Pierre Zaccone
La dame d'Auteuil

X E. N.

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X

E. N.

Michot eut un moment de terreur.

 

Quel était cet homme ? Que lui voulait-il ? Comment et pour quel motif s’était-il introduit à cette heure dans la demeure de M. de l’Étiolle ?

 

Il crut d’abord que ce pouvait être un voleur, et cette pensée le rassura.

 

Mais, en l’examinant de plus près, en détaillant le costume dont il était revêtu, Michot vit bien qu’il avait affaire à un homme au moins d’apparence honnête, et toutes ses appréhensions lui revinrent en foule.

 

Michot était poltron, mais audacieux ; et, quoiqu’il eût peur, il trouva cependant la force de soutenir le regard de son inconnu.

 

– Qui êtes-vous, monsieur ? demanda-t-il avec un accent d’autorité.

 

– Je m’appelle Lucien, répondit le sculpteur.

 

– Et que venez-vous faire ici, à cette heure ?…

 

– M. de l’Étiolle a eu la bonté de m’inviter à sa soirée ; je me suis attardé dans le parc je demeure, d’ailleurs, dans les environs, et je retourne chez moi.

 

Pendant qu’il parlait ainsi, Lucien examinait, de son côté, Michot avec la plus profonde attention.

 

Il ne l’avait jamais vu ; il savait seulement qu’il était associé de M. de l’Étiolle ; il connaissait une partie de ses projets, et il voulait chercher encore sur les traits de cet homme une raison de douter de ce qu’il avait entendu.

 

Cependant Michot soutenait cet examen avec peine ; il avait le pressentiment d’un danger.

 

– Pardon, alors, de toutes ces questions, reprit-il après quelques secondes d’hésitation, mais votre brusque apparition m’avait fait croire… Je suis heureux de m’être trompé ; et, si vous le désirez, je vous remettrai dans votre chemin.

 

– Volontiers, fit Lucien.

 

– Vous demeurez près d’ici ?

 

– À deux pas.

 

– Vous ne venez pas, cependant, d’habitude chez M. de l’Étiolle ?

 

– C’est la première nuit que j’y passe.

 

– Aussi l’avez-vous prolongée le plus possible.

 

– Comme vous dites.

 

Michot se prit à rire ; le ton brusque de Lucien lui plaisait.

 

Ils marchaient, maintenant, l’un à côté de l’autre, dans l’allée principale qui mène à la grille du parc, et ils causaient comme de vieux amis.

 

– Y a-t-il longtemps que vous connaissez M. de l’ ? demanda Michot en arrivant près de la grille.

 

– Deux années au plus, répondit Lucien.

 

– Deux années !…

 

Michot devint pensif.

 

– Cependant, poursuivit-il à voix lente, il n’y a pas deux ans que M. de l’Étiolle habite Paris.

 

– Pardonnez-moi, objecta Lucien.

 

– Je veux dire la Chaussée-dAntin.

 

– Aussi, n’est-ce point là que je l’ai connu.

 

– Et où donc ?

 

– Dans la rue de l’Ouest.

 

Michot eut un frisson, et se retourna vivement vers son interlocuteur.

 

Lucien continua.

 

– M. de l’Étiolle s’appelait à cette époque M. Danglade.

 

– Voyez-vous cela !

 

– Et il n’était pas riche.

 

– Ceci est étrange !

 

– Et je me rappelle l’avoir vu souvent alors s’asseoir avec Mlle Berthe à la table de nos modestes restaurants d’artistes.

 

Michot s’était arrêté ; il frappa familièrement sur l’épaule de Lucien.

 

– Savez-vous, mon jeune ami, dit-il, d’un air qui voulait être ironique, que vous savez bien des choses.

 

– N’est-ce pas !

 

– C’est dangereux, cela.

 

– Bah ! j’en sais bien d’autres.

 

– Sur M. de l’Étiolle ?

 

– Sur son associé !

 

Michot fit un pas en arrière, tandis que Lucien souriait en haussant les épaules.

 

– Sur son associé, mais c’est moi, fit Michot en se plaçant sur la défensive.

 

– Précisément.

 

– Et vous me connaissez ?

 

– Depuis un quart d’heure.

