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Il faut abandonner un instant le colonel Munro, ainsi que ses compagnons, l’ingénieur Banks, le capitaine Hod, le Français Maucler, et interrompre pendant quelques pages le récit de ce voyage, dont la première partie, comprenant l’itinéraire de Calcutta à la frontière indo-chinoise, se termine à la base des montagnes du Thibet.
On se rappelle l’incident qui avait marqué le passage de Steam-House à Allahabad. Un numéro du journal de la ville, daté du 25 mai, apprenait au colonel Munro la mort de Nana Sahib. Cette nouvelle, souvent répandue, toujours démentie, était-elle vraie cette fois ? Sir Edward Munro, après des détails si précis, pouvait-il douter encore, et ne devait-il pas renoncer enfin à se faire justice du révolté de 1857 ?
On en jugera.
Voici ce qui s’était passé depuis cette nuit du 7 au 8 mars, pendant laquelle Nana Sahib, accompagné de Balao Rao, son frère, escorté de ses plus fidèles compagnons d’armes, et suivi de l’Indou Kâlagani, avait quitté les caves d’Adjuntah.
Soixante heures plus tard, le nabab atteignait les étroits défilés des monts Sautpourra, après avoir traversé la Tapi, qui va se jeter à la côte ouest de la péninsule, près de Surate. Il se trouvait alors à cent milles d’Adjuntah, dans une partie peu fréquentée de la province, ce qui, pour le moment, lui assurait quelque sécurité.
Les monts Sautpourra, de médiocre hauteur, commandent au sud le bassin de la Nerbudda, dont la limite septentrionale est couronnée par les monts Vindhyas. Ces deux chaînes, courant presque parallèlement l’une à l’autre, enchevêtrent leurs ramifications et ménagent, dans ce pays accidenté, des retraites difficiles à découvrir. Mais si les Vindhyas, à la hauteur du vingt-troisième degré de latitude, coupent l’Inde presque entièrement de l’ouest à l’est, en formant un des grands côtés du triangle central de la péninsule, il n’en est pas ainsi des Sautpourra, qui ne dépassent pas le soixante-quinzième degré de longitude, et viennent s’y souder au mont Kaligong.
Là, Nana Sahib se trouvait à l’entrée du pays des Gounds, redoutables tribus de ces peuplades de vieille race, imparfaitement soumises, qu’il voulait pousser à la révolte.
Un territoire de deux cents milles carrés, une population de plus de trois millions d’habitants, tel est ce pays du Goudwana, dont M. Rousselet considère les habitants comme autochtones et dans lequel les ferments de rébellion sont toujours prêts à lever. C’est là une importante portion de l’Indoustan, et, à vrai dire, elle n’est que nominalement sous la domination anglaise. Le railway de Bombay à Allahabad traverse bien cette contrée du sud-ouest au nord-est, il jette même un embranchement jusqu’au centre de la province de Nagpore, mais les tribus sont restées sauvages, réfractaires à toute idée de civilisation, impatientes du joug européen, en somme, très difficiles à réduire dans leurs montagnes, – et Nana Sahib le savait bien.
C’était donc là qu’il avait voulu tout d’abord chercher asile, afin d’échapper aux recherches de la police anglaise, en attendant l’heure de provoquer le mouvement insurrectionnel.
Si le nabab réussissait dans son entreprise, si les Gounds se levaient à sa voix et marchaient à sa suite, la révolte pourrait rapidement prendre une extension considérable.
En effet ; au nord du Goudwana, c’est le Bundelkund, qui comprend toute la région montagneuse située entre le plateau supérieur des Vindhyas et l’important cours d’eau de la Jumna. Dans ce pays, couvert ou plutôt hérissé des plus belles forêts vierges de l’Indoustan, vit un peuple de Boundélas, fourbe et cruel, chez lequel tous les criminels, politiques ou autres, cherchent volontiers et trouvent facilement refuge ; là, se masse une population de deux millions et demi d’habitants sur une surface de vingt-huit mille kilomètres carrés ; là, les provinces sont restées barbares ; là, vivent encore de ces vieux partisans, qui luttèrent contre les envahisseurs sous Tippo Sahib ; là, sont nés les célèbres étrangleurs Thugs, si longtemps l’épouvante de l’Inde, fanatiques assassins, qui, sans jamais verser de sang, ont fait d’innombrables victimes ; là, les bandes de Pindarris ont exercé presque impunément les plus odieux massacres ; là, pullulent encore ces terribles Dacoits, secte d’empoisonneurs qui marchent sur les traces des Thugs ; là, enfin, s’était déjà réfugié Nana Sahib lui-même, après avoir échappé aux troupes royales, maîtresses de Jansie ; là, il avait dépisté toutes les recherches, avant d’aller demander un asile plus sûr aux inaccessibles retraites de la frontière indo-chinoise.
