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DEUXIÈME PARTIE
Presque au croisement du deuxième degré de longitude ouest et du seizième degré de latitude nord, c’est-à-dire un peu en aval du point le plus septentrional atteint par le Niger, la ville de Gao-Gao s’élève sur la rive gauche de ce fleuve qui, dans cette partie de son cours, marque la limite sud-ouest du Sahara. Au-delà commence le Grand-Désert, qui se continue, dans le Nord, jusqu’au Maroc, l’Algérie et la Tripolitaine, dans l’Est, jusqu’à l’Égypte et la Nubie, dans le Sud, jusqu’aux possessions européennes de l’Afrique centrale, dans l’Ouest jusqu’à l’océan. Les oasis les plus voisines de Gao-Gao, l’Adrar, au nord, l’Aïr, à l’est, en sont encore séparées, la première par quatre cents, la seconde par neuf cents kilomètres de sable. Sur les cartes de géographie les plus exactes et les plus récentes, cette immense étendue de trois cent soixante mille kilomètres carrés n’est représentée que par un espace entièrement vierge. À l’époque où la mission commandée par le député Barsac subissait les épreuves qui ont été relatées dans la première partie de ce récit, personne ne l’avait traversée, personne n’y avait pénétré. Elle était complètement inconnue.
À cette époque, les plus étranges légendes couraient sur cette région inexplorée parmi les riverains du Niger. Parfois, racontaient les indigènes, on voyait passer, s’enfuyant à tire-d’aile vers ces plaines arides ou en arrivant, d’immenses oiseaux noirs aux yeux de feu. D’autres fois, à les entendre, c’était une horde de grands diables rouges, montés sur des chevaux fougueux dont les naseaux jetaient des flammes, qui sortaient tout à coup de la contrée mystérieuse. Ces cavaliers fantastiques traversaient les bourgades au galop, tuant, massacrant ceux qui se trouvaient sur leur passage, puis repartaient dans le désert, emportant en travers de leurs selles des hommes, des femmes, des enfants, qui ne revenaient jamais.
Quels étaient les êtres malfaisants qui détruisaient ainsi les villages, pillaient les cases, s’appropriaient les misérables richesses des pauvres nègres, et disparaissaient en laissant derrière eux la ruine, le désespoir et la mort ? Nul ne le savait. Nul n’avait même cherché à le savoir. Qui eût osé suivre à la trace, en effet, des ennemis que l’imagination populaire douait d’un pouvoir surnaturel, et que beaucoup supposaient être les féroces divinités du désert ?
Tels étaient les bruits qui couraient, à cette époque, le long du Niger, de l’Aribinda au Gourma, jusqu’à plus de cent cinquante kilomètres de sa rive droite.
Si, plus hardi que ces nègres pusillanimes, quelqu’un s’était aventuré dans le désert, et si cet audacieux avait atteint, au prix d’un parcours de deux cent soixante kilomètres, le point situé par un degré quarante minutes de longitude est et par quinze degrés cinquante minutes de latitude nord, il aurait eu la récompense de son courage, car il aurait vu ce qui n’avait jamais été vu, ni par les géographes, ni par les explorateurs, ni par les caravanes : une ville2.
Oui, une ville, une véritable ville, qui ne figurait sur aucune carte et dont personne ne soupçonnait l’existence, bien que sa population totale ne fût pas inférieure, non compris les enfants, à six mille huit cent huit habitants.
Si l’hypothétique voyageur avait alors demandé le nom de cette ville à l’un des habitants, et si celui-ci avait consenti à le renseigner, on lui aurait dit, peut-être, en anglais : « Blackland is the name of this city », mais il aurait pu aussi arriver qu’on lui répondît en italien : « Questa città e Terra Nera » ; en bambara : « Ni dougouba ntocko a bé Bankou Fing » ; en portugais : « Hista cidada e Terranegra » ; en espagnol : « Esta ciudad es Tierranegra », ou en n’importe quelle autre langue, toutes réponses qui eussent signifié en français : « Le nom de cette ville est Terre-Noire ».
Rien d’impossible même à ce que le renseignement eût été donné en latin : « Ista urbs Terra nigra est ». C’est que le questionneur aurait eu affaire en ce cas à Josias Eberly, un ancien professeur qui, n’ayant pas trouvé à Blackland l’emploi de son érudition, y avait ouvert boutique et s’était transformé en apothicaire et en marchand de produits pour la teinture, ainsi que l’indiquait cette enseigne : Josias Eberly. Druggist. Products for dye.
Toutes les langues étaient parlées dans cette nouvelle Tour de Babel, dont la population, au moment où la mission Barsac succombait près de Koubo, se composait, outre cinq mille sept cent soixante-dix-huit nègres et négresses, de mille trente Blancs, venus de tous les pays du monde, mais dont l’immense majorité avait ce trait commun d’être des échappés de bagne et de prison, des aventuriers capables de tout excepté du bien, des déclassés prêts aux pires besognes. Toutefois, de même que les représentants de la race anglaise prédominaient dans cette foule hétéroclite, de même la langue anglaise avait le pas sur les autres. C’est en anglais qu’étaient rédigés les proclamations du chef, les actes de l’état civil, si tant est qu’il y eût un état civil, et le journal officiel de la localité : The Blackland’s Thunder (Le Tonnerre de Blackland).
Très curieux, ce journal, ainsi qu’on pourra juger par ces fragments, extraits de quelques-uns de ses numéros :
« Hier John Andrew a pendu le nègre Koromoko, qui avait oublié de lui apporter sa pipe après le lunch. »
« Demain soir, à six heures, départ pour Kourkoussou et Bidi de dix planeurs, avec dix Merry Fellows, sous le commandement du colonel Hiram Herbert. Razzia complète de ces deux villages que nous n’avons pas visités depuis trois ans. Retour dans la même nuit. »
« Nous avons appris qu’une mission française, dirigée par un député du nom de Barsac, doit prochainement partir de Conakry. Cette mission aurait, paraît-il, l’intention d’atteindre le Niger, en passant par Sikasso et Ouagadougou. Nos précautions sont prises. Vingt hommes de la Garde noire et deux Merry Fellows vont incessamment se mettre en route. Le capitaine Edward Rufus les rejoindra en temps opportun. Edward Rufus, qui est, ainsi qu’on le sait, un déserteur de l’infanterie coloniale, jouera, sous le nom de Lacour, le rôle d’un lieutenant français, et profitera de sa parfaite connaissance des usages militaires de cette nation, pour arrêter, d’une manière ou d’une autre, ledit Barsac, qui, on peut en être certain, n’arrivera pas jusqu’au Niger. »
« Hier, sur le Garden’s Bridge, à la suite d’une discussion, le conseiller Ehle Willis s’est vu dans la nécessité de mettre du plomb dans la tête du Merry Fellow Constantin Bernard. Celui-ci est tombé dans la Red River, où, emporté par le poids anormal de sa tête nouvellement plombée, il s’est noyé. Le concours a été aussitôt ouvert, afin de pourvoir au remplacement du défunt. C’est Gilman Ely qui a remporté la timbale, avec dix-sept condamnations prononcées par les tribunaux français, anglais et allemands, et atteignant le total de vingt-neuf années de prison et de trente-cinq années de bagne. Gilman Ely passe donc du Civil Body aux Merry Fellows. Nos meilleurs souhaits l’y accompagnent. »
Ainsi qu’on l’a sans doute remarqué, Josias Eberly, John Andrew, Hiram Herbert, Edward Rufus, Ehle Willis, Constantin Bernard, Gilman Ely n’étaient désignés que par l’association de deux prénoms. Cette pratique était d’un usage général à Blackland, où tout nouvel arrivant subissait un second baptême et perdait son nom patronymique, que personne, sauf le chef, ne connaissait. Seul de tous les habitants de race blanche, si l’on en excepte une fraction particulière de la population dont il sera bientôt question, ce chef était désigné à la manière ordinaire, et encore son nom devait-il être plutôt un sobriquet terrible et sinistre. On l’appelait Harry Killer, c’est-à-dire, d’après le sens littéral, Harry l’Assassin, Harry le Tueur.
Une dizaine d’années avant l’enlèvement des débris de la mission Barsac, par lequel s’est terminée la première partie de ce récit, Harry Killer, venant nul ne savait d’où, avec quelques individus de sa trempe, était arrivé à ce point du désert où devait s’élever Blackland, il y avait planté sa tente, et avait dit : « Là sera la ville. » Et Blackland était sortie du sable comme par enchantement.
C’était une ville très singulière. Bâtie en terrain parfaitement plat, sur la rive droite de l’oued Tafasasset, rivière éternellement à sec jusqu’au jour où la volonté d’Harry Killer l’avait remplie d’eau courante, elle affectait la forme d’un demi-cercle rigoureux et mesurait exactement douze cents mètres du nord-est au sud-ouest, c’est-à-dire parallèlement à cette rivière, et non moins exactement six cents mètres du nord-ouest au sud-est. Sa superficie, qui atteignait, par conséquent, cinquante-six hectares environ, était divisée en trois sections très inégales, que limitaient d’infranchissables murailles en pisé demi-circulaires et concentriques, hautes de dix mètres et d’une épaisseur presque égale à la base.
En bordure immédiate de la rivière, dont le nom primitif avait été changé par Harry Killer en celui de Red River, la rivière rouge, la première section avait été tracée avec un rayon de deux cent cinquante mètres. Un boulevard large de cent mètres, enlevé aux deux pointes de la deuxième section, et suivant la berge de la rivière jusqu’à ce qu’il rencontrât la troisième, augmentait notablement sa surface, dont le total approchait de dix-sept hectares.
C’est dans la première section qu’habitait l’aristocratie de Blackland, ceux qu’on désignait, par antiphrase, sous le nom de Merry Fellows3. À l’exception de quelques-uns d’entre eux appelés à des destinées plus hautes, les compagnons d’Harry Killer, au moment où il s’était résolu à fonder une ville en ce lieu, avaient été l’embryon de ce corps des Merry Fellows. Autour de ce premier noyau étaient venus bientôt se grouper une foule de bandits, échappés des prisons et des bagnes, que Killer avait attirés, en leur promettant la satisfaction sans limites de leurs détestables instincts. En peu de temps, les Merry Fellows avaient ainsi atteint le nombre de cinq cent soixante-six, qui, sous aucun prétexte, ne devait être dépassé.
Les fonctions des Merry Fellows étaient multiples. Organisés d’une façon militaire, puisqu’ils comprenaient un colonel, cinq capitaines, dix lieutenants et cinquante sergents, commandant respectivement à cinq cents, cent, cinquante et dix hommes, ils constituaient en premier lieu l’armée de Blackland et faisaient la guerre. Guerre sans grand mérite, au surplus, guerre de rapines, qui consistait uniquement à piller de misérables villages et à massacrer ceux de leurs habitants qu’on n’emmenait pas en esclavage. Les Merry Fellows exerçaient, en outre, la police de la ville, et dirigeaient, à coups de matraque, quand ce n’était pas à coups de revolver, les esclaves chargés de toutes les besognes sans exception, et notamment des travaux agricoles. Mais, par-dessus tout, ils formaient la garde du chef, et en exécutaient aveuglément les volontés.
