme se présenta rue de l’Ouest, qui demanda M. Danglade tous les jours avec une singulière persistance. Il attendait, longtemps assis dans la loge, et, une fois sorti dans la rue, il faisait encore faction durant des heures entières.
Le portier avertit M. Danglade.
Celui-ci, au signalement de l’inconnu, parut se troubler, et sortit aussitôt, en priant de l’éconduire tout à fait. Mais la chose était difficile. L’inconnu, qui avait refusé de dire son nom, ne quittait presque plus la voie publique ; si bien que M. Danglade ne vit pas d’autre moyen, pour se soustraire à cette persistance, que de donner congé et de changer de domicile.
Malheureusement, il n’eut pas le temps de mettre son projet à exécution.