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À défaut d’un grand esprit, M. de l’Étiolle avait de l’expérience, et il se sentait glisser sur la pente.
Quant à Berthe, son rêve se trouvait réalisé comme par enchantement.
Au premier étage du magnifique hôtel dont les bureaux de son père occupaient le rez-de-chaussée, la jeune fille trônait, entourée de toutes les délices que peut donner l’opulence.
Et, en vérité, on eût dit que toute sa vie ses jolis petits pieds, chaussés de satin maintenant, avaient foulé des tapis d’Aubusson. Ses yeux s’arrêtaient, avec une satisfaction calme, sans surprise, sans transport de parvenue, sur les riches tentures de son boudoir. Elle drapait son cachemire de cinq cents louis, comme autrefois son petit châle de bourre de soie, avec grâce et simplicité. Grande dame, elle était ce qu’elle avait été pauvre fille : convenable, charmante.
Elle avait bien un peu pleuré en quittant la rue de l’Ouest, mais, au détour de la rue de Vaugirard, un riche équipage l’attendait.
En montant l’escalier de marbre de l’hôtel de la Chaussée-d’Antin, l’image de Lucien se voila dans son cœur, et lorsque, arrivée au premier étage, son père, lui montrant son délicieux boudoir, lui dit :
– Berthe, voici votre chambre…
Le souvenir de l’artiste disparut complètement.
Berthe avait aimé Lucien à sa manière : mais une seule chose en elle absorbait tout le reste. Le luxe était son élément. Tout souvenir entaché de misère la blessait ; or, elle voyait Lucien plus pauvre encore qu’il ne l’était réellement.
Sa société actuelle se composait exclusivement de riches et nobles héritières. La nature avait doué Berthe de tout ce qu’une éducation supérieure pouvait avoir donné à ses compagnes. Loin de faire tache au milieu d’elles, la fille de l’industriel les dominait en beaucoup de choses, et brillait par-dessus toutes par sa beauté.
Au moment où nous la retrouvons, elle avait déjà une amie et presque un mari, – Mlle Émilie de Nogent et M. le comte de Nogent, son frère.
Aymard, à la première vue de Berthe, avait été frappé comme d’un souvenir ; quelque chose lui disait qu’il avait déjà vu quelque part cette figure angélique, ces formes pures, cette attitude gracieuse ; mais il ne put parvenir à se rappeler l’atelier de Lucien et la statuette voilée. L’amour, d’ailleurs, l’avait aussitôt pris au cœur, et ne lui avait pas laissé le temps de réfléchir.
Mlle de Nogent, pâle et aristocratique figure, et cependant nature ardente et enthousiaste, s’était, de son côté, sentie attirée vers Berthe, qui, elle-même, la préféra beaucoup à ses autres compagnes.
Mlle de l’Étiolle était si expansive en apparence, son cœur égoïste et frivole se cachait si bien derrière l’éloquente vivacité de son langage, vivacité augmentée encore par un léger accent méridional ! Sa conversation était chaude, originale, piquante. Qui donc aurait pu deviner le défaut d’âme, sous ces saillies brillantes et redoublées ?
Entre jeunes filles, les confidences suivent de près l’amitié, quand elles ne la précèdent pas.
En échange des petits secrets d’Émilie, qui confia la première ses rêveries vagues, son instinctif besoin d’aimer, Berthe détacha quelques épisodes de son roman de la rue de l’Ouest, en ayant soin de déplacer la scène. Elle raconta l’amour timide et puissant de Lucien, elle montra même ses vers.
Émilie s’exaltait naïvement à ces récits ; et quand, plus naïvement encore, elle s’étonnait de la cruauté de son amie :
– Je ne l’aimais pas ! répondait hypocritement Berthe.
Après une ou deux longues causeries sur ce sujet, Mlle de Nogent se mit à penser à l’artiste, peut-être plus souvent qu’il n’était nécessaire.
Mlle de Nogent n’avait plus dans le monde que son frère, et elle l’aimait avec ce dévouement expansif et radieux que les femmes apportent d’ordinaire dans toutes leurs affections, mais elle n’avait encore trouvé personne qu’elle pût aimer de cet autre amour immense qui tressaillait en elle.
C’était un poëme que sa vie de jeune fille ; elle naissait à peine au monde ; tout lui apparaissait nouveau et charmant, et son âme avait des pudeurs dont le sens lui échappait à elle-même.
M. de Nogent, qui n’était pas poëte comme Lucien, et se contentait d’être riche d’une soixantaine de mille livres de rente, n’avait pas trop à se plaindre de Berthe.
Sans avoir de données bien certaines sur la fortune de son père, qui ne s’était jamais bien expliqué à cet égard, elle soupçonnait en partie la vérité.
