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Le jour mourait ; j’étais près des mers, sur la grève.
Je tenais par la main ma fille, enfant qui rêve,
La terre, s’inclinant comme un vaisseau qui sombre,
En tournant dans l’espace allait plongeant dans l’ombre ;
La pâle nuit levait son front dans les nuées ;
Les choses s’effaçaient, blêmes, diminuées,
Quand il monte de l’ombre, il tombe de la cendre ;
On sentait à la fois la tristesse descendre
Ceux dont les yeux pensifs contemplent la nature
Voyaient l’urne d’en haut, vague rondeur obscure,
Et verser sur les monts, sur les campagnes blondes,
Et sur les flots confus pleins de rumeurs profondes,
Le soir silencieux !
Les nuages rampaient le long des promontoires ;
Mon âme, où se mêlaient ces ombres et ces gloires,
De tout cet océan, de toute cette terre,
Sortir sous l’œil de Dieu je ne sais quoi d’austère,
J’avais à mes côtés ma fille bien-aimée.
La nuit se répandait ainsi qu’une fumée.
Je regardais en moi, les paupières baissées,
Cette ombre qui se fait aussi dans nos pensées
Quand ton soleil s’en va !
Soudain l’enfant bénie, ange au regard de femme,
Dont je tenais la main et qui tenait mon âme,
Et, me montrant l’eau sombre et la rive âpre et brune,
Et deux points lumineux qui tremblaient sur la dune :
Vois donc, là-bas, où l’ombre aux flancs des coteaux rampe,
Ces feux jumeaux briller comme une double lampe
Quels sont ces deux foyers qu’au loin la brume voile ?
– L’un est un feu de pâtre et l’autre est une étoile ;
*
Deux mondes ! – l’un est dans l’espace,
Dans l’étendue où tout s’efface,
Radieux gouffre ! abîme obscur !
Enfant, comme deux hirondelles,
Oh ! si tous deux, âmes fidèles,
Nous pouvions fuir à tire-d’ailes,
Et plonger dans cette épaisseur
Où flotte, vit, meurt, brille et roule
L’astre imperceptible à la foule,
Incommensurable au penseur ;
Si nous pouvions franchir ces solitudes mornes,
Si nous pouvions passer les bleus septentrions,
Si nous pouvions atteindre au fond des cieux sans bornes
Jusqu’à ce qu’à la fin, éperdus, nous voyions,
Comme un navire en mer croît, monte, et semble éclore,
Cette petite étoile, atome de phosphore,
Devenir par degrés un monstre de rayons ;
S’il nous était donné de faire
Et de voler, de sphère en sphère,
Si, par un archange qui l’aime,
L’homme aveugle, frémissant, blême,
Dans les profondeurs du problème,
Vivant, pouvait être introduit ;
Si nous pouvions fuir notre centre,
Et, forçant l’ombre où Dieu seul entre,
Aller voir de près dans leur antre
Ce qui t’apparaîtrait te ferait trembler, ange !
Rien, pas de vision, pas de songe insensé,
Qui ne fût dépassé par ce spectacle étrange,
Monde informe, et d’un tel mystère composé,
Que son rayon fondrait nos chairs, cire vivante,
Et qu’il ne resterait de nous dans l’épouvante
Qu’un regard ébloui sous un front hérissé !
*
Oh ! de pôles, d’axes, de feux,
D’aimant qui lutte, d’air qui vibre,
De force esclave et d’éther libre,
Vaste et magnifique équilibre !
Lueurs ! tonnerres ! jets de soufre !
Mystère qui chante et qui souffre !
Mot nouveau du noir livre ciel !
Tu verrais ! – un soleil ; autour de lui des mondes,
Centres eux-mêmes, ayant des lunes autour d’eux ;
Là, des fourmillements de sphères vagabondes ;
Là, des globes jumeaux qui tournent deux à deux ;
Au milieu, cette étoile, effrayante, agrandie ;
D’un coin de l’infini formidable incendie,
Rayonnement sublime ou flamboiement hideux !
Regardons, puisque nous y sommes !
Figure-toi ! figure-toi !