À l’est du Goudwana, c’est le Khondistan, ou pays des Khounds. Ainsi se nomment ces farouches sectateurs de Tado Pennor, le dieu de la terre, et de Maunck Soro, le dieu rouge des combats, ces sanglants adeptes des « mériahs », ou sacrifices humains, que les Anglais ont tant de peine à détruire, ces sauvages dignes d’être comparés aux naturels des îles les plus barbares de la Polynésie, contre lesquels, de 1840 à 1854, le major général John Campbell, les capitaines Macpherson, Macviccar et Frye, entreprirent de pénibles et longues expéditions, – fanatiques prêts à tout oser, lorsque, sous quelque prétexte religieux, une puissante main les pousserait en avant.
À l’ouest du Goudwana, c’est un pays de quinze cent mille à deux millions d’âmes, occupé par les Bhîls, puissants autrefois dans le Malwa et le Rajpoutuna, maintenant divisés en clans, répandus dans toute la région des Vindhyas, presque toujours ivres de cette eau-de-vie que leur fournit l’arbre de « mhowah », mais braves, audacieux, robustes, agiles, l’oreille toujours ouverte au « kisri », qui est leur cri de guerre et de pillage.
On le voit, Nana Sahib avait bien choisi. Dans cette région centrale de la péninsule, au lieu d’une simple insurrection militaire, il espérait, cette fois, provoquer un mouvement national, auquel prendraient part les Indous de toute caste.
Mais, avant de rien entreprendre, il convenait de se fixer dans le pays, afin d’agir efficacement sur les populations dans la mesure que les circonstances permettaient. Donc, nécessité de trouver un asile sûr, momentanément du moins, quitte à l’abandonner, s’il devenait suspect.
Tel fut le premier soin de Nana Sahib. Les Indous qui l’avaient suivi depuis Adjuntah, pouvaient aller et venir librement dans toute la présidence. Balao Rao, que ne visait pas la notice du gouverneur, aurait pu, lui aussi, jouir de la même immunité, n’eût été sa ressemblance avec son frère. Depuis sa fuite jusqu’aux frontières du Népaul, l’attention n’avait plus été attirée sur sa personne, et l’on avait tout lieu de le croire mort. Mais, pris pour Nana Sahib, il eût été arrêté, – ce qu’il fallait éviter à tout prix.
Ainsi donc, pour ces deux frères unis dans la même pensée, marchant au même but, un unique asile était nécessaire. Quant à le trouver, cela ne devait être ni long ni difficile dans ces défilés des monts Sautpourra.
Et, en effet, cet asile fut tout d’abord indiqué par un des Indous de la troupe, un Gound, qui connaissait la vallée jusque dans ses plus profondes retraites.
Sur la rive droite d’un petit affluent de la Nerbudda se trouvait un pâl abandonné, nommé le pâl de Tandit.
Le pâl, c’est moins qu’un village, à peine un hameau, une réunion de huttes, souvent même une habitation isolée. La nomade famille, qui l’occupe, est venue s’y fixer temporairement. Après avoir brûlé quelques arbres, dont les cendres vivifient le sol pour une courte saison, le Gound et les siens ont construit leur demeure. Mais, comme le pays n’est rien moins que sûr, la maison a pris l’aspect d’un fortin. Un rang de palissades l’entoure, et elle peut se défendre contre une surprise. Cachée, d’ailleurs, dans quelque épais massif, enfouie, pour ainsi dire, sous un berceau de cactus et de broussailles, il n’est pas aisé de la découvrir.
Le plus ordinairement, le pâl couronne quelque monticule, sur le revers d’une vallée étroite, entre deux contreforts escarpés, au milieu d’impénétrables futaies. Il ne semble pas que des créatures humaines aient pu y chercher refuge. De routes pour y conduire, point ; de sentiers qui y donnent accès, on ne voit pas trace. Pour l’atteindre, il faut quelquefois remonter le lit raviné d’un torrent, dont l’eau efface toute empreinte. Qui le franchit ne laisse aucun vestige après lui. Dans la saison chaude, on s’y mouille jusqu’à la cheville, dans la saison froide, jusqu’aux genoux, et rien n’indique qu’un être vivant y a passé. En outre, une avalanche de roches, que la main d’un enfant suffirait à précipiter, écraserait quiconque tenterait d’arriver au pâl contre la volonté de ses habitants.