 

– Et vous savez ?…

 

– Je sais que vous voulez dépouiller M. de Nogent, et passer en Belgique après l’avoir volé.

 

– Diable ! voilà des gros mots.

 

– Ils ont le mérite de bien exprimer une pensée, repartit Lucien.

 

– Et que comptez-vous faire en cette circonstance ?

 

– Oh ! presque rien.

 

– Mais encore ?

 

– Prévenir tout simplement M. de Nogent.

 

– Il ne vous croira pas.

 

– C’est mon ami.

 

– Vous jouez un jeu terrible, monsieur Lucien.

 

– Qu’importe, si je gagne ?

 

– Oui, mais si vous perdez ?

 

– J’aurai du moins rempli mon devoir d’honnête homme et d’ami dévoué.

 

– Cela coûte cher, quelquefois.

 

– Vous croyez ?

 

– Supposez, en effet, que vous ayez affaire à un homme bien résolu, qui ne s’effraye pas facilement.

 

– Eh bien ?

 

– Eh bien ! la nuit porte conseil, monsieur Lucien ; on ne songe pas toujours à tout, et peut-être arriveriez-vous à penser, demain matin, qu’il est plus prudent de ne pas tant s’occuper des affaires des autres.

 

– Vous voulez m’intimider.

 

– À Dieu ne plaise !

 

– Comme vous voudrez, monsieur ; mais ce que je vous ai dit est parfaitement arrêté ; vous êtes un fripon émérite qui voulez abuser de la confiance et de l’amour de mon meilleur ami, et je vous déclare que demain matin, M. de Nogent sera instruit de vos projets.

 

– Est-ce votre dernier mot ? fit Michot.

 

– Vous le verrez bien, répondit Lucien en s’éloignant sans daigner même saluer son interlocuteur.

 

Michot le regarda partir en secouant la tête ; puis fermant la grille du parc, il se hâta de rentrer.

 

– Ma foi, se dit-il en montant à son appartement, ce sera tant pis pour lui… mais il ne faut pas qu’il parle demain matin à M. de Nogent.

 

Michot était homme à tenir parole ; aussi dès les premières lueurs du jour, Lucien fut trouvé assassiné à quelques pas de sa porte.

 

Il n’était pas mort cependant : le poignard dont on l’avait frappé avait heureusement glissé sur une des côtes, et l’assassin s’était enfui sans se donner le temps d’achever sa victime.

 

Le jeune sculpteur n’en valait guère mieux.

 

Il avait passé une partie de la nuit sur la terre humide et froide ; quand on le releva, il était sans connaissance ; son sang s’échappait avec abondance de sa blessure, et pendant les premiers jours, les médecins désespérèrent de le sauver.

 

Cet assassinat fit grand bruit dans la commune d’Auteuil ; le parquet s’émut, on rechercha avec un grand zèle l’auteur mystérieux du crime : mais Lucien n’avait pu encore parler, et en l’absence de renseignements positifs, on se vit obligé de suspendre provisoirement toute poursuite.

 

Un mois se passa de la sorte, un mois pendant lequel aucun indice ne vint mettre la justice sur la trace du coupable.

 

Lucien avait été interrogé, mais les réponses qu’il fit à cette occasion étaient si peu précises, il mit tant d’hésitation, tant de répugnance même à donner les explications qui lui étaient demandées, que l’affaire en resta là.

 

Lucien parut satisfait de ce résultat.

 

L’appartement qu’il occupait se composait de deux pièces, dont l’une lui servait d’atelier et l’autre de chambre à coucher.

 

Une vieille femme du nom de Marthe lui tenait lieu de domestique, et c’était elle qui, depuis le crime, l’avait veillé toutes les nuits, sans jamais quitter son chevet.

 

Depuis quelques jours, Lucien souffrait beaucoup moins ; il commençait à se lever ; encore une semaine à peine et il devait être complètement rétabli.

 

Un soir, il se trouvait assis près de la fenêtre ouverte, et son regard semblait s’oublier dans la contemplation d’un ciel splendide qui allumait ses mille étoiles au-dessus de son front.

 

Il était seul… une amertume sans nom, une mélancolie sans but emplissaient son cœur, et par instant, sans qu’il eût pu dire pourquoi, ses yeux se mouillaient de larmes douces et tristes à la fois.

