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Quelques mois s’étaient écoulés, Berthe avait rompu violemment avec le monde ; elle s’était retirée, triste et solitaire, dans une petite chambre située au cinquième étage d’une maison de la rue de Grenelle-Saint-Germain, et là, seule avec sa pensée et ses souvenirs, elle cherchait à étouffer ses regrets et à endormir sa douleur.
Mais le coup avait été trop cruel, l’infortune était trop récente aussi, pour qu’elle pût parvenir encore à oublier.
Et puis, Berthe avait horreur de la misère ; il était impossible qu’elle s’habituât à vivre entre les quatre murs délabrés d’une mauvaise chambre d’hôtel garni.
C’est en vain que Mlle de Nogent l’avait sollicitée de venir habiter avec elle, elle avait obstinément refusé.
Berthe était fière aussi ; elle ne voulut rien accepter.
Elle avait donc disparu tout à coup, sans confier son secret à personne, et elle était allée, sous un nom d’emprunt, chercher l’oubli dans un quartier où elle espérait bien que nul ne viendrait la chercher.
Cette fois encore, elle devait se tromper.
Un matin, en effet, midi venait de sonner. Berthe travaillait, assise près de la fenêtre, lorsqu’on frappa à la porte.
Elle tressaillit.
Il y avait plus d’un mois qu’elle n’avait vu Émilie ; quant à Lucien, depuis le jour où elle avait repoussé l’offre de sa main, il n’était plus revenu.
Un singulier mouvement s’empara d’elle. – Elle eut presque peur.
Toutefois, comme on avait frappé de nouveau, elle se décida à se lever et s’approcha de la porte.
– Qui demandez-vous ?… dit-elle avant d’ouvrir, et par un dernier sentiment de prudence.
– Mlle Berthe ! répondit une voix de femme.
Berthe crut reconnaître cette voix, et elle ouvrit !…
C’était bien une femme, en effet, une femme jeune et jolie, entourée de flots de dentelles du dernier goût et du plus haut prix.
Berthe ne put s’empêcher de sourire.
Pendant quelques minutes, l’ex-soubrette parut un peu embarrassée en se retrouvant devant son ancienne maîtresse ; elle ne savait ni comment lui parler, ni même comment la regarder, mais sa nature particulièrement mobile reprit bientôt le dessus, et elle s’assit sans façon près de la fenêtre où Berthe travaillait un instant auparavant.
– Voyons, dit-elle, en forçant presque Berthe à s’asseoir près d’elle, vous me pardonnerez d’être venue vous voir, n’est-ce pas ?
– Et pourquoi vous en voudrais-je, répondit Berthe avec simplicité ; toutes les preuves d’intérêt me sont chères, et je n’ai pas encore perdu le souvenir de ceux qui m’ont servie…
Lise se mordit les lèvres sur le dernier mot, puis elle fit un geste d’insouciance, et jeta un regard autour de la chambre.
– Voilà bien longtemps que j’avais envie de venir vous voir, et je n’osais pas.
– Pourquoi donc ?
– On se fait souvent des idées absurdes. Je craignais que ma présence ne vous rappelât des souvenirs pénibles.
– C’est vrai.
– Vous étiez bien heureuse, alors…
Berthe passa sa main rapide son front, et jeta à Lise un regard étrange.
– Au moins, dit-elle, d’un ton où tremblait peut-être un peu d’amertume, je vois avec plaisir que vous n’avez pas sujet de regretter le passé.
– Moi ? fit Lise, en se regardant des pieds à la tête avec une petite moue dédaigneuse.
– Vous paraissez dans une condition meilleure.
– Ça se voit ?
– Certainement.
Il y eut un moment de silence.
La présence de Lise était évidemment pénible à Berthe, et cependant, elle éveillait en elle une curiosité inquiète et, pour ainsi dire, jalouse.
De son côté, Lise semblait avoir sur les lèvres mille paroles qui ne demandaient qu’à s’échapper, et qu’elle retenait toujours, malgré elle.
– Contente ? reprit tout à coup l’ex-soubrette, en affrontant le regard presque indiscret de Berthe ; j’ai peut-être tort de dire cela… Moi, d’abord, je ne suis pas difficile, je n’ai pas trop d’ambition, mais je ne pourrais pas vivre sans être entourée de toutes les séductions du luxe.
– Le luxe ! reprit Berthe avec un soupir.