Cependant, si isolés qu’ils soient dans leurs aires inaccessibles, les Gounds peuvent rapidement communiquer de pâl à pâl. Du haut de ces croupes inégales des Sautpourra, les signaux se propagent en quelques minutes sur vingt lieues de pays. C’est un feu allumé à la cime d’une roche aiguë, c’est un arbre changé en torche gigantesque, c’est une simple fumée qui empanache le sommet d’un contrefort. On sait ce que cela signifie. L’ennemi, c’est-à-dire un détachement de soldats de l’armée royale, une escouade d’agents de la police anglaise, a pénétré dans la vallée, remonte le cours de la Nerbudda, fouille les gorges de la chaîne, en quête de quelque malfaiteur, auquel ce pays offre volontiers refuge. Le cri de guerre, si familier à l’oreille des montagnards, devient cri d’alarme. Un étranger le confondrait avec le hululement des oiseaux de nuit ou le sifflement des reptiles. Le Gound, lui, ne s’y trompe pas. Il faut veiller, on veille ; il faut fuir, on fuit. Les pâls suspects sont abandonnés, brûlés même. Ces nomades se réfugient en d’autres retraites, qu’ils abandonneront encore, s’ils sont pressés de trop près, et, sur ces terrains recouverts de cendres, les agents de l’autorité ne trouvent plus que des ruines.
C’était à l’un de ces pâls, – le pâl de Tandît, – que Nana Sahib et les siens étaient venus demander refuge. Là, les avait tout d’abord conduits le fidèle Gound dévoué à la personne du nabab. Là, ils s’installèrent dans la journée du 12 mars.
Le premier soin des deux frères, dès qu’ils eurent pris possession du pâl de Tandît, fut d’en reconnaître soigneusement les abords. Ils observèrent dans quelle direction et à quelle portée le regard pouvait s’étendre. Ils se firent indiquer quelles étaient les habitations les plus rapprochées, et s’enquirent de ceux qui les occupaient. La position de cette croupe isolée, que couronnait le pâl de Tandît, au milieu d’un massif d’arbres, ils l’étudièrent, et se rendirent finalement compte de l’impossibilité d’y avoir accès, sans suivre le lit d’un torrent, le torrent de Nazzur, qu’ils venaient de remonter eux-mêmes.
Le pâl de Tandît offrait donc toutes les conditions de sécurité, d’autant mieux qu’il s’élevait au-dessus d’un souterrain, dont les secrètes issues s’ouvraient sur le flanc du contrefort, et permettaient de s’enfuir, le cas échéant.
Nana Sahib et son frère n’auraient pu trouver un plus sûr asile.
Mais il ne suffisait pas à Balao Rao de savoir ce qu’était actuellement le pâl de Tandît, il voulait apprendre ce qu’il avait été, et, pendant que le nabab visitait l’intérieur du fortin, il continua d’interroger le Gound.
« Quelques questions encore, lui dit-il. Depuis combien de temps ce pâl est-il abandonné ?
– Depuis plus d’un an, répondit le Gound.
– Qui l’habitait ?
– Une famille de nomades, qui n’y est restée que quelques mois.
– Parce que le sol, destiné à les nourrir, ne pouvait plus leur assurer la nourriture.
– Et depuis leur départ, personne, à ta connaissance, n’y a cherché refuge ?
– Personne.
– Jamais un soldat de l’armée royale, jamais un agent de la police n’a mis le pied dans l’enceinte de ce pâl ?
– Jamais.
– Aucun étranger ne l’a visité ?
– Aucun… répondit le Gound, si ce n’est une femme.
– Une femme ? répliqua vivement Balao Rao.
– Oui, une femme, qui, depuis trois ans environ, erre dans la vallée de la Nerbudda.
– Quelle est cette femme ?
– Ce qu’elle est, je l’ignore, répondit le Gound. D’où elle vient, je ne puis le dire, et, dans toute la vallée, personne n’en sait plus que moi sur son compte ! Est-ce une étrangère, est-ce une Indoue, on n’a jamais pu le savoir ! »
Balao Rao réfléchit un instant ; puis, reprenant : « Que fait cette femme ? demanda-t-il.
– Elle va, elle vient, répondit le Gound. Elle vit uniquement d’aumônes. On a pour elle, dans toute la vallée, une sorte de vénération superstitieuse. Plusieurs fois, je l’ai reçue dans mon propre pâl. Elle ne parle jamais. On pourrait croire qu’elle est muette, et je ne serais pas étonné qu’elle le fût. La nuit, on la voit se promener, tenant à la main une branche résineuse allumée. Aussi, ne la connaît-on que sous le nom de la « Flamme Errante ! »
– Mais, dit Balao Rao, si cette femme connaît le pâl de Tandît, ne peut-elle y revenir pendant que nous l’occuperons, et n’avons-nous rien à craindre d’elle ?
