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À quelques jours de la scène que nous venons de raconter, Michot était installé dans un magnifique bureau, attenant d’un côté au cabinet de M. de l’Étiolle, industriel fameux, de l’autre à un immense corridor, sur lequel s’ouvraient sept ou huit chambres numérotées.
Là, une armée de commis causait de la pièce nouvelle ou des événements du jour, en travaillant Dieu sait à quoi.
Tout, dans cet appartement, avait un air d’ordre et de régularité qui, au premier coup d’œil faisait plaisir à voir. Il était évident qu’on avait mis un soin minutieux à arranger les divers ornements qui remplissaient chaque salon ou chaque bureau.
C’étaient des pyramides de cartons superposés symétriquement, des plans appendus aux murs dans leurs cadres sévères d’ébène arrondi, des cartes en relief, des rayons de bibliothèque, où reluisaient, dans leur riche reliure, tous les ouvrages de nos célèbres jurisconsultes ; de toutes parts enfin, un parfum d’affaires, un grand air d’opulence.
C’est là que s’était installé M. Danglade, devenu M. de l’Étiolle, à la suite de sa conversation avec l’honnête Michot.
M. Danglade était un fripon émérite, mais un fripon sans grande habileté ; il voyait le danger, mais il n’avait ni l’énergie ni l’adresse nécessaires pour lui faire tête ou le conjurer.
Le secret de sa réussite première était tout entier dans l’honnêteté de sa physionomie, dans la grâce décente et distinguée de ses manières, jointes à un tact suffisant pour chercher ses dupes là où ces qualités pouvaient agir le plus efficacement.
Il n’avait point de petits actionnaires.
Ayant eu l’entrée par hasard, dès l’abord, dans une grande maison du faubourg Saint-Germain, il avait étendu ses relations avec un merveilleux bonheur.
Il n’avait pas tardé à faire de nombreuses dupes.
Ses exagérations industrielles, comme ses fables politiques, avaient été prises au pied de la lettre. En deux ans il organisa cinq sociétés en commandite et réalisa la presque totalité de leurs actions.
Mais une fois lancé dans le tourbillon industriel, il lui fallut soutenir la concurrence de luxe et d’ostentation de ses pairs. Il devint fastueux, et dès lors, faisant vibrer dans le cœur de ses nobles dupes une autre corde que celle de la sympathie, il promit monts et merveilles, des intérêts magnifiques, des dividendes fabuleux ; et, bien que l’avidité mercantile ne fût pas portée au point où nous la voyons maintenant, ses promesses ranimèrent la confiance.
Il est si doux, voire pour un ancien duc et pair, de tripler son capital !
Bien des millions lui étaient passés déjà par les mains ; mais il ne faut pas croire que le plus habile fripon du monde puisse garder tout ce qu’il reçoit. En bonne piperie industrielle, le grand principe, au contraire, est de rendre à propos pour recevoir davantage.
L’habileté consiste à se retirer avec le plus d’argent possible ; mais, pour cela, il faut que la confiance ait duré quelque temps. Il faut, par conséquent, avoir entretenu cette confiance, soit par un train de bureau et de maison somptueux, soit par le payement exact d’intérêts et de dividendes savamment calculés.
L’Étiolle avait fait tout cela, et, lors de l’arrivée de Michot, il espérait se retirer bientôt avec une fortune considérable.
Après son association forcée, il avait encore compté prendre ce parti ; mais Michot, qui avait goûté l’opulence, n’était pas homme à se contenter même des cent mille francs qu’il avait d’abord demandés. Il s’imposa définitivement à l’Étiolle, et dès lors la ruine de cette maison se put aisément prévoir.
Michot était entêté en même temps qu’incapable. Il engagea son associé dans des entreprises que celui-ci n’osa refuser. Au moment de faire rafle, il doubla l’enjeu.
Et puis Danglade avait été atteint par la fièvre de cette époque.