Ce changement de nom mal motivé, la tristesse croissante de M. de l’Étiolle, ses discussions de plus en plus fréquentes avec Michot, qu’elle regardait, dans son ignorance, comme le principal auteur de leur opulence subite, lui faisaient craindre un second changement aussi terrible que le premier avait été inespéré.
Un riche mariage pouvait seul éterniser, pour ainsi dire, son état présent, si plein de charmes pour elle, et sa conduite avec M. de Nogent était d’accord avec cette conclusion. Elle jouait à ravir la comédie de l’amour ; elle se parait, froide et ambitieuse, d’une sensibilité factice, qui se montrait d’autant plus à propos qu’elle était calculée. Tout cela, du reste, était un rôle joué, mais non appris ; car la nature l’avait faite comédienne.
Au bout d’un mois, Aymard était amoureux fou, et presque tous les jours Mlle de Nogent venait prendre Berthe pour aller au bois. Elles étaient seules dans la voiture, Aymard les escortait à cheval.
Un soir, que leur promenade s’était prolongée jusqu’à la nuit, la pluie les surprit aux Champs-Élysées, en calèche découverte…
Elles firent prendre le galop à leurs chevaux.
En passant sous le premier réverbère de la place de la Concorde, elles entendirent un cri poussé près de la portière.
Berthe tressaillit, – elle avait cru reconnaître la voix de Lucien.
Pendant tout le reste de la route elle fut rêveuse. – À plusieurs reprises, elle pencha sa tête à la portière, et il lui sembla voir au loin un homme courant dans la boue et faisant des efforts désespérés pour suivre l’équipage lancé au galop.
Le tressaillement de Berthe, le cri poussé par Lucien, ou par celui que Berthe avait pris pour l’artiste de la rue de l’Ouest, tout cela frappa Émilie, et quand Berthe se pencha à la portière, elle imita son mouvement et regarda comme elle.
Mille équipages sillonnaient les boulevards encombrés, l’homme suivait toujours obstinément, et, à travers les premières ombres de la nuit, on eût pu croire que son regard s’était allumé pour suivre et fixer la voiture qui emportait Berthe !…
Émilie regarda la fille de M. Danglade. Celle-ci était fort pâle, et évitait le regard de M. le comte Aymard de Nogent, qui, du reste, ne se doutait de rien.
Berthe jeta un regard inquiet des deux côtés de la rue. Mais elle ne vit personne. Le souvenir de Lucien avait produit sur elle un mouvement qui ressemblait à un remords. – Il l’aimait tant, ce Lucien ! – Mais, en même temps, une vision repoussante avait passé devant ses yeux : elle avait vu la petite chambre de l’artiste, aux meubles rares et plus que modestes ; et elle s’était vue elle-même en robe d’indienne !…
M. et Mlle de Nogent s’étaient retirés.
Berthe était seule, paresseusement étendue sur une causeuse. Après cette pluie, qui l’avait glacée, après cette réminiscence de misère, qui l’avait attristée, elle savourait le luxe qui l’entourait de toutes parts, le luxe, c’est-à-dire pour elle le bonheur.
Une jeune camériste, à la figure avenante, à la taille souple et provoquante, allait et venait, rangeait les fleurs, et remettait chaque chose à sa place.
– Lise, lui dit tout à coup Berthe en tournant nonchalamment la tête, que faites-vous donc là ?
– Je range, mademoiselle.
– M. de l’Étiolle est-il rentré ?
– Pas encore, mademoiselle.
– Il n’est venu personne me demander pendant mon absence ?
– Personne.
– En avez-vous encore pour longtemps ?
– Je me retirerai, dès que mademoiselle le désirera.
Berthe regarda un moment la camériste avec attention.
– Savez-vous, Lise, reprit-elle presque aussitôt, que vous avez là un bonnet charmant ?
– Oh ! on me l’a déjà dit, repartit Lise.
– Mademoiselle est bien bonne.
– C’est une nouvelle emplette ?…
– C’est mieux que cela, mademoiselle.
– Qu’est-ce donc ?
– Un cadeau.
– Vraiment !…
Un sourire ironique effleura les lèvres de Berthe.
– François est donc bien riche, qu’il vous fait de pareils présents ?… dit-elle avec une indifférence affectée.
Lise fit un petit mouvement de tête qui ne manquait ni de grâce ni de vanité.
– Aussi, n’est-ce pas à François que je le dois ! répondit-elle effrontément.
– Et à qui donc ?
– À M. de Nogent !…
Berthe fit un geste d’étonnement. – Lise s’en aperçut. Elle sourit.
– Vous êtes coquette, mon enfant, reprit Berthe après un moment de silence.
– On m’a dit souvent que j’étais jolie, repartit la camériste.
– Vous le seriez davantage, si vous le saviez moins.
– Oh ! un peu de coquetterie ne nuit jamais… Mademoiselle le sait bien aussi.