– Rien, répondit le Gound. Cette femme n’a pas sa raison. Sa tête ne lui appartient plus ; ses yeux ne regardent pas ce qu’ils voient ; ses oreilles n’écoutent pas ce qu’elles entendent ; sa langue ne sait plus prononcer une parole ! Elle est ce que serait une aveugle, une sourde, une muette, pour toutes les choses du dehors. C’est une folle, et, une folle, c’est une morte qui continue à vivre ! »
Le Gound, dans ce langage particulier aux Indous des montagnes, venait de tracer le portrait d’une étrange créature, très connue dans la vallée, la « Flamme Errante » de la Nerbudda.
C’était une femme, dont la figure pâle, belle encore, vieillie et non vieille, mais privée de toute expression, n’indiquait ni l’origine, ni l’âge. On eût dit que ses yeux hagards venaient de se fermer à la vie intellectuelle sur quelque effroyable scène, qu’ils continuaient à voir « en dedans. »
À cette créature inoffensive et privée de sa raison, les montagnards avaient fait bon accueil. Les fous, pour ces Gounds, comme pour toutes les populations sauvages, sont des êtres sacrés que protège un superstitieux respect. Aussi recevait on hospitalièrement la Flamme Errante partout où elle se présentait. Aucun pâl ne lui fermait sa porte. On la nourrissait quand elle avait faim, on la couchait lorsqu’elle tombait de fatigue, sans attendre une parole de remerciement que sa bouche ne pouvait plus formuler.
Depuis combien de temps durait cette existence ? D’où venait cette femme ? Vers quelle époque avait-elle apparu dans le Goudwana ? Il eût été difficile de le préciser. Pourquoi se promenait-elle, une flamme à la main ? Était-ce pour guider ses pas ? Était-ce pour éloigner les fauves ? on n’eût pu le dire. Il lui arrivait de disparaître pendant des mois entiers. Que devenait-elle alors ? Quittait-elle les défilés des monts Sautpourra pour les gorges des Vindhyas ? S’égarait-elle au delà de la Nerbudda, jusque dans le Malwa ou le Bundelkund ? Nul ne le savait. Plus d’une fois, tant son absence se prolongea, on put croire que sa triste vie avait pris fin. Mais non ! On la revoyait revenir toujours la même, sans que ni la fatigue, ni la maladie, ni le dénuement, parussent avoir éprouvé sa nature, si frêle en apparence.
Balao Rao avait écouté l’Indou avec une extrême attention. Il se demandait toujours s’il n’y avait pas quelque danger dans cette circonstance que la Flamme Errante connaissait le pâl de Tandît, qu’elle y avait déjà cherché refuge, que son instinct pouvait l’y ramener.
Il revint donc sur ce point, et demanda au Gound si lui ou les siens savaient où se trouvait actuellement cette folle.
« Je l’ignore, répondit le Gound. Voilà plus de six mois que personne ne l’a revue dans la vallée. Il est donc possible qu’elle soit morte. Mais enfin, reparût-elle et revînt-elle au pâl de Tandît, il n’y aurait rien à redouter de sa présence. Ce n’est qu’une statue vivante. Elle ne vous verrait pas, elle ne vous entendrait pas, elle ne saurait pas qui vous êtes. Elle entrerait, elle s’assoirait à votre foyer, pour un jour, pour deux jours, puis elle rallumerait sa résine éteinte, vous quitterait, et recommencerait à errer de maison en maison. C’est là toute sa vie. D’ailleurs, son absence se prolonge tellement cette fois, qu’il est probable qu’elle ne reviendra jamais. Celle qui était déjà morte d’esprit doit être maintenant morte de corps ! »
Balao Rao ne crut pas devoir parler de cet incident à Nana Sahib, et lui-même n’y attacha bientôt plus aucune importance.
Un mois après leur arrivée au pâl de Tandît, le retour de la Flamme Errante n’avait pas été signalé dans la vallée de la Nerbudda.
Nana Sahib, pendant tout un mois, du 12 mars au 12 avril, resta caché dans le pâl. Il voulait donner aux autorités anglaises le temps de prendre le change, soit en abandonnant les recherches, soit en se lançant sur de fausses pistes.
Si, pendant le jour, les deux frères ne sortaient pas, leurs fidèles parcouraient la vallée, visitaient les villages et les hameaux, annonçaient à mots couverts la prochaine apparition d’un « redoutable moulti », moitié dieu, moitié homme, et ils préparaient les esprits à un soulèvement national.
