Victor Hugo
Les contemplations

TOME II AUJOURD’HUI 1843-1856

LIVRE SIXIÈME AU BORD DE L’INFINI

IX. À la fenêtre pendant la nuit

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IX.

À la fenêtre pendant la nuit

 

I

 

Les étoiles, points d’or, percent les branches noires ;

Le flot huileux et lourd décompose ses moires

Sur l’océan blêmi ;

Les nuages ont l’air d’oiseaux prenant la fuite ;

Par moments le vent parle, et dit des mots sans suite,

Comme un homme endormi.

 

Tout s’en va. La nature est l’urne mal fermée.

La tempête est écume et la flamme est fumée.

Rien n’est hors du moment,

L’homme n’a rien qu’il prenne, et qu’il tienne, et qu’il garde.

Il tombe heure par heure, et, ruine, il regarde

Le monde, écroulement.

 

L’astre est-il le point fixe en ce mouvant problème ?

Ce ciel que nous voyons fut-il toujours le même ?

Le sera-t-il toujours ?

L’homme a-t-il sur son front des clartés éternelles ?

Et verra-t-il toujours les mêmes sentinelles

Monter aux mêmes tours ?

 

II

 

Nuits, serez-vous pour nous toujours ce que vous êtes ?

Pour toute vision, aurons-nous sur nos têtes

Toujours les mêmes cieux ?

Dis, larve Aldebaran, réponds, spectre Saturne,

Ne verrons-nous jamais sur le masque nocturne

S’ouvrir de nouveaux yeux ?

 

Ne verrons-nous jamais briller de nouveaux astres ?

Et des cintres nouveaux, et de nouveaux pilastres

Luire à notre œil mortel,

Dans cette cathédrale aux formidables porches

Dont le septentrion éclaire avec sept torches,

L’effrayant maître-autel ?

 

A-t-il cessé, le vent qui fit naître ces roses,

Sirius, Orion, toi, Vénus, qui reposes

Notre œil dans le péril ?

Ne verrons-nous jamais sous ces grandes haleines

D’autres fleurs de lumière éclore dans les plaines

De l’éternel avril ?

 

Savons-nous où le monde en est de son mystère ?

Qui nous dit, à nous, joncs du marais, vers de terre

Dont la bave reluit,

À nous qui n’avons pas nous-mêmes notre preuve,

Que Dieu ne va pas mettre une tiare neuve

Sur le front de la nuit ?

 

III

 

Dieu n’a-t-il plus de flamme à ses lèvres profondes ?

N’en fait-il plus jaillir des tourbillons de mondes ?

Parlez, Nord et Midi !

N’emplit-il plus de lui sa création sainte ?

Et ne souffle-t-il plus que d’une bouche éteinte

Sur l’être refroidi ?

 

Quand les comètes vont et viennent, formidables,

Apportant la lueur des gouffres insondables

À nos soucieux,

Brûlant, volant, peut-être âmes, peut-être mondes,

Savons-nous ce que font toutes ces vagabondes

Qui courent dans nos cieux ?

 

Qui donc a vu la source et connaît l’origine ?

Qui donc, ayant sondé l’abîme, s’imagine

En être mage et roi ?

Ah ! fantômes humains, courbés sous les désastres !

Qui donc a dit : – C’est bien, Éternel. Assez d’astres.

N’en fais plus. Calme-toi ! –

 

L’effet séditieux limiterait la cause ?

Quelle bouche ici-bas peut dire à quelque chose :

Tu n’iras pas plus loin ?

Sous l’élargissement sans fin, la borne plie ;

La création vit, croît et se multiplie ;

L’homme n’est qu’un témoin.

 

L’homme n’est qu’un témoin frémissant d’épouvante.

Les firmaments sont pleins de la sève vivante

Comme les animaux.

L’arbre prodigieux croise, agrandit, transforme,

Et mêle aux cieux profonds, comme une gerbe énorme,

Ses ténébreux rameaux.

 

Car la création est devant, Dieu derrière.

L’homme, du côté noir de l’obscure barrière,

Vit, rôdeur curieux ;

Il suffit que son front se lève pour qu’il voie

À travers la sinistre et morne claire-voie

Cet œil mystérieux.

 

IV

 

Donc ne nous disons pas : – Nous avons nos étoiles

Des flottes de soleils peut-être à pleines voiles

Viennent en ce moment ;

Peut-être que demain le Créateur terrible,

Refaisant notre nuit, va contre un autre crible

Changer le firmament.

 

Qui sait ? que savons-nous ? sur notre horizon sombre,

Que la création impénétrable encombre

Des ses taillis sacrés,

Muraille obscurevient battre le flot de l’être,

Peut-être allons-nous voir brusquement apparaître

Des astres effarés ;

 

Des astres éperdus arrivant des abîmes,

Venant des profondeurs ou descendant des cimes,

Et, sous nos noirs arceaux,

Entrant en foule, épars, ardents, pareils au rêve,

Comme dans un grand vent s’abat sur une grève

Une troupe d’oiseaux ;

 

Surgissant, clairs flambeaux, feux purs, rouges fournaises,

Aigrettes de rubis ou tourbillons de braises,

Sur nos bords, sur nos monts,

Et nous pétrifiant de leurs aspects étranges ;

Car dans le gouffre énorme il est des mondes anges

Et des soleils démons !

 

Peut-être en ce moment, du fond des nuits funèbres,

Montant vers nous, gonflant ses vagues de ténèbres

Et ses flots de rayons,

Le muet Infini, sombre mer ignorée,

Roule vers notre ciel une grande marée

De constellations !

 

Marine-Terrace, avril 1854.

 


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