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Cependant Lucien regardait fixement Berthe, et semblait attendre l’explication de cette énigme.
Quand les domestiques se furent éloignés, et qu’elle se vit seule avec Lucien, Berthe se leva.
Son visage exprimait en ce moment une joie mêlée de crainte, et son regard à demi voilé n’osait encore s’arrêter sur le jeune sculpteur.
Quant à ce dernier, tout ce qui venait de se passer était pour lui comme un rêve. Il avait suivi la voiture à travers les boulevards, parce qu’il avait cru y reconnaître Berthe, et avait franchi le seuil du salon, sans se demander précisément où il allait, ni ce qu’il allait faire.
Il avait cru reconnaître Berthe, et cela lui suffisait.
Mais quand il eut vu Berthe, belle, calme et froide, quand il eut entendu le son aimé de sa voix, quand il ne put plus enfin douter de la réalité de sa présence, il crut faire un rêve pénible, et se demanda un instant s’il était bien réellement éveillé.
Berthe !… c’était bien Berthe, au milieu d’une opulence princière.
Que pouvait-il espérer ?
Et comme son cœur, violemment agité, hésitait entre mille suppositions contraires, il attendit.
Berthe avait fait quelques pas pour se rapprocher de lui ; pour la première fois, elle releva son beau regard, et le posant un instant sur le front pâle de l’artiste :
– Lucien, lui dit-elle d’une voix émue et tendre, je ne vous reproche rien ; vous avez pu croire que je méritais votre colère, et par cela seul, je l’ai méritée. Cependant, malgré ce qui s’est passé, malgré mes torts, malgré votre colère, je ne puis croire encore que vous ayez voulu me perdre.
Il y avait dans le sourire de Berthe, tandis qu’elle parlait ainsi, une résignation calme, angélique.
L’indignation de Lucien ne put résister, sa colère s’apaisa comme par magie, et il passa péniblement la main sur son front.
– J’ai voulu vous voir ! dit-il d’une voix brisée… Je vous avais perdue si inopinément, j’étais si seul, si malheureux… je vous cherchais depuis… depuis…
– Depuis qu’une volonté plus forte que la mienne m’a séparée de vous, interrompit Berthe. Vous parlez de vos souffrances, de votre douleur, de votre isolement, Lucien, et vous ne croyez pas peut-être que moi, je souffrais aussi, que je pleurais en silence, et qu’au milieu de cette opulence même, mon regard se reportait avec joie vers la petite chambre de la rue de l’Ouest, où nous nous sommes aimés, et que je me reprenais à regretter ce temps heureux où j’étais pauvre et libre… Oh ! j’ai été bien malheureuse, Allez !…
Lucien était jeune et bon… il sourit tristement à ces paroles de Berthe, et l’espoir éteint se ralluma un instant dans son cœur ému.
– Vous ne m’aviez donc pas oublié ? demanda-t-il en tremblant.
– Moi ! interrompit Berthe, et pourquoi, et comment vous aurais-je oublié, mon ami ?… Chaque jour, je formais mille projets insensés ; je voulais aller vous voir, vous écrire, que sais-je ?… Mais ici, on me surveille ; le monde dans lequel je vis maintenant a ses exigences tyranniques : je ne puis faire un pas seule… Ah ! j’ai bien souvent maudit cette réserve qui m’est imposée ; mais, puisque vous voilà, je n’ai plus le courage de résister à l’élan de mon cœur, et si grandes que soient votre imprudence et la mienne, Lucien, vous le voyez, je brave le monde et je vous dis : Restez !…
Lucien avait écouté Berthe avec attention ; ses premières paroles le ramenaient à une autre époque de sa vie, et il se revoyait encore, artiste heureux et aimé, travaillant avec ardeur sous les regards de la jeune fille. Mais, malgré l’habileté avec laquelle cette dernière cherchait à déguiser la pensée réelle qui l’animait, le jeune artiste sentit cependant un frisson glacial pénétrer tout à coup ses membres, quand elle eut fini de parler. Les dernières paroles de Berthe disaient trop ouvertement ce qui se passait dans son cœur, et Lucien avait trop de méfiance encore pour que l’intention ne fût pas saisie.
Lucien comprit, et il se redressa froid et presque fier.
– Vous avez raison, dit-il d’une voie ferme, vous avez raison ; cette entrevue pourrait vous compromettre si elle se prolongeait davantage, je ne veux pas vous fatiguer plus longtemps de ma présence…
– Me fatiguer ! s’écria Berthe.
– Oh ! tenez, reprit Lucien avec une amertume presque dédaigneuse, il est inutile de dissimuler sous des dehors menteurs le changement profond qui s’est opéré… Moi, Berthe, j’avais mis en vous l’espoir de ma vie entière, et je suis encore l’homme que vous avez connu, un artiste qui n’a que son cœur et sa pensée ; dont le cœur n’a cessé de vous aimer, dont la pensée a conservé intacte votre pure et sainte image !… J’ignore ce qui s’est passé, Berthe, j’ignore pourquoi, après vous avoir connue pauvre et simple, je vous retrouve aujourd’hui, riche, heureuse, et plus belle encore peut-être, la joie dans les yeux et le mensonge sur les lèvres ; mais ce que je sais et ce qui me tuera, c’est que vous ne m’aimez plus, et que je doute même que vous m’ayez jamais aimé.
