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La saison d’hiver, si dure sous ces latitudes, était enfin venue. Les premiers froids se faisaient déjà sentir, et il fallait compter avec l’extrême rigueur de la température. Godfrey dut donc s’applaudir d’avoir établi un foyer à intérieur. Il va sans dire que le travail de palissade avait été achevé et qu’une solide porte assurait maintenant la fermeture de l’enceinte.
Durant les six semaines qui suivirent, c’est-à-dire jusqu’à la mi-décembre, il y eut de bien mauvais jours, pendant lesquels il n’était pas possible de s’aventurer au-dehors. Ce furent, pour premier assaut, des bourrasques terribles. Elles ébranlèrent le groupe des séquoias jusque dans leurs racines, elles jonchèrent le sol de branches cassées, dont il fut fait une ample réserve pour les besoins du foyer.
Les hôtes de Will-Tree se vêtirent alors aussi chaudement qu’ils le purent ; les étoffes de laine, trouvées dans la malle, furent utilisées pendant les quelques excursions nécessaires au ravitaillement ; mais le temps devint si exécrable que l’on dut se consigner.
Toute chasse fut interdite, et la neige tomba bientôt avec une telle violence, que Godfrey aurait pu se croire dans les parages inhospitaliers de l’Océan polaire.
On sait, en effet, que l’Amérique septentrionale, balayée par les vents du Nord, sans qu’aucun obstacle puisse les arrêter, est un des pays les plus froids du globe. L’hiver s’y prolonge jusqu’au-delà du mois d’avril. Il faut des précautions exceptionnelles pour lutter contre lui. Cela donnait à penser que l’île Phina était située beaucoup plus haut en latitude que Godfrey ne l’avait supposé.
De là, nécessité d’aménager l’intérieur de Will-Tree le plus confortablement possible ; mais on eut cruellement à souffrir du froid et de la pluie. Les réserves de l’office étaient malheureusement insuffisantes, la chair de tortue conservée s’épuisait peu à peu ; plusieurs fois, il fallut sacrifier quelques têtes du troupeau de moutons, d’agoutis ou de chèvres, dont le nombre ne s’était que peu accru depuis leur arrivée sur l’île.
Avec ces nouvelles épreuves, que de tristes pensées hantèrent l’esprit de Godfrey !
Il arriva aussi que, pendant une quinzaine de jours, il fût gravement abattu par une fièvre intense. Sans la petite pharmacie qui lui procura les drogues nécessaires à son traitement, peut-être n’eût-il pu se rétablir. Tartelett était peu apte, d’ailleurs, à lui donner les soins convenables pendant cette maladie. Ce fut à Carèfinotu, particulièrement, qu’il dut de revenir à la santé.
Mais quels souvenirs et aussi quels regrets ! C’est qu’il ne pouvait accuser que lui d’une situation dont il ne voyait même plus la fin ! Que de fois, dans son délire, il appela Phina, qu’il ne comptait plus jamais revoir, son oncle Will, dont il se voyait séparé pour toujours ! Ah ! il fallait en rabattre de cette existence des Robinsons, dont son imagination d’enfant s’était fait un idéal ! Maintenant, il se voyait aux prises avec la réalité ! Il ne pouvait même plus espérer de jamais rentrer au foyer domestique !
Ainsi se passa tout ce triste mois de décembre, à la fin duquel Godfrey commença seulement à recouvrer quelques forces.
Quant à Tartelett, par grâce spéciale, sans doute, il s’était toujours bien porté. Mais que de lamentations incessantes, que de jérémiades sans fin ! Telle que la grotte de Calypso, après le départ d’Ulysse, Will-Tree « ne résonnait plus de son chant » – celui de sa pochette, bien entendu, dont le froid racornissait les cordes !
Il faut dire, aussi, que l’une des plus graves préoccupations de Godfrey, c’était, en même temps que l’apparition des animaux dangereux, la crainte de voir les sauvages revenir en grand nombre à l’île Phina, dont la situation leur était connue. Contre une telle agression, l’enceinte palissadée n’aurait été qu’une insuffisante barrière.
Tout bien examiné, le refuge offert par les hautes branches du séquoia parut encore ce qu’il y avait de plus sûr, et on s’occupa d’en rendre l’accès moins difficile. Il serait toujours aisé de défendre l’étroit orifice par lequel il fallait déboucher pour arriver au sommet du tronc.
Ce fut avec l’aide de Carèfinotu que Godfrey parvint à établir des saillies régulièrement espacées d’une paroi à l’autre, comme les marches d’une échelle, et qui, reliées par une longue corde végétale, permettaient de monter plus rapidement à l’intérieur.
– Eh bien, dit en souriant Godfrey, lorsque ce travail fut fini, cela nous fait une maison de ville en bas, et une maison de campagne en haut !
– J’aimerais mieux une cave, pourvu qu’elle fût dans Montgomery-Street ! répondit Tartelett.
Noël arriva, ce « Christmas » tant fêté dans tous les États-Unis d’Amérique ! Puis, ce fut ce premier jour de l’an, plein des souvenirs d’enfance, qui, pluvieux, neigeux, froid, sombre, commença la nouvelle année sous les plus fâcheux auspices !
Il y avait alors six mois que les naufragés du Dream étaient sans communication avec le reste du monde.
