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La veille même du déménagement, l’homme, qu’il semblait avoir tant d’intérêt à fuir, entra le soir, en même temps qu’une autre personne, passa inaperçu devant le portier, monta rapidement les cinq étages et vint frapper à la chambre de Berthe.
Berthe était seule ; Lucien s’était retiré depuis quelques instants ; elle n’attendait personne ; cependant, après une hésitation d’un moment, elle alla ouvrir.
– M. Danglade ? demanda l’étranger en saluant à peine.
– Il est sorti, répondit Berthe interdite.
– Je le sais, je le sais ; mais comme je tiens à le voir, je vais l’attendre…
Il entra et s’assit, sans plus de façon, sur une bergère placée au coin de la cheminée.
Sept heures sonnaient à l’horloge du palais du Luxembourg.
Berthe, effrayée d’abord, puis impatiente, allait, venait, s’asseyait le plus loin possible de l’inconnu. Un secret pressentiment lui disait que la présence de cet homme annonçait un malheur.
L’inconnu, cependant, n’avait pas l’air de se douter que sa présence pût gêner quelqu’un. Assis carrément dans sa bergère, il inspectait du regard les objets qui ornaient les murs, et suivait de temps à autre la jeune fille dans ses évolutions inquiètes et troublées à travers la chambre.
Au bout d’une heure, il se leva, tira un cigare de sa poche, prit une allumette sur la cheminée et l’alluma.
Puis il se rassit sans prononcer une parole.
La jeune fille toussa bruyamment pour lui faire sentir l’inconvenance d’une pareille conduite ; mais lui ne daigna même pas lever les yeux sur Berthe.
– Ton père fumait autrefois, petite, dit-il seulement d’un ton railleur ; tu dois être accoutumée à cela…
Il la tutoyait ! Il parlait de son père comme s’il le connaissait particulièrement !
Berthe le regarda, et un vague souvenir lui vint de cet homme. Jadis elle avait dû le voir.
Sans savoir pourquoi, en évoquant le souvenir d’une époque effacée, elle tressaillit, et elle eut peur.
Le reste de la soirée se passa en silence.
La jeune fille était en proie à mille incertitudes, à mille terreurs…
Elle songeait à son père qui semblait menacé ; elle n’osait ni dire un mot ni faire un pas… Elle eût donné, en ce moment, tous ses beaux rêves d’ambition pour voir Lucien auprès d’elle.
Lucien !
Comme elle l’aimait à cette heure, comme elle avait foi en lui, comme elle sentait que lui seul aurait pu la protéger et la défendre dans une semblable situation !
Mais Lucien était absent et ne devait rentrer que fort tard.
D’ailleurs, à part le fait de sa présence, Berthe vit bien tout de suite qu’elle n’avait personnellement rien à redouter de l’inconnu.
C’était bien à M. Danglade seul qu’il en voulait.
Il n’adressa même à Berthe aucune question sur son père, et se contenta de fumer, tout en chantonnant quelques vieux refrains empruntés à une langue que Berthe ne connaissait pas.
Enfin, vers minuit, on entendit un bruit de pas dans l’escalier, et comme Berthe se levait pour aller au-devant de son père, l’étranger la retint rudement.
– Reste là ! lui dit-il d’un accent d’autorité.
La pauvre enfant se rassit effrayée.
Au même instant, M. Danglade, qui avait une double clef, parût sur le seuil.
– Pas encore couchée, Berthe ? dit-il avec surprise.
Mais avant qu’il eût eu le temps de jeter un regard dans la chambre, Berthe lui désigna d’un geste l’étranger.
– Un homme ! fit M. Danglade en s’avançant précipitamment.
– Michot ! ajouta-t-il accablé.
– Fais sortir ta fille ! fit Michot à voix basse.
Et comme si Danglade se fût senti dominé par cet homme, il alla à sa fille, la baisa doucement au front et lui serra les mains avec un redoublement de tendresse.
