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Pendant que ces événements s’accomplissaient, M. de l’Étiolle était parvenu à se cacher dans Paris, et, tout entier au soin de se soustraire aux recherches dont il était l’objet, il n’avait pas même songé au sort réservé à sa fille.
Pour lui, la prédiction qu’il avait faite un jour à Michot, s’était réalisée à la lettre. Il n’avait plus cent francs pour prendre la diligence de Bruxelles.
Quand on ne possède rien, il est difficile d’échapper longtemps aux argus de la police. M. de l’Étiolle fut arrêté au bout de quelques jours, et aussitôt écroué sous prévention de banqueroute frauduleuse.
Lucien, qui ne pouvait apprendre à connaître Berthe, la jugea, dans cette circonstance, comme toujours, d’après lui-même. Dès qu’il eut appris l’incarcération de M. de l’Étiolle, il se rendit à la demeure modeste, mais convenable, où il avait établi la jeune fille, confiée aux soins de la vieille Marthe.
L’artiste ne passait que rarement le seuil de cette maison ; il ne voyait Berthe qu’en présence de Marthe.
Cette fois, il lui demanda une entrevue particulière, et, avec des précautions infinies, il lui annonça la fatale nouvelle.
Berthe se couvrit le visage de ses mains en sanglotant.
– Malheureuse que je suis !… dit-elle.
Lucien s’attendait à autre chose ; il la regarda sévèrement.
– Votre père aussi est bien malheureux, mademoiselle, dit-il à voix basse.
La jeune fille retint le mot d’amère accusation qu’elle allait faire tomber sur son père, et, feignant de revenir à elle :
– Mon père ! mon pauvre père ! dit-elle ; ô Lucien, je veux le voir ; au nom du ciel, faites que je le voie !
– Venez, dit Lucien en la remerciant du regard.
Et ils partirent ensemble et arrivèrent peu de temps après à la prison de M. de l’Étiolle.
L’entrevue du père et de la fille eut lieu devant Lucien, et fut, extérieurement, fort touchante.
M. de l’Étiolle semblait supporter son malheur avec fermeté. L’évasion de Michot lui faisait la partie belle : il pouvait rejeter sur lui fraudes et détournements ; le talisman que lui avait donné la nature, sa figure, ferait le reste.
Il remercia Lucien avec effusion, et quand celui-ci voulut entrer dans quelques explications sur sa conduite à l’égard de la jeune fille, sur la duègne placée comme une barrière, M. de l’Étiolle l’interrompit par un geste plein de noblesse :
– J’ai confiance en vous, dit-il.
Et Lucien, oubliant ce que cet homme avait amassé de mépris mérités sur sa tête, lui serra la main.
L’instruction commença, et tout sembla d’abord marcher à souhait.
Le vol de Michot était flagrant, et la justice n’eut pas de peine à admettre les charges dont M. de l’Étiolle voulut accabler son complice. D’un autre côté, les actionnaires dépouillé, nobles pour la plupart, et sachant qu’il y avait pour eux, dans l’enceinte de la cour d’assises, peu d’argent à gagner et beaucoup de considération à perdre, ne s’étaient point portés parties civiles.
M. de l’Étiolle eut dans ses défenses des mouvements sublimes d’éloquence simple et persuasive.
Il raconta comment il se trouvait lié depuis l’enfance avec son associé ; comment cet homme avait peu à peu gagné sa confiance ; comment il avait fini par se reposer sur lui du soin de mener son entreprise.
Michot était un homme d’une capacité exceptionnelle ; sous des dehors communs, il cachait une entente singulière des affaires ; jusqu’alors il l’avait toujours vu probe, honnête, d’une délicatesse exagérée même. – Il ne lui connaissait pas un vice, tout lui donnait lieu de croire que jamais il ne faillirait aux lois de l’honneur…
Cependant il avait été indignement trompé. Grâce à lui, toute une vie de probité était brisée, il se trouvait traîné devant la justice comme le plus misérable des criminels. – La mort était préférable à une pareille honte !