La troisième section, la plus éloignée du centre, ne comportait qu’un espace semi-circulaire, long de seize cents mètres, large de cinquante, dont les deux extrémités aboutissaient en même temps à la première et à la Red River, et qui suivait le pourtour de la ville, entre la muraille qui la ceinturait extérieurement et celle limitant la deuxième section, où les esclaves étaient parqués.
Dans cette troisième section habitaient, sous l’appellation commune de Civil Body4, les Blancs qui n’avaient pu entrer dans la première. En attendant qu’une place devînt libre dans celle-ci, ce qui n’était jamais très long, les mœurs brutales pratiquées à Blackland y rendant les décès très fréquents, ils faisaient un stage dans le Civil Body, qui pouvait être considéré, par conséquent, comme un purgatoire, dont le corps des Merry Fellows eût été le paradis. Pour vivre jusqu’à ce moment, les Merry Fellows seuls étant entretenus par le chef sur le produit des affaires communes, ils se livraient au négoce. Leur section était donc le quartier commerçant de la ville, et c’est là que les Merry Fellows trouvaient contre argent une infinité de produits jusqu’aux plus luxueux, que le marchand avait achetés au chef suprême, lequel se les était procurés soit par le pillage, soit, quand il s’agissait d’objets de provenance européenne, par des moyens qui n’étaient connus que de lui et de son entourage immédiat.
Au moment où il est, pour la première fois, parlé de Blackland dans ce récit, cette troisième section comptait deux cent quatre-vingt-six habitants, dont quarante-cinq femmes blanches, lesquelles ne valaient pas plus cher que leurs concitoyens mâles de même couleur.
Entre la première et la troisième section, la deuxième, dont la superficie dépassait trente et un hectares et demi, occupait tout le reste de la ville. C’était le quartier des esclaves, dont le nombre s’élevait alors à cinq mille sept cent soixante-dix-huit, dont quatre mille cent quatre-vingt-seize hommes et mille cinq cent quatre-vingt-deux femmes. C’est là qu’ils habitaient, à très peu d’exceptions près. Là étaient leurs cases. Là s’écoulait leur triste vie.
Chaque matin, les quatre portes percées dans la muraille de cet enfer s’ouvraient, et, sous la conduite de Merry Fellows armés de matraques et de revolvers, ceux des nègres qui n’étaient pas occupés aux soins de la ville allaient, par brigades, se livrer aux travaux agricoles. Le soir, le lamentable troupeau revenait de la même manière, et les lourdes portes se refermaient jusqu’au lendemain. Nulle issue sur l’extérieur. D’un côté, les Merry Fellows, de l’autre le Civil Body. De toutes parts, des êtres aussi sanguinaires et aussi féroces.
Beaucoup de ces misérables mouraient, soit en raison des privations qu’ils enduraient, soit sous les coups de leurs gardiens trop souvent transformés en meurtriers. C’était un petit malheur. Une razzia avait tôt fait de combler les vides et de remplacer par d’autres martyrs ceux que la mort avait délivrés.
Mais les quartiers de la rive droite, qui viennent d’être succinctement décrits, ne constituaient pas toute la ville de Blackland. Sur la rive gauche de la Red River, où le sol, se relevant brusquement, formait un monticule d’une quinzaine de mètres de hauteur, la muraille d’enceinte se continuait, en effet, et délimitait un rectangle, long de douze cents mètres suivant la rivière, et large de trois cents dans l’autre sens. Cette seconde ville, à peine moins grande que la première, puisque sa superficie atteignait trente-six hectares, se divisait elle-même en deux parties égales, que séparait une haute muraille transversale.
De l’une de ces moitiés, située sur la pente nord-est de la butte, on avait fait le Fortress’s Garden, jardin public, qui, à son extrémité septentrionale, communiquait de plain-pied par un pont, le Garden’s Bridge5, avec les sections des Merry Fellows et du Civil Body. L’autre moitié, placée au sommet du monticule, contenait les organes vitaux de la cité.
Dans l’angle nord, contiguë au Jardin public, s’élevait une vaste construction quadrangulaire, entourée de murailles à redans, dont la façade nord-ouest tombait à pic dans la Red River d’une hauteur de trente mètres environ, le Palais, ainsi qu’on l’appelait communément, où Harry Killer et neuf de ses compagnons du début, promus au rang de conseillers, avaient élu domicile. Singuliers conseillers, que ces complices les plus habituels des crimes de leur chef. Singuliers conseillers, dont la principale fonction était d’assurer l’exécution immédiate des ordres d’un maître inaccessible et presque toujours invisible, et de ses arrêts sans appel.
Un second pont, qu’une grille solide barrait pendant la nuit, le Castle’s Bridge6, reliait le siège du gouvernement à la rive droite.
Au Palais étaient annexées deux casernes, l’une affectée à douze esclaves faisant fonction de domestiques et à cinquante nègres, choisis parmi ceux dont les instincts naturels avaient été reconnus les plus féroces, qui constituaient la Garde noire, l’autre à quarante Blancs sélectionnés de la même manière, auxquels était confiée la conduite d’un égal nombre de machines volantes, qu’on désignait, à Blackland, sous le nom de planeurs.
Admirable invention d’un cerveau de génie, ces planeurs étaient de prodigieux engins, capables, grâce à des procédés sur lesquels quelques lumières seront bientôt données, de parcourir sans ravitaillement jusqu’à cinq mille kilomètres à la moyenne de quatre cents kilomètres à l’heure. Le don d’ubiquité que les pirates de Blackland semblaient posséder, ils le devaient à ces planeurs, qui leur permettaient de disparaître sitôt le crime accompli, et le pouvoir despotique d’Harry Killer reposait principalement sur eux.
C’est par la terreur, en effet, que celui-ci gouvernait l’empire inconnu dont Blackland était la capitale, et c’est par la terreur qu’il avait établi et maintenait son autorité. Toutefois, l’autocrate n’avait pas laissé de prévoir la révolte de ses sujets blancs ou noirs. Prudemment, il avait placé le palais de telle sorte qu’il dominât et tînt perpétuellement sous la menace de ses canons ville, jardin, casernes. Toute révolte aurait donc été le signal d’un massacre, sans même que les révoltés eussent pu recourir à la fuite. Outre que le désert formait à lui seul une infranchissable barrière, on verra bientôt qu’une fois entré dans ce repaire, il fallait renoncer à tout espoir d’en sortir.
Pour le surplus, Blackland était une ville parfaitement propre, bien tenue et pourvue de toutes les commodités possibles. Pas un logement des Merry Fellows ou du Civil Body qui ne possédât le téléphone. Pas une rue, pas une maison, pas même une case du quartier des esclaves qui ne jouît de l’eau sous pression et ne fût éclairée à l’électricité.
Aux alentours de la cité, fondée dix ans plus tôt en plein désert, le prodige était plus grand encore. Si l’océan de sable l’entourait toujours, il ne commençait plus maintenant qu’à quelques kilomètres de son enceinte. Aux abords immédiats de la ville, sur une étendue si grande que l’horizon en cachait l’extrémité, le désert avait fait place à des champs cultivés selon les méthodes les plus parfaites, et dans lesquels poussaient, avec un succès croissant d’année en année, tous les végétaux d’Afrique et d’Europe.
Telle était, dans son ensemble, l’œuvre d’Harry Killer, œuvre qui eût été admirable si elle n’avait eu le crime pour base et pour objet. Mais comment l’avait-il réalisée ? Comment avait-il transformé en campagne fertile ces plaines arides et desséchées ? L’eau est l’élément indispensable à toute vie animale ou végétale. Pour que l’homme et les animaux subsistent, pour que la terre produise, il faut de l’eau. Comment Harry Killer en avait-il doté cette région où, jadis, des années entières s’écoulaient sans qu’il tombât une goutte de pluie ? Était-il donc doué d’un pouvoir magique, pour avoir réalisé, à lui seul, ces miracles ?
Non, Harry Killer ne possédait aucune puissance surnaturelle, et, abandonné à ses propres forces, il eût été assurément incapable d’accomplir de telles merveilles. Mais Harry Killer n’était pas seul. Le Palais, où il demeurait avec ceux qu’il nommait effrontément ses conseillers, les casernes de la Garde noire et les remises des planeurs n’occupaient ensemble qu’une infime partie de la dernière section de Blackland. Au milieu du vaste espace demeuré libre, il existait d’autres constructions, une autre ville plutôt, incluse dans la première, dont les divers bâtiments, les cours et les jardins intérieurs couvraient à eux seuls neuf hectares. En face du Palais se dressait l’Usine.
L’Usine était une cité autonome, indépendante, à laquelle le chef prodiguait l’argent, qu’il respectait, que, sans se l’avouer, il redoutait même un peu. S’il avait conçu la ville, c’est l’Usine qui l’avait créée, qui l’avait dotée de tous les perfectionnements modernes, et, en outre, d’inventions extraordinaires que l’Europe ne devait connaître que plusieurs années après Blackland.
L’Usine avait une âme et un corps. L’âme, c’était son directeur. Le corps, c’était une centaine d’ouvriers appartenant à différentes nationalités, mais surtout à la France et à l’Angleterre, où ils avaient été choisis parmi les meilleurs dans leurs professions respectives, et d’où ils avaient été amenés sur un pont d’or. Chacun d’eux avait des appointements de ministre, en échange desquels il devait subir la règle inflexible de Blackland.
À peu près tous les corps de métier figuraient parmi ces ouvriers, dont les ajusteurs mécaniciens formaient toutefois la majorité. Quelques-uns d’entre eux étaient mariés, et, à cette date de l’histoire de Blackland, l’Usine contenait vingt-sept femmes, plus un petit nombre d’enfants.
Cette population d’honnêtes travailleurs, qui contrastaient si étrangement avec les autres habitants de la ville, logeaient tous dans l’Usine, d’où il leur était rigoureusement interdit de jamais sortir. L’eussent-ils voulu, qu’ils ne l’auraient pas pu, une surveillance sévère étant exercée nuit et jour par la Garde noire et par les Merry Fellows. Au surplus, on les avait prévenus en les embauchant, et nul n’était tenté d’enfreindre la règle portée à sa connaissance au moment de son engagement. En échange des appointements très élevés qui leur étaient offerts, ils devaient se considérer comme retranchés du monde pendant le temps qu’ils passeraient à Blackland. Non seulement ils ne pourraient quitter l’Usine, mais ils ne pourraient non plus écrire à personne, ni recevoir aucune lettre du dehors. Telles étaient les conditions posées au moment de l’engagement. Nombreux étaient ceux que leur rigueur faisait reculer. Quelques-uns se laissaient pourtant tenter de temps à autre par l’élévation du salaire offert. Qu’a-t-on à perdre, en somme, lorsqu’on est pauvre, et lorsqu’il faut lutter pour le pain ? Courir la chance de s’enrichir valait bien le désagrément de s’en aller dans l’inconnu, et, après tout, se disaient-ils, on ne risquait, au maximum, que la vie dans l’aventure.
Le contrat conclu, il était aussitôt exécuté. L’homme embauché prenait passage sur un bateau qu’on lui indiquait, et qui le conduisait à l’une des îles Bissagos, archipel situé près de la côte de la Guinée portugaise, où il débarquait. Là, il devait consentir à ce qu’on lui bandât les yeux, et un des planeurs, pour lesquels un abri était aménagé sur un point désert des rivages de l’archipel l’emportait en moins de six heures à Blackland, distant de deux mille deux cents kilomètres à vol d’oiseau. Le planeur descendait dans l’esplanade séparant le Palais de l’Usine, et l’ouvrier, débarrassé de son bandeau, entrait dans cette dernière, pour n’en plus sortir, jusqu’au jour où il lui conviendrait de résilier son engagement et de retourner dans son pays.