– Moi !… je ne l’aime pas !… balbutia Berthe.
– Oh ! vous savez mentir !… interrompit le sculpteur en montrant la porte, comme pour rappeler son entrée et le mensonge fait aux valets.
Puis, ayant parcouru silencieusement du regard les tentures élégantes et les meubles précieux, il ajouta d’une voix sombre et pleine de sanglots mal contenus :
– D’ailleurs, je me rends justice, moi ; il y a entre nous une distance infranchissable qui nous sépare à jamais… vous êtes trop riche maintenant !…
Ce mot portait trop juste pour ne pas blesser vivement la jeune fille.
– Vous ai-je donc parlé de cela ?… demanda-t-elle avec dépit.
Puis, subitement fâchée d’avoir fait cette question, qui pouvait prolonger l’entrevue, elle ajouta aussitôt :
– Nous n’avons qu’un instant pour nous voir, et vous le passez à m’adresser des reproches !…
À ces paroles, qui témoignaient bien clairement des sentiments qui agitaient Berthe, Lucien fut sur le point d’éclater en sanglots ; mais il eut cependant encore assez de force sur lui-même pour se contenir.
– Vous avez raison, dit-il d’une voix brisée, je suis resté trop longtemps déjà ; un dernier mot cependant, avant que je m’éloigne, et cette fois pour toujours… J’ignore la source de cette fortune subite qui vous enlève à moi !… je veux l’ignorer… mais si plus tard vous aviez besoin d’aide, si, ce qu’à Dieu ne plaise, le malheur devait jamais vous éprouver de nouveau, souvenez-vous de moi, Berthe. – Je puis encore vous aimer, malheureuse !
À ces mots, il se dirigea lentement vers la porte.
Mais Berthe avait fait un geste d’effroi ; elle courut vers lui, et lui dit à voix basse :
– Écoutez !
Des pas venaient de se faire entendre dans la pièce voisine.
– Il est trop tard ! continua la jeune fille que l’angoisse faisait trembler comme une feuille. C’est mon père, Lucien ! Au nom du ciel, laissez-moi une dernière chance de salut… Quoi que je dise, ne me démentez pas, et n’appelez plus mensonges des paroles arrachées par la nécessité !
Lucien s’inclina sans répondre, et remonta le salon avec Berthe.
Il croyait trouver Berthe seule, son visage était à moitié souriant ; les rides soucieuses qui, le matin encore, plissaient son front, avaient disparu ; il avait pour sa fille un maintien grave et doux qu’il savait prendre quand il voulait.
Berthe était, elle, au contraire, profondément agitée, et son regard interrogeait anxieusement la physionomie de Lucien.
Ce dernier avait recouvré tout son sang-froid, il se tenait calme et digne au milieu du salon, cachant sous des dehors pleins de froideur la curiosité dont il était dévoré.
En apercevant quelqu’un, M. de l’Étiolle s’arrêta et jeta sur le jeune artiste un regard d’étonnement et de soupçon.
– Quel est cet homme ? demanda-t-il tout bas à Berthe.
– Monsieur de Bressant, veuillez pardonner, murmura celle-ci de manière à être entendue de son père.
Berthe s’approcha de son père, et se penchant mystérieusement à son oreille :
– Cet homme connaît M. Danglade, lui dit-elle d’une voix rapide et basse.
L’Étiolle recula comme s’il eût marché sur un serpent.
Puis, son regard examina Lucien, et, comme les quelques mots que lui avait dits sa fille annonçaient un danger qu’il fallait conjurer à tout prix, il salua le jeune sculpteur avec une politesse presque franche.
– Monsieur… lui dit-il, en faisant quelques pas vers lui.
– Chut ! fit Berthe à Lucien, en affectant un mystère profond, laissez-moi faire. Je vous expliquerai plus tard…
– Monsieur, continua-t-elle tout haut, est un artiste, un sculpteur.
– Et que puis-je faire pour monsieur ? demanda de l’Étiolle.
– Rien ! commençait Bressant, qui, dès le début de cette scène, soutenait impatiemment sa position fausse, et se tenait droit et fier en face de M. de l’Étiolle.
Berthe l’arrêta d’un regard suppliant.
– Monsieur désire de l’emploi et un nom, s’empressa-t-elle de répondre en se tournant vers son père ; vous pouvez lui faire des commandes ; dans vos salons, il trouvera…
– Sans doute, sans doute, interrompit M. de l’Étiolle avec son plus aimable sourire ; si monsieur veut me faire l’honneur de venir à mes soirées, je serai trop heureux.
– Merci, dit sèchement Lucien.
Et comme Berthe joignait les mains derrière son père, il ajouta :
– J’aurai quelquefois cet honneur.
Et il se dirigea vers la porte.
Sur un signe de sa fille, qui désirait être seule, ne fût-ce qu’un moment, pour se recueillir, M. de l’Étiolle reconduisit Lucien jusque dans le vestibule, avec une grande affectation de politesse. Là, remarquant l’état déplorable de son costume, il lui proposa sa voiture.