M. de l’Étiolle leva les mains et les yeux au ciel, qu’il semblait prendre à témoin de la sincérité de ses déclarations, et quand il eut fini de parler, plus d’un juré sentit une larme d’attendrissement rouler sous sa paupière.
M. de l’Étiolle avait l’air si ému lui-même, si humilié de tant d’abaissement, il portait si bien ce noble diadème de cheveux blancs que la vieillesse avait mis sur son front, il y avait tant de douleur dans sa voix, tant de franchise dans ses paroles, que pas un de ceux qui l’écoutèrent ne put s’empêcher de s’apitoyer sur son sort.
Ce jour-là il eût trouvé mille actionnaires de plus.
Berthe commençait à relever le front ; Émilie se reprenait elle-même à espérer ; chacun, enfin, appelait de tous ses vœux l’arrestation et l’extradition de ce misérable Michot !
Seul, Lucien semblait ne pas partager la confiance générale, et il eût voulu hâter le dénoûment de ce drame, tant il craignait quelque catastrophe.
Cependant, que faisait M. Michot, et pourquoi ne venait-il pas rendre à son ami Danglade le service de le tirer du mauvais pas où il l’avait jeté ?…
Depuis cinq mois, il avait parcouru les différentes villes de la Belgique, faisant partout grande chère, et se donnant pour un capitaliste parisien, portant avec lui quelque cent vingt mille francs, un dixième à peu près de son immense fortune.
Michot était parti seul… Lise n’avait pas voulu le suivre, et il ne l’avait pas attendue.
Son amour pour la jolie soubrette n’allait pas jusqu’à compromettre ses intérêts ; il eût consenti volontiers à partager avec elle les fruits de son crime, mais pour rien au monde, il ne se fût résigné à les perdre.
Il était parti !
Quant à Lise, nous saurons plus loin ce qu’elle était devenue.
Disons cependant tout de suite que, dès les premiers symptômes de décadence, elle s’était empressée de quitter le service de M. de l’Étiolle. Avec l’instinct des rats, elle avait abandonné la maison avant qu’elle s’écroulât.
Michot l’avait bien un peu regrettée, mais, après tout, le million qu’il emportait lui promettait bien d’autres plaisirs.
Le Belge n’a pas précisément à s’enquérir de la véracité des hôtes qui le payent ; il aime naturellement ce qui est français, même les billets de banque.
M. Michot reçut donc partout un accueil proportionné à l’importance de son portefeuille, et après avoir visité quelque temps toutes les villes importantes, il fit choix de Bruxelles pour sa résidence définitive.
Toutefois, il y était à peine installé depuis quelques semaines, dans un des plus somptueux hôtels, lorsqu’il lui advint une petite aventure qu’il est bon que le lecteur connaisse…
Un jour, il rentrait vers midi, le cure-dent à la bouche, après un confortable déjeuner. Son valet lui annonça que trois messieurs l’attendaient dans son cabinet.
Michot avait déjà fait à Bruxelles une douzaine de connaissances de taverne : il entra sans le moindre soupçon.
Aymard de Nogent était assis dans un fauteuil à la Voltaire, vis-à-vis de deux individus dont l’un portait une de ces physionomies banales, sorte de contrefaçon de visage humain, dénuée de tout caractère propre. – L’autre portait les insignes consulaires.
Michot voulut reculer ; mais il n’était plus temps.
Aymard, se levant avec courtoisie, lui demanda poliment de ses nouvelles, et lui annonça qu’il avait obtenu son extradition, – ce que confirmèrent le consul français et cette tête, imitée de l’humaine, et qui n’avait pas honte d’appartenir à un corps belge.
Un instant Michot songea à faire résistance. Il roula autour de lui ses gros yeux, comme s’il eût cherché une arme. Aymard feignit de se méprendre et s’empressa de lui pousser une bergère.
Le consul et la contrefaçon se rassirent. Michot, atterré, en fit autant.
– Monsieur, dit alors Aymard, je suis d’autant plus aise de vous rencontrer que voilà bientôt un mois que je vous suis avec obstination ; vous m’avez procuré le plaisir de visiter les principales villes de Belgique.
Michot fit une grimace mélancolique.