De trois à quatre heures, il ne bougeait pas du palais de l’agio. Il en connaissait toutes les ruses, toutes les infamies.
Il jetait, dans ce jeu infernal, des sommes considérables qui, quelquefois, se multipliaient dans ses mains ; qui, plus souvent, s’évanouissaient au jour du payement des différences.
Mais les fripons ont leur vanité tout comme les honnêtes gens.
Danglade aimait ce bruit, ce mouvement, ce monde qu’il trouvait sous les colonnes corinthiennes de la Bourse… Il y était très-connu et considéré. – On le saluait de loin, on se rangeait pour le laisser passer, on s’entretenait de ses succès ; et il était fier de cette considération équivoque qui s’attache à l’homme heureux.
Danglade jouait donc… C’était, pour lui, plus qu’une distraction, c’était l’oubli.
Quoi qu’il fît, et bien que la prospérité éclairât la route qu’il suivait, son passé le suivait toujours comme son ombre ; le remords, c’est le boulet moral que le criminel traîne après lui, avant d’aller au bagne.
Nature vive, impressionnable, sans profondeur, Michot avait toutes les habiletés, tous les talents qu’exige une vie d’aventurier. Il était parvenu à se composer un extérieur en harmonie avec la position qu’il avait usurpée, et les bons actionnaires auxquels il avait affaire se félicitaient à l’envi d’avoir placé leurs fonds entre les mains d’aussi braves et honnêtes gens.
Michot était cependant un gredin de la pire espèce ; il avait rendu déjà à l’Étiolle des services de plus d’un genre, et c’était une des raisons pour lesquelles celui-ci ne pouvait se résoudre à rompre avec lui.
L’eût-il voulu, d’ailleurs, qu’il ne l’aurait probablement pas pu.
Ces deux hommes étaient fatalement liés l’un à l’autre par un crime commun, et ils craignaient l’un et l’autre une trahison réciproque.
Il y avait cependant cette différence entre eux deux, c’est que Michot était décidé à tout, à la première velléité d’hostilité de la part de Danglade, tandis que ce dernier flottait irrésolu entre mille projets qu’il n’avait pas le courage d’exécuter.
Danglade avait une fille, et il l’aimait !…
Dieu avait placé près de lui cette enfant, pour qu’elle fût son remords de tous les instants.
Rien, pendant quelque temps, ne troubla la paix du ménage de Michot et de Danglade ; mais le premier couvait une idée ; il fallait bien que, tôt ou tard, il en fît part à son associé.
Le jour où nous reprenons ce récit, Michot était assis nonchalamment dans une pièce attenante à celle qu’occupait d’ordinaire son associé Danglade, et il se curait les dents avec une satisfaction mêlée de quelque peu d’impatience.
À chaque instant, son regard se tournait vers la porte du cabinet de Danglade, d’où quelques mots d’une discussion engagée à voix basse, mais vivement soutenue, arrivaient jusqu’à lui.
Enfin les fauteuils roulèrent sur le parquet de la chambre voisine ; on prit congé à voix haute, et la sonnette de Danglade retentit presque aussitôt.
– Eh bien ? fit Michot en entrant.
– Va vite à la caisse, répondit Danglade, dont le visage parut resplendir, et ordonne qu’on paye, à bureau ouvert, les intérêts et dividendes de l’Ouest de la France !
– Va, te dis-je, et reviens tout de suite.
M. de l’Étiolle ou Danglade se renversa sur son fauteuil après le départ de son acolyte :
– Six pour cent d’intérêts, murmura-t-il avec une sorte de complaisance, quatorze pour cent de dividendes, donc vingt pour cent ; voilà un joli bénéfice pour ces messieurs. Voyons, sur quinze cent mille francs d’actions prises, cela fait trois cent mille francs. Diable ! c’est un peu cher !…
– Sais-tu que c’est trois cent mille francs que tu jettes par les fenêtres, dit-il en entrant.