Le début de cette année ne fut pas très heureux. Il devait donner à penser que Godfrey et ses compagnons seraient soumis à des épreuves encore plus cruelles.
La neige ne cessa de tomber jusqu’au 18 janvier. Il avait fallu laisser le troupeau aller pâturer au dehors, afin de pourvoir comme il le pourrait à sa nourriture.
À la fin du jour, une nuit très humide, très froide, enveloppait l’île tout entière, et le sombre dessous des séquoias était plongé dans une profonde obscurité.
Godfrey, Carèfinotu, étendus sur leur couchette à l’intérieur de Will-Tree, essayaient en vain de dormir. Godfrey, à la lumière indécise d’une résine, feuilletait quelques pages de la Bible.
Vers dix heures, un bruit lointain, qui se rapprochait peu à peu, se fit entendre dans la partie nord de l’île.
Il n’y avait pas à s’y tromper. C’étaient des fauves qui rôdaient aux environs, et, circonstance plus effrayante, les hurlements du tigre et de la hyène, les rugissements de la panthère et du lion, se confondaient, cette fois, dans un formidable concert.
Godfrey, Tartelett et le Noir s’étaient soudain relevés, en proie à une indicible angoisse. Si, devant cette inexplicable invasion d’animaux féroces, Carèfinotu partageait l’épouvante de ses compagnons, il faut constater, en outre, que sa stupéfaction égalait au moins son effroi.
Pendant deux mortelles heures, tous trois furent tenus en alerte. Les hurlements éclataient, par instants, à peu de distance ; puis ils cessaient tout à coup, comme si la bande des fauves, ne connaissant pas le pays qu’elle parcourait, s’en fût allée au hasard. Peut-être, alors, Will-Tree échapperait-il à une agression !
« N’importe, pensait Godfrey, si nous ne parvenons pas à détruire ces animaux jusqu’au dernier, il n’y aura plus aucune sécurité pour nous dans l’île ! »
Peu après minuit, les rugissements reprirent avec plus de force, à une distance moindre. Impossible de douter que la troupe hurlante ne se rapprochât de Will-Tree.
Oui ! ce n’était que trop certain ! Et, cependant, ces animaux féroces, d’où venaient-ils ? Ils ne pouvaient avoir récemment débarqué sur l’île Phina ! Il fallait donc qu’ils y fussent antérieurement à l’arrivée de Godfrey ! Mais, alors, comment toute cette bande avait-elle pu si bien se cacher, que, pendant ses excursions et ses chasses, aussi bien à travers les bois du centre que dans les parties les plus reculées du sud de l’île, Godfrey n’en eût jamais trouvé aucune trace ! Où était donc la mystérieuse tanière qui venait de vomir ces lions, ces hyènes, ces panthères, ces tigres ? Entre toutes les choses inexpliquées jusqu’ici, celle-ci n’était-elle pas, vraiment, la plus inexplicable ?
Carèfinotu ne pouvait en croire ce qu’il entendait. On l’a dit, c’était même chez lui de la stupéfaction poussée à la dernière limite. À la flamme du foyer qui éclairait l’intérieur de Will-Tree, on aurait pu observer sur son masque noir la plus étrange des grimaces.
Tartelett, lui, gémissait, se lamentait, grognait, dans son coin. Il voulait interroger Godfrey sur tout cela ; mais celui-ci n’était ni en mesure, ni en humeur de lui répondre. Il avait le pressentiment d’un très grand danger, il cherchait les moyens de s’y soustraire.
Une ou deux fois, Carèfinotu et lui s’avancèrent jusqu’au milieu de l’enceinte. Ils voulaient s’assurer si la porte de l’enceinte était solidement assujettie en dedans.
Tout à coup, une avalanche d’animaux déboula avec grand bruit du côté de Will-Tree.
Ce n’était encore que le troupeau des chèvres, des moutons, des agoutis. Pris d’épouvante, en entendant les hurlements des fauves, en sentant leur approche, ces bêtes affolées avaient fui le pâturage et venaient s’abriter derrière la palissade.
– Il faut leur ouvrir ! s’écria Godfrey.
Carèfinotu remuait la tête de haut en bas. Il n’avait pas besoin de parler la même langue que Godfrey pour le comprendre !
La porte fut ouverte, et tout le troupeau épouvanté se précipita dans l’enceinte.
Mais à cet instant, à travers l’entrée libre, apparut une sorte de flamboiement d’yeux, au milieu de cette obscurité que le couvert des séquoias rendait plus épaisse encore.
Il n’était plus temps de refermer l’enceinte !
Se jeter sur Godfrey, l’entraîner malgré lui, le pousser dans l’habitation, dont il retira brusquement la porte, cela fut fait par Carèfinotu dans la durée d’un éclair.
De nouveaux rugissements indiquèrent que trois ou quatre fauves venaient de franchir la palissade.
Alors, à ces rugissements horribles se mêla tout un concert de bêlements et de grognements d’épouvante. Le troupeau domestique, pris là comme dans un piège, était livré, et à la griffe des assaillants.
Godfrey et Carèfinotu, qui s’étaient hissés jusqu’aux deux petites fenêtres percées dans l’écorce du séquoia, essayaient de voir ce qui se passait au milieu de l’ombre.