– Et n’est-ce pas la vie, cela ; la nôtre, du moins, poursuivit Lise ; n’avons-nous pas été faites pour porter toutes ces gracieuses fantaisies de la mode, pour égayer les fêtes de nos sourires et les éclairer de nos regards ?… C’est nous qui sommes vraiment les maîtresses du monde… Est-ce donc une existence que de se condamner à un travail opiniâtre, d’user sa jeunesse, de flétrir sa beauté dans l’ombre et la solitude ?… Au profit de quoi, d’ailleurs, ce renoncement inhumain ? au profit d’une vieillesse misérable et tourmentée.
Pendant que Lise parlait, Berthe avait plus d’une fois remué la tête en signe d’étonnement ; quand la jolie pécheresse eut fini, elle leva sur elle deux yeux où, à travers l’indécision d’une conscience troublée, se lisait l’expression de remords anticipés.
– Et le monde ! répondit-elle, en élevant ses regards vers le ciel.
Lise poussa un joyeux éclat de rire.
– Le monde ! dit-elle en haussant les épaules, la bonne folie !… Eh ! de quel monde voulez-vous parler, pauvre mademoiselle ? Demandez donc aux poëtes modernes s’il y en a un autre que celui où nous vivons ; n’est-ce pas nous que l’on a chantées à toutes les époques, n’est-ce pas à nous que l’on a toujours fait la vie douce, calme et reposée ? – Qui doute de cela ? – On nous aime quand nous vivons, on nous pleure quand nous sommes mortes !… Le monde, dites-vous !… Mais il a encore plus de faiblesse et d’indulgence pour nous, qu’il n’a de raillerie et de risée pour la vertu ; l’exemple est là, d’ailleurs, pour le prouver, et chacune de nous trouve toujours un poëte qui la chante, un sot qui l’adore et un imbécile qui l’épouse !…
Berthe ne put s’empêcher de sourire à cet ingénieux plaidoyer.
Il était évident que Lise le savait par cœur et qu’elle avait peut-être déjà trouvé l’occasion de le débiter souvent. Mais Berthe n’était pas dupe de cette éloquence, et elle voulut le faire comprendre.
Lise ne lui en laissa pas le temps.
– C’est encore, reprit-elle, ce que M. Blum me disait hier soir.
– M. Blum !… interrompit Berthe.
– Vous le voyez ?…
– Souvent.
– C’était un honnête jeune homme.
– Il l’est encore.
– Il n’a pas changé.
Les deux jeunes femmes se prirent à rire.
– Pauvre Anténor, reprit Berthe un instant après, que de fois ne m’a-t-il pas dit qu’il se mourait d’amour.
– Il le dit toujours.
– En vérité !
– Puisque je vous dis qu’il n’a pas changé.
– Il y a donc des amis qui se souviennent de moi ?
– Et qui donneraient beaucoup pour vous faire oublier les rigueurs de la destinée.
– Comment ?
Lise fit un signe mystérieux, et se rapprocha de Berthe.
– Écoutez-moi, mademoiselle, dit-elle en baissant la voix, M. Anténor Blum est aujourd’hui un des riches financiers de la capitale.
– Lui !
– Il a gagné des sommes considérables à la bourse.
– Eh bien ?
– Eh bien ! l’argent ne lui coûte rien, et si vous vouliez…
– Quoi donc ? fit Berthe, qui, sans savoir pourquoi, se sentit frissonner.
– Il vous aime toujours !
– Il m’épouserait ?…
Lise leva sur Berthe un regard embarrassé, et se mit à jouer avec une petite cassolette de parfum qui pendait à son bracelet.
– Ça, je ne sais pas, répondit-elle.
– Mais, qu’espère-t-il, alors ?
– Il ne me l’a pas dit.
Berthe eut un éclair dans les yeux.
– Cependant, insista-t-elle, c’est lui qui vous a engagée à me venir voir, n’est-ce pas ?
– Il paraissait le désirer beaucoup.
– Il vous a dit qu’il m’aimait ?
– C’est vrai.
– En un mot, et sans détour, Lise, M. Anténor Blum me fait proposer d’être sa maîtresse ?
– Mais…
– Avouez-le ?
– J’ignore…
– Oh ! tenez, vous n’avez pas même l’audace de votre lâcheté et de votre infamie.
Berthe s’était levée, et elle parcourait la chambre à grands pas.
Une pâleur mortelle était répandue sur ses traits, son sein se soulevait avec précipitation, ses mains crispées froissaient énergiquement le corsage de sa robe.
Lise s’était levée également ; elle s’apercevait trop tard qu’elle avait fait fausse route ; elle ne savait plus quelle contenance tenir ; elle eût voulu n’être pas venue.
Heureusement pour elle que la porte s’ouvrit en ce moment, et qu’une troisième personne vint faire diversion aux pénibles émotions de cette scène.
Berthe poussa un cri, et alla se jeter dans les bras de la personne qui entrait.