La nuit venue, Nana Sahib et Balao Rao se hasardaient à quitter leur retraite. Ils s’aventuraient jusque sur les rives de la Nerbudda. Ils allaient de village en village, de pâl en pâl, en attendant l’heure à laquelle ils pourraient parcourir avec quelque sécurité le domaine des rajahs inféodés aux Anglais. Nana Sahib savait, d’ailleurs, que plusieurs semi-indépendants, impatients du joug étranger, se rallieraient à sa voix. Mais, en ce moment, il ne s’agissait que des populations sauvages du Goudwana.
Ces Bhîls barbares, ces Rounds nomades, ces Gounds, aussi peu civilisés que les naturels des îles du Pacifique, le Nana les trouva prêts à se lever, prêts à le suivre. Si, par prudence, il ne se fit connaître qu’à deux ou trois puissants chefs de tribu, cela suffit à lui prouver que son nom seul entraînerait plusieurs millions de ces Indous, qui sont répartis sur le plateau central de l’Indoustan.
Lorsque les deux frères étaient rentrés au pâl de Tandît, ils se rendaient mutuellement compte de ce qu’ils avaient entendu, vu, fait. Leurs compagnons les rejoignaient alors, apportant de toutes parts la nouvelle que l’esprit de révolte soufflait comme un vent d’orage dans la vallée de la Nerbudda. Les Gounds ne demandaient qu’à jeter le « kisri », le cri de guerre des montagnards, et à se précipiter sur les cantonnements militaires de la présidence.
Il ne suffirait pas, en effet, que toute la contrée comprise entre les monts Sautpourra et les Vindhyas fût en feu. Il fallait encore que l’incendie pût gagner de proche en proche. Donc, nécessité d’entasser les éléments combustibles dans les provinces voisines de la Nerbudda, qui étaient plus directement sous l’autorité anglaise. De chacune des villes, des bourgades du Bhopal, du Malwa, du Bundelkund, et de tout ce vaste royaume de Scindia, il importait de faire un immense foyer, prêt à s’allumer. Mais Nana Sahib, avec raison, ne voulait s’en rapporter qu’à lui seul du soin de visiter les anciens partisans de l’insurrection de 1857, tous ces natifs, qui, restés fidèles à sa cause et n’ayant jamais cru à sa mort, s’attendaient à le voir reparaître de jour en jour.
Un mois après son arrivée au pâl de Tandît, Nana Sahib crut pouvoir agir en toute sécurité. Il pensa que le fait de sa réapparition dans la province avait été reconnu faux. Des affidés le tenaient au courant de tout ce que le gouverneur de la présidence de Bombay avait fait pour opérer sa capture. Il savait que, pendant les premiers jours, l’autorité s’était livrée aux recherches les plus actives, mais sans résultat. Le pêcheur d’Aurungabad, l’ancien prisonnier du Nana, était tombé sous le poignard, et nul n’avait pu soupçonner que le faquir fugitif fût le nabab Dandou-Pant, dont la tête venait d’être mise à prix. Une semaine après, les rumeurs s’apaisèrent, les aspirants à la prime de deux mille livres perdirent tout espoir, et le nom de Nana Sahib retomba dans l’oubli.
Le nabab put donc agir de sa personne, et, sans craindre d’être reconnu, recommencer sa campagne insurrectionnelle. Tantôt sous le costume d’un parsi, tantôt sous celui d’un simple raïot, un jour seul, un autre accompagné de son frère, il commença à s’éloigner du pâl de Tandît, à remonter vers le nord, de l’autre côté de la Nerbudda, et même au delà du revers septentrional des Vindhyas.
Un espion, qui eût voulu le suivre dans toutes ses démarches, l’aurait trouvé à Indore, dès le 12 avril.
Là, dans cette capitale du royaume d’Holcar, Nana Sahib, tout en conservant le plus strict incognito, se mit en communication avec la nombreuse population rurale, employée à la culture des champs de pavots. C’étaient des Rihillas, des Mékranis, des Valayalis, ardents, courageux, fanatiques, pour la plupart Cipayes déserteurs de l’armée native, qui se cachaient sous l’habit du paysan indou.
Puis, Nana Sahib passa la Betwa, affluent de la Jumna, qui court vers le nord, sur la frontière occidentale du Bundelkund, et, le 19 avril, à travers une magnifique vallée dans laquelle les dattiers et les manguiers se multiplient à profusion, il arrivait à Souari.