– Je viens de le calculer ; cela fait réellement trois cent mille francs, répondit Danglade.
– Nous n’avons en caisse que vingt mille francs écus et une trentaine de billets de banque.
– C’est égal.
– Comment, c’est égal !
– Michot, je viens de gagner un million deux cent mille francs.
– Toi !… dit celui-ci d’un air incrédule, et en se rapprochant instinctivement de son associé.
– Oui ! Les huit principaux actionnaires de la Société de l’Ouest de la France, pour la recherche et l’exploitation…
– Je sais le prospectus. Après ? interrompit brusquement Michot.
– Les huit principaux actionnaires m’ont fait l’honneur de venir me voir ce matin.
– Après ?
– J’avais si peu l’intention de leur payer leurs intérêts et dividendes que j’ignorais jusqu’au jour de l’échéance. C’était aujourd’hui.
– Diable !…
– À la première ouverture, comme de raison, j’ai dit que j’étais prêt.
– Tu as de l’aplomb !
– Alors ces messieurs se sont consultés… je n’ai pas même eu la peine de leur proposer… et vrai, je ne sais si j’en aurais eu le courage ! ces messieurs se sont consultés, et, ravis de notre exactitude, ils m’ont proposé d’émettre quinze cents autres actions, qu’ils ont absorbées immédiatement avec une avidité méritoire.
Michot n’avait pas attendu la fin de la phrase, il s’était levé et parcourait la chambre en se frottant les mains.
– Bon ! bon ! bon ! criait-il dans un véritable transport de joie, tu es un grand homme, Danglade !
– Chut ! interrompit celui-ci, ne prononce jamais ce nom !
– C’est juste ! tout ce que tu voudras. Vous êtes un grand homme, monsieur de l’Étiolle ! vous êtes un grand homme, mon honoré patron !
Puis, se rapprochant tout à fait :
– Ah çà ! continua-t-il, voilà qui nous met en fonds pour notre société à nous.
Le front de M. de l’Étiolle se rembrunit tout à coup.
– Michot, dit-il, nous avons déjà cinq sociétés… Les employés nous ruinent.
– Mais je n’en ai pas une, moi, mon bonhomme.
– Pas assez.
Et Michot, frappant tour à tour sur les cartons élégants qui couvraient le bureau de palissandre, continua :
– En moins de temps qu’il n’en faut pour les inventer, dit-il, tu as créé cinq sociétés qui représentent des capitaux énormes, incalculables. – Ici, ce sont les Canaux du Centre, cinq cent mille francs, dont deux cent mille sont déjà souscrits ; plus loin, les Pompes hydrauliques, qui nous ont rapporté plus de cent cinquante mille francs ; là, les Mines aurifères ; à côté, les Cuivres de la province de Constantine ; enfin l’Ouest de la France, le GRAND OUEST, qui, à l’heure qu’il est, représente près de trois millions de capital !… Voilà notre richesse, c’est beau, cela promet, et je conviens que je devrais me contenter de cela. Mais, que veux-tu, mon petit, j’ai ma tocade, j’ai l’amour de la propriété, je veux avoir ma commandite à moi tout seul, mes actions à moi… La Société Michot et Compagnie, quoi ! – Comprends-tu ?
– C’est de la folie ! fit de l’Étiolle atterré.
– Possible.
– Ce sont des frais, des dépenses ; on use son crédit à un pareil métier, puis, un jour, les actionnaires se lassent, s’inquiètent ; la défiance s’en mêle, et la faillite arrive.
– Bah ! la faillite vous prévient toujours d’avance, objecta Michot avec insouciance ; on a le temps de mettre du foin dans ses bottes, et l’on file un beau matin, par le chemin de fer, sans se donner la peine de saluer ses bijoux de commanditaires.
– Ah ! parbleu, je te conseille de faire la bégueule.
– Ce que tu veux est impossible.
