Victor Hugo
Les contemplations

TOME II AUJOURD’HUI 1843-1856

LIVRE SIXIÈME AU BORD DE L’INFINI

III.

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III.

 

Un spectre m’attendait dans un grand angle d’ombre,

Et m’a dit :

– Le muet habite dans le sombre.

L’infini rêve, avec un visage irrité.

L’homme parle et dispute avec l’obscurité,

Et la larme de l’œil rit du bruit de la bouche.

Tout ce qui vous emporte est rapide et farouche.

Sais-tu pourquoi tu vis ? sais-tu pourquoi tu meurs ?

Les vivants orageux passent dans les rumeurs,

Chiffres tumultueux, flots de l’océan Nombre.

Vous n’avez rien à vous qu’un souffle dans de l’ombre ;

L’homme est à peine , qu’il est déjà passé,

Et c’est avoir fini que d’avoir commencé.

Derrière le mur blanc, parmi les herbes vertes,

La fosse obscure attend l’homme, lèvres ouvertes.

La mort est le baiser de la bouche tombeau.

Tâche de faire un peu de bien, coupe un lambeau

D’une bonne action dans cette nuit qui gronde ;

Ce sera ton linceul dans la terre profonde.

Beaucoup s’en sont allés qui ne reviendront plus

Qu’à l’heure de l’immense et lugubre reflux ;

Alors, on entendra des cris. Tâche de vivre ;

Crois. Tant que l’homme vit, Dieu pensif lit son livre.

L’homme meurt quand Dieu fait au coin du livre un pli.

L’espace sait, regarde, écoute. Il est rempli

D’oreilles sous la tombe, et d’yeux dans les ténèbres.

Les morts ne marchant plus, dressent leurs pieds funèbres ;

Les feuilles sèches vont et roulent sous les cieux.

Ne sens-tu pas souffler le vent mystérieux ?

 

Au dolmen de Rozel, avril 1853.

 


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