Plus rien des choses que tu nommes !
Un autre monde ! une autre loi !
La terre a fui dans l’étendue ;
Derrière nous elle est perdue !
Jour nouveau ! nuit inattendue !
D’autres groupes d’astres au ciel !
Qui, s’ils voyaient sa fauve aurore,
Ce qu’on prend pour un mont est une hydre ; ces arbres
Sont des bêtes ; ces rocs hurlent avec fureur ;
Le feu chante ; le sang coule aux veines des marbres.
Ce monde est-il le vrai ? le nôtre est-il l’erreur ?
Ô possibles qui sont pour nous les impossibles !
Réverbérations des chimères visibles !
Le baiser de la vie ici nous fait horreur.
Et, si nous pouvions voir les hommes,
Qui sont là ce qu’ailleurs nous sommes,
Comme, eux et nous, nous frémirions !
Rencontre inexprimable et sombre !
Nous nous regarderions dans l’ombre
De monstre à monstre, fils du nombre
Pouvaient échanger leurs algèbres,
Nous dirions : « Qu’êtes-vous, ténèbres ? »
Ils diraient : « D’où venez-vous, nuit ? »
*
Sont-ils aussi des cœurs, des cerveaux, des entrailles ?
Cherchent-ils comme nous le mot jamais trouvé ?
Ont-ils des Spinosa qui frappent aux murailles,
Des Lucrèce niant tout ce qu’on a rêvé,
Qui, du noir infini feuilletant les registres,
Ont écrit : Rien, au bas de ses pages sinistres ;
Et, penchés sur l’abîme, ont dit : « L’œil est crevé ! »
Tous ces êtres, comme nous-même,
S’en vont en pâles tourbillons ;
Leur cendre à de nouveaux sillons ;
Un vient, un autre le remplace,
Et passe sans laisser de trace ;
Le souffle les crée et les chasse ;
Le gouffre en proie aux quatre vents,
Comme la mer aux vastes lames,
Mêle éternellement ses flammes
À ce sombre écroulement d’âmes,
L’abîme semble fou sous l’ouragan de l’être.
Quelle tempête autour de l’astre radieux !
Tout ne doit que surgir, flotter et disparaître,
Jusqu’à ce que la nuit ferme à son tour ses yeux ;
Car, un jour, il faudra que l’étoile aussi tombe ;
L’étoile voit neiger les âmes dans la tombe,
L’âme verra neiger les astres dans les cieux !
*
Par instants, dans le vague espace,
Regarde, enfant ! tu vas la voir !
C’est d’abord au loin un point noir ;
Plus prompte que la trombe folle,
Elle vient, court, approche, vole ;
Que déjà, remplissant le ciel,
À cacher le gouffre en démence,
Et semble ton couvercle immense,
C’est elle ! éclair ! voilà sa livide surface
Avec tous les frissons de ses océans verts !
Elle apparaît, s’en va, décroît, pâlit, s’efface,
Et rentre, atome obscur, aux cieux d’ombre couverts,
Et tout s’évanouit, vaste aspect, bruit sublime… –
Quel est ce projectile inouï de l’abîme ?
Ô boulets monstrueux qui sont des univers !
Dans un éloignement nocturne,
Quelque épouvantable Saturne
Tournant son anneau flamboyant ;
La braise en pleut comme d’un crible ;
Jean de Patmos, l’esprit terrible,
Vit en songe cet astre horrible
Il crut, d’éclairs enveloppée,
Et, par instants encor, – tout va-t-il se dissoudre ? –
Parmi ces mondes, fauve, accourant à grand bruit,
Une comète aux crins de flamme, aux yeux de foudre,
Surgit, et les regarde, et, blême, approche et luit ;
Puis s’évade en hurlant, pâle et surnaturelle,
Traînant sa chevelure éparse derrière elle,
Comme une Canidie affreuse qui s’enfuit.
Quelques-uns de ces globes meurent ;
Leurs mers sanglotent, leurs flots pleurent ;
Leur flanc crache un brasier central.