Sur ce point, le contrat réservait, en effet, la liberté de l’ouvrier embauché. S’il était prisonnier, tant qu’il demeurait à Blackland, il lui était loisible à toute époque de quitter la ville pour toujours. Ce cas échéant, de cette même esplanade où l’avait déposé le planeur, un autre planeur l’emporterait vers les îles Bissagos, où il trouverait un steamer pour le ramener en Europe. Telle était du moins l’assurance donnée aux ouvriers désireux de partir. Mais ce qu’ignoraient leurs camarades restés à l’Usine, c’est que les hommes ainsi partis n’étaient jamais arrivés à destination, que leurs os blanchissaient en quelque point du désert et que les salaires qu’ils emportaient avaient été invariablement repris par celui qui les avait distribués. Ainsi la caisse de ce dernier ne s’appauvrissait-elle pas, ainsi était gardée secrète l’existence de Blackland, ainsi l’empire d’Harry Killer demeurait inconnu.
Au surplus, ces départs étaient rares. Dans l’impossibilité de connaître, de soupçonner même quel genre de vie menaient les habitants d’une ville sur laquelle ils manquaient du renseignement le plus insignifiant, ces ouvriers ne demandaient qu’exceptionnellement à quitter leur petite cité particulière. Ils y vivaient entre eux, neuf esclaves noirs des deux sexes, prisonniers comme eux-mêmes, aidant les femmes dans les soins domestiques, heureux, en somme, plus heureux, en tout cas, qu’ils ne l’avaient été dans leur pays d’origine, tout à leurs travaux qui les passionnaient à ce point qu’ils les prolongeaient parfois spontanément fort avant dans la nuit.
Au-dessus d’eux, les ouvriers n’avaient qu’un chef, leur directeur, un Français, du nom de Marcel Camaret, qu’ils n’étaient pas loin de considérer comme un dieu.
Marcel Camaret était le seul habitant de l’Usine qui pût librement en sortir et errer à son gré, soit dans les rues, soit aux environs de Blackland. Bien qu’il ne se fît pas faute d’user de cette liberté et de promener de tous côtés ses rêveries, il ne faudrait pas en conclure qu’il fût mieux renseigné que le personnel placé sous ses ordres sur les mœurs particulières de cette ville, dont il ignorait jusqu’au nom.
Un des ouvriers lui ayant demandé un jour ce renseignement, Camaret avait cherché un instant, de bonne foi, puis, au grand étonnement de son subordonné, il avait répondu avec hésitation :
– Ma foi… je ne sais trop…
Jamais, jusqu’alors, il n’avait pensé à s’informer de ce détail. Il n’y pensa, d’ailleurs, pas davantage après que la question lui eut été posée.
C’était un être étrange que Marcel Camaret.
Il paraissait âgé d’une quarantaine d’années. De taille moyenne, ses épaules étroites, sa poitrine plate, ses cheveux ténus et rares d’un blond fade lui donnaient une apparence délicate et frêle. Ses gestes étaient mesurés, son calme inaltérable, et il parlait, avec une timidité d’enfant, d’une voix faible et douce, qui ne s’élevait jamais au ton de la colère, voire de l’impatience, dans aucune circonstance quelle qu’elle fût. Il tenait constamment un peu penchée sur l’épaule gauche sa tête trop lourde, et son visage, d’une pâleur mate, aux traits fins et maladifs, n’avait qu’une beauté : deux admirables yeux bleus pleins de ciel et de rêve.
Un observateur attentif eût découvert encore autre chose dans ces yeux magnifiques. À de certains moments, une lueur vague et trouble y passait, et, parfois, leur expression avait, pour un instant, quelque chose d’égaré. Qui eût surpris cette lueur n’eût pas manqué de soutenir que Marcel Camaret était fou, et peut-être, après tout, ce jugement n’eût-il pas été très loin de la vérité. N’est-elle pas bien petite, en effet, la distance qui sépare l’homme supérieur du dément ? Par quelque côté le génie ne touche-t-il pas à la folie ?
En dépit de sa timidité, de sa faiblesse physique et de sa douceur, Marcel Camaret était doué d’une énergie sans limites. Les plus grandes calamités, les dangers les plus imminents, les privations les plus cruelles le laissaient insensible. La raison en est qu’il les ignorait. Ses limpides yeux bleus ne regardaient qu’en dedans et ne voyaient rien des contingences extérieures. Il vivait hors du temps, dans un monde féerique tout peuplé de chimères. Il pensait. Il pensait fortement, il pensait uniquement et toujours. Marcel Camaret n’était qu’une machine à penser, machine prodigieuse, inoffensive – et terrible.
Distrait à rendre des points à Saint-Bérain, ou plutôt « étranger » à tout ce qui constitue la vie matérielle, il était plus d’une fois tombé dans la Red river, en croyant s’engager sur un pont. Son domestique, auquel un faciès simiesque avait valu le nom de Joko, ne pouvait arriver à le faire manger à des heures régulières. Marcel Camaret mangeait quand il avait faim, et dormait quand il avait sommeil, aussi bien à midi qu’à minuit.
Dix ans plus tôt, des circonstances qui ne tarderont pas à être connues l’avaient placé sur le chemin d’Harry Killer. À cette époque, un surprenant engin, capable, d’après son inventeur, de provoquer la pluie, était une des chimères de Camaret. Celui-ci ne se faisant pas faute de raconter ses rêveries à qui voulait les entendre, Harry Killer avait connu cette invention, encore toute théorique, en même temps que les autres auditeurs du rêveur. Mais, alors que ces derniers ne faisaient que rire de pareilles folies, Harry Killer les avait prises au sérieux, au point de baser sur elles le projet qu’il avait depuis réalisé.
Si Harry Killer était un bandit, du moins était-il un bandit de large envergure, et avait-il eu le mérite de comprendre quel parti il pouvait tirer du génie méconnu de tous. Le hasard ayant mis Camaret à sa merci, il avait fait miroiter aux yeux du savant la réalisation de ses rêves, il l’avait entraîné jusqu’à ce point du désert où s’élevait maintenant Blackland, et avait dit : « Qu’ici tombe la pluie promise ! » Et la pluie, docilement, s’était mise à tomber.
Camaret, depuis lors, vivait dans une fièvre perpétuelle. Toutes ses chimères, il les avait matérialisées successivement. Après la machine à provoquer la pluie, son cerveau avait produit cent autres inventions dont Harry Killer avait bénéficié, sans que leur auteur s’inquiétât jamais de l’usage qui en était fait.
Certes, un inventeur ne saurait être tenu pour responsable du mal dont il fut, pourtant, la cause indirecte. Il ne viendra à l’esprit de personne d’accuser, par exemple, celui qui a imaginé le revolver, de tous les crimes commis à l’aide de cette arme qui n’aurait pas existé sans lui. Mais enfin, le créateur de cet agent de meurtre n’ignorait pas qu’un pareil instrument pouvait et devait tuer, et c’est évidemment dans ce but qu’il l’a conçu.
Rien de pareil chez Marcel Camaret. S’il avait eu jamais la fantaisie d’étudier un canon dont la portée fût plus grande et le projectile plus lourd qu’on ne l’avait fait jusqu’alors, il aurait calculé avec plaisir la forme de la pièce, le poids et le profil de l’obus et la charge de poudre, sans voir dans cette étude autre chose qu’une curiosité balistique. On l’aurait grandement étonné en lui apprenant que son enfant pouvait, le cas échéant, faire preuve de quelque brutalité.
Harry Killer avait désiré la pluie, et Camaret avait fait pleuvoir ; Harry Killer avait désiré des instruments agricoles, et Camaret avait créé des bineuses, semeuses, sarcleuses, faucheuses et batteuses mécaniques perfectionnées qui binaient, semaient, sarclaient, fauchaient et battaient sans moteur autonome ; Harry Killer avait désiré des machines volantes, et Camaret lui avait donné ces planeurs capables de franchir cinq mille kilomètres à la vitesse d’un bolide.
Quant à l’usage que son compagnon pouvait faire de ces diverses inventions, l’idée n’était pas venue à Marcel Camaret de se le demander. Être de pure abstraction, il n’avait vu que les problèmes en eux-mêmes, sans s’occuper, ni de leur application pratique ni de l’origine des moyens matériels mis à sa disposition pour les résoudre. Ainsi qu’il avait assisté sans s’en apercevoir à la naissance de Blackland et à la substitution progressive d’une campagne fertile au désert, ainsi il n’avait jamais eu la moindre velléité de savoir par quels procédés Harry Killer lui avait fourni les premiers instruments et les premières machines avec lesquels l’Usine avait ensuite fabriqué les autres.
Tout d’abord, Marcel Camaret avait demandé, comme une chose toute simple, qu’une usine fût construite, et, aussitôt, des nègres, par centaines, l’avaient bâtie. Il avait ensuite demandé telle et telle machine-outil, des dynamos et un moteur à vapeur, et, sinon aussitôt, du moins quelques mois plus tard, les machines-outils, les dynamos et le moteur étaient arrivés miraculeusement dans le désert. Il avait demandé enfin des ouvriers, et, l’un suivant l’autre, les ouvriers étaient venus jusqu’au nombre fixé par lui-même. Comment ces étonnantes merveilles s’étaient-elles accomplies ? Marcel Camaret n’en avait cure. Il avait demandé, il était servi. Rien ne lui paraissait plus simple.
Et, pas davantage, il n’avait songé à évaluer l’importance des capitaux absorbés par la réalisation de ses rêves, et jamais il ne s’était jamais posé cette question si naturelle : « D’où vient l’argent ? »
Les principaux traits de Blackland et de ses habitants ayant été ainsi indiqués, il est possible d’en récapituler en peu de mots les caractéristiques essentielles.
Sur la rive gauche de la Red River, le Palais, avec Harry Killer, ses neuf acolytes et les douze domestiques noirs. À proximité, les cinquante hommes de la Garde noire et les quarante conducteurs de planeurs dans leurs casernes respectives.
Sur la même rive, en face du Palais, l’autre tête de la cité, l’Usine, son directeur, Marcel Camaret, « marchant, vivant dans un rêve étoilé », le domestique Joko, les neuf autres serviteurs noirs et les cent ouvriers, dont vingt-sept mariés, tous prisonniers dans cette cité autonome et sans aucune communication avec le reste de Blackland.
Sur la rive droite, les Merry Fellows, au nombre de cinq cent soixante-six, officiers compris, tous gens de sac et de corde, les deux cent quarante et un Blancs et les quarante-cinq femmes blanches de même acabit formant le Civil Body, et enfin le vaste quartier central des Noirs, où vivent, peinent et souffrent le surplus des esclaves, soit cinq mille sept cent six nègres des deux sexes.
Tels sont les lieux où vont se dérouler les événements que la seconde partie de ce récit se propose de raconter.
Au moment où elle commence, tout était comme à l’ordinaire à Blackland. Le personnel de l’Usine travaillait, un certain nombre des Merry Fellows surveillaient les nègres employés aux travaux agricoles que nécessitait l’approche de la saison des pluies, tandis que les autres se livraient, de même que chaque jour, aux plus grossiers plaisirs, et le Civil Body s’occupait un peu vaguement de son négoce des plus restreints et des plus irréguliers.
