Victor Hugo
Les contemplations

TOME II AUJOURD’HUI 1843-1856

LIVRE SIXIÈME AU BORD DE L’INFINI

I. Le pont

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LIVRE SIXIÈME

AU BORD DE L’INFINI

I.

Le pont

 

J’avais devant les yeux les ténèbres. L’abîme

Qui n’a pas de rivage et qui n’a pas de cime,

Était là, morne, immense ; et rien n’y remuait.

Je me sentais perdu dans l’infini muet.

Au fond, à travers l’ombre, impénétrable voile,

On apercevait Dieu comme une sombre étoile.

Je m’écriai : – Mon âme, ô mon âme ! il faudrait,

Pour traverser ce gouffrenul bord n’apparaît,

Et pour qu’en cette nuit jusqu’à ton Dieu tu marches,

Bâtir un pont géant sur des millions d’arches.

Qui le pourra jamais ? Personne ! ô deuil ! effroi !

Pleure ! – Un fantôme blanc se dressa devant moi

Pendant que je jetais sur l’ombre un œil d’alarme,

Et ce fantôme avait la forme d’une larme ;

C’était un front de vierge avec des mains d’enfant ;

Il ressemblait au lys que la blancheur défend ;

Ses mains en se joignant faisaient de la lumière.

Il me montra l’abîme où va toute poussière,

Si profond, que jamais un écho n’y répond ;

Et me dit : – Si tu veux je bâtirai le pont.

Vers ce pâle inconnu je levai ma paupière.

– Quel est ton nom ? lui dis-je. Il me dit : – La prière.

 

Jersey, décembre 1852.

 


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