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Chez Lucien, la première impulsion était toujours droite et digne ; mais la passion se faisait bientôt jour et faussait son jugement.
Sortir, oublier et se taire, telle était sa résolution en quittant Aymard.
Une heure après, égaré dans les allées du parc, il se demandait si Berthe pouvait être coupable, – et il se répondait que M. Danglade avait dû forcer la volonté de sa fille, que M. de Nogent était riche, et que la pauvre enfant était sacrifiée !…
Comme on le voit, Lucien s’accrochait avec une rage désespérée à toutes les branches folles qui pouvaient lui offrir quelque chance de salut. La veille encore, il était près d’oublier Berthe, et maintenant il se reprenait à cet amour insensé avec une ardeur nouvelle.
Il allait et venait à travers les allées du parc, écoutant les doux murmures du bal et l’harmonie enivrante de la musique. – Vingt fois il était revenu, haletant, épuisé, hors de lui, s’accouder sous les fenêtres des salons illuminés.
Il ne voulait point partir sans avoir vu Berthe ; il espérait toujours la découvrir au milieu de la foule, entendre le son de sa voix…
Il resta !
Berthe allait se marier !… le comte de Nogent venait de le lui apprendre ; il n’y avait plus à en douter, et pourtant il voulait voir !…
Il voulait voir si l’attente d’un semblable événement avait changé l’attitude de la jeune fille ; pour lui, il était évident qu’elle était contrainte à ce mariage ; il ne pouvait s’éloigner avant d’avoir lu sur le visage de Berthe la trace de ses récentes douleurs.
Il resta !
Un homme sensé aurait fui un pareil spectacle.
Mais Lucien se raidissait contre l’adversité avec une énergie sauvage ; il voulait retourner de sa propre main le poignard qu’on lui avait plongé dans le cœur.
Il resta !…
Cependant la chaleur était devenue étouffante dans la salle de bal. La foule, qui s’était portée dans le jardin, inondait le parterre et les charmilles.
Berthe, profitant de ce moment de liberté, s’entoura d’une douzaine d’élus, et fut établir un petit cercle dans un salon de verdure, caché sur les limites du jardin et du parc. Là étaient Mlle de Nogent, quelques jeunes filles, quelques jeunes gens privilégiés. Parmi ceux-ci, M. Anténor Blum, poupée millionnaire, frisée, corsetée, fardée, et qui partageait, avec le comte de Nogent, les bonnes grâces de Mlle de l’Étiolle.
L’entourage ordinaire de celle-ci avait subi déjà une transformation presque complète.
Sauf quelques vieux nobles, dupes obstinées, et M. et Mlle de Nogent, toutes les belles connaissances avaient disparu, l’une après l’autre. On voyait bien toujours, aux fêtes de l’industriel, une longue file d’équipages armoriés stationner à la porte ; mais leurs nobles propriétaires faisaient dans les salons une froide et courte apparition, seulement pour ne pas rompre tout à fait avec un homme dont ils se défiaient maintenant, mais qui avait entre ses mains une partie de leur fortune.
Ainsi, dans le cercle, choisi pourtant, qui entourait la jeune fille, on ne comptait que des héritières de banquiers en renom ; les jeunes gens étaient des boursiers ou des quarts d’agents de change ; M. Anténor Blum tenait un bureau d’annonces dans tous les journaux, et n’était pas très éloigné de se croire littérateur.
Berthe elle-même s’était transformée avec la merveilleuse facilité que nous lui connaissons. Sans rien dépouiller de sa grâce, elle avait saisi la nuance qui sépare le véritable bon ton, du bon ton ayant cours dans une société moins relevée. Berthe, femme tout extérieure, mais parfaite en cela, pouvait monter ou descendre sans cesser de paraître à sa place. Le jour où elle se fût éveillée reine, elle eût deviné instantanément son rôle ; le lendemain, assise au dernier degré de l’échelle sociale, elle eût offert un type ravissant de grisette.
La conversation futile, sautillante et en même temps dépouillée du charme indicible des causeries intimes d’un certain monde, avait déjà effleuré nombre de sujets. M. Anténor Blum avait fait autrefois une charade pour le Corsaire, qui n’en avait pas voulu ; il fit tomber la conversation sur la poésie.
– C’est beau ! dit-il, c’est sublimement beau, mais c’est difficile.
– Et ennuyeux ! ajouta, entre haut et bas, une fille d’industriel.
– Ennuyeux ? reprit le courtier d’annonces ; non pas, mademoiselle. Je n’ai pas dit cela. J’ai fait des vers dans ma vie, beaucoup de vers…
– Vous seriez bien aimable de nous en réciter quelques-uns, dit Berthe.
Le cercle se resserra dans l’attente d’une ample matière à raillerie. Anténor passa un doigt dans l’entournure de son gilet et fit pirouetter son lorgnon.
– Non, non ; en vérité, non, mademoiselle. Je n’ai jamais pu me résoudre à dévoiler ainsi ce que je regarde comme…
– Allons, Blum, mon cher, dirent les autres jeunes gens, tandis qu’il cherchait un mot à effet pour terminer sa phrase ; puisque ces dames t’en prient…
– Je suis confus et désolé, dit Blum, très confus et singulièrement désolé. Cependant… je ne puis…
– Allons ! dit Mlle de Nogent, ne soyons pas importunes.