Sphères par la neige engourdies,
Tremblements profonds et fréquents ;
Leur propre abîme les consume ;
Leur haleine flamboie et fume ;
On entend de loin dans leur brume
*
Ils sont ! ils vont ! ceux-ci brillants, ceux-là difformes,
Tous portant des vivants et des créations !
Ils jettent dans l’azur des cônes d’ombre énormes,
Ténèbres qui des cieux traversent les rayons,
Où le regard, ainsi que des flambeaux farouches
L’un après l’autre éteints par d’invisibles bouches,
Voit plonger tour à tour les constellations !
Quel Zorobabel formidable,
Quel Dédale vertigineux,
Cieux ! a bâti dans l’insondable
Soleils, astres aux larges queues,
Gouffres ! ô millions de lieues !
Sombres architectures bleues !
Quel bras a fait, créé, produit
Ces tours d’or que nuls yeux ne comptent,
Ces firmaments qui se confrontent,
Ces Babels d’étoiles qui montent
Qui, dans l’ombre vivante et l’aube sépulcrale,
Qui, dans l’horreur fatale et dans l’amour profond,
A tordu ta splendide et sinistre spirale,
Ciel, où les univers se font et se défont ?
Un double précipice à la fois les réclame.
« Immensité ! » dit l’être. « Éternité ! » dit l’âme.
À jamais ! le sans fin roule dans le sans fond.
*
L’Inconnu, celui dont maint sage
Dans la brume obscure a douté,
A, pour montrer son ombre au crime,
Tous ses masques, noirs ou vermeils ;
Dans les éthers inaccessibles,
Ils flottent, cachés ou visibles ;
Et ce sont ces masques terribles
Que nous appelons les soleils !
Et les peuples ont vu passer dans les ténèbres
Ces spectres de la nuit que nul ne pénétra ;
Et flamines, santons, brahmanes, mages, guèbres,
Ont crié : Jupiter ! Allah ! Vishnou ! Mithra !
Un jour, dans les lieux bas, sur les hauteurs suprêmes,
Tous ces masques hagards s’effaceront d’eux-mêmes ;
Alors, la face immense et calme apparaîtra !
*
Enfant ! l’autre de ces deux mondes,
C’est le cœur d’un homme ! – parfois,
Comme une perle au fond des ondes,
Dieu cache une âme au fond des bois.
Dieu cache un homme sous les chênes ;
Et le sacre en d’austères lieux
L’ombre des monts, l’azur des cieux !
L’esprit d’un prêtre involontaire,
Près de ce feu qui luit là-bas !
Cet homme, dans quelque ruine,
Vit sous la brume et la bruine,
Fruit tombé de l’arbre hasard !
En le voyant, l’homme se sauve ;
Il est l’être crépusculaire.
On a peur de l’apercevoir ;
Pâtre tant que le jour l’éclaire,
Fantôme dès que vient le soir.
Le voit quand il fait, par moment,
Comme une ombre hors de sa bière,
Son vêtement dans ces décombres,
C’est un sac de cendre et de deuil,
Linceul troué par les clous sombres
Le pommier lui jette ses pommes ;
Il vit dans l’ombre enseveli ;
C’est un pauvre homme loin des hommes,
C’est un habitant de l’oubli ;
C’est un indigent sous la bure,
Un vieux front de la pauvreté,
*
Dans la nature transparente,
C’est l’œil des regards ingénus,
Un grave marcheur aux pieds nus !
Oui, c’est un cœur, une prunelle,
C’est un souffrant, c’est un songeur,
Fait trembler sa vague rougeur.
Il est là, l’âme aux cieux ravie,
Et, près d’un branchage enflammé,
Il est calme en cette ombre épaisse ;
Il aura bien toujours un peu
D’herbe pour que son bétail paisse,
Nos luttes, nos chocs, nos désastres,
Il les ignore ; il ne veut rien
Que, la nuit, le regard des astres,
Le jour, le regard de son chien.