Là s’élèvent de curieuses constructions, d’une très haute antiquité. Ce sont des « topes », sortes de tumuli, coiffés de dômes hémisphériques, qui forment le groupe principal de Saldhara, au nord de la vallée. De ces monuments funéraires, de ces demeures des morts, dont les autels, consacrés aux rites bouddhiques, sont abrités sous des parasols de pierre, de ces tombes vides depuis tant de siècles, sortirent, à la voix de Nana Sahib, des centaines de fugitifs. Enfouis dans ces ruines pour échapper aux terribles représailles des Anglais, un mot suffit à leur faire comprendre ce que le nabab attendait de leur concours ; un geste suffirait, l’heure venue, à les jeter en masse sur les envahisseurs.
Le 24 avril, Nana Sahib était à Bhilsa, le chef-lieu d’un district important du Malwa, et, dans les ruines de l’ancienne ville, il rassemblait des éléments de révolte, que ne lui eût pas fournis la nouvelle.
Le 27 avril, Nana Sahib atteignit Raygurh, près de la frontière du royaume de Pannah, et, le 30, les restes de la vieille cité de Sangor, non loin de l’endroit où le général sir Hugh Rose livra aux insurgés une sanglante bataille, qui lui donna, avec le col de Maudanpore, la clef des défilés des Vindhyas.
Là, le nabab fut rejoint par son frère, que Kâlagani accompagnait, et tous deux se firent connaître des chefs des principales tribus, dont ils étaient absolument sûrs. Dans ces conciliabules, les préliminaires d’une insurrection générale furent discutés et arrêtés. Tandis que Nana Sahib et Balao Rao opéreraient au sud, leurs alliés devaient manœuvrer sur le revers septentrional des Vindhyas.
Avant de regagner la vallée de la Nerbudda, les deux frères voulurent encore visiter le royaume de Pannah. Ils s’aventurèrent le long de la Keyne, sous le couvert de teks géants, de bambous colosses, à l’abri de ces innombrables multipliants qui semblent destinés à envahir l’Inde entière. Là, furent enrôlés de nombreux et farouches adeptes parmi ce misérable personnel qui exploite, pour le compte du rajah, les riches mines diamantifères du territoire. Ce rajah, dit M. Rousselet, « comprenant la position que fait la domination anglaise aux princes du Bundelkund, a préféré le rôle d’un riche propriétaire foncier à celui d’un insignifiant principicule. » Riche propriétaire, il l’est en effet ! La région adamantifère qu’il possède s’étend sur une longueur de trente kilomètres au nord de Pannah, et l’exploitation de ses mines de diamants, les plus estimés sur les marchés de Bénarès et d’Allahabad, emploie un grand nombre d’Indous. Mais, chez ces malheureux, soumis aux plus durs travaux, que le rajah fait décapiter dès que baisse le rendement de la mine, Nana Sahib devait trouver des milliers de partisans, prêts à se faire tuer pour l’indépendance de leur pays, et il les trouva.
À partir de ce point, les deux frères redescendirent vers la Nerbudda, afin de regagner le pâl de Tandît. Cependant, avant d’aller provoquer le soulèvement du sud, qui devait coïncider avec celui du nord, ils voulurent s’arrêter à Bhopal. C’est une importante ville musulmane, qui est restée la capitale de l’islamisme dans l’Inde, et dont la bégum demeura fidèle aux Anglais pendant toute la période insurrectionnelle.
Nana Sahib et Balao Rao, accompagnés d’une douzaine de Gounds, arrivèrent à Bhopal, le 24 mai, dernier jour de ces fêtes du Moharum, instituées pour célébrer le renouvellement de l’année musulmane. Tous deux avaient revêtu le costume des « joguis », sinistres mendiants religieux, armés de longs poignards à lame arrondie, dont ils se frappent par fanatisme, mais sans grand mal ni danger.
Les deux frères, méconnaissables sous ce déguisement, avaient suivi la procession dans les rues de la ville, au milieu des nombreux éléphants, qui portaient sur leurs dos des « tadzias », sorte de petits temples hauts de vingt pieds ; ils avaient pu se mêler aux musulmans, richement vêtus de tuniques brodées d’or et coiffés de toques de mousseline ; ils s’étaient confondus dans les rangs des musiciens, des soldats, des bayadères, des jeunes gens travestis en femmes, – bizarre agglomération qui donnait à cette cérémonie une tournure carnavalesque. Avec ces Indous de toutes sortes, dans lesquels ils comptaient de nombreux fidèles, ils avaient pu échanger une sorte de signe maçonnique, familier aux anciens révoltés de 1857.