Évidemment, les fauves – tigres ou lions, panthères ou hyènes, on ne pouvait le savoir encore – s’étaient jetés sur le troupeau et commençaient leur carnage.
À ce moment, Tartelett, dans un accès d’effroi aveugle, de terreur irraisonnée, saisissant l’un des fusils, voulut tirer par l’embrasure d’une des fenêtres, à tout hasard !
– Non ! dit-il. Au milieu de cette obscurité il y a trop de chances pour que ce soient des coups perdus. Il ne faut pas gaspiller inutilement nos munitions ! Attendons le jour !
Il avait raison. Les balles auraient aussi bien atteint les animaux domestiques que les animaux sauvages – plus sûrement même, puisque ceux-là étaient en plus grand nombre. Les sauver, c’était maintenant impossible. Eux sacrifiés, peut-être les fauves, repus, auraient-ils quitté l’enceinte avant le lever du soleil. On verrait alors comment il conviendrait d’agir pour se garder contre une agression nouvelle.
Mieux valait aussi, pendant cette nuit si noire ; et tant qu’on le pouvait, ne pas révéler à ces animaux la présence d’êtres humains qu’ils pourraient bien préférer à des bêtes. Peut-être éviterait-on ainsi une attaque directe contre Will-Tree.
Comme Tartelett était incapable de comprendre ni un raisonnement de ce genre, ni aucun autre, Godfrey se contenta de lui retirer son arme. Le professeur vint alors se jeter sur sa couchette, en maudissant les voyages, les voyageurs, les maniaques, qui ne peuvent pas demeurer tranquillement au foyer domestique !
Ses deux compagnons s’étaient remis en observation aux fenêtres. De là, ils assistaient, sans pouvoir intervenir, à cet horrible massacre qui s’opérait dans l’ombre. Les cris des moutons et des chèvres diminuaient peu à peu, soit que l’égorgement de ces animaux fût consommé, soit que la plupart se fussent échappés au-dehors, où les attendait une mort non moins sûre. Ce serait là une perte irréparable pour la petite colonie ; mais Godfrey n’en était plus à se préoccuper de l’avenir. Le présent était assez inquiétant pour absorber toutes ses pensées.
Il n’y avait rien à faire, rien à tenter pour empêcher cette œuvre de destruction.
Il devait être onze heures du soir, lorsque les cris de rage cessèrent un instant.
Godfrey et Carèfinotu regardaient toujours : il leur semblait voir encore passer de grandes ombres dans l’enceinte, tandis qu’un nouveau bruit de pas arrivait à leur oreille.
Évidemment, certains fauves attardés, attirés par ces odeurs de sang qui imprégnaient l’air, flairaient des émanations particulières autour de Will-Tree. Ils allaient et venaient, ils tournaient autour de l’arbre en faisant entendre un sourd rauquement de colère. Quelques-unes de ces ombres bondissaient sur le sol, comme d’énormes chats. Le troupeau égorgé n’avait pas suffi à contenter leur rage.
Ni Godfrey ni ses compagnons ne bougeaient. En gardant une immobilité complète, peut-être pourraient-ils éviter une agression directe.
Un coup malencontreux révéla soudain leur présence et les exposa à de plus grands dangers.
Tartelett, en proie à une véritable hallucination, s’était levé. Il avait saisi un revolver, et, cette fois, avant que Godfrey et Carèfinotu eussent pu l’en empêcher, ne sachant plus ce qu’il faisait, croyant peut-être apercevoir un tigre se dresser devant lui, il avait tiré !… La balle venait de traverser la porte de Will-Tree.
– Malheureux ! s’écria Godfrey, en se jetant sur Tartelett, à qui le Noir arrachait son arme.
Il était trop tard. L’éveil donné, des rugissements plus violents éclatèrent au dehors. On entendit de formidables griffes racler l’écorce du séquoia. De terribles secousses ébranlèrent la porte, qui était trop faible pour résister à cet assaut..
– Défendons-nous ! s’écria Godfrey.
Et son fusil à la main, sa cartouchière à la ceinture, il reprit son poste à l’une des fenêtres.
À sa grande surprise, Carèfinotu avait fait comme lui ! Oui ! le Noir, saisissant le second fusil – une arme qu’il n’avait jamais maniée cependant –, emplissait ses poches de cartouches et venait de prendre place à la seconde fenêtre.
Alors les coups de feu commencèrent à retentir à travers ces embrasures. À l’éclair de la poudre, Godfrey d’un côté, Carèfinotu de l’autre, pouvaient voir à quels ennemis ils avaient affaire.
Là, dans l’enceinte, hurlant de rage, rugissant sous les détonations, roulant sous les balles qui en frappèrent quelques-uns, bondissaient des lions, des tigres, des hyènes, des panthères – pour le moins une vingtaine de ces féroces animaux ! À leurs rugissements, qui retentissaient au loin, d’autres fauves allaient sans doute répondre en accourant. Déjà même on pouvait entendre des hurlements plus éloignés, qui se rapprochaient aux alentours de Will-Tree. C’était à croire que toute une ménagerie de fauves s’était soudainement vidée dans l’île !