Son troupeau gît sur l’herbe unie ;
Ses brebis, d’un rien remuées,
Ouvrant l’œil près du feu qui luit,
Aperçoivent sous les nuées
Sa forme droite dans la nuit ;
Et, bouc qui bêle, agneau qui danse,
Dorment dans les bois hasardeux
Sous ce grand spectre Providence
Qu’ils sentent debout auprès d’eux.
*
Pauvre et nu, mangeant son pain bis ;
Il ne connaît rien de la terre
Pourtant, il sait que l’homme souffre ;
Mais il sonde l’éther profond.
Toute solitude est un gouffre,
Dès qu’il est debout sur ce faîte,
Le ciel reprend cet étranger ;
Ils tâtaient le ciel l’un et l’autre ;
Et, plus tard, sous le feu divin,
La foule raillait leur démence ;
Et l’homme dut, aux jours passés,
La nuit voyait, témoin austère,
Se rencontrer sur les hauteurs,
Les prophètes et les pasteurs.
– Où marchez-vous, tremblants prophètes ?
– Où courez-vous, pâtres troublés ?
Ainsi parlaient ces sombres têtes,
Et l’ombre leur criait : Allez !
Aujourd’hui, l’on ne sait plus même
Des Zoroastres au front blême
Et, quand nos yeux, qui les admirent,
Et savoir quels sont ceux qui mirent
Le plus de jour dans l’œil humain,
Du noir passé perçant les voiles,
Notre esprit flotte sans repos
Entre tous ces compteurs d’étoiles
Et tous ces compteurs de troupeaux.
*
Dans nos temps, où l’aube enfin dore
Le rêve humain s’approche encore
L’homme que la brume enveloppe,
Dans le ciel que Jésus ouvrit,
L’âme humaine, après le Calvaire,
A plus d’ampleur et de rayon ;
Le grossissement de ce verre
Mène aujourd’hui l’homme sacré
Plus avant dans l’impénétrable,
Oui, si dans l’homme, que le nombre
Et le temps trompent tour à tour,
Le désert au ciel nous convie.
Ô seuil de l’azur ! l’homme seul,
Vivant qui voit hors de la vie,
Il parle aux voix que Dieu fit taire,
Aux lueurs troubles de la terre
Dans le désert, l’esprit qui pense
Subit par degrés sous les cieux
De l’infini mystérieux.
Il plonge au fond. Calme, il savoure
Toute la grandeur qui l’entoure
Le pénètre confusément.
Sans qu’il s’en doute, il va, se dompte,
Marche, et, grandissant en raison,
Croît comme l’herbe aux champs, et monte
Il voit, il adore, il s’effare ;
Et l’universelle fanfare
Avec ses fleurs au pur calice,
Qui donne un baiser de complice
Son mont noir, son brouillard fuyant,
Syllabes du mot flamboyant ;
Avec sa paix, avec son trouble,
Son bois voilé, son rocher nu,
La solitude éclaire, enflamme,
Attire l’homme aux grands aimants,
De tous les éblouissements !
L’homme en son sein palpite et vibre,
Ouvrant son aile, ouvrant ses yeux,
Étrange oiseau d’autant plus libre
Que le mystère le tient mieux.
Il sent croître en lui, d’heure en heure,
L’humble foi, l’amour recueilli,
Et la mémoire antérieure
Qui le remplit d’un vaste oubli.
Il a des soifs inassouvies ;
Dans son passé vertigineux,
Il sent revivre d’autres vies ;
De son âme il compte les nœuds.
Il cherche au fond des sombres dômes
Sous quelles formes il a lui ;
Il entend ses propres fantômes
Il sent que l’humaine aventure
N’est rien qu’une apparition ;
Il se dit : – Chaque créature
Est toute la création.
Il se dit : – Mourir, c’est connaître ;
Nous cherchons l’issue à tâtons.
J’étais, je suis, et je dois être.
L’ombre est une échelle. Montons. –
Il se dit : – Le vrai, c’est le centre.
Le reste est apparence ou bruit.
Cherchons le lion, et non l’antre ;
Allons où l’œil fixe reluit. –
Il sent plus que l’homme en lui naître ;
Il sent, jusque dans ses sommeils,
L’infiltration des soleils.