Le soir venu, tout ce monde s’était porté vers le lac qui baigne le faubourg oriental de la ville.
Là, au milieu de cris assourdissants, de détonations d’armes à feu, de crépitations de pétards, à la lueur de milliers de torches, tous ces fanatiques précipitèrent les tadzias dans les eaux du lac. Les fêtes du Moharum étaient finies.
À ce moment, Nana Sahib sentit une main se poser sur son épaule. Il se retourna. Un Bengali était à ses côtés.
Nana Sahib reconnut en cet Indou un de ses anciens compagnons d’armes de Lucknow. Il l’interrogea du regard.
Le Bengali se borna à murmurer les mots suivants, que Nana Sahib entendit sans qu’un geste eût trahi son émotion.
« Le colonel Munro a quitté Calcutta.
– Où est-il ?
– Où va-t-il ?
– Dans quel but ?
– Pour y séjourner quelques mois.
– Et ensuite ?…
– Revenir à Bombay. » Un sifflement retentit. Un Indou, se glissant à travers la foule, arriva près de Nana Sahib.
C’était Kâlagani.
« Pars à l’instant, dit le nabab. Rejoins Munro qui remonte vers le nord. Attache-toi à lui. Impose-toi par quelque service rendu, et risque ta vie, s’il le faut. Ne le quitte pas avant qu’il n’ait redescendu au delà des Vindhyas, jusqu’à la vallée de la Nerbudda. Alors, mais alors seulement, viens me donner avis de sa présence. »
Kâlagani se contenta de répondre par un signe affirmatif, et disparut dans la foule. Un geste du nabab était pour lui un ordre. Dix minutes après, il avait quitté Bhopal. À ce moment, Balao Rao s’approcha de son frère. « Il est temps de partir, lui dit-il.
– Oui, répondit Nana Sahib, et il faut que nous soyons avant le jour au pâl de Tandît.
– En route. » Tous deux, suivis de leurs Gounds, remontèrent la rive septentrionale du lac jusqu’à une ferme isolée. Là, des chevaux les attendaient pour eux et leur escorte. C’étaient de ces chevaux rapides, auxquels on donne une nourriture très épicée, et qui peuvent faire cinquante milles dans une seule nuit. À huit heures, ils galopaient sur la route de Bhopal aux Vindhyas. Si le nabab voulait arriver avant l’aube au pâl do Tandît, ce n’était que par mesure de prudence. Mieux valait, en effet, que son retour dans la vallée passât inaperçu.
La petite troupe marcha donc de toute la vitesse de ses chevaux.
Nana Sahib et Balao Rao, l’un près de l’autre, ne se parlaient pas, mais la même pensée occupait leur esprit. De cette excursion au delà des Vindhyas, ils rapportèrent plus que l’espoir, la certitude que d’innombrables partisans se ralliaient à leur cause. Le plateau central de l’Inde était tout entier dans leurs mains. Les cantonnements militaires, répartis sur ce vaste territoire, ne pourraient résister aux premiers assauts des insurgés. Leur anéantissement ferait place libre à la révolte, qui ne tarderait pas à élever d’un littoral à l’autre toute une muraille d’Indous fanatisés, contre laquelle viendrait se briser l’armée royale.
Mais, en même temps, Nana Sahib songeait à cet heureux coup du sort, qui allait lui livrer Munro. Le colonel venait enfin de quitter Calcutta, où il était difficile de l’atteindre. Désormais, aucun de ses mouvements n’échapperait au nabab. Sans qu’il pût s’en douter, la main de Kâlagani le guiderait vers cette sauvage contrée des Vindhyas, et, là, nul ne pourrait le soustraire au supplice que lui réservait la haine de Nana Sahib.
Balao Rao ne savait rien encore de ce qui s’était dit entre le Bengali et son frère. Ce ne fut qu’aux abords du pâl de Tandît, pendant que les chevaux soufflaient un instant, que Nana Sahib se borna à le lui apprendre en ces termes :
« Munro a quitté Calcutta et se dirige vers Bombay.
– La route de Bombay, s’écria Balao Rao, va jusqu’au rivage de l’océan Indien !
– La route de Bombay, cette fois, répondit Nana Sahib, s’arrêtera aux Vindhyas ! » Cette réponse disait tout.
Les chevaux repartirent au galop et se lancèrent à travers le massif d’arbres, qui se dressait à la lisière de la vallée de la Nerbudda.
Il était alors cinq heures du matin. Le jour commençait à se faire. Nana Sahib, Balao Rao et leurs compagnons venaient d’arriver au lit torrentueux du Nazzur, qui montait vers le pâl.