Vers onze heures du matin environ, Harry Killer était seul dans son appartement personnel. Il réfléchissait profondément, et ses pensées ne devaient pas être plaisantes, à en juger par l’expression de son visage.
La sonnerie du téléphone retentit.
– J’écoute ! dit Harry Killer en s’emparant du récepteur.
– Ouest, dix-sept degrés sud, dix planeurs en vue, lui annonça le téléphone.
– Je monte, répondit Harry Killer, qui raccrocha l’appareil. En quelques minutes, il atteignit le faîte du Palais, au-dessus duquel s’élevait une tour d’une dizaine de mètres de hauteur, où il monta également. Sur la plate-forme se trouvait le Merry Fellow qui l’avait averti :
– Là, fit celui-ci, en montrant un point de l’espace.
De nouveau, il fouilla l’horizon de l’ouest. Puis, abaissant la longue-vue :
– Appelle les conseillers, Roderik, dit-il. Je descends.
Tandis que le Merry Fellow exécutait l’ordre reçu en téléphonant aux divers membres du Conseil, Harry Killer descendit rapidement jusqu’à l’esplanade ménagée entre l’Usine et le Palais. Successivement les neuf conseillers vinrent l’y rejoindre. Les yeux levés vers le ciel, ils attendirent.
Leur attente fut brève. Les planeurs signalés grossissaient à vue d’œil. Quelques minutes plus tard, ils atterrissaient doucement sur l’esplanade.
Les yeux d’Harry Killer brillèrent de plaisir. Si quatre des planeurs ne contenaient que leurs conducteurs respectifs, les six autres transportaient chacun deux passagers supplémentaires : un homme de la Garde noire et un prisonnier étroitement garrotté, et dont une étoffe disposée en forme de sac emprisonnait le buste.
Les six prisonniers furent délivrés de leurs entraves. Quand leurs yeux éblouis eurent repris l’habitude du grand jour, ils regardèrent autour d’eux avec surprise. Ils se trouvaient sur une vaste place entourée de tous côtés par d’infranchissables murailles. À quelques pas, les appareils étranges qui les avaient transportés dans les airs. Devant eux, la masse énorme du Palais surmonté de sa tour, et trente nègres de la Garde noire massés en un groupe compact. Plus près, un autre groupe de dix hommes d’aspect peu rassurant. Derrière eux, à plus de cent mètres, un mur long de deux cent cinquante mètres sans porte ni fenêtre, au-dessus duquel apparaissait une haute cheminée d’usine et un frêle pylône métallique plus élevé encore, dont l’usage leur était inconnu. Où étaient-ils ? Quelle était cette forteresse que n’indiquait aucune des cartes de l’Afrique, dont, tous, ils avaient fait une étude attentive et patiente ?
Tandis qu’ils se posaient ces questions, Harry Killer fit un signe, et, sur l’épaule de chaque prisonnier, une main brutale s’abattit. Bon gré, mal gré, il leur fallut marcher vers le Palais, dont la porte s’ouvrit devant eux et se referma derrière eux.
Jane Buxton, Saint-Bérain, Barsac, Amédée Florence, le docteur Châtonnay et M. Poncin étaient définitivement au pouvoir d’Harry Killer, autocrate de Blackland, capitale inconnue d’un empire inconnu.
(Carnet de notes d’Amédée Florence.)
25 mars. – Voilà près de vingt-quatre heures que nous sommes à… Au fait, où sommes-nous ? On me dirait que c’est dans la lune, je n’en serais pas autrement surpris, étant donné le mode de locomotion dont nous venons de goûter les charmes. La vérité est que je n’en ai aucune idée. Quoi qu’il en soit, je peux, sans crainte de me tromper, m’exprimer ainsi qu’il suit : Voilà près de vingt-quatre heures que nous sommes prisonniers, et c’est ce matin seulement, après une nuit d’ailleurs excellente, que je me sens la force d’ajouter ces notes à mon carnet, qui commence à en contenir de raides, j’ose le dire.
En dépit d’une leçon de voltige équestre qu’il nous a fallu prendre bon gré, mal gré, la santé générale serait satisfaisante, et nous serions tous à peu près en forme, si Saint-Bérain n’était cloué au lit par un féroce lumbago, mieux que par la meilleure chaîne d’acier. Le pauvre homme, aussi raide qu’un pieu, est incapable du moindre mouvement, et nous devons le faire manger comme un enfant. À cela, rien d’étonnant. L’étonnant, au contraire, c’est que nous puissions remuer encore, après la petite chevauchée d’hier matin.
En ce qui me concerne, j’ai été, toute la journée d’hier, brisé, moulu, hors d’état de rassembler deux idées. Aujourd’hui, ça va mieux, bien que pas très fort encore. Essayons, cependant, de retrouver nos esprits, comme dit le camarade, qui, à en juger par ce pluriel, en avait sans doute plusieurs, le veinard, et de récapituler les événements extraordinaires dont mes compagnons et moi avons été les déplorables héros.
Donc, avant-hier, nous nous étions couchés, rompus de fatigue, et nous dormions du sommeil du juste, quand, un peu avant l’aube, nous sommes réveillés par un bruit infernal. C’est ce même ronflement qui m’a déjà intrigué trois fois, mais aujourd’hui il est beaucoup plus intense. Nous n’ouvrons les yeux que pour les refermer aussitôt, car nous sommes éblouis par des lumières fulgurantes qui semblent projetées sur nous d’une certaine hauteur.
Nous ne sommes pas revenus de ce vacarme et de cette illumination également inexplicables, quand des hommes tombent sur nous à l’improviste. Nous sommes bousculés, renversés, ligotés, bâillonnés et aveuglés par une espèce de sac, dans lequel on nous introduit jusqu’à la taille. Tout cela en moins de temps qu’il n’en faut pour l’écrire. Il n’y a pas à dire, c’est de l’ouvrage bien faite.
En un tour de main, je suis ficelé comme un saucisson. À mes chevilles, à mes genoux, à mes poignets, qu’on a soigneusement croisés derrière le dos, des liens qui m’entrent dans la chair. C’est délicieux !
Tandis que je commence à apprécier cette agréable sensation, j’entends une voix, dans laquelle je reconnais immédiatement l’organe enchanteur du lieutenant Lacour, prononcer ces mots d’un ton rude :
Puis, presque aussitôt, sans laisser auxdits garçons – de charmants garçons, sans aucun doute – le temps de répondre, la même voix reprend, d’un ton plus rude encore :
– Le premier qui bouge, une balle dans la tête… Allons, en route, nous autres !
Nul besoin d’être licencié es lettres pour comprendre que la seconde phrase est pour nous. Il en a de bonnes, l’ex-commandant de notre escorte ! Bouger ?… Il en parle à son aise. Non, je ne bougerai pas, et pour cause. Mais j’écoute.
Précisément, quelqu’un répond au sémillant lieutenant :
– Wir können nicht hier heruntersteigen. Es sind zu viel Baume.
Bien que je n’entende goutte à ce jargon, je parie tout de suite avec moi-même que c’est de l’allemand. M. Barsac, très ferré sur cet idiome rocailleux, m’a dit depuis que j’avais gagné, et que cela signifie : « Nous ne pouvons pas descendre ici, il y a trop d’arbres. » C’est bien possible.
En tout cas, sur le moment, je n’y ai rien compris. Mais, ce qui m’a frappé, c’est que la phrase tudesque était criée de loin, je dirai même « d’en haut », au milieu du vacarme qui continuait à sévir. À peine était-elle terminée qu’une troisième voix ajoute de la même manière, c’est-à-dire en hurlant :
– It’s necessary to take away your prisoners until the end of the trees.
Bon ! de l’anglais, maintenant. Versé dans la langue de Shakespeare, je traduis sur-le-champ : « Il faut emmener vos prisonniers jusqu’à la fin des arbres », tandis que le présumé lieutenant Lacour interroge :
– Dans quelle direction ?
– Towards Kourkoussou (vers Kourkoussou), crie le fils de la perfide Albion.
– À quelle distance ? demande encore le lieutenant.
– Circa venti chilometri, vocifère une quatrième voix.
Un latiniste de ma force n’a pas grand mal à deviner que ces trois mots sont italiens et signifient : « Environ vingt kilomètres ». Suis-je donc au pays des polyglottes ? Dans la Tour, ou, du moins, dans la brousse de Babel ?
Quoi qu’il en soit, le lieutenant Lacour a répondu : « C’est bon, je partirai au jour », et on ne s’est plus occupé de moi. Je reste où je suis, à plat sur le dos, ficelé, ne voyant rien, respirant à peine, dans la cagoule très peu confortable dont on m’a affublé.
Sur la réponse du lieutenant, le bourdonnement a d’abord redoublé d’intensité, pour diminuer ensuite et s’éteindre graduellement. En quelques minutes, il a cessé d’être perceptible.
Quelle peut être la cause de ce bruit étrange ? Bien entendu, mon bâillon m’interdisant toute communication avec le reste du monde, c’est à moi seul que je pose cette question, et, naturellement, je n’y réponds pas.
Le temps s’écoule. Une heure passe, davantage peut-être, puis deux hommes me saisissent, l’un par les pieds, l’autre par les épaules, m’enlèvent, me balancent un instant, et me jettent comme un sac de son en travers d’une selle dont le troussequin me meurtrit le dos, sur un cheval qui s’élance dans un galop furieux.
Je n’avais jamais pensé, au sein de mes rêves les plus fantasques, que je jouerais un jour les Mazeppa dans le centre de l’Afrique, et je vous prie de croire que la gloire de ce Cosaque ne m’avait jamais empêché de dormir.
Je me demandais si j’arriverais à m’en tirer comme lui, et si ma destinée était de devenir hetman des Bambaras, quand une voix avinée, sortant d’une gorge qu’on devait rincer au pétrole, me dit d’un ton à faire frémir :
– Take care, old bloody toad ! If you budge, this revolver shall hinder you to begin again.
– Prenez garde, vieux sanglant crapaud ! Si vous bougez, ce revolver vous empêchera de recommencer.
Voilà deux fois qu’on me fait la même recommandation, toujours, d’ailleurs, avec une aussi exquise politesse. C’est du luxe.
Autour de moi, c’est un bruit de galops furieux, et j’entends parfois de sourds gémissements : mes compagnons, sans doute, qui doivent être aussi mal en point que je le suis moi-même. Car je suis fort mal, en vérité ! J’étouffe, et je suis terriblement congestionné. C’est à croire que ma tête va éclater, ma pauvre tête qui pend lamentablement sur le flanc droit du cheval, tandis que mes pieds battent la mesure sur son flanc gauche à chaque foulée.
Après une heure environ de course folle, la cavalcade s’arrête brusquement. On me descend de cheval, ou plutôt on me jette à terre comme un paquet de linge. Quelques instants se passent, puis assez vaguement, car je suis mort aux trois quarts, je perçois des exclamations qui se croisent :
– She is dead ! (Elle est morte).
– No. Ell’è solamente svenuta. (Non. Elle est seulement évanouie.)
– Détachez-la, commande en français la voix que j’attribue au lieutenant Lacour, et détachez aussi le médecin.
Ce féminin… Miss Buxton serait-elle en danger ?