– Laisse-nous, mon enfant, balbutia-t-il, laisse-nous… Monsieur est un ancien ami… j’ai à causer avec lui…
Berthe regarda son père avec étonnement, et, sans chercher à comprendre quel lien pouvait exister entre son père et un pareil homme, elle se hâta de se retirer.
Dès qu’elle fut sortie, Michot se leva et marcha droit à Danglade.
– Et maintenant, à nous deux ! dit-il d’une voix railleuse et sèche ; que diable, mon mignon ! ce n’est pas bien d’avoir fait banqueroute aux amis. À Toulon, on te dit mort. Mais moi, je n’ai pas cru un mot de ça… J’ai du bonheur, vois-tu… J’étais sûr de te mettre la main dessus, un jour ou l’autre.
– Que voulez-vous ? dit Danglade, partagé entre le trouble et la colère.
– Que voulez-vous !… Excusez… On est donc devenu bégueule ?… Que voulez-vous !… Plus que ça de langage ! Et c’est Danglade qui parle à Michot, dit Toulon… dit…
– Assez !… Assez !… Que veux-tu ?
– À la bonne heure… ne t’impatiente pas, mon mignon. Je suis venu pour te dire… Dame ! sais-tu que tu ne ressembles pas mal à un honnête homme ?
– Allons ! pas de colère, reprit Michot avec un sourire moqueur. On vous fait des compliments, et tu te fâches !…
– Me diras-tu enfin ce que tu veux ? grommela Danglade.
– J’approuve ton impatience, répliqua Michot, et je ne veux pas abuser de tes instants… D’ailleurs, ce que je veux est simple comme bonjour, je veux cent mille francs.
Danglade fronça le sourcil et regarda Michot en face.
– Tu plaisantes ! dit-il.
Et dans ces deux mots, prononcés d’une voix basse et concentrée, il y avait une terrible menace.
Michot soutint bravement le regard et répondit, en supprimant son sourire, mais en haussant les épaules :
– Quelquefois… Jamais, quand je parle d’affaires. – Il me faut cent mille francs !
Pour la figure, pour la taille, pour la force, de même que pour les manières, ces deux hommes offraient un frappant contraste.
Danglade avait une tête remarquablement belle et noble ; il était grand, fortement constitué ; ses façons étaient gracieuses et distinguées.
Michot, au contraire, était petit, trapu et large des épaules, mais déjà courbé par des excès de tout genre ; ses manières n’étaient plus que celles d’un loustic de taverne, et son visage, véritable enseigne d’infamie, présentait un type ignoble.
Tous deux semblaient se mesurer de l’œil, comme deux adversaires prêts à en venir aux mains. Danglade, les lèvres contractées, les bras croisés sur la poitrine ; Michot, une main enfouie jusqu’au coude dans la vaste poche de son pantalon, l’autre passée sous le revers de sa redingote boutonnée.
– C’est ton dernier mot ? fit Danglade d’une voix brève et saccadée.
– Oui, mon fils ! répondit Michot sans rien perdre de son assurance provoquante.
Le père de Berthe décroisa vivement les bras et s’élança sur Michot. Mais ce dernier retira non moins vivement la main passée sous le revers de sa redingote et présenta un pistolet à Danglade.
Celui-ci s’arrêta, tandis que son adversaire éclatait en un rire bruyant et railleur.
– Halte-là ! mon bon… dit Michot. Ah ! dame ! nous connaissons tes manières ; quand tes associés te gênent, tu as un moyen…
Il fit un geste énergique et grotesque tout à la fois.
– Connu ! continua-t-il, mais on n’étrangle pas ton serviteur comme un Castan.
– Silence ! interrompit Danglade, dont la voix tremblait de rage.
– L’argent était à nous trois, tu l’as pris seul. Tu as laissé le vieux Castan à demi étranglé, près des caisses dévalisées… Pourquoi donc ça ?
Michot craignit d’exaspérer si fort son adversaire que la vue des pistolets devînt insuffisante à le contenir.
– Soit ! dit-il, c’est une vieille histoire, n’en parlons plus… mais j’espère que te voilà devenu raisonnable, à présent ?