– Allons donc !… Tu sais bien que je n’aime pas à être contrarié.
– Je n’y consentirai jamais.
– C’est ce que nous verrons.
Et en parlant ainsi, Michot se rapprocha de l’Étiolle et lui dit à voix basse :
– À moins que tu n’aimes mieux que je m’en explique avec la petite.
– Ma fille ! s’écria le malheureux père.
– C’est une idée !…
– Misérable !…
– Des gros mots !… allons… tu ne sais prendre que le côté violent des choses.
– C’est toi plutôt qui abuses de ta position pour nous perdre tous.
Michot haussa les épaules et se mit à jouer avec le manche d’un couteau d’ivoire, tandis que de l’Étiolle, en proie à la plus vive agitation, était allé s’accouder, frémissant de colère, sur le marbre de la cheminée.
Pour un rien, il eût tué son associé !
Cet homme était son démon familier, sa mauvaise chance, son mauvais génie ! – Sans lui, il eût pu être heureux, vivre avec sa fille, se retirer avec elle loin des dangers que l’avenir lui réservait peut-être…
Michot présent, tout était remis en question !
Malheureusement, de l’Étiolle n’était pas l’homme des résolutions promptes, et il comprenait bien lui-même qu’il n’aurait jamais l’énergie nécessaire pour dompter un pareil homme.
Il se sentait fatalement enfermé dans un cercle étroit, et se demandait, avec effroi, s’il lui faudrait vivre éternellement avec une si redoutable menace suspendue sur sa tête et sur celle de sa fille.
Tout à coup, une idée lui vint à l’esprit, et avec cette facilité à se faire illusion, qui est le propre des natures faibles, il se crut sauvé.
Un sourire vint éclairer son visage :
– Voyons, dit-il alors à Michot, qui continuait de jouer avec le manche de son couteau, tu tiens donc beaucoup à ta société ?
– J’y tiens !… répondit Michot.
– C’est toujours la même ?
– Toujours.
– Société Michot et Compagnie.
– Pour l’exploitation des gisements aurifères de l’Algérie, compléta l’associé.
– Au fait, c’est peut-être une bonne affaire, reprit de l’Étiolle.
– Excellente… l’Algérie est à la mode, et c’est si tentant d’avoir de l’or à la portée de la main.
– Tu as raison.
– Tu y viens donc ?
– Peut-être.
– Écoute, nous allons lancer l’affaire… Quinze cents actions de mille francs chacune ; pour ma part, j’en prends trois cents.
– Comptant !… fit Michot qui ouvrit l’oreille.
– Comptant… répéta de l’Étiolle avec une indifférence feinte.
– Tu les as donc ?
– Je les trouverai.
– Et tu me les donneras ?
– À une condition.
– Laquelle ?
– C’est que le siège de la nouvelle société sera fixé à Alger, et que le gérant sera tenu d’y résider.
Michot cessa de jouer avec son couteau et regarda de l’Étiolle.
– Oh ! oh ! dit-il d’un air ironique, mais c’est une idée, cela…
– Tu trouves ? rit son interlocuteur un peu embarrassé.
– Et c’est toi qui l’as imaginée tout seul ?… Et tu as cru que je donnerais dans le panneau ?…
– Cependant…
Michot se leva, rejeta sur la table le couteau qu’il avait à la main, et enveloppa son associé d’un regard plein d’audace et de résolution.
– Écoute, dit-il d’une voix ferme, tu veux jouer au fin avec moi, et franchement cela ne te va pas… Je te le dis bien sérieusement, mon bonhomme, si jamais l’envie te prend de te débarrasser de moi, tâche au moins que je ne m’en doute pas, car cela pourrait te jouer un mauvais tour. Là-dessus, je te salue, et te dis à bientôt.
Et, sur ces mots, il sortit du cabinet, laissant de l’Étiolle interdit et encore plus embarrassé qu’auparavant.