Cependant, sans se préoccuper de Tartelett, qui ne pouvait leur être bon à rien, Godfrey et Carèfinotu, gardant tout leur sang-froid, cherchaient à ne tirer qu’à coup sûr. Ne voulant pas perdre une cartouche, ils attendaient que quelque ombre passât. Alors le coup partait et portait, car aussitôt un hurlement de douleur prouvait que l’animal avait été atteint.
Au bout d’un quart d’heure, il y eut comme un répit. Les fauves se lassaient-ils donc d’une attaque qui avait coûté la vie à plusieurs d’entre eux, ou bien attendaient-ils le jour pour recommencer leur agression dans des conditions plus favorables ?
Quoi qu’il en fût, ni Godfrey ni Carèfinotu n’avaient voulu quitter leur poste. Le Noir ne s’était pas servi de son fusil avec moins d’habileté que Godfrey. Si ce n’avait été là qu’un instinct d’imitation, il faut convenir qu’il était surprenant.
Vers deux heures du matin, il y eut une nouvelle alerte – celle-là plus chaude que les autres. Le danger était imminent, la position à l’intérieur de Will-Tree allait devenir intenable.
En effet, des rugissements nouveaux éclatèrent au pied du séquoia. Ni Godfrey, ni Carèfinotu, à cause de la disposition des fenêtres, percées latéralement, ne pouvaient entrevoir les assaillants, ni, par conséquent, tirer avec chance de les frapper.
Maintenant, c’était la porte que ces bêtes attaquaient, et il n’était que trop certain qu’elle sauterait sous leur poussée ou céderait à leurs griffes.
Godfrey et le Noir étaient redescendus sur le sol. La porte s’ébranlait déjà sous les coups du dehors… On sentait une haleine chaude passer à travers les fentes de l’écorce.
Godfrey et Carèfinotu essayèrent de consolider cette porte en l’étayant avec les pieux qui servaient à maintenir leurs couchettes, mais cela ne pouvait suffire.
Il était évident qu’elle serait enfoncée avant peu, car les fauves s’y acharnaient avec rage – surtout depuis que les coups de fusil ne pouvaient plus les atteindre.
Godfrey était donc réduit à l’impuissance. Si ses compagnons et lui étaient encore à l’intérieur de Will-Tree au moment où les assaillants s’y précipiteraient, leurs armes seraient insuffisantes à les défendre.
Godfrey avait croisé les bras. Il voyait les ais de la porte se disjoindre peu à peu !… Il ne pouvait rien. Dans un moment de défaillance, il passa la main sur son front, comme désespéré. Mais, reprenant presque aussitôt possession de lui-même :
– En haut, dit-il, en haut !… tous !
Et il montrait l’étroit boyau qui aboutissait à la fourche par l’intérieur de Will-Tree.
Carèfinotu et lui, emportant les fusils, les revolvers, s’approvisionnèrent de cartouches.
Il s’agissait, maintenant, d’obliger Tartelett à les suivre jusque dans ces hauteurs, où il n’avait jamais voulu s’aventurer.
Tartelett n’était plus là. Il avait pris les devants, pendant que ses compagnons faisaient le coup de feu.
C’était une dernière retraite, où l’on serait certainement à l’abri des fauves. En tout cas, si l’un d’eux, tigre ou panthère, tentait de s’élever jusque dans la ramure du séquoia, il serait aisé de défendre l’orifice par lequel il lui faudrait passer.
Godfrey et Carèfinotu n’étaient pas à une hauteur de trente pieds, que des hurlements éclatèrent à l’intérieur de Will-Tree.
Quelques instants de plus, ils auraient été surpris. La porte venait de sauter en dedans.
Tous deux se hâtèrent de monter et atteignirent enfin l’orifice supérieur du tronc.
Un cri d’épouvante les accueillit. C’était Tartelett, qui avait cru voir apparaître une panthère ou un tigre ! L’infortuné professeur était cramponné à une branche, avec l’effroyable peur de tomber.
Carèfinotu alla à lui, le força à s’accoter dans une fourche secondaire, où il l’attacha solidement avec sa ceinture.
Puis, tandis que Godfrey allait se poster à un endroit d’où il commandait l’orifice, Carèfinotu chercha une autre place, de manière à pouvoir croiser son feu avec le sien.
Et on attendit.
Dans ces conditions, il y avait vraiment des chances pour que les assiégés fussent à l’abri de toute atteinte.
Cependant Godfrey cherchait à voir ce qui se passait au-dessous de lui, mais la nuit était encore trop profonde. Alors il cherchait à entendre, et les rugissements, qui montaient sans cesse, indiquaient bien que les assaillants ne songeaient point à abandonner la place.
Tout à coup, vers quatre heures du matin, une grande lueur se fit au bas de l’arbre. Bientôt elle filtra à travers les fenêtres et la porte. En même temps, une âcre fumée, s’épanchant par l’orifice supérieur, se perdit dans les hautes branches.
– Qu’est-ce donc encore ? s’écria Godfrey.
Ce n’était que trop explicable. Les fauves, en ravageant tout à l’intérieur de Will-Tree, avaient dispersé les charbons du foyer. Le feu s’était aussitôt communiqué aux objets que renfermait la chambre. La flamme avait atteint l’écorce que sa sécheresse rendait très combustible. Le gigantesque séquoia brûlait par sa base.