Ils cessent d’être son problème ;
Un astre est un voile. Il veut mieux ;
Le regard qui va plus loin qu’eux.
*
Pendant que, nous, hommes des villes,
Nous croyons prendre un vaste essor
Lorsqu’entre en nos prunelles viles
Le spectre d’une étoile d’or ;
Que, savants dont la vue est basse,
Nous nous ruons et nous brûlons
Dans le premier astre qui passe,
Comme aux lampes les papillons,
Et qu’oubliant le nécessaire,
Nous contentant de l’incomplet,
Ceux qu’éclaire le feu follet,
Prenant pour l’être et pour l’essence
Voulant nous faire une science
Avec des formes qui s’en vont,
Ne comprenant, pour nous distraire
De la terre, où l’homme est damné,
Qu’un autre monde, sombre frère
Comme l’oiseau né dans la cage,
Qui, s’il fuit, n’a qu’un vol étroit,
Ne sait pas trouver le bocage,
Et va d’un toit à l’autre toit ;
Chercheurs que le néant captive,
Qui, dans l’ombre, avons en passant
Poussière admirant la poussière,
Nous poursuivons obstinément,
Grains de cendre, un grain de lumière
Pendant que notre âme humble et lasse
S’arrête au seuil du ciel béni,
Lui, ce berger, ce passant frêle,
Que la cathédrale éternelle
Cet homme qui ne sait pas lire,
Qui ne connaît pas d’autre lyre
Que les grands bois et les grands vents,
Lui, dont l’âme semble étouffée,
Il s’envole, et, touchant le but,
Lui, ce pâtre, en sa Thébaïde,
Sans docteur, sans maître, sans guide,
Fouillant, scrutant, interrogeant
De sa roche où la paix séjourne,
Les cieux noirs, les bleus horizons,
Double ornière où sans cesse tourne
Seul, quand mai vide sa corbeille,
Quand octobre emplit son panier ;
Seul, quand l’hiver à notre oreille
Vient siffler, gronder, et nier ;
Quand sur notre terre, où se joue
Le blanc flocon flottant sans bruit,
La mort, spectre vierge, secoue,
Ses ailes pâles dans la nuit ;
Quand, nous glaçant jusqu’aux vertèbres,
Nous jetant la neige en rêvant,
Laisse tomber sa plume au vent ;
Quand la mer tourmente la barque ;
Quand la plaine est là, ressemblant
À la morte dont un drap marque
L’obscur profil sinistre et blanc ;
À l’heure où, sous le ciel dormant,
Les méduses du crépuscule
Montrent leur face vaguement ;
Seul la nuit, quand dorment ses chèvres,
Se referment comme deux lèvres
Après que le psaume est chanté ;
Seul, quand renaît le jour sonore,
À l’heure où sur le mont lointain
Flamboie et frissonne l’aurore,
Seul, toujours seul, l’été, l’automne ;
Front sans remords et sans effroi
Dit tout bas : Ce n’est pas pour toi !
Oubliant dans ces grandes choses
Les trous de ses pauvres habits,
Comparant la douceur des roses
Sondant l’être, la loi fatale ;
L’amour, la mort, la fleur, le fruit ;
Il sent, faisant passer le monde
Par sa pensée à chaque instant,
Montant toujours, toujours accru,
Car, des effets allant aux causes,
L’œil perce et franchit le miroir,
Enfant ; et contempler les choses,
C’est finir par ne plus les voir.
Devant l’esprit aux yeux de lynx ;
Voir, c’est rejeter ; la poursuite
De l’énigme est l’oubli du sphynx.
Il ne voit plus le ver qui rampe,
La feuille morte émue au vent,
Le pré, la source où l’oiseau trempe
Son petit pied rose en buvant ;
Ni la fleur, parfum rayonnant ;
Ni l’arbre où sur l’écorce dure
L’amant grave un chiffre d’un jour,
Que les ans font croître à mesure
Qu’ils font décroître son amour.