Dès qu’il l’eut vu descendre l’escalier, M. de l’Étiolle rentra vivement, et s’élança dans la chambre de sa fille.
– Me direz-vous comment cet homme est ici ? demanda-t-il avec violence.
– Le sais-je ?… voulut commencer Berthe, qui avait eu le temps de préparer une fable merveilleusement échafaudée.
– Où l’avez-vous connu ? insista M. Danglade.
– Rue de l’Ouest !… balbutia la jeune fille.
– Rue de l’Ouest ! répéta le père avec un éclair dans les yeux.
Nous tirerons un voile sur cette scène. S’il est un tableau hideux et révoltant sous le ciel, c’est sans doute celui-ci : d’un père criminel en face de sa fille, ne trouvant pas un regret pour l’honneur compromis, et rugissant de fureur, non parce que la faute amènerait la honte, mais parce que, cette fois, par hasard, elle entraînerait une ruine avec elle…
Cependant Lucien avait descendu rapidement l’escalier. Il avait hâte de s’éloigner de cette maison, où, un instant auparavant, il avait cru retrouver le bonheur.
En passant sous le vestibule d’entrée, il s’entendit appeler.
Il se retourna avec un frémissement.
Une jolie soubrette était à deux pas de lui et lui souriait.
– Vous me connaissez ?… lui dit le jeune sculpteur après quelques secondes d’hésitation.
– Il paraît que vous ne me reconnaissez pas, vous, repartit la jeune soubrette avec une petite moue qui ajoutait un charme de plus à sa beauté.
– Attendez donc…
– Je me rappelle…
– Lodoïska !…
– Chut ! fit la jeune fille, en souriant finement ; ici, on m’appelle Lise.
La mémoire revenait tout à fait à Lucien.
Il avait connu Lise, il y avait quatre années ; depuis, il l’avait complètement oubliée.
– Lise ?… dit-il avec surprise, et pourquoi ?
– En changeant de condition, j’ai changé de nom.
– Tu es donc en service ?
– Chez Berthe ?
– Ah ! il paraît que vous l’avez reconnue celle-là, dit la soubrette d’un accent de reproche.
Le jeune sculpteur avait été, sans s’en douter, l’une des passions de Lise, elle ne le lui avait jamais avoué, et lui s’était bien gardé de s’en apercevoir.
Bien que quatre années se fussent écoulées, la jeune fille se souvenait encore !…
Mais Lucien avait autre chose en tête. Lise était chez Berthe, et il voulait tout savoir.
– Écoute, Lise, dit-il ; au milieu de cette opulence qui entoure Berthe, au milieu de ces fêtes, de ce bruit, de ce luxe, dis-moi, n’as-tu pas surpris, quelquefois, une ombre sur son front, une tristesse dans son cœur ?
– Jamais.
– Toi, qui as le privilège de pénétrer à toute heure près d’elle, tu ne l’as jamais vue essuyer une larme ni étouffer un soupir ?
– Pas du tout.
– Ainsi, tu la crois heureuse ?
– Elle est si riche ! M. de l’Étiolle adore sa fille, les plus beaux cachemires sont pour elle, les plus riches parures, les plus magnifiques dentelles… des chevaux, des voitures, des bals, des spectacles… Le moyen que Mlle Berthe s’ennuie avec cela.
– Tu as raison.
– Il n’y a pas autre chose au monde pour une femme.
– Tu crois ?
Lucien prit sa tête dans ses mains et resta quelques instants taciturne et pensif.
– Allons ! allons ! monsieur Lucien, reprit Lise, d’un ton de compassion comique, je vois où ça vous gêne.
– Que veux-tu dire ? fit Lucien.
– Qu’en sais-tu ?
– Et quand cela serait…
Lise secoua la tête d’un air boudeur.
– Ce serait malheureux pour vous, continuât-elle, Mlle Berthe est dans une position où les maris ne lui manquent pas. – M. de l’Étiolle a d’ailleurs des vues sur elle… Et puis, tenez, voulez-vous que je vous parle avec franchise ?
– Parle.
– Eh bien ! il me semble que tout à l’heure, elle ne paraissait pas charmée de vous revoir.
Ce que Lise venait de lui dire, Lucien l’avait déjà pensé ; et si, en ce moment, il était là, le cœur brisé, le désespoir dans l’âme, c’est qu’il comprenait bien que Berthe était perdue pour lui.
Que lui importaient et la distance qui les séparait et les obstacles que M. de l’Étiolle eût pu mettre entre eux ! L’amour de Berthe eût comblé la distance et surmonté les obstacles.
Mais Berthe avait jeté l’oubli, comme un linceul, sur le passé.
Ce passé était bien mort… Il ne devait plus vivre.
– Tu as raison, dit-il à Lise. Il y a désormais entre Berthe et moi tout un abîme. – Il faut y renoncer.
– Et s’en consoler surtout, ajouta Lise.
Lucien regarda la jolie soubrette, qui souriait d’un air mutin, et il s’éloigna rapidement en lui faisant un dernier geste d’adieu.