Je sens qu’on me débarrasse du sac et du bâillon qui m’empêche de voir et de respirer. Mes bourreaux s’imagineraient-ils, par hasard, que, sous ces peu recommandables articles de toilette, ils vont trouver le brave docteur Châtonnay ? Oui, c’est bien pour cette raison qu’on s’occupe de ma modeste personne, car, dès que l’erreur est reconnue :
– Ce n’est pas celui-ci. À un autre, dit le chef, qui est bien le lieutenant Lacour, comme je le supposais.
Je le regarde, et je m’octroie intérieurement les plus virulentes injures. Quand je pense que j’ai pu prendre ça pour un officier français !… Certes, j’ai le droit de le dire à mon honneur, j’ai tout de suite soupçonné le subterfuge, mais soupçonné seulement, et je n’ai pas, sous son déguisement d’emprunt, démasqué le bandit, qui s’est ainsi payé, comme on dit, notre tête, ce dont j’enrage. Ah ! la canaille !… Si je le tenais !…
À ce moment, un homme s’approche de lui et l’interpelle. J’entends son véritable nom : capitaine Edward Rufus. Va pour capitaine. Il pourrait bien être général qu’il n’en vaudrait pas plus cher.
Pendant qu’on lui parle, le capitaine Rufus a cessé de faire attention à moi. J’en profite pour respirer à pleins poumons. Il était temps. Encore un peu et j’allais périr asphyxié. Cela doit se voir et il est probable que je suis violet, car le capitaine, ayant jeté un coup d’œil de mon côté, a donné un ordre que je n’ai pas entendu. Aussitôt, on me fouille. On me prend mes armes, mon argent, mais on me laisse ce carnet. Les brutes ne se rendent pas compte de la valeur d’une copie signée Amédée Florence. À quels stupides voleurs ai-je affaire, juste ciel !
Ces ânes bâtés me délient cependant bras et jambes, et je peux remuer. J’en profite sans tarder, tout en examinant les alentours.
Ce qui attire tout d’abord mes regards, ce sont dix… quoi ?… dix… machines, dix… hum ! choses… systèmes… dix objets, enfin, car le diable m’emporte si je me doute de leur usage, qui ne ressemblent à rien que j’aie jamais vu. Figurez-vous une assez vaste plate-forme reposant sur deux larges patins recourbés à l’une de leurs extrémités. De la plate-forme s’élève un pylône en treillis métallique haut de quatre à cinq mètres, qui porte, en son milieu, une grande hélice à deux branches, et, à son sommet, deux… (Allons ! voilà que ça recommence. Impossible de trouver les mots convenables) deux… bras, deux… plans… non, je tiens le mot, car l’objet en question ressemble beaucoup à un héron colossal perché sur une patte, deux ailes, c’est bien cela, deux ailes en métal brillant, d’une envergure totale de six mètres environ. Vérification faite, il y a dix mécaniques conformes à cette description rangées en bataille l’une à côté de l’autre. À quoi cela peut-il bien servir ?
Quand je suis rassasié de ce spectacle incompréhensible, je m’aperçois que la société qui m’entoure est assez nombreuse.
Il y a, d’abord, l’ex-lieutenant Lacour, récemment promu au grade de capitaine Rufus, les deux anciens sergents de notre seconde escorte, dont j’ignore la véritable dignité, leurs vingt tirailleurs noirs, dont je reconnais parfaitement la plupart, et enfin dix Blancs que je n’ai jamais vus, à figures plutôt patibulaires. Si la société est nombreuse, elle ne me paraît pas très choisie.
Au milieu de ces gens-là sont mes compagnons. Je les compte des yeux. Ils y sont tous. Miss Buxton est étendue sur le sol. Elle est livide. Le docteur Châtonnay et Malik, qui pleure à chaudes larmes, lui prodiguent leurs soins. Près d’elle, j’aperçois Saint-Bérain, assis par terre, qui reprend péniblement sa respiration. Il est dans un état pitoyable. Son crâne dénudé est d’un rouge brique, et ses gros yeux semblent près de jaillir de leurs orbites. Pauvre Saint-Bérain !
M. Barsac et M. Poncin me paraissent en meilleure condition. Ils sont debout et font jouer leurs articulations. Pourquoi ne ferais-je pas comme eux ?
Mais je ne vois nulle part Tongané. Où peut-il être ? Aurait-il été tué au cours de l’attaque que nous avons subie ? Ce n’est que trop probable, et c’est peut-être pour cela que Malik sanglote si fort. J’éprouve un chagrin réel à cette pensée, et je donne un souvenir attendri au brave et fidèle Tongané.
Je me lève, et me dirige vers miss Buxton, sans que personne me dise rien. Mes jambes sont raides et je n’avance pas vite. Le capitaine Rufus me devance.
– Comment va Mlle Mornas ? demande-t-il au docteur Châtonnay.
Au fait ! c’est vrai, l’ex-lieutenant Lacour ne connaît notre compagne que sous son nom d’emprunt.
– Mieux, dit le docteur. La voici qui rouvre les yeux.
– Pouvons-nous partir ? interroge le soi-disant capitaine.
– Pas avant une heure, déclare d’un ton ferme le docteur Châtonnay, et encore, si vous ne voulez pas nous tuer tous, je vous conseille d’adopter des moyens moins barbares que ceux employés jusqu’ici.
Le capitaine Rufus ne répond pas et s’éloigne. Je m’approche à mon tour, et constate que miss Buxton revient à elle, en effet. Bientôt, elle peut se redresser, et le docteur Châtonnay, qui était agenouillé auprès d’elle, se relève. À ce moment, M. Barsac et M. Poncin viennent nous rejoindre. Nous sommes au complet.
– Mes amis, pardonnez-moi ! nous dit tout à coup miss Buxton, tandis que de grosses larmes s’échappent de ses yeux. C’est moi qui vous ai entraînés dans cette effroyable aventure. Sans moi, vous seriez en sûreté maintenant…
Nous protestons, comme bien on pense, mais miss Buxton continue à s’accuser et à nous demander pardon. Moi, qui n’ai pas la fibre de l’attendrissement très développée, j’estime que ce sont là des paroles inutiles, et je crois opportun de faire dévier la conversation.
Puisque miss Buxton n’est connue que sous le nom de Mornas, je suggère qu’il serait meilleur de lui laisser son pseudonyme. Est-il impossible, en effet, qu’il y ait des anciens subordonnés de son frère parmi les gredins qui nous entourent ? À quoi bon, dans ce cas, risquer de courir un danger supplémentaire, quel qu’il soit ? On approuve à l’unanimité. Il est convenu que miss Buxton redevient Mlle Mornas, comme devant.
Il était temps d’arriver à cette conclusion, car notre conversation est brusquement interrompue. Sur un ordre bref du capitaine Rufus, on s’empare brutalement de nous. Trois hommes s’occupent spécialement de ma modeste personne. Je suis ficelé de neuf et l’abominable sac me sépare de nouveau du monde extérieur. Avant d’être tout à fait aveugle, je constate que mes compagnons, y compris miss Buxton – pardon ! Mlle Mornas – subissent le même traitement. Puis, comme tout à l’heure, on m’emporte… Vais-je donc recommencer la petite partie d’équitation à la manière de Mazeppa ?
Non. On me dépose à plat ventre sur une surface dure, mais plane, qui ne rappelle en rien l’échine d’un cheval. Quelques minutes s’écoulent, et j’entends comme un violent battement d’ailes, tandis que la surface qui me porte se met à osciller faiblement dans tous les sens. Cela dure un instant, puis, tout à coup, c’est assourdissant, le fameux bourdonnement, mais quintuplé, décuplé, centuplé, et voici que le vent me frappe avec une violence extraordinaire qui s’accroît de seconde en seconde. En même temps, j’éprouve une impression… comment dirai-je ?… une impression d’ascenseur, ou, plus exactement, de montagnes russes, quand le chariot monte et descend leurs collines artificielles, quand on a la respiration coupée, le cœur étreint d’une angoisse invincible… Oui, c’est bien cela, c’est quelque chose de ce genre que j’éprouve.
Cette sensation persiste cinq minutes peut-être, puis mon organisme retrouve peu à peu son équilibre habituel. Alors, l’avouerai-je, la tête enfouie dans ce maudit sac, privé d’air et de lumière, bercé par ce ronronnement devenu régulier, je crois que je glisse sur la pente du sommeil…
Une surprise me réveille brusquement. Une de mes mains a bougé. Oui, mes liens mal rattachés se sont desserrés, et, dans un effort inconscient, mes mains ont pu s’écarter l’une de l’autre.
D’abord, je me contrains à l’immobilité, car je ne suis pas seul, ainsi que me l’apprennent des voix qui hurlent dans le bruit auprès de moi. Il y a deux personnes qui parlent. L’une s’exprime en anglais, d’une voix éraillée telle qu’en peut émettre un gosier brûlé par l’alcool. L’autre répond dans la même langue, mais avec une grammaire de haute fantaisie, et mélangée de mots incompréhensibles pour moi, que je devine appartenir au bambara, pour en avoir souvent entendu les consonances depuis quatre mois que je suis dans ce joyeux pays. L’un des deux interlocuteurs est un véritable Anglais, l’autre un nègre. Je comprends de moins en moins. Peu importe, d’ailleurs. Que mes gardiens soient noirs ou blancs, il ne faut pas que le moindre mouvement du sac indique que j’ai reconquis partiellement ma liberté.
Lentement, prudemment, je tire sur mes liens qui glissent peu à peu autour de mes poignets. Lentement, prudemment, je parviens à ramener le long de mon corps mes deux mains enfin libérées.
Voilà qui est fait. Maintenant, il s’agit de voir.
Le moyen de voir, je le possède. Dans ma poche, j’ai un couteau… non, pas un couteau, un canif, qui a échappé à mes voleurs, tellement il est petit, un minuscule canif, que je ne saurais transformer en arme défensive, mais très suffisant pour ouvrir une petite fenêtre dans ce sac qui m’aveugle, qui m’étouffe. Reste à m’emparer de ce canif sans attirer l’attention.
J’y réussis, au prix d’un quart d’heure de patients efforts.
Ainsi armée, ma dextre remonte jusqu’à la hauteur de mon visage, et transperce le sac…
Juste ciel !… Qu’ai-je vu ?… C’est tout juste si j’ai pu arrêter à temps un cri de surprise. Mes yeux, dirigés vers le sol, aperçoivent celui-ci à une distance énorme, plus de cinq cents mètres à mon estime. La vérité se révèle à moi. Je suis sur une machine volante, qui m’emporte à travers les airs avec la vitesse d’un express, plus vite encore peut-être.
À peine ouverts, mes yeux se sont refermés. Un frisson m’a parcouru des pieds à la tête. Sous le coup de la surprise, j’ai eu peur, je l’avoue.
Quand mon cœur a repris son rythme régulier, je regarde avec plus de calme. Sous mes yeux, le sol continue à fuir d’une manière vertigineuse. À quelle vitesse allons-nous ? Cent, deux cents kilomètres à l’heure ?… Davantage ?… Quoi qu’il en soit, ce sol est celui du désert, c’est du sable, mêlé de cailloux, et parsemé de touffes assez nombreuses de palmiers nains. Triste pays.
Et pourtant je me l’imaginais plus triste encore. Ces palmiers nains sont d’un vert intense, et, entre les cailloux, l’herbe est abondante. Contrairement à la légende, pleuvrait-il donc parfois dans le désert ?