Il ne voit plus la vigne mûre,
Ni la mer, ce rugissement ;
Ni l’aube dorant les prairies,
Ni le couchant aux longs rayons,
Ni tous ces tas de pierreries
Qu’on nomme constellations,
Que l’éther de son ombre couvre,
Et qu’entrevoit notre œil terni
Quand la nuit curieuse entr’ouvre
Ni les mondes, esquifs sans voiles,
Ni, dans le grand ciel sans milieu,
Toute cette cendre d’étoiles ;
Il voit l’astre unique ; il voit Dieu !
*
Il le regarde, il le contemple ;
Vision que rien n’interrompt !
Il devient tombe, il devient temple,
Le mystère flambe à son front.
Œil serein dans l’ombre ondoyante,
Il aime ; il est l’âme voyante
Il marche, heureux et plein d’aurore,
De plain-pied avec l’élément ;
Il croit, il accepte. Il ignore
Le doute, notre escarpement ;
Le doute, qu’entourent les vides,
Bord que nul ne peut enjamber,
Où nous nous arrêtons stupides,
Disant : Avancer, c’est tomber !
Le doute, roche où nos pensées
Errent loin du pré qui fleurit,
Où vont et viennent, dispersées,
Toutes ces chèvres de l’esprit !
Quand Hobbes dit : « Quelle est la base ? »
Quand Locke dit : « Quelle est la loi ? »
Que font à sa splendide extase
Qu’importe à cet anachorète
L’homme qui dans l’homme s’arrête,
La nuit qui croit à sa clarté ?
Que lui fait la philosophie,
Calcul, algèbre, orgueil puni,
L’effarement de l’infini !
Sciences disant : Que sait-on ?
Que lui font les choses bornées,
Grands, petits, couronnes, carcans ?
L’ombre qui sort des cheminées
Vaut l’ombre qui sort des volcans.
Que lui font la larve et la cendre,
Et, dans les tourbillons mouvants,
Toutes les formes que peut prendre
Que lui fait l’assurance triste
Des créatures dans leurs nuits ?
La terre s’écriant : J’existe !
Le soleil répliquant : Je suis !
Quand le spectre, dans le mystère,
S’affirme à l’apparition,
Qu’importe à cet œil solitaire
Que lui fait l’astre, autel et prêtre
Qui dit : Rien hors de moi ! – quand l’être
Que lui font, sur son sacré faîte,
Que donne aux soleils la comète,
Cette hérésiarque des cieux ?
Que lui fait le temps, cette brume ?
Que lui fait l’éternelle écume
Il boit, hors de l’inabordable,
Les délices du formidable,
Son être, dont rien ne surnage,
S’engloutit dans le gouffre bleu ;
Et, murmurant sans cesse : – Dieu, –
Parmi les feuillages farouches,
Il songe, l’âme et l’œil là-haut,
À l’imbécillité des bouches
Qui prononcent un autre mot !
*
Fécondant, travaillant, créant,
Par le rayon qu’il communique
Semant de feux, de souffles, d’ondes,
Les tourbillons d’obscurité,
Emplissant d’étincelles mondes
Remuant, dans l’ombre et les brumes,
De sombres forces dans les cieux
Qui font comme des bruits d’enclumes
Sous des marteaux mystérieux,
Doux pour le nid du rouge-gorge,
Terrible aux satans qu’il détruit ;
Et, comme aux lueurs d’une forge,
Un mur s’éclaire dans la nuit,
On distingue en l’ombre où nous sommes,
On reconnaît dans ce bas lieu,
Étant le sage, il est le juste ;
Sœur du grand flambeau des génies,
Et de toutes les harmonies
Qui flottent dans tous les azurs,
Plus belle dans une chaumière,
Cette éblouissante lumière,
Cette blancheur du cœur humain
S’appelle en ce monde, où l’honnête
Et le vrai des vents est battu,
*
Voilà donc ce que fait la solitude à l’homme ;
Elle lui montre Dieu, le dévoile et le nomme ;
Pénètre de splendeur le pâtre qui s’y plonge,
Et, dans les profondeurs de son immense songe.