– Mais, Dieu merci, ajouta le jeune comte de Nogent, grâce à ma persévérance, et grâce au bienveillant appui de ces messieurs, nous voilà tous les deux au terme de notre voyage, qui m’a semblé, je vous l’avouerai, un peu long…
Michot regardait de tous côtés, mais il n’y avait aucune issue possible.
– Monsieur, dit le consul, vous allez partir pour Paris, aujourd’hui même…
– Aujourd’hui même pour Paris, varia l’agent du gouvernement brabançon.
– C’est impossible !… dit Michot, mes malles…
– Permettez, interrompit vivement Aymard sur ces derniers mots ; cet homme a des valets qui peuvent lui être dévoués. Les billets de banque…
– Nous allons procéder à l’ouverture du secrétaire, dit le consul.
Ils se levèrent.
Michot, malgré sa répugnance, fut contraint de donner la clef du secrétaire. Les billets de banque, les titres, tous les papiers furent remis sous scellés à M. le consul, pour qu’il les fît sûrement passer à Paris.
Puis, Michot monta, entre deux gendarmes, dans une chaise de poste.
Aymard partit, après avoir pris congé du consul et salué l’agent belge, qui lui rendit son salut en le contrefaisant lui-même.
Comme on le voit, Michot allait tomber au milieu du procès intenté à M. de l’Étiolle, et son arrivée devait forcément précipiter le dénoûment de cette fatale affaire.
Il arriva, suivi par M. de Nogent.
Émilie, qui depuis tous ces malheurs avait redoublé de soins et de tendresse pour Berthe, vint, pleurant de joie, lui apprendre cette nouvelle et lui offrir sa voiture pour aller, à son tour, l’annoncer à M. de l’Étiolle.
Berthe accepta ; elle ignorait que ce fût le coup de mort qu’elle portait à son père.
Dès les premières paroles de sa fille, celui-ci ne put retenir un geste de muet désespoir.
Dès ce moment, en effet, les choses changèrent complètement de face.
Quand Michot fut confronté avec de l’Étiolle, ce fut pour ce dernier comme si on lui eût présenté la tête de Méduse.
Michot était profondément irrité des charges vraies ou mensongères que son associé avait entassées contre lui ; il s’était promis de se venger, et le premier regard qu’il adressa à Danglade le jour de leur rencontre devant le juge d’instruction, fut un regard de haine et de mépris.
Danglade en demeura comme pétrifié !
Il n’y avait pas à espérer que Michot se laisserait toucher par la pitié. Que faisaient à cet homme M. de l’Étiolle et sa fille ?… Il n’avait aucune raison de se sacrifier. Danglade comprit que tout était fini.
– Ah ! l’on trahit comme ça les anciens, dit-il effrontément au juge, presque aussi stupéfait que de l’Étiolle ; on abuse de son physique pour arracher des larmes à la justice, et l’on se donne le genre de dire du mal des pauvres absents ! Eh bien ! c’est ce qu’il faudra voir !… et rira bien qui rira le dernier…
Et comme Danglade éperdu tendait vers lui ses deux mains suppliantes :
– Oh ! je la connais, celle-là, poursuivit-il brutalement, et je ne m’y laisserai pas prendre. D’ailleurs, tu es un sot ; c’est toi qui es la cause de tout ce qui arrive ; si tu m’avais écouté, nous aurions chacun un bon million dans la poche, et, à l’heure qu’il est, nous prendrions l’air sur l’asphalte de New-York ou de quelque ville libre… mais ton hésitation nous a perdus, et tu as encore aggravé tes torts en me dénigrant ; je n’en veux plus et si je peux adoucir mon sort, je n’hésiterai pas à faire des révélations.
– Des révélations ? fit le juge d’instruction.
– Michot ! supplia le malheureux vieillard.
– Eh ! je ne m’appelle pas plus Michot que tu ne t’appelles de l’Étiolle !…
Ce dernier porta ses mains à son front par un geste violent et désespéré, et se laissa tomber sur un banc.
Michot appela alors sur la vie de son associé les investigations de la justice, et il fit, le jour même, des révélations de nature à donner l’éveil aux hommes de loi.