Par moments, je distingue, quand leur altitude est moindre que la mienne, des appareils semblables à celui qui me porte. Mon oreille me dit que d’autres sont à une hauteur plus grande. C’est une escadrille d’oiseaux mécaniques qui vogue à travers l’espace. Quelque grave que soit ma situation personnelle, je suis enthousiasmé. Après tout, le spectacle est admirable, et nos ennemis, quels qu’ils soient, ne sont pas des gens ordinaires, eux qui ont réalisé l’antique légende d’Icare avec une pareille maestria.
Mon champ visuel n’est pas très grand, car ainsi que j’arrive à le constater, grâce à un petit mouvement qui reste inaperçu de mes gardiens, mon regard passe entre les lames d’une plateforme métallique, qui l’arrêtent de tous les côtés. En raison de la hauteur d’où il tombe, il embrasse cependant une certaine étendue.
Or, voici que le pays change. Après une heure de vol environ, voici que j’aperçois tout à coup des palmiers, des prairies, quelques jardins. C’est une oasis, mais une oasis de proportions restreintes, car son diamètre atteint au maximum cent cinquante mètres, elle disparaît aussitôt apparue. Mais, à peine l’avons-nous laissée en arrière, qu’une autre surgit de l’horizon devant nous, puis, après cette deuxième, c’en est une troisième, au-dessus de laquelle nous passons en trombe.
Chacune de ces oasis ne contient qu’une maisonnette. Un homme en sort, attiré par le bruit de notre appareil aérien. Je n’en aperçois pas d’autre. Ces îlots n’auraient-ils donc qu’un seul habitant ?
Mais un nouveau problème se pose, encore plus insoluble. Depuis la première oasis, notre machine volante domine une ligne de poteaux si régulièrement espacés que je les imagine reliés par un fil métallique. Je crois rêver. Le télégraphe – à moins que ce ne soit le téléphone – en plein désert ?
Après que nous avons dépassé la troisième oasis, une quatrième, beaucoup plus importante, surgit devant nous. J’aperçois des arbres, non seulement des palmiers, mais des essences variées, qui semblent être des karités, des bombax, des baobabs, des acacias. Je vois aussi des champs cultivés, merveilleusement cultivés même, où de nombreux nègres travaillent. Puis des murailles se lèvent à l’horizon, vers lesquelles nous nous précipitons.
C’est à cette cité inconnue que nous allons, car voici que notre oiseau féerique commence à descendre. Nous sommes bientôt au-dessus d’elle. C’est une ville de médiocre grandeur, mais combien singulière ! Je distingue nettement ses rues demi-circulaires et concentriques, tracées suivant un plan rigoureux. La partie centrale est à peu près déserte, et ne contient à cette heure de la journée qu’un petit nombre de nègres qui se cachent dans leurs cases en entendant le ronronnement des machines volantes. Par contre, dans la périphérie, les habitants ne manquent pas. Ce sont des Blancs, qui nous regardent, et, Dieu me pardonne, paraissent nous montrer le poing. Je me demande en vain ce que nous leur avons fait.
Mais la machine qui me porte accentue sa descente. Nous franchissons une rivière étroite, puis, aussitôt, j’ai l’impression que nous tombons comme une pierre. En réalité, nous décrivons une spirale qui me donne la nausée. Le cœur me monte aux lèvres. Vais-je donc… ?
Non, le bourdonnement de l’hélice a cessé et notre machine a touché terre. Elle glisse sur le sol pendant quelques mètres avec une vitesse décroissante, et s’arrête.
Une main tire le sac qui entoure ma tête et l’enlève. Je n’ai que le temps de rouler mes liens autour de mes mains, que je replace dans leur position primitive.
Le sac enlevé, on libère mes membres. Mais celui qui me délivre s’aperçoit de la fraude.
– Who is the damned dog’s son that has made this knot ? (Quel est le damné fils de chien qui a fait ce nœud ?) interroge une voix avinée.
Comme bien on pense, je n’ai garde de répondre. Après mes mains, on délie mes jambes. Je les agite avec un certain plaisir.
– Get up ! (Debout !) commande avec autorité quelqu’un que je ne vois pas.
Je ne demande pas mieux, mais obéir n’est pas très aisé. Depuis le temps que la circulation du sang est arrêtée dans mes membres, ceux-ci me refusent leur service. Après quelques tentatives infructueuses, je parviens cependant à me lever et à jeter un premier coup d’œil sur ce qui m’entoure.
Pas gai, le paysage. Devant moi, c’est une haute muraille sans la moindre ouverture, et, dans la direction opposée, le spectacle est rigoureusement identique. À ma gauche, c’est encore la même chose. La perspective n’est pas variée, décidément ! Toutefois, au-dessus de ce troisième mur, qui règne à ma gauche, j’aperçois une espèce de tour et une haute cheminée. Serait-ce une usine ? C’est possible, tout me paraît possible, excepté de concevoir l’usage de cet interminable pylône qui s’élève, s’élève, à cent mètres peut-être au-dessus de la tour.
À ma droite, le point de vue est différent, sans être pour cela plus enchanteur. Je compte deux vastes bâtiments et, en avant, une construction énorme, une espèce de forteresse avec redans et mâchicoulis.
Mes compagnons de captivité sont au complet, sauf Tongané, malheureusement, et sauf aussi Malik qui était cependant présente à l’étape de ce matin. Qu’en a-t-on fait ?
N’ayant pas eu, comme moi, l’avantage de jouir d’une fenêtre ouvrant sur la campagne, mes amis semblent très incommodés par la lumière du jour. Ils ne doivent pas voir grand-chose, car leurs yeux papillotent, et ils les frottent énergiquement.
Ils les frottent encore, quand une main s’abat sur l’épaule de chacun de nous. On nous entraîne, on nous pousse, ahuris, désemparés…
Que nous veut-on enfin, et où diable pouvons-nous être ?…
Hélas ! Une minute plus tard, nous étions en prison.
3
Un despote
(Carnet de notes d’Amédée Florence.)
26 mars. – Me voici donc en prison. Après avoir joué les Mazeppa, je joue les Silvio Pellico.
Comme je viens de le coucher sur ces tablettes, c’est avant-hier, un peu avant midi, que nous avons été incarcérés. En ce qui me concerne, j’ai été empoigné par trois moricauds qui m’ont fait monter, non sans brutalité, un escalier, puis suivre un corridor sombre, aboutissant à une longue galerie, sur laquelle donnent nos cellules. Aux deux bouts de cette galerie, facile à surveiller, sont placées des sentinelles. Il est douteux que nous puissions nous échapper par là.
On m’introduit dans une pièce éclairée par un vitrail doublé d’une grille de fer, placé à quatre mètres au-dessus de ma tête, et on referme la porte sur moi à triple verrou. Je reste seul en compagnie de mes pensées, qui ne sont pas couleur de rose.
La cellule est vaste et bien aérée. Elle contient une table avec ce qu’il faut pour écrire, une chaise, un lit qui paraît propre et des ustensiles de toilette. Une ampoule électrique est fixée au plafond. En somme, la paille humide des cachots est assez confortable, et j’estimerais cette chambre d’étudiant fort suffisante, si j’étais libre.
Je m’assieds, j’allume une cigarette et j’attends – quoi ? les événements, tout en réfléchissant aux charmes de voyages.
Deux heures plus tard, je suis tiré de ma méditation par le bruit de ma porte qu’on ouvre. Les verrous grincent, la serrure craque, l’huis s’entrebâille, et j’aperçois… Je vous le donne en mille. J’aperçois Tchoumouki, qui a disparu depuis le jour où, pour la troisième fois, j’ai entendu le mystérieux ronflement dont je connais maintenant la cause. Il ne manque pas d’un certain toupet. Oser se présenter devant moi, après la manière dont il a traité mes articles !
Tchoumouki s’attend, d’ailleurs, à un accueil plutôt frais. Avant de pénétrer dans ma cellule, il y jette d’abord un regard et examine prudemment le terrain. Bien lui en prend.
– Ah ! te voilà, triple fripon ! dis-je, en m’élançant à sa rencontre, dans l’intention de lui infliger la correction qu’il mérite.
Mais je me heurte à la porte, que le traître a vivement refermée. Tant mieux, après tout. Quand je m’offrirais le plaisir de lui allonger les oreilles, à quoi cela m’avancerait-il, sinon à compliquer encore ma situation, qui n’est déjà pas si drôle ?
Tchoumouki devine-t-il cette réflexion pacifique ? C’est à croire, car la porte s’entrebâille une seconde fois, et donne de nouveau passage à la tignasse crépue du coquin. Oh ! il peut entrer, maintenant. J’ai repris ma place… et mon calme.
Je répète, mais d’un ton où ne gronde plus aucune menace :
– Ah ! te voilà, triple fripon ! Que viens-tu faire ici ?
– Moi y en a domestique, répond, avec un regard en dessous, Tchoumouki, qui ouvre la porte toute grande.
Dans le couloir, il y a deux autres nègres portant des victuailles que Tchoumouki dépose sur ma table. À cette vue, l’eau me vient à la bouche, et je m’aperçois que je meurs de faim. Cela n’a rien d’étonnant ; je suis à jeun, et il est au moins deux heures de l’après-midi.
Rejetant tout autre souci, je fais honneur au repas, respectueusement servi par Tchoumouki, que j’interroge, et qui ne se fait nullement prier pour répondre à mes questions. D’après lui, je suis l’hôte – très involontaire ! – d’un puissant roi, S. M. Harry Killer – un bien vilain nom, entre nous – et on m’a conduit dans une ville extraordinaire, où « y en a beaucoup maisons grandes » et « beaucoup manières toubab », c’est-à-dire remplie d’inventions européennes. Je n’ai pas de peine à l’en croire, après l’expérience des prodigieuses machines volantes dont je suis encore tout ébaubi.
Je continue mon enquête. Ce serait donc le roi en question qui l’aurait placé, lui, Tchoumouki, sur le chemin de Mlle Mornas, afin que celle-ci le prît pour guide, de même qu’on choisit malgré soi la « carte forcée » d’un prestidigitateur ?
Tchoumouki m’affirme que non, et qu’il s’est engagé sans arrière-pensée. Il soutient même que son engagement n’est nullement rompu et qu’il se considère comme étant au service de Mlle Mornas et de Saint-Bérain pendant tout le temps que ses patrons resteront en Afrique. Tchoumouki se moquerait-il de moi ? Je le regarde. Non, il parle sérieusement, ce qui est, d’ailleurs, beaucoup plus comique.
Il prétend avoir été entraîné par Moriliré, lequel était bien, lui, à la solde du monarque qui nous retient prisonniers. Non content de le couvrir d’or, Moriliré lui aurait décrit, paraît-il, dans les termes les plus dithyrambiques, la puissance et la générosité de cet Harry Killer, que Tchoumouki n’a jamais vu, du reste, et il aurait promis à celui-ci une vie large et facile. Telles sont les raisons pour lesquelles Tchoumouki aurait tourné casaque.
Quand je lui demande s’il sait ce qu’est devenu son ancien camarade Tongané, sa vilaine figure prend une expression féroce, il se passe la main sur le cou, et fait :
– Couic !…
Mes conjectures étaient donc exactes. Le pauvre Tongané est bien mort.