Elle emplit l’ignorant de la science énorme ;
Ce que le cèdre voit, ce que devine l’orme,
Dieu, l’être, l’infini, l’éternité, l’abîme,
Dans l’ombre elle le mêle à la candeur sublime
D’un pâtre frémissant.
L’homme n’est qu’une lampe, elle en fait une étoile.
Et ce pâtre devient, sous son haillon de toile,
Aux fleurs, parfums du temple, aux arbres, noirs pilastres,
Apparaît couronné d’une tiare d’astres,
Vêtu de flamboiements !
Il ne se doute pas de cette grandeur sombre :
Assis près de son feu que la broussaille encombre,
Devant l’être béant,
Humble, il pense ; et, chétif, sans orgueil, sans envie,
Il se courbe, et sent mieux, près du gouffre de vie,
Quand il sort de son rêve, il revoit la nature.
Il parle à la nuée, errant à l’aventure,
Il dit : « Que ton encens est chaste, ô clématite ! »
Il dit au doux oiseau : « Que ton aile est petite,
« Mais que ton vol est grand ! »
Le soir, quand il voit l’homme aller vers les villages,
Glaneuses, bûcherons qui traînent des feuillages,
Que le laboureur bat et fouette avec colère,
Sans songer que le vent va le rendre à son frère
Quand il voit les forçats passer, portant leur charge,
Les soldats, les pêcheurs pris par la nuit, au large,
Il leur envoie à tous, du haut du mont nocturne,
La bénédiction qu’il a puisée à l’urne
De l’insondable amour !
Et, tandis qu’il est là, vivant sur sa colline,
Content, se prosternant dans tout ce qui s’incline,
Emplissant le vallon, le champ, le toit de mousse,
Et l’herbe et le rocher de la majesté douce
S’il passe par hasard, près de sa paix féconde,
Un de ces grands esprits en butte aux flots du monde
Révolté devant eux,
Qui craignent à la fois, sur ces vagues funèbres,
La terre de granit et le ciel de ténèbres,
L’homme ingrat, Dieu douteux ;
Peut-être, à son insu, que ce pasteur paisible,
Et dont l’obscurité rend la lueur visible,
Entrevu par cette âme en proie au choc de l’onde,
Va lui jeter soudain quelque clarté profonde
Ainsi ce feu peut-être, aux flancs du rocher sombre,
Là-bas est aperçu par quelque nef qui sombre
Humble, il la guide au loin de son reflet rougeâtre,
Et du même rayon dont il réchauffe un pâtre,
Et je repris, montrant à l’enfant adorée
L’obscur feu du pasteur et l’étoile sacrée :
De ces deux feux, perçant le soir qui s’assombrit,
L’un révèle un soleil, l’autre annonce un esprit.
C’est l’infini que notre œil sonde ;
Mesurons tout à Dieu, qui seul crée et conçoit !
C’est l’astre qui le prouve et l’esprit qui le voit ;
Une âme est plus grande qu’un monde.
Enfant, ce feu de pâtre à cette âme mêlé,
Et cet astre, splendeur du plafond constellé
Que l’éclair et la foudre gardent,
Ces deux phares du gouffre où l’être flotte et fuit,
Ces deux clartés du deuil, ces deux yeux de la nuit,
Dans l’immensité se regardent.
Ils se connaissent ; l’astre envoie au feu des bois
Toute l’énormité de l’abîme à la fois,
Les baisers de l’azur superbe,
Et l’éblouissement des visions d’Endor ;
Et le doux feu de pâtre envoie à l’astre d’or
Le frémissement du brin d’herbe.
Le feu de pâtre dit : – La mère pleure, hélas !
L’enfant a froid, le père a faim, l’aïeul est las ;
Tout est noir ; la montée est rude ;
Le pas tremble, éclairé par un tremblant flambeau ;
L’homme au berceau chancelle et trébuche au tombeau.
L’étoile répond : – Certitude !
De chacun d’eux s’envole un rayon fraternel,
L’un plein d’humanité, l’autre rempli de ciel ;
Dieu les prend, et joint leur lumière,
Et sa main, sous qui l’âme, aigle de flamme, éclôt,
Fait du rayon d’en bas et du rayon d’en haut