La situation devenait donc encore plus terrible qu’elle ne l’avait été jusque-là.
En ce moment, à la lueur de l’incendie, qui éclairait violemment les dessous du groupe des arbres, on pouvait apercevoir les fauves bondir au pied de Will-Tree.
Presque au même instant, une effroyable explosion se produisit. Le séquoia, effroyablement secoué, trembla depuis ses racines jusqu’aux extrêmes branches de sa cime.
C’était la réserve de poudre qui venait de sauter à l’intérieur de Will-Tree, et l’air, violemment chassé, fit irruption par l’orifice, comme les gaz expulsés d’une bouche à feu.
Godfrey et Carèfinotu faillirent être arrachés de leur poste. Très certainement, si Tartelett n’eût pas été attaché solidement, il aurait été précipité sur le sol.
Les fauves, épouvantés par l’explosion, plus ou moins blessés, venaient de prendre la fuite.
Mais, en même temps, l’incendie, alimenté par cette subite combustion de la poudre, prit une extension plus considérable. Il s’avivait en montant au-dedans de l’énorme tronc comme dans une cheminée d’appel. De ces larges flammes, qui léchaient les parois intérieures, les plus hautes se propagèrent bientôt jusqu’à la fourche, au milieu des crépitements du bois mort, semblables à des coups de revolver. Une immense lueur éclairait, non seulement le groupe des arbres géants, mais aussi tout le littoral depuis Flag-Point jusqu’au cap sud de Dream-Bay.
Bientôt l’incendie eut gagné les premières branches du séquoia, menaçant d’atteindre l’endroit où s’étaient réfugiés Godfrey et ses deux compagnons. Allaient-ils. donc être dévorés par ce feu qu’ils ne pouvaient combattre, ou n’auraient-ils plus que la ressource de se précipiter du haut de cet arbre pour échapper aux flammes ?
Dans tous les cas, c’était la mort !
Godfrey cherchait encore s’il y avait quelque moyen de s’y soustraire. Il n’en voyait pas ! Déjà les basses branches étaient en feu, et une épaisse fumée troublait les premières lueurs du jour, qui commençait à se lever dans l’Est.
En cet instant, un horrible fracas de déchirement se produisit. Le séquoia, maintenant brûlé jusque dans ses racines, craquait violemment, il s’inclinait, il s’abattait…
Mais, en s’abattant, le tronc rencontra ceux des arbres qui l’avoisinaient ; leurs puissantes branches s’entremêlèrent aux siennes, et il resta ainsi, obliquement couché, ne faisant pas un angle de plus de quarante-cinq degrés avec le sol.
Au moment où le séquoia s’abattait, Godfrey et ses compagnons se crurent perdus !…
– Dix-neuf janvier ! s’écria alors une voix, que Godfrey, stupéfait, reconnut cependant !…
C’était Carèfinotu !… oui, Carèfinotu, qui venait de prononcer ces mots, et dans cette langue anglaise qu’il semblait jusqu’ici n’avoir pu ni parler ni comprendre !
– Tu dis ?… s’écria Godfrey, qui s’était laissé glisser jusqu’à lui à travers le branchage.
– Je dis, répondit Carèfinotu, que c’est aujourd’hui que votre oncle Will doit arriver, et que, s’il ne vient pas, nous sommes fichus !
À ce moment, et avant que Godfrey eût pu répondre, des coups de fusil éclataient à peu de distance de Will-Tree.
En même temps, une de ces pluies d’orage, qui sont de véritables cataractes, venait à propos verser ses torrentielles averses au moment où, dévorant les premières branches, les flammes menaçaient de se communiquer aux arbres sur lesquels s’appuyait Will-Tree.
Que devait penser Godfrey de cette série d’inexplicables incidents : Carèfinotu parlant l’anglais comme un Anglais de Londres, l’appelant par son nom, annonçant la prochaine arrivée de l’oncle Will, puis ces détonations d’armes à feu qui venaient d’éclater soudain ?
Il se demanda s’il devenait fou, mais il n’eut que le temps de se poser ces questions insolubles.
En cet instant – c’était cinq minutes à peine après les premiers coups de fusil –, une troupe de marins apparaissait en se glissant sous le couvert des arbres.
Godfrey et Carèfinotu se laissaient aussitôt glisser le long du tronc, dont les parois intérieures brûlaient encore.
Mais, au moment où Godfrey touchait le sol, il s’entendit interpeller, et par deux voix que, même dans son trouble, il lui eût été impossible de ne pas reconnaître.
– Neveu Godfrey, j’ai l’honneur de te saluer !
– Oncle Will !… Phina !… Vous !… s’écria Godfrey confondu.
Trois secondes après, il était dans les bras de l’un, et il serrait l’autre dans les siens.
En même temps, deux matelots, sur l’ordre du capitaine Turcotte, qui commandait la petite troupe, grimpaient le long du séquoia pour délivrer Tartelett, et le « cueillaient » avec tous les égards dus à sa personne.
Et alors, les demandes, les réponses, les explications de s’échanger coup sur coup.
– Oui ! nous !
– Et comment avez-vous pu découvrir l’île Phina ?