Tchoumouki achève ses confidences. Le ronflement que j’ai entendu le jour de sa disparition provenait d’une machine volante qui amenait le lieutenant Lacour, ou plutôt le capitaine Edward Rufus, dont les hommes étaient venus à notre rencontre, par la voie terrestre, sous le commandement de deux sous-officiers, en mettant à sac, pour se distraire, les villages qui se trouvaient sur leur passage. Ce sont les patins de cette machine volante qui ont creusé dans la brousse, au moment de l’atterrissage, les ornières que j’ai remarquées le lendemain, au cours de ma promenade avec Tongané. Ainsi s’expliquent le délabrement des soldats et l’impeccable élégance de l’officier, ainsi s’expliquent la terreur du nègre blessé par une balle explosible, en reconnaissant l’un des assaillants de son village, et son indifférence pour le soi-disant lieutenant qu’il n’avait jamais vu. Quant à lui, Tchoumouki, il a été emmené par la même machine revenant à son port d’attache, ici, c’est-à-dire…
Tchoumouki prononce un nom qu’il écorche terriblement. Au prix d’une longue attention, je discerne enfin qu’il a l’intention de dire « Blackland », mot composé anglais dont la traduction littérale est Terre noire. Le nom est plausible. Nous serions donc à Blackland, ville merveilleuse, au dire de Tchoumouki, bien qu’absolument inconnue des plus avisés géographes.
Tandis que le nègre me donne ces renseignements, je réfléchis. Puisqu’il a trahi par intérêt, pourquoi l’intérêt ne le ferait-il pas trahir ses nouveaux maîtres ? Je fais aussitôt à Tchoumouki des ouvertures dans ce sens, et je parle d’une grosse somme, qui lui suffirait à passer sa vie entière dans une position toute naturelle, mais il hoche la tête, en homme qui ne voit pas la possibilité de gagner la timbale.
– Y en a pas moyen partir, me dit-il. Ici, y en a beaucoup soldats, beaucoup « manières toubab », beaucoup grands murs.
Il ajoute que la ville est entourée par le désert, qu’il nous serait impossible de franchir. C’est exact, ainsi que j’ai pu m’en rendre compte pendant la traversée aérienne. Sommes-nous donc condamnés à rester ici jusqu’à la fin de nos jours ?
Le repas terminé, Tchoumouki se retire et ma journée s’achève dans la solitude.
Le soir venu, il me sert à dîner (cuisine très suffisante, en somme), puis, au moment où ma montre marque neuf heures et quelques minutes, extinction subite de l’ampoule électrique. Je me couche à tâtons.
Après une nuit excellente, comme je l’ai dit, je me lève, le 25 mars, et rédige les notes portant cette date où sont relatées les péripéties de notre enlèvement. Je ne vois personne, à l’exception de Tchoumouki, qui me sert régulièrement mes repas. Le soir, instruit par l’expérience, je me couche plus tôt. J’ai lieu de m’en applaudir. À la même heure que la veille, l’électricité s’éteint. C’est évidemment la règle de la maison.
Deuxième nuit excellente, et me voici de nouveau, ce matin, 26 mars, frais et dispos, mais hélas ! toujours prisonnier. Cette situation est absurde, car, enfin, que nous veut-on ? Quand verrai-je seulement quelqu’un à qui je puisse le demander ?
Même jour, dans la soirée. – Mes vœux ont été exaucés. Nous avons vu S. M. Harry Killer, et notre situation a subi des changements importants depuis cette entrevue, dont je suis encore tout ému, tout tremblant.
Il pouvait être trois heures de l’après-midi, quand ma porte s’est ouverte. Cette fois, ce n’était pas Tchoumouki qui se trouvait derrière, mais une autre de nos anciennes connaissances, Moriliré, pour ne pas le nommer. Moriliré est accompagné d’une vingtaine de nègres qu’il paraît commander. Au milieu de cette troupe, j’aperçois mes compagnons, y compris miss Buxton-Mornas, mais non compris Saint-Bérain, toujours dans l’impossibilité de remuer, à ce que me dit sa jeune tante. Je me joins à eux, pensant que notre dernière heure est venue et qu’on nous conduit au poteau d’exécution.
Il n’en est rien. Nous suivons une série de couloirs, et nous arrivons enfin à une pièce assez vaste, dans laquelle nous entrons, tandis que notre escorte s’arrête sur le seuil.
La pièce est exclusivement meublée d’un fauteuil en fibres de palmier et d’une table, sur laquelle reposent un verre et une bouteille à demi pleine, d’où nous parvient une odeur d’alcool. Le fauteuil est derrière la table, et, dans le fauteuil, un homme est assis. Nos yeux convergent vers cet homme. Il en vaut la peine.
S. M. Harry Killer doit avoir de quarante à quarante-cinq ans, bien que, par certains côtés, il puisse paraître plus âgé. Autant qu’on en peut juger, il est de haute taille, et sa carrure, ses mains énormes, ses membres épais et musclés, indiquent une vigueur peu commune, pour ne pas dire herculéenne.
Mais c’est la tête surtout qui retient l’attention. Le visage est glabre, d’un caractère complexe, puissant et vil à la fois. Une chevelure inculte et grisonnante la couronne, une véritable crinière qui semble brouillée avec le peigne depuis un temps immémorial. Le front dénudé est vaste et exprime l’intelligence, mais les maxillaires accusés, le menton lourd et carré indiquent des passions grossières et violentes. Les joues, fortement bronzées, aux pommettes saillantes, se creusent, puis s’affaissent en deux lobes alourdis. Elles sont parsemées de boutons presque sanglants à force d’être rouges. La bouche est lippue, la lèvre inférieure, un peu pendante, découvrant de fortes dents saines, mais jaunes et mal entretenues. Les yeux, profondément enfoncés dans les orbites, que surmontent des sourcils en broussailles, sont d’un éclat extraordinaire, et même, par instants, insoutenable. Le personnage n’est certes point banal. Tous les appétits, tous les vices, toutes les audaces, il les a sûrement. Hideux, oui, mais redoutable.
Sa Majesté est vêtue d’une sorte de complet de chasse en toile grise, culotte courte, leggings et vareuse, le tout crasseux et couvert de taches. Sur la table, elle a déposé un large chapeau de feutre, auprès duquel repose sa main droite qu’agite un perpétuel tremblement.
Du coin de l’œil, le docteur Châtonnay me désigne cette main trémulante. J’entends ce que le docteur veut dire : c’est un alcoolique, sinon même un ivrogne, que nous avons devant nous.
Longtemps, cet individu nous considère en silence. Ses yeux vont de l’un à l’autre et nous passent en revue successivement. Nous attendons avec patience son bon plaisir.
– Vous êtes six, à ce qu’on m’a dit, prononce-t-il enfin, en français, avec un fort accent anglais, d’une voix au timbre grave, mais éraillée. Je n’en vois que cinq. Pourquoi ?
– L’un de nous est malade, à la suite des souffrances que vos hommes lui ont fait endurer, répond M. Barsac.
Nouvel instant de silence, puis notre interlocuteur se redresse brusquement et demande ex abrupto :
– Qu’êtes-vous venus faire chez moi ?
La question est si inattendue que nous avons tous envie de rire, malgré la gravité de la situation. Parbleu ! si nous sommes chez lui, c’est bien malgré nous !
Il reprend, avec une expression menaçante :
– Pardon, monsieur… commence M. Barsac.
Mais l’autre l’interrompt. En proie à une subite fureur, il frappe du poing sur la table et dit d’une voix tonnante :
Alors, M. Barsac est superbe. Orateur toujours et quand même, il se redresse, met la main gauche sur son cœur, et, balayant l’espace d’un large mouvement de sa dextre :
– Depuis l’an 1789, les Français n’ont plus de maître, monsieur, déclare-t-il avec emphase.
Partout ailleurs, elle prêterait à rire, je vous l’accorde, l’apostrophe un peu « pompier » de M. Barsac, mais dans les circonstances présentes, en face de cette espèce de bête fauve, elle a sa noblesse, je vous en donne mon billet. Elle signifie que nous ne consentirons jamais à nous humilier devant cet aventurier alcoolique. Nous approuvons tous l’orateur, jusqu’à M. Poncin, qui s’écrie, au comble de l’enthousiasme :
– Privez l’homme de son indépendance, vous lui ôtez sa liberté !
Brave M. Poncin ! Toutefois, l’intention est bonne.
À l’énoncé de cette proposition par trop indiscutable, Harry Killer a haussé les épaules, puis il a recommencé à nous examiner successivement, comme s’il ne nous avait pas encore vus. Ses yeux passent de l’un à l’autre avec une rapidité extraordinaire. Ils s’arrêtent enfin à M. Barsac, sur lequel ils dardent leur regard le plus terrible. M. Barsac ne bronche pas. Mes compliments. Cet enfant du Midi n’a pas que de la faconde. Il a aussi du courage et de la dignité. Notre chef de mission monte à pas de géant dans mon estime.
Harry Killer réussit à se dominer, ce qui ne doit pas lui arriver tous les jours, et demande brusquement, avec un calme aussi subit que sa colère a été soudaine :
– Parlez-vous anglais ?
– Et vos compagnons ?
– Également.
– Bien, approuve Harry Killer, qui, du même ton rogomme, répète aussitôt en anglais :
– Qu’êtes-vous venus faire chez moi ?
– C’est à nous de vous poser la question, réplique M. Barsac, et de vous demander de quel droit vous nous y retenez par la force.
– De celui que je prends, tranche Harry Killer, remonté d’un seul bond aux extrêmes limites de la violence. Moi vivant, personne n’approchera de mon empire.
Harry Killer s’est levé. S’adressant plus spécialement à M. Barsac, dont l’attitude continue à être très crâne, il poursuit d’une voix furieuse, en martelant la table de son énorme poing :
– Oui, oui, je sais que vos compatriotes sont à Tombouctou et gagnent sans cesse vers l’aval du Niger, mais qu’ils s’arrêtent, ou sinon !… Et voilà maintenant qu’ils osent envoyer des espions par terre jusqu’au fleuve !… Je les briserai, vos espions, comme je brise ce verre !…
Et, joignant le geste à la parole, Harry Killer brise effectivement le verre, qui se fracasse sur le sol en mille morceaux.
– Un verre !… hurle-t-il, en se tournant vers la porte.
Soulevé par une incroyable fureur, littéralement enragé, car un peu d’écume suinte aux commissures de ses lèvres crispées, il fait mal à voir en ce moment. Sa mâchoire inférieure, projetée en avant, lui donne l’air d’une bête féroce, son visage est cramoisi, ses yeux sont injectés de sang.
Un des gardes noirs s’est empressé d’obéir. Sans s’occuper de lui, l’énergumène, s’appuyant sur la table que ses mains pétrissent violemment, se penche de nouveau vers M. Barsac toujours impassible, et lui crie, les yeux dans les yeux :
– Ne vous ai-je pas assez prévenus, cependant ?… L’histoire du doung-kono, inventée par mon ordre, vous a donné un premier avertissement. C’est moi qui ai placé sur votre route ce diseur de bonne aventure, dont, par votre faute, les prédictions se sont réalisées. C’est moi qui vous ai fourni votre guide, mon esclave Moriliré, qui, à Sikasso, a essayé, une dernière fois, de vous arrêter. Tout a été inutile. En vain, je vous ai privés de votre escorte, en vain je vous ai affamés, vous vous êtes obstinés à marcher vers le Niger… Eh bien ! vous l’avez atteint, le Niger, vous l’avez même franchi, et vous savez ce que vous vouliez savoir… Vous voilà bien avancés !… Comment ferez-vous pour raconter ce que vous avez vu à ceux qui vous paient ?…
En proie à une agitation désordonnée, Harry Killer se promène maintenant à grands pas. Pour moi, aucun doute, c’est un fou. Soudain, il s’arrête, l’esprit traversé d’une idée subite.