Berthe eut un regard singulier.
– C’est-à-dire, mademoiselle, que je connais un jeune homme qui se meurt d’amour…
– Pour vous ?…
– Oh ! je ne parle pas de François…
– Et de qui parlez-vous donc ?…
– De M. de Nogent.
– Il vous l’a dit ?
– Il m’a, du moins, priée de le dire.
– À qui ?
L’effronterie et l’aplomb de Lise l’effrayaient, et cependant elle ne pouvait se résoudre à lui imposer silence.
Lise était une fille adroite et qui avait appris le monde.
Elle avait vingt ans à peine, mais elle avait déjà bien vécu. Elle comptait des phases diverses et nombreuses dans son existence, et connaissait surtout, de Paris, les quartiers où la vie est heureuse et facile.
On eût dit la Dorine du XVIIe siècle, transplantée au milieu de la société moderne.
Elle était accorte, vive, à l’œil mutin, au geste hardi. – On ne pouvait pas dire qu’elle fût précisément jolie ; mais elle avait une tournure agaçante, un minois éveillé, une allure spirituelle, toutes les qualités qui s’acquièrent dans l’intimité des filles du diable.
Lise avait commencé par fréquenter les ateliers, elle s’était faite artiste !… puis, elle avait monté ; puis, elle avait descendu, – des transformations mystérieuses. – Elle était bonne fille au fond cependant, bien que son cœur ne l’embarrassât guère.
Une fois, pourtant, elle avait failli aimer.
Elle ne l’avait dit à personne, – elle en était presque honteuse.
Mais bah ! Lise était une fille d’ordre, et l’amour vrai coûte trop cher. De temps en temps elle y pensait bien encore, mais cela durait peu !…
Cependant Berthe comprit combien il était imprudent d’accorder une si grande liberté de langage à une femme de chambre, et quand elle releva la tête, son regard s’adressa avec sévérité à la jeune camériste.
– Lise, lui dit-elle d’une voix presque sèche, votre indiscrétion pourrait passer pour de l’impertinence. À l’avenir, vous aurez soin de ne vous charger d’aucune commission de cette sorte, et je vous préviens que si cela se renouvelait, je n’aurais pas toujours pour vous les mêmes bontés.
– Qu’ai-je donc fait de mal ? demanda Lise avec un étonnement parfaitement joué.
– Ai-je besoin de vous l’apprendre ?
– Je croyais servir mademoiselle.
– Assez.
– Et puis, il y a peut-être une chose que mademoiselle ignore ?
– Laquelle ?
– C’est que M. de Nogent n’est pas le seul qui m’ait engagé à vous parler de lui.
Berthe se redressa avec vivacité.
– Quelqu’un vous a invitée à me parler de M. de Nogent ! dit-elle avec une sorte de terreur vague.
– Oui, mademoiselle.
– Et qui cela ?
– Je ne sais… si je dois le dire.
– Vous hésitez quand je vous l’ordonne ?
– On m’a recommandé d’être discrète.
– Je tiens à connaître le nom de celui qui prend tant d’intérêt à ma personne.
– Eh bien !…
– Parlez.
– C’est M. Michot.
– Lui !… Mais quel motif ?…
Lise allait continuer sans doute ses confidences, quand un grand bruit s’éleva tout à coup à la porte.
Deux laquais venaient d’entrer et cherchaient à barrer le passage à un troisième individu de haute taille, dont la tête pâle apparut aussitôt dans l’embrasure de la porte.
Berthe jeta un cri de détresse.
Les deux laquais, poussés avec une violence irrésistible, chancelèrent, et le nouvel arrivant entra dans la chambre.
C’était Lucien !…
Lucien, les cheveux épars, sans chapeau, et couvert de boue.
Berthe mesura d’un coup d’œil l’étendue de son danger.
Lucien devait être outré. Trois personnes, trois domestiques allaient être mis dans la confidence de sa faute !…
– Ah ! vous m’avez fait peur, Lucien… dit-elle en souriant.
Les trois valets dressèrent l’oreille, et Lucien s’arrêta étonné.
– Fou que vous êtes ! ajouta la jeune fille avec une voix où lui seul pouvait démêler une prière, je vous reconnais bien là ! jamais rien comme les autres ! Pourquoi n’avoir pas dit à ces gens votre nom ? Ils ne sont pas forcés de savoir la parenté qui nous lie… – Allez ! continua-t-elle en s’adressant aux domestiques, et souvenez-vous de la figure de mon cousin, M. Lucien de Bressant.
Lucien restait immobile, dans un état de stupéfaction que rien ne pourrait peindre.
Les valets tournèrent le dos, non sans se confondre en saluts et en excuses.
La femme de chambre les suivit… mais avant de disparaître, elle jeta sur Lucien un regard où il y avait encore moins de curiosité que d’étonnement.