Danglade était tombé dans une profonde rêverie.
– Écoute, dit-il, j’ai eu tort de te recevoir ainsi.
– Laisse ! j’ai eu tort, parce que, sachant ma vie passée, comme, de mon côté, je sais la tienne, je dois… nous devons nous ménager réciproquement.
– C’est juste ! interrompit encore Michot.
– Mais tu as un plus grand tort.
– Bah !
– Tu viens, abusant de ta position d’homme qui n’a rien à perdre, me demander une somme dont je ne possède pas la dixième partie.
– Minute ! je t’arrête. Tu mens ! dit Michot avec un flegme imperturbable.
– Mon pauvre Michot… commençait Danglade d’un ton caressant.
– Tu mens ! tu mens ! Quand on vous demande cent mille francs et qu’on n’a pas le sou, on rit au nez de l’ami qui se permet une telle inconvenance. Mais tu t’es fâché… Tu as des fonds.
– Sur mon honneur !…
– Bêtise !
– Sur ma parole !
– Idem ; tu mens, de mieux en mieux… Qu’as-tu donc fait des six cent mille francs ? Tu passes tes journées dehors, tu as un établissement en ville, tu roules carrosse, tu as des larbins galonnés. Est-ce que je sais, moi ?…
Danglade ne put retenir un mouvement de surprise.
– Oh ! tu ne l’avoueras pas tout de suite, continua Michot. C’est dans ton caractère… Mais c’est égal ; dès demain je m’établis en sentinelle à ta porte ; je te suis partout…
Danglade arpentait la chambre à grands pas.
– Si je ne découvre rien comme ça, reprit encore Michot, alors… je ne te dis pas, sur mon honneur, moi, je me rends justice… Alors, je te dénoncerai…
– Tu ne le feras pas, Michot, dit Danglade d’une voix suppliante.
– Si fait, mon bon, je m’en crois susceptible… et ce sera de ta faute, encore.
– Pourtant, dit Danglade, je ne puis te donner ce que je n’ai pas.
– Sans doute, sans doute ! Eh ! mon mignon, je ne suis pas un juif. Je te demande ce que tu as, voilà tout.
– Mais…
– Ma caisse !… s’écria étourdiment Danglade.
– Tu en as donc une !… Je m’en doutais… Allons !… Pourquoi jouer au fin avec moi ?
Il y avait, certes, dans la lutte de ces deux hommes quelque chose de profondément instructif, et si quelque spectateur eût assisté à cette scène étrange, il se fût assurément demandé lequel de ces deux hommes était le plus adroit, lequel était le plus coupable.
Cependant Danglade se sentait pris. Il y avait, dans sa vie passée, un secret terrible qu’un seul homme au monde connaissait, et cet homme était devant lui ; ce secret pouvait le perdre, et cet homme menaçait de le dévoiler.
– Écoute, dit-il, je te donnerai dix mille francs, et Dieu sait qu’il ne m’en restera pas la moitié autant.
– Bon ! le voilà qui marchande, maintenant !… interrompit Michot avec un geste de dédain comique ; décidément, tu n’es pas changé… Voyons, je tiens à te montrer que je suis bon prince, moi. Si tu veux, il y a un moyen d’arranger tout cela… Seulement, je n’entends pas que tu me mettes dedans !
Danglade regarda Michot avec des yeux hébétés et stupides.
Dans la naïveté de sa peur, il s’imaginait que les dernières paroles de son adversaire venaient de lui ouvrir une issue pour sortir de l’impasse où il était acculé.
Et puis, Michot avait dit que Danglade le tromperait ; il était donc possible de le tromper ; il y avait donc un moyen de mettre cet homme dedans, suivant ses propres expressions.
Danglade eut un tressaillement de joie.
– Comment ! demanda-t-il à Michot ; que veux-tu dire ? explique-toi.
– C’est facile à comprendre, répondit Michot, et c’est peut-être aussi facile à arranger ; au lieu de prendre les cent mille francs en question, je consentirais à devenir ton associé ! c’est plus simple… et si cela te botte…
Danglade semblait violemment combattu.