– N’en parlons plus, appuya tout le cercle.
Mais ce n’était pas le compte de M. Blum, qui continua sans prendre garde à cette interruption :
– Mes œuvres consistent essentiellement en sonnets, dit-il ; c’est un genre que je suppose avoir réhabilité.
– Peste ! murmura un jeune homme, je croyais que d’autres avaient déjà pris ce soin.
Blum laissa tomber sur lui un regard de pitié, et fit tourner son lorgnon en sens contraire.
– Si l’on veut, dit-il ; moi, je ne connais pas de joli sonnet.
– J’en sais un qui vous plairait, dit étourdiment Mlle de Nogent.
Blum s’inclina avec une incrédulité respectueuse.
– Voyons ! s’écrièrent les jeunes filles.
Mlle de Nogent interrogea Berthe du regard. Celle-ci fit un geste d’indifférence. Alors Mlle de Nogent sortit de ses tablettes à elle un petit carré de papier très-fin, semblable à celui qui, roulé de la main de Lucien, avait effleuré un jour les beaux cheveux de Berthe, lorsqu’elle était solitaire, appuyée à sa fenêtre. Puis la sœur d’Aymard, d’une voix singulièrement émue et tremblante, lut un des derniers sonnets du jeune sculpteur au temps de ses heureuses amours.
– C’est joli ! dirent les jeunes filles quand elle eut fini.
– C’est ennuyeux ! ajouta encore la fille d’un industriel.
– Cette fois vous avez, selon moi, parfaitement raison, dit Anténor avec dédain : c’est fade ; c’est rèvoltement fade…
Vous permettez ? ajouta-t-il en tendant la main vers Mlle de Nogent, qui lui passa le sonnet avec répugnance.
Et Anténor le relut avec une emphase perfide et ridicule.
Tout le cercle, Berthe la première, éclata de rire.
Mlle de Nogent avait une larme dans les yeux.
– Pauvre Lucien ! murmura-t-elle.
– Il y a là dedans beaucoup de lignes, de formes, de contour, dit Anténor triomphant ; l’auteur est au moins un modeleur en cire.
Berthe rit avec moins d’effronterie ; elle commençait à souffrir ; Mlle de Nogent lui avait serré la main, et ce muet reproche avait porté.
Elle reprit le sonnet et le garda un instant ; son cœur se soulevait. Pour la première fois de sa vie, elle éprouvait une émotion poignante.
Lucien qui l’avait tant aimée ! Lucien dont elle ne comprenait pas toute la valeur, mais qu’elle sentait instinctivement si au-dessus de ces pauvres gens, elle venait de le jeter en pâture à leurs railleries !
Pour cacher son trouble, elle se leva et passa la tête par une fenêtre taillée dans le feuillage.
Or, Lucien était là, pâle et les traits renversés.
Il avait tout entendu.
Il ne dit pas une parole, elle ne poussa pas un cri ; seulement, sur un ordre muet, elle lui tendit le sonnet qu’il saisit et déchira en pièces.
Puis Berthe se laissa tomber en arrière au milieu du cercle stupéfait…
Une heure après cette scène, Lucien était encore à la même place : le cœur brisé, la poitrine oppressée, il pleurait…
Tout son bonheur était détruit… Berthe ne l’aimait pas ; elle ne l’avait jamais aimé… L’illusion n’était plus possible… Il fallait y renoncer.
Et cependant…
Cet amour avec lequel il avait vécu jusqu’alors avait jeté des racines si profondes, Lucien avait tant besoin aussi de se sentir aimé de quelqu’un, qu’il eût volontiers donné vingt années de gloire pour croire encore à l’amour si longtemps rêvé de Berthe.
Pauvre Lucien ! il ne pouvait se décider à partir.
Peu à peu les bruits se taisaient alentour ; les salons se vidaient insensiblement ; encore quelques instants et il allait se trouver seul au milieu de la vaste solitude du parc.
Le silence qui l’entourait le rappela à la réalité.
Il se leva.
Un grand nombre de verres de couleur brillaient çà et là, jetant leurs derniers reflets à travers les allées plus sombres ; ces faibles lueurs lui suffisaient pour retrouver son chemin.
D’ailleurs toute hésitation avait maintenant disparu de son esprit ; il voulait partir ; il lui semblait que le courage lui était revenu ; il croyait avoir la force de rompre avec un passé désormais impossible.
Il fit quelques pas dans la direction de la grille.
Malheureusement, au moment où il allait quitter le sentier qui aboutissait à l’allée principale, et comme il passait près d’un massif de verdure, il s’arrêta tout à coup et parut écouter avec une profonde attention.
Il retint son haleine et prêta l’oreille.
Il y avait dans ce massif M. Michot et Mlle Lise.