Les chevaux s’arrêtèrent en cet endroit et furent laissés à la garde de deux Gounds, chargés de les conduire au plus proche village.
Les autres suivirent les deux frères, qui gravissaient les marches tremblantes sous l’eau du torrent.
Tout était tranquille. Les premiers bruits du jour n’avaient pas encore interrompu le silence de la nuit.
Soudain, un coup de feu éclata et fut suivi de plusieurs autres. En même temps, ces cris se faisaient entendre :
« Hurrah ! hurrah ! en avant ! »
Un officier, précédant une cinquantaine de soldats de l’armée royale, apparut sur la crête du pâl.
« Feu ! Que pas un ne s’échappe ! » cria-t-il encore.
Nouvelle décharge, dirigée presque à bout portant sur le groupe de Gounds qui entourait Nana Sahib et son frère.
Cinq ou six Indous tombèrent. Les autres, se rejetant dans le lit du Nazzur, disparurent sous les premiers arbres de la forêt.
« Nana Sahib ! Nana Sahib ! » crièrent les Anglais, en s’engageant dans l’étroit ravin.
Alors, un de ceux qui avaient été frappés mortellement, se redressa, la main tendue vers eux.
« Mort aux envahisseurs ! » cria-t-il d’une voix terrible encore, et il retomba sans mouvement.
L’officier s’approcha du cadavre.
« Est-ce bien Nana Sahib ? demanda-t-il.
– C’est lui, répondirent deux soldats du détachement, qui, pour avoir tenu garnison à Cawnpore, connaissaient parfaitement le nabab.
– Aux autres, maintenant ! » cria l’officier. Et tout le détachement se jeta dans la forêt à la poursuite des Gounds. À peine avait-il disparu, qu’une ombre se glissait sur l’escarpement que couronnait le pâl. C’était la Flamme Errante, enveloppée d’un long pagne brun, que le cordon d’un langouti serrait à la ceinture. La veille au soir, cette folle avait été le guide inconscient de l’officier anglais et de ses hommes. Rentrée dans la vallée depuis la veille, elle regagnait machinalement le pâl de Tandît, vers lequel une sorte d’instinct la ramenait. Mais, cette fois, l’étrange créature, que l’on croyait muette, laissait échapper de ses lèvres un nom, rien qu’un seul, celui du massacreur de Cawnpore ! « Nana Sahib ! Nana Sahib ! » répétait-elle, comme si l’image du nabab, par quelque inexplicable pressentiment, se fût dressée dans son souvenir.
Ce nom fit tressaillir l’officier. Il s’attacha aux pas de la folle. Celle-ci ne parut pas même le voir, ni les soldats qui la suivirent jusqu’au pâl. Était-ce donc là que s’était réfugié le nabab dont la tête était mise à prix ? L’officier prit les mesures nécessaires et fit garder le lit du Nazzur, en attendant le jour. Lorsque Nana Sahib et ses Gounds s’y furent engagés, il les accueillit par une décharge, qui en jeta plusieurs à terre, et, parmi eux, le chef de l’insurrection des Cipayes.
Telle fut la rencontre que le télégraphe signala le jour même au gouverneur de la présidence de Bombay. Ce télégramme se répandit dans toute la péninsule, les journaux le reproduisirent immédiatement, et ce fut ainsi que le colonel Munro put en prendre connaissance à la date du 26 mai, dans la Gazette d’Allahabad.
Il n’y avait pas à douter cette fois de la mort de Nana Sahib. Son identité avait été constatée, et le journal pouvait dire avec raison : « Le royaume de l’Inde n’a plus rien à craindre désormais du cruel rajah qui lui a coûté tant de sang ! »
Cependant, la folle, après avoir quitté le pâl, descendait le lit du Nazzur. De ses yeux hagards sortait comme la lueur d’un feu interne, qui se serait soudainement rallumé en elle, et, machinalement, ses lèvres laissaient échapper le nom du nabab.
Elle arriva ainsi à l’endroit où gisaient les cadavres, et s’arrêta devant celui qui avait été reconnu par les soldats de Lucknow. La figure contractée de ce mort semblait encore menacer. On eût dit qu’après n’avoir vécu que pour la vengeance, la haine survivait en lui.
La folle s’agenouilla, posa ses deux mains sur ce corps troué de balles, dont le sang tacha les plis de son pagne. Elle le regarda longuement, puis, se relevant et secouant la tête, elle descendit lentement le lit du Nazzur.
Mais alors, la Flamme Errante était retombée dans son indifférence habituelle, et sa bouche ne répétait plus le nom maudit de Nana Sahib.