– L’île Phina ! répondit William W. Kolderup. Tu veux dire l’île Spencer ! Eh ! ce n’était pas difficile, il y a six mois que je l’ai achetée !
– À laquelle tu avais donc donné mon nom, cher Godfrey ? dit la jeune fille.
– Ce nouveau nom me va, et nous le lui conserverons, répondit l’oncle, mais jusqu’ici et pour les géographes, c’est encore l’île Spencer, qui n’est qu’à trois jours de San Francisco, et sur laquelle j’ai cru utile de t’envoyer faire ton apprentissage de Robinson !
– Oh ! mon oncle ! oncle Will ! que dites-vous là ? s’écria Godfrey. Hélas ! si vous dites vrai, je ne puis pas vous répondre que je ne l’avais point mérité ! Mais alors, oncle Will, ce naufrage du Dream ?…
– Faux ! répliqua William W. Kolderup, qui ne s’était jamais vu de si belle humeur. Le Dream s’est tranquillement enfoncé suivant les instructions que j’avais données à Turcotte, en remplissant d’eau ses « water-ballast ». Tu t’es dit qu’il sombrait pour tout de bon ; mais lorsque le capitaine a vu que Tartelett et toi, vous alliez tranquillement à la côte, il a fait machine en arrière ! Trois jours plus tard, il rentrait à San Francisco, et c’est lui qui nous a ramenés aujourd’hui à l’île Spencer à la date convenue !
– Ainsi personne de l’équipage n’a péri dans le naufrage ? demanda Godfrey.
– Personne… si ce n’est ce malheureux Chinois, qui s’était caché à bord et qu’on n’a pas retrouvé !
– Mais cette pirogue ?…
– Fausse, la pirogue que j’avais fait fabriquer !
– Mais ces sauvages ?…
– Faux, les sauvages, que tes coups de fusil n’ont heureusement pas atteints ?
– Mais Carèfinotu ?…
– Faux, Carèfinotu, ou plutôt c’est mon fidèle Jup Brass, qui a merveilleusement joué son rôle de Vendredi, à ce que je vois !
– Oui ! répondit Godfrey, et il m’a sauvé deux fois la vie dans une rencontre avec un ours et un tigre…
– Faux, l’ours ! Faux, le tigre ! s’écria William W. Kolderup en riant de plus belle. Empaillés tous les deux, et débarqués, sans que tu l’aies vu, avec Jup Brass et ses compagnons !
– Mais ils remuaient la tête et les pattes !…
– Au moyen d’un ressort que Jup Brass allait remonter pendant la nuit, quelques heures avant les rencontres qu’il te préparait !
– Quoi ! tout cela ?… répétait Godfrey, un peu honteux de s’être laissé prendre à ces supercheries.
– Oui ! ça allait trop bien dans ton île, mon neveu, et il fallait te donner des émotions !
– Alors, répondit Godfrey, qui prit le parti de rire, si vous vouliez nous éprouver de la sorte, oncle Will, pourquoi avoir envoyé une malle qui contenait tous les objets dont nous avions tant besoin ?
– Une malle ? répondit William W. Kolderup. Quelle malle ? Je ne t’ai jamais envoyé de malle ! Est-ce que, par hasard ?… »
Et, ce disant, l’oncle se retourna vers Phina, qui baissait les yeux en détournant la tête.
– Ah ! vraiment !… Une malle, mais alors il a fallu que Phina ait eu pour complice…
Et l’oncle Will se tourna vers le capitaine Turcotte, qui partit d’un gros rire.
– Que vouliez-vous, monsieur Kolderup, répondit-il, je peux bien quelquefois vous résister à vous… mais à Miss Phina… c’est trop difficile !… et, il y a quatre mois, pendant que vous m’aviez envoyé surveiller l’île, j’ai mis mon canot à la mer avec la susdite malle…
– Chère Phina, ma chère Phina ! dit Godfrey en tendant la main à la jeune fille.
– Turcotte, vous m’aviez pourtant promis le secret ! répondit Phina en rougissant.
Et l’oncle William W. Kolderup, secouant sa grosse tête, voulut en vain cacher qu’il était très ému.
Mais si Godfrey n’avait pu retenir un sourire de bonne humeur, en entendant les explications que lui donnait l’oncle Will, le professeur Tartelett ne riait pas, lui ! Il était très mortifié de ce qu’il apprenait, lui ! Avoir été l’objet d’une pareille mystification, lui, professeur de danse et de maintien ! Aussi, s’avançant avec beaucoup de dignité :
– Monsieur William Kolderup, dit-il, ne soutiendra pas, je pense, que l’énorme crocodile dont j’ai failli être la malheureuse victime était en carton et à ressort ?
– Un crocodile ? répondit l’oncle.
– Oui, monsieur Kolderup, répondit alors Carèfinotu, auquel il convient de restituer son vrai nom de Jup Brass, oui, un véritable crocodile, qui s’est jeté sur M. Tartelett, et cependant, je n’en avais point apporté dans ma collection !
Godfrey raconta alors ce qui s’était passé depuis quelque temps, l’apparition subite des fauves en grand nombre, de vrais lions, de vrais tigres, de vraies panthères, puis l’envahissement de vrais serpents, dont, pendant quatre mois, on n’avait pas aperçu un seul échantillon dans l’île !