 

Quelqu’un manquait là : sa souffrance n’avait pas éveillé le seul écho qui l’eût consolé.

 

Il se leva et appela Marthe qui accourut toute effarée.

 

– Qu’avez-vous, monsieur Lucien ? fit la vieille femme qui croyait déjà à un accident.

 

– Rien, Marthe, répondit Lucien ; c’est une fantaisie.

 

– À la bonne heure.

 

– Une idée de malade.

 

– Parlez.

 

– Assieds-toi là, près de moi… et réponds sans détour, avec franchise, à toutes mes questions.

 

– Jésus Dieu ! quelle solennité ! fit Marthe tout en s’asseyant.

 

Lucien lui prit alors les mains, et se plaça à ses côtés.

 

– Écoute, lui dit-il avec une émotion indicible ; tu m’es dévouée, n’est-ce pas, ma bonne Marthe ?

 

– En doutez-vous ?

 

– Je n’en doute pas, et cependant, il me semble que tu me trompes.

 

– Moi !

 

– Soit que les médecins t’aient défendu de n’en rien dire, soit que d’autres personnes même aient cru devoir t’imposer silence à ce sujet, tu ne m’as pas toujours dit la vérité.

 

– Et pourquoi cela ?

 

– Je ne sais.

 

– Croyez-vous que vos jours soient en danger ?

 

– Ce n’est pas de cela que je veux parler.

 

– Et de quoi donc ?

 

Lucien se tut un moment comme s’il eût hésité à continuer, puis il reprit presque aussitôt :

 

– Voilà un mois que je suis retenu ici, dit-il à Marthe, et il n’est pas possible qu’il ne soit venu personne pour me voir.

 

– Je vous ai fait connaître les noms de tous vos amis, objecta Marthe.

 

– Mais je ne connais pas que des hommes.

 

Marthe parut réfléchir à son tour.

 

– Une femme ! dit-elle, avec un fin sourire.

 

– Bertheajouta Lucien avec un cri.

 

– Elle ne m’a pas dit son nom.

 

– Mais elle est venue.

 

– Oui.

 

– Souvent.

 

– Tous les jours.

 

Lucien baisa avec transport les mains de la vieille :

 

– Oh ! je le savais bien, s’écria-t-il, je le savais bien qu’elle ne pouvait m’avoir oublié à ce pointPauvre Berthe… Oh ! elle à souffert, elle aussi ; elle m’aime !… il n’a fallu rien moins que cette catastrophe pour la rappeler au passé, à l’amour… Ah ! merci, Marthe, merci.

 

Lucien ne se possédait plus, il était fou de bonheur, il avait déjà pardonné à Berthe, il était si disposé à la confiance, il avait été si malheureux de tous les doutes mauvais dont il avait été assailli : cette assurance qu’on venait de lui donner le payait au centuple de toutes les souffrances passées.

 

– Et tu me l’avais caché !… dit-il à Marthe d’un ton de reproche.

 

– Dame ! repartit la vieille femme, on m’avait tant recommandé de n’en rien dire.

 

– Elle craignait quelque indiscrétion.

 

– C’est probable, monsieur Lucien, car elle ne venait ici qu’en voiture de place, les stores baissés, et quoique je l’aie vue régulièrement tous les jours, il me serait bien difficile encore de dire si elle est jeune ou vieille.

 

– Comment cela.

 

– Elle n’a jamais levé son voile.

 

– Mais elle te parlait ?

 

– Beaucoup.

 

– Et il y a quelques jours déjà qu’elle ne vient plus ?

 

– Une semaine à peu près… et même ce jour-là, la pauvre chère enfant a voulu me faire présent d’une bourse dans laquelle il n’y avait pas moins de dix louis d’or

 

– Et tu l’as acceptée ?

 

– Il l’a bien fallu.

 

– Et tu l’as encore peut-être ?

 

– La voici

 

Lucien s’empara avec avidité de la bourse que lui tendait Marthe.

 

Mais à peine y eut-il jeté les yeux qu’il poussa un cri et se laissa tomber sans forces sur son fauteuil.

 

Cette bourse était marquée aux chiffres E. N !

 

Ce n’était pas Berthe qui était venue !…

 

 

 


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