On fouilla dans le passé, et on ne tarda pas à reconnaître dans la personne du père de Berthe, de cet homme aux manières nobles et si pleines d’attrait que tous les suppôts de la justice étaient devenus ses serviteurs ou ses amis, un fripon des plus vulgaires, condamné autrefois à Bordeaux, pour escroquerie, sous un nom qui nous échappe, puis condamné en dernier lieu, pour banqueroute frauduleuse, à Toulouse, sous le nom de Danglade.
L’affaire prit, dès ce moment, un tel caractère de gravité qu’il fallut abandonner tout espoir de le sauver. Ceux qui avaient paru les plus confiants dans le début de la session se montrèrent fort irrités d’avoir été trompés à ce point.
Il s’opéra sur-le-champ une réaction des plus complètes, et à la session suivante, les nommés Michot et Danglade, dit de l’Étiolle, furent condamnés à cinq ans de travaux forcés, avec exposition.
Mlle de Nogent avait, malgré son frère, assisté Berthe pendant tous les débats, la consolant, la soutenant avec un dévouement à toute épreuve.
Lucien, lui, ne s’était pas démenti un seul instant.
Il devait aller plus loin, et faire ce qu’elle ne pouvait prévoir ni même désirer.
Le jour de la condamnation, tandis que, succombant sous le poids du coup terrible, elle fondait en larmes, et priait le ciel de l’enlever du monde où d’aussi cruelles épreuves lui étaient réservées, Lucien se précipita vers elle avec un cri de suprême angoisse, et saisissant ses mains qu’il baisait avec un transport fou :
– Berthe, lui dit-il d’une voix brisée, mais ferme encore, Berthe, je vous aime toujours, moi, je ne vous abandonnerai jamais, et à la place de votre nom qui vous effraye aujourd’hui, je vous offre le mien que vous pourrez porter sans crainte et sans remords…
À ces mots, à cet élan qui disaient assez quel trésor de dévouement renfermait le cœur de Lucien, Berthe cessa tout à coup de pleurer, et elle regarda enfin avec admiration cet homme dont rien n’avait pu briser l’amour, et qui, maintenant, voulait partager avec elle ce fardeau d’infamie que le monde impose aux enfants des criminels.
Toutefois, cette sensation fut de courte durée ; une amère pensée traversa son esprit ; on eût dit que le dévouement de Lucien pesait à son cœur comme un remords… C’était un reproche cruel du passé, et Berthe ne voulait plus revenir en arrière.
Elle serra la main du sculpteur et oublia un moment son doux regard sur son front.
– Merci, Lucien, lui dit-elle, merci ; je ne doutais pas de vous, et cette nouvelle preuve n’ajoute rien à la foi que j’avais en votre amour ! Ce que vous me proposez cependant est impossible… Je ne puis ni ne dois accepter votre offre généreuse… elle ne me sauverait pas, et elle ne nous ferait heureux ni l’un ni l’autre – Aujourd’hui, vous êtes emporté par votre enthousiasme chevaleresque, et moi-même, je m’en sens profondément touchée et attendrie… mais, ce sacrifice, nous ne pourrions l’accomplir jusqu’au bout… il vaut mieux nous séparer dans toute la pureté et la douceur de nos illusions… Pour moi, Lucien, il n’y a plus d’amour, plus de bonheur, plus d’espoir même ; il n’y a plus que le regret amer et triste du passé, et la sombre et cruelle appréhension de l’avenir !… Plaignez-moi, mon ami, nous aurions pu être heureux ; c’est ma faute, sans doute. – Oh !… que de beaux rêves, cependant, et comme j’aurais aimé la vie ! – Mais, tout est fini maintenant, et après le drame terrible qui vient de se dénouer, ne croyez pas qu’il y ait pour moi un bonheur quelconque, fût-ce même dans une petite mansarde de la rue de l’Ouest !…
Lucien ne répondit pas, mais il abandonna la main de Berthe, et quand elle s’éloigna, soutenue par Mlle de Nogent, il n’eut pas le courage de la retenir davantage.
Berthe venait de briser les derniers liens qui l’attachaient encore à elle.