William W. Kolderup, déconcerté à son tour, ne comprit rien à tout cela. L’île Spencer – cela était connu depuis longtemps – n’était hantée par aucun fauve, et ne devait pas renfermer un seul animal nuisible, aux termes mêmes de l’acte de vente.
Il ne comprit pas davantage ce que Godfrey lui raconta de toutes les tentatives qu’il avait faites, à propos d’une fumée qui s’était montrée plusieurs fois en divers points de l’île. Aussi se montra-t-il très intrigué devant des révélations qui lui donnaient à penser que tout ne s’était pas passé d’après ses instructions, selon le programme que seul il avait été en droit de faire.
Quant à Tartelett, ce n’était pas un homme auquel on pût en conter. À part lui, il ne voulut rien admettre, ni du faux naufrage, ni des faux sauvages, ni des faux animaux, et, surtout, il ne voulut pas renoncer à la gloire qu’il avait acquise, en abattant de son premier coup de fusil le chef d’une tribu polynésienne – un des serviteurs de l’hôtel Kolderup, qui, d’ailleurs, se portait aussi bien que lui !
Tout était dit, tout était expliqué, sauf la grave question des véritables fauves et de la fumée inconnue. Cela faillit même rendre l’oncle Will très rêveur. Mais, en homme pratique, il ajourna, par un effort de volonté, la solution de ces problèmes, et s’adressant à son neveu :
– Godfrey, dit-il, tu as toujours tant aimé les îles, que je suis sûr de t’être agréable et de combler tes vœux en t’annonçant que celle-ci est à toi, à toi seul ! Je t’en fais cadeau ! Tu peux t’en donner, de ton île, tant que tu voudras ! Je ne songe pas à te la faire quitter de force et n’entends point t’en détacher ! Sois donc un Robinson toute ta vie, si le cœur t’en dit…
– Moi ! répondit Godfrey, moi ! toute ma vie !
Phina, s’avançant à son tour :
– Godfrey, demanda-t-elle, veux-tu en effet rester sur ton île ?
– Plutôt mourir ! s’écria-t-il, en se redressant dans un élan dont la franchise n’était pas douteuse.
– Eh bien, oui, reprit-il en s’emparant de la main de la jeune fille, oui, j’y veux rester, mais à trois conditions : la première, c’est que tu y resteras avec moi, chère Phina ; la deuxième, c’est que l’oncle Will s’engagera à y demeurer avec nous, et la troisième, c’est que l’aumônier du Dream viendra nous y marier aujourd’hui même !
– Il n’y a pas d’aumônier sur le Dream, Godfrey ! répondit l’oncle Will, tu le sais bien, mais je pense qu’il y en a encore à San Francisco, et que là nous trouverons plus d’un digne pasteur qui consente à nous rendre ce petit service ! Je crois donc répondre à ta pensée en te disant que, dès demain, nous reprendrons la mer !
Alors Phina et l’oncle Will voulurent que Godfrey leur fit les honneurs de son île. Le voilà donc les promenant sous le groupe des séquoias, le long du rio, jusqu’au petit pont.
Hélas ! de la demeure de Will-Tree, il ne restait plus rien ! L’incendie avait tout dévoré de cette habitation aménagée à la base de l’arbre ! Sans l’arrivée de William W. Kolderup, aux approches de l’hiver, leur petit matériel détruit, de véritables bêtes féroces courant l’île, nos Robinsons eussent été bien à plaindre !
– Oncle Will, dit alors Godfrey, si j’avais donné à cette île le nom de Phina, laissez-moi ajouter que l’arbre dans lequel nous demeurions s’appelait Will-Tree !
– Eh bien, répondit l’oncle, nous en emporterons de la graine pour en semer dans mon jardin de Frisco ! »
Pendant cette promenade, on aperçut au loin quelques fauves, mais ils n’osèrent pas s’attaquer à la troupe nombreuse et bien armée des matelots du Dream. Toutefois, leur présence n’en était pas moins un fait absolument incompréhensible.
Puis, on revint à bord, non sans que Tartelett eût demandé la permission d’emporter « son crocodile » comme pièce à l’appui – permission qui lui fut accordée.
Le soir, tout le monde étant réuni dans le carré du Dream, on fêtait par un joyeux repas la fin des épreuves de Godfrey Morgan et ses fiançailles avec Phina Hollaney.
Le lendemain, 20 janvier, le Dream appareillait sous le commandement du capitaine Turcotte. À huit heures du matin, Godfrey, non sans quelque émotion, voyait à l’horizon de l’Ouest s’effacer, comme une ombre, cette île sur laquelle il venait de faire cinq mois d’une école dont il ne devait jamais oublier les leçons.
La traversée se fit rapidement, par une mer magnifique, avec un vent favorable qui permit d’établir les goélettes du Dream. Ah ! il allait droit à son but, cette fois ! Il ne cherchait plus à tromper personne ! Il ne faisait pas des détours sans nombre, comme au premier voyage ! Il ne reperdait pas pendant la nuit ce qu’il avait gagné pendant le jour !
Aussi, le 23 janvier, à midi, après être entré par la Porte d’or, dans la vaste baie de San Francisco, venait-il tranquillement se ranger au warf de Marchant-Street.
Et que vit-on alors ?