– Émilie ! s’écria-t-elle, en embrassant Mlle de Nogent avec un transport de joie folle.
– Berthe ! fit à son tour la jeune fille.
– Vous ici… malgré le soin que j’avais pris de me cacher ?
– J’ai eu bien du mal à vous trouver !
– Mais je ne suis pas seule à penser à vous et à vous aimer.
– Qui cela ?
– Lucien.
– Lui !
– Toujours…
– Qui peut vous le faire penser ?
– Lucien a été sublime, répondit-elle ; son souvenir a été mon soutien dans les cruelles épreuves que j’ai eues à supporter ; mais, j’étais indigne de son amour, et, vous le voyez, Émilie, je me suis fait justice.
– J’ai bien pensé à vous, cependant.
– Combien je donnerais pour retourner encore, ne fût-ce qu’un jour, vers ce passé charmant où je vous ai connue si heureuse.
– Ce temps ne reviendra plus jamais.
– Qui sait ?
– Ma vie est finie, Émilie ; le monde m’a condamnée ; et tout à l’heure encore, j’ai appris avec quelle cruauté cynique l’on traite de nos jours l’enfant d’un criminel.
Émilie regarda Berthe avec étonnement, comme si elle eût cherché l’explication de ces paroles amères.
Les deux amies étaient seules maintenant ; Lise avait profité des premiers instants pour disparaître.
– Vous avez vu cette jeune fille ? demanda alors Berthe à Mlle de Nogent.
– Il me semble que je la connais, répondit cette dernière.
– C’est Lise.
– Elle-même.
– Que vient-elle faire ici ?
– Vous étiez tout émue quand je suis entrée.
Berthe prit la main de Mlle de Nogent et la serra dans les siennes.
– Lise est venue me trouver de la part de M. Anténor Blum, dit-elle d’une voix sèche et fébrile.
– Et que vous veut-il ?
– Vous ne le devineriez pas !…
– Mais encore ?
– M. Anténor Blum veut que je sois sa maîtresse !
Berthe n’avait ni rougi ni pâli… Elle levait fièrement la tête, et semblait trouver une âcre volupté à répéter ce mot, qui la marquait comme une flétrissure.
Le vase était plein ; elle le vidait jusqu’à la lie, et le cœur ne lui soulevait pas, on eût dit même qu’elle y puisait une sorte d’ivresse qui l’aidait à oublier l’affreuse réalité.
Quant à Émilie, elle n’avait pas répondu, mais elle avait caché sa tête rougissante dans ses mains et elle sanglotait.
– Le monde est donc ainsi fait ? dit-elle enfin en regardant Berthe à travers ses larmes ; pauvre amie, j’étais loin de soupçonner l’étendue de votre douleur ; mais, Dieu merci, mon amitié n’est point de celles que de pareilles catastrophes font hésiter, et, si vous le voulez, Berthe, je vous défendrai, moi, contre le monde injuste qui vous insulte. Écoutez… j’ai près de Paris une petite habitation charmante où nous pourrons vivre seules, l’une près de l’autre, sans contact possible avec ceux que vous avez connus ; partons ensemble, vous retrouverez là le calme dont vous avez besoin ; le temps et nos soins vous feront oublier un passé cruel ; et qui sait ? mon amie, peut-être y aura-t-il encore dans l’avenir des jours heureux et bénis de Dieu… Dites, Berthe, dites, le voulez-vous ?
Berthe baisa tendrement au front la blonde enfant qui lui parlait encore de bonheur, et secoua tristement la tête en signe de refus.
– Non, Émilie, non, répondit-elle avec une douloureuse émotion, j’ai refusé naguère Lucien qui m’offrait d’être sa femme, et je refuse aujourd’hui encore l’offre que vous me faites… Je vous l’ai dit mon amie, ma vie est finie, je ne suis plus de ce monde. Merci donc à vous, merci à Lucien ; j’emporte vos chers souvenirs dans ma solitude, et je ne vous oublierai jamais…
– Ainsi, vous me repoussez ? dit Mlle de Nogent avec tristesse.
– Il le faut.
– Au moins je vous verrai quelquefois.
– Je ne sais.
– Vous vous souviendrez souvent que vous avez des amis auxquels il vous suffira de faire un appel pour qu’ils accourent.
– Je vous le promets.
– Ah ! j’espérais mieux.
– Et moi, mon amie, je n’avais pas le droit d’espérer autant de votre cœur.
Les deux jeunes filles se tinrent pendant quelque temps étroitement serrées dans les bras l’une de l’autre ; puis elles se quittèrent chacune avec un triste pressentiment.