Associer un pareil homme à sa fortune, à ses entreprises, c’était dangereux. Michot était un compagnon avide, de mauvais ton, et se livrant avec une naïveté fâcheuse à des prodigalités folles…
D’un autre côté, en l’associant à ses travaux, Danglade s’assurait de la discrétion de son complice. Il savait qu’une fois assis commodément dans cette nouvelle existence d’aisance et de luxe, Michot n’y renoncerait pas facilement ; il le tiendrait donc par le côté le plus sensible, et cesserait d’avoir à le redouter.
– Soit, dit-il, tu veux devenir mon associé… tu le seras.
– À la fin ! s’écria Michot avec une joie qu’il ne chercha pas à dissimuler… Eh bien ! tu prends le bon parti… c’est moi qui te le dis… vois-tu… Tu jouais gros jeu contre moi… je n’avais rien à perdre et j’avais tout à gagner… la partie était trop belle… Ainsi c’est dit ?…
– C’est dit.
– La caisse est à nous deux.
– À nous deux…
– Allons-y donc gaiement… Le bon temps va revenir… mais d’abord, il faut que je te fasse de la morale.
– Toi !
– Oui, moi, mon mignon, moi Michot ; tes allures ne me conviennent pas ; il faudra en changer.
– Comment cela ?
– Tu as deux noms… deux domiciles… deux existences… Eh bien ! c’est mauvais cela.
– Tu crois.
– Tôt ou tard, ça vient à se savoir… on jase, on fait des potins… le public s’émeut… et on finit toujours par se faire pincer.
– Si j’ai raison ?… je connais cela… quand on veut réussir, il faut aller la tête haute et porter son nom sur son visage.
– Et puis, je serai là… que diable ! j’ai l’expérience de la vie, moi ; je t’aiderai de mes conseils, c’est tout ce que j’ai… ce sera mon apport social, comme on dit…
– Je ne t’en demande pas d’autre.
– À la bonne heure… Demain donc, tu quittes cette bicoque ?
– Justement, j’ai donné congé.
– Comme ça se trouve… Et après-demain, nous nous installons… dans un autre quartier.
– Rue de la Chaussée-d’Antin.
– Mais… dit Danglade, tout cela peut manquer ; tu sais mieux que personne si mon crédit peut avoir des bases solides. Je désirerais que ma fille n’habitât pas…
– Elle est gentille, cette petite ; rien de fait, si elle ne vient pas avec nous.
Danglade jeta sur Michot un regard de haine ; il avait cru deviner sa pensée.
– Michot !… dit-il en se redressant de toute sa hauteur, je te le défends ! et si jamais !… je te tuerais comme un chien, entends-tu ?
– Suffit ! répondit l’autre avec indifférence, tu ne m’as pas compris… Michot ne s’amuse guère à ces bêtises-là…
Il était deux heures du matin, les deux associés se séparèrent.
Danglade ouvrit la porte du cabinet où dormait sa fille, et approcha la lampe de son visage.
– Pauvre enfant ! dit-il avec découragement.
Puis, prenant le chemin de sa chambre à coucher, il ajouta entre ses dents :
– Un crime de plus et je pouvais vivre tranquille !
Le lendemain, Lucien attendit inutilement Berthe à l’heure accoutumée. Puis, il frappa à la porte de M. Danglade, puis, enfin, il descendit à la loge.
– M. Danglade ?… demanda-t-il avec angoisse.
– Parti, monsieur, lui répondit le concierge.
– Parti !… répéta Lucien en comprimant son cœur de ses deux mains.
– Oui… parti pour la campagne… il laisse ses meubles pour payement… de beaux meubles, ma foi… Ah ! il n’avait pas l’air bien gai… allez.
– Et sa fille !
– Mlle Berthe ! pauvre chère enfant ! elle pleurait.
Lucien crut qu’il allait mourir. – Il se retint à la muraille pour ne pas tomber.