On vit sortir du fond de la cale un homme qui, après avoir atteint le Dream à la nage, pendant la nuit de son mouillage à l’île Phina, avait réussi à s’y cacher une seconde fois !
Et quel était cet homme ?
C’était le Chinois Seng-Vou, qui venait de faire le voyage du retour comme il avait fait celui de l’aller !
Seng-Vou s’avança vers William W. Kolderup.
– Que monsieur Kolderup me pardonne, dit-il très poliment. Lorsque j’avais pris passage à bord du Dream, je croyais qu’il allait directement à Shangaï, où je voulais me rapatrier ; mais, du moment qu’il revient à San Francisco, je débarque !
Tous, stupéfaits devant cette apparition, ne savaient que répondre à l’intrus qui les regardait en souriant.
– Mais, dit enfin William W. Kolderup, tu n’es pas resté depuis six mois à fond de cale, je suppose ?
– Dans l’île !
– Moi !
– Alors ces fumées ?…
– Il fallait bien faire du feu !
– Et tu ne cherchais pas à te rapprocher de nous, à partager la vie commune ?
– Un Chinois aime à vivre seul, répondit tranquillement Seng-Vou. Il se suffit à lui-même et n’a besoin de personne !
Et là-dessus, l’original, saluant William W. Kolderup, débarqua et disparut.
– Voilà de quel bois sont faits les vrais Robinsons ! s’écria l’oncle Will. Regarde celui-là, et vois si tu lui ressembles ! C’est égal, la race anglo-saxonne aura du mal à absorber des gens de cet acabit !
– Bon ! dit alors Godfrey, les fumées sont expliquées par la présence de Seng-Vou, mais les fauves ?…
– Et mon crocodile ! ajouta Tartelett. J’entends que l’on m’explique mon crocodile !
L’oncle William W. Kolderup, très embarrassé, se sentant à son tour et pour sa part mystifié sur ce point, passa sa main sur son front comme pour en chasser un nuage.
– Nous saurons cela plus tard, dit-il. Tout finit par se découvrir à qui sait chercher !
Quelques jours après, on célébrait en grande pompe le mariage du neveu et de la pupille de William W. Kolderup. Si les deux jeunes fiancés furent choyés et fêtés par tous les amis du richissime négociant, nous le laissons à penser.
Dans cette cérémonie, Tartelett fut parfait de tenue, de distinction, de « comme il faut », et l’élève fit également honneur au célèbre professeur de danse et de maintien.
Cependant, Tartelett avait une idée. Ne pouvant faire monter son crocodile en épingle – il le regrettait –, il résolut de le faire tout simplement empailler. De cette façon, l’animal, bien préparé, les mâchoires entrouvertes, les pattes étendues, suspendu au plafond, ferait le plus bel ornement de sa chambre.
Le crocodile fut donc envoyé chez un célèbre empailleur, qui le rapporta à l’hôtel quelques jours après. Tous, alors, de venir admirer le « monstre », auquel Tartelett avait failli servir de pâture !
– Vous savez, monsieur Kolderup, d’où venait cet animal ? dit le célèbre empailleur en présentant sa note.
– Non ! répondit l’oncle Will.
– Cependant il avait une étiquette collée sous sa carapace.
– Une étiquette ! s’écria Godfrey.
– La voici, répondit le célèbre empailleur.
Et il montra un morceau de cuir, sur lequel ces mots étaient écrits en encre indélébile :
Envoi de Hagenbeck, de Hambourg, à J.-R. Taskinar, de Stockton, U.S.A.
Lorsque William W. Kolderup eut lu ces mots, un formidable éclat de rire lui échappa.
Il avait tout compris.
C’était son adversaire J.-R. Taskinar, son compétiteur évincé, qui, pour se venger, après avoir acheté toute une cargaison de fauves, reptiles et autres animaux malfaisants, au fournisseur bien connu des ménageries des Deux-Mondes, l’avait nuitamment débarquée en plusieurs voyages sur l’île Spencer. Cela lui avait coûté cher, sans doute, mais il avait réussi à infester la propriété de son rival, comme le firent les Anglais pour la Martinique, si l’on en doit croire la légende, avant de la rendre à la France !
Il n’y avait plus rien d’inexpliqué, désormais, dans les faits mémorables de l’île Phina.
– Bien joué ! s’écria William W. Kolderup. Je n’aurais pas mieux fait que ce vieux coquin de Taskinar !
– Mais, avec ces terribles hôtes, dit Phina, maintenant, l’île Spencer…
– L’île Phina… répondit Godfrey.
– L’île Phina, reprit en souriant la jeune femme, est absolument inhabitable !
– Bah ! répondit l’oncle Will, on attendra pour l’habiter que le dernier lion y ait dévoré le dernier tigre !
– Et alors, chère Phina, demanda Godfrey, tu ne craindras pas d’y venir passer une saison avec moi ?
– Avec toi, mon cher mari, je ne craindrais rien, nulle part ! répondit Phina, et puisque en sommes tu n’as pas fait ton voyage autour du monde…
– Nous le ferons ensemble ! s’écria Godfrey, et si la mauvaise chance doit jamais faire de moi un vrai Robinson…
– Tu auras du moins près de toi la plus dévouée des Robinsonnes !