Lise, jolie comme un démon sous ses vêtements de soubrette ; M. Michot, allumé par le jeu, ivre d’espoir, remuant par anticipation, dans son esprit, les flots de billets de banque que M. de Nogent devait sous quelques jours verser dans sa caisse…
M. Michot avait désiré causer quelques instants avec Lise, loin du bruit, à l’abri des curieux, sous l’ombre et le mystère des bocages épais. – Il prétendait avoir bien des choses à lui dire.
Lise s’était rendue de bonne grâce à cette invitation.
– Lise, avait dit M. Michot dès que la jeune fille s’était trouvée à quelques pas de lui, je craignais que tu ne vinsses pas.
– Pourquoi donc ? fit Lise, en relevant vivement la tête.
– Tu ne savais pas pourquoi je te priais de venir.
– Eh bien ?…
– Et il pouvait y avoir du danger…
Lise lui jeta au nez un éclat de rire ironique.
– Chut !… dit Michot en posant mystérieusement un doigt sur ses lèvres.
– Vous voyez bien que c’est vous qui avez peur, objecta la soubrette avec enjouement.
– Je ne veux pas qu’on nous voie…
– Ni qu’on nous entende…
– C’est ce qu’il faut.
Lise haussa les épaules et fit un mouvement des lèvres qui voulait dire : À quoi bon ?…
– Écoute, Lise, reprit Michot bientôt après, tu es une fille charmante.
– Tiens ! tiens ! vous vous êtes aperçu de cela, aussi ?
– Tu as, dit-on, autant d’esprit que de beauté ?
– Ce serait beaucoup.
– Et je veux savoir si ce que l’on dit est vrai.
– Essayez…
Michot parut réfléchir un moment, puis il prit la main de Lise dans les siennes.
– Voyons, lui dit-il alors ; tu as vingt ans ?
– On ne sait pas, répondit la soubrette.
– Après tout, cela m’est égal.
– Et à moi donc.
– La seule chose qui m’intéresse, c’est que tu es jeune, que tu es jolie, et que si tu n’es pas la plus sotte des femmes, tu me rendras le plus heureux des hommes…
Lise dégagea vivement sa main de l’étreinte de Michot et recula de quelques pas.
Elle ne s’attendait pas à cette proposition.
– Voyez-vous cela, dit-elle avec surprise ; qui se serait jamais douté que vous eussiez des intentions de cette nature ?
– Mes intentions sont honnêtes.
– J’en doute…
– Dans un vrai arrondissement ?…
– Par-devant M. le maire.
– Eh bien ! dit Lise, vous me croirez si vous voulez, mais ceci ne m’étonne pas de votre part.
– Est-ce une ironie ? repartit Michot, qui ne savait pas au juste comment il devait prendre cette confidence.
– C’est tout ce que vous voudrez.
– Repousserais-tu ma proposition ?
– Peut-être.
– Tu as donc quelque inclination dans le cœur ?
– Je n’en sais rien… Mon cœur fait ce qu’il veut. Cela ne me regarde pas.
– Alors… quelle objection ?
– Il y en a plusieurs.
Lise réfléchit quelques instants ; puis elle releva son œil intelligent et vif :
– Se marier, reprit-elle aussitôt, est chose assez grave pour qu’on y songe sérieusement… Moi, je ne voudrais pas épouser un homme jeune.
– Tu as bien raison, objecta Michot.
– Je l’aimerais trop, d’abord…
– Ah !
– Et il serait peut-être jaloux.
– Diable !
– Avec vous, au moins, je suis certaine d’avance que je n’aurais rien à craindre de ce côté.
– Qu’en sais-tu ?
– En tout cas, cela ne me regarderait pas…
Michot ne put s’empêcher de sourire à cette repartie ; il reprit la main de Lise.
– Allons, dit-il avec bonhomie, tu veux m’effrayer en vain ; je t’aime, je suis décidé à t’épouser, et aucune objection ne pourrait m’arrêter.
– Une dernière question, interrompit Lise ; quelle est votre position chez M. de l’Étiolle ?
– Elle est celle d’un associé.
– Je trouve monsieur bien soucieux depuis quelque temps !
– C’est un imbécile.
– Et vous ?
– Moi, Lise, moi, je suis un homme de génie, et avant huit jours, ma fortune sera faite.
– Comment cela ?
– Écoute… Tu connais M. de Nogent, n’est-ce pas ?
– Certes.
– Tu sais qu’il est amoureux de Mlle de l’Étiolle.
– Il en perdra plus que cela, ma fille, car, avant huit jours, sa fortune tout entière passera entre mes mains.
– Que dites-vous ?
– Un million !…
– Mais c’est un vol !… se récria la jolie camériste avec une indignation qui n’était pas jouée.
– Bah ! repartit Michot, avec un million, on vit aussi bien en Belgique qu’en France, et nous passerons notre lune de miel dans les douceurs d’un charmant voyage à l’étranger.
En parlant ainsi, Michot se renversa en riant et chercha à attirer Lise plus près de lui ; mais cette dernière avait déjà disparu dans les charmilles, et, au lieu de la charmante fille, Michot ne trouva sous sa main qu’un homme qu’il ne connaissait pas et dont le regard menaçant semblait lancer des éclairs.