– Mais, au fait, demande-t-il à M. Barsac, avec un calme surprenant, votre destination régulière n’était-elle pas Saye ?
– Pour quelles raisons, dans ce cas, avez-vous suivi une direction tout autre ? Qu’alliez-vous faire à Koubo ?
Harry Killer accompagne cette dernière question d’un coup d’œil perçant, tandis que nous échangeons des regards embarrassés. La question est gênante, en effet, puisque nous sommes convenus de ne pas prononcer le nom de miss Buxton. Heureusement, M. Barsac trouve une réponse plausible.
– Abandonnés par notre escorte, nous nous dirigions sur Tombouctou, dit-il.
– Pourquoi pas sur Sikasso ? C’était beaucoup moins loin.
– Nous avons cru mieux faire en allant à Tombouctou.
– Hum !… fait d’un air indécis Harry Killer, qui reprend après un court silence : Votre intention n’était donc pas d’aller dans l’Est, jusqu’au Niger ?
– Si j’avais pu le deviner, nous apprend Harry Killer, vous ne seriez pas ici aujourd’hui.
La bonne farce !… Comme s’il avait pris la peine de nous le demander !…
Je profite d’un nouveau silence, qui succède à la réflexion saugrenue d’Harry Killer, pour prendre la parole à mon tour. Je suis un garçon extrêmement logique, moi qui vous parle. Tout ce qui n’est pas logique me choque. Cela me fait l’effet d’une armoire en désordre. Or, dans cette histoire, il y a un point qui me tarabuste. J’interviens donc, et :
– Pardon, mon cher monsieur, dis-je avec une exquise politesse, je serais curieux de savoir pourquoi vous avez pris la peine de nous y amener, au lieu de nous occire tout simplement. Votre capitaine Edward Rufus et ses hommes avaient la partie belle, puisque nous étions sans méfiance, et c’était encore le meilleur moyen de vous débarrasser de nous.
Harry Killer a froncé les sourcils et me regarde avec mépris. Quel est ce pygmée qui ose lui adresser la parole ? Il daigne cependant me répondre :
– Pour éviter l’enquête des autorités françaises, que le massacre d’une mission n’eût pas manqué de provoquer.
Je suis en partie satisfait. Pas tout à fait cependant. J’objecte :
– Il me semble que notre disparition aura le même résultat.
– Évidemment, reconnaît Harry Killer, qui, pour l’instant, fait preuve d’un grand bon sens. Aussi aurais-je préféré vous voir renoncer à votre voyage. C’est votre entêtement seul qui m’a forcé à vous amener ici.
L’adversaire me tend la perche. Il faut se hâter de la saisir.
– Tout peut encore s’arranger, dis-je. Puisque vous savez maintenant que nous ne voulions nullement aller jusqu’au Niger, vous n’avez qu’à nous faire déposer où vous nous avez pris, et ainsi il ne sera plus question…
– Pour que vous alliez raconter partout ce que vous avez appris ? Pour que vous révéliez l’existence de cette ville ignorée du monde entier ? interrompit violemment Harry Killer. Non, il est trop tard. Qui entre à Blackland n’en sort jamais plus.
Qu’il s’époumone tant qu’il voudra. Moi, je commence à être habitué à ses bourrasques. Je ne me trouble donc pas, et j’insiste :
– Probablement, répond Harry Killer, dont l’aiguille barométrique est déjà revenue au beau fixe, mais ma position sera meilleure. Si je suis découvert, et s’il faut enfin combattre, j’aurai du moins quelque chose de plus que si vous étiez morts.
– Quoi donc ?
– Des otages.
Très fort, ce potentat. Il a tout à fait raison. Mais j’ai eu raison, moi aussi, de l’interviewer, puisqu’il résulte de ses réponses qu’il n’a pas l’intention de nous faire passer de vie à trépas. C’est toujours agréable à apprendre.
Harry Killer a repris place derrière la table, dans son fauteuil. C’est un individu déconcertant. Le voici, maintenant, parfaitement calme et maître de soi.
– Précisons la situation, dit-il d’un ton glacial qui est pour nous une nouveauté. Vous êtes à Blackland, et vous n’en sortirez plus, ni les uns, ni les autres. Quant à votre existence, elle sera ce que vous la ferez vous-mêmes. Je n’ai de compte à rendre à personne. Je peux vous maintenir en prison ou vous supprimer, si cela me plaît, comme je peux vous laisser la liberté dont je jouis moi-même dans les limites de l’empire.
Encore ce mot. C’est à se tordre.
– Cela dépend de vous, continue Harry Killer, en s’adressant plus particulièrement à M. Barsac qu’il considère décidément comme notre chef de file. Vous serez pour moi des otages ou…
Harry Killer fait une pose. M. Barsac le regarde avec un étonnement que je conçois. Que pourrions-nous bien être ?
– Ou des collaborateurs, achève froidement Harry Killer.
Dire que la proposition d’Harry Killer nous étonne serait faible. Nous en sommes positivement « épatés ».
Cependant, il poursuit avec la même froideur :
– Il ne faudrait pas croire que je m’illusionne sur la marche progressive des troupes françaises. Si l’on ignore encore mon existence, on la connaîtra forcément un jour ou l’autre. Ce jour-là, il faudra se battre ou négocier. Ne pensez pas que je redoute la bataille. Je suis en état de me défendre, mais la guerre n’est pas la seule solution possible. La colonisation de la boucle du Niger suffira à occuper la France pendant de longues années. Quel intérêt aurait-elle à courir le risque d’une défaite pour progresser malgré moi dans l’Est, à travers un océan de sable que je suis en train de transformer en plaines fertiles ? Des négociations bien conduites pourraient donc aboutir à une alliance…
Il ne doute de rien, le particulier ! Il sue la vanité par tous les pores. Non mais, voit-on la République française s’alliant à ce tyranneau pustuleux ?
– Avec vous !… s’exclame avec ahurissement M. Barsac traduisant la pensée de tous.
Il n’en faut pas plus pour déchaîner la tempête. Au fait, le calme durait depuis trop longtemps. Ça commençait à devenir monotone.
– Vous ne m’en trouvez peut-être pas digne ? rugit Harry Killer, les yeux étincelants, en martelant de nouveau sa table qui n’en peut mais. Ou bien vous espérez m’échapper ?… C’est que vous ignorez ma puissance.
Il se lève, et achève d’une voix où gronde la menace :
À son appel, les gardes sont entrés. On s’empare de nous, on nous entraîne. Nous montons d’interminables escaliers, puis on nous fait traverser au pas de course une vaste terrasse, à laquelle succèdent d’autres escaliers. Nous débouchons enfin sur la plate-forme d’une tour, où Harry Killer ne tarde pas à nous rejoindre.
Cet homme est variable comme l’onde. Avec lui, pas de demi-mesure. Il passe sans transition d’une fureur folle à un calme glacial, et réciproquement. Pour l’instant, il ne reste aucune trace de sa dernière colère.
– Vous êtes ici à quarante mètres de hauteur, nous dit-il du ton d’un cicérone expliquant un point de vue. L’horizon est donc distant de vingt-trois kilomètres environ. Vous pouvez constater, cependant, que, si loin que portent vos regards, le désert qui nous entoure a fait place à une campagne fertile. L’empire dont je suis le chef aurait donc, au minimum, plus de seize cents kilomètres carrés. Il en a trois mille, en réalité. Telle est l’œuvre accomplie en dix ans.
Harry Killer s’interrompt un instant. Quand il a suffisamment joui dans son orgueil, légitime cette fois après tout, il reprend :
– Si quelqu’un tentait de pénétrer sur cette étendue de trois mille kilomètres carrés ou essayait d’en sortir, je serais immédiatement prévenu par un triple rang de postes établis en plein désert, et que le téléphone relie à ce palais…
Voilà donc l’explication des oasis et des poteaux télégraphiques que j’ai vus avant-hier matin. Mais écoutons Harry Killer, qui, nous montrant une sorte de lanterneau de verre, comparable à celui d’un phare, bien que de dimensions plus importantes, élevé au milieu de la plate-forme, continue sur le même ton :
– N’en serait-il pas ainsi, que personne ne pourrait encore franchir malgré moi une zone de protection large d’un kilomètre, située à cinq kilomètres des murailles de Blackland, que les rayons de puissants projecteurs parcourent pendant la nuit. Grâce à sa disposition optique, cet instrument, qui a reçu le nom de cycloscope, redresse suivant la verticale cette bande de terrain circulaire, dont le veilleur, qui se trouve au centre de l’appareil, a constamment sous les yeux tous les points énormément grossis. Entrez dans le cycloscope, je vous y autorise, et rendez-vous compte par vous-mêmes.
Notre curiosité vivement excitée, nous profitons de la permission, et nous pénétrons dans le lanterneau par une porte faite d’une énorme lentille jouant sur des charnières. À peine y sommes-nous enfermés, que le monde extérieur change d’aspect à nos yeux. De quelque côté qu’ils se portent, nous n’apercevons d’abord qu’une muraille verticale, qu’un réseau de traits noirs divisé en une multitude de petits carrés distincts. Cette muraille, dont la base est séparée de nous par un abîme de ténèbres, et dont le sommet nous paraît s’élever à une hauteur prodigieuse, semble faite d’une sorte de lumière laiteuse. Toutefois, nous ne tardons pas à constater que sa couleur est loin d’être uniforme, mais qu’elle est, au contraire, la résultante d’une infinité de taches de tonalités différentes, aux contours assez indécis. Un instant d’attention nous montre que ces taches sont, les unes, des arbres, les autres, des champs ou des chemins, d’autres encore, des hommes en train de travailler la terre, le tout suffisamment grossi pour être reconnu sans effort.
– Vous voyez ces nègres, dit Harry Killer, en nous désignant deux des taches en question, que sépare un grand intervalle. Admettons qu’ils aient l’idée de s’enfuir. Ce ne serait pas long.
Tout en parlant, il a saisi un transmetteur téléphonique.
– Cent onzième cercle ; rayon quinze cent vingt-huit, dit-il. Puis, s’emparant d’un autre transmetteur, il ajoute :
– Quatorzième cercle. Rayon six mille quatre cent deux. Enfin, se tournant vers nous :
– Regardez bien, nous recommande-t-il.
Après quelques instants d’attente, pendant lesquels il ne survient rien de particulier, l’une des taches est masquée tout à coup par un nuage de fumée. Quand la fumée s’est dissipée, la tache a disparu.
– Qu’est devenu l’homme qui travaillait là ? demande Mlle Mornas d’une voix étranglée par l’émotion.
– Il est mort, répondit froidement Harry Killer.
– Mort !… nous écrions-nous. Vous avez tué sans raison ce malheureux !…
– Rassurez-vous, ce n’est qu’un nègre, explique Harry Killer avec une parfaite simplicité. Marchandise sans valeur. Quand il n’y en a plus, il y en a encore. Celui-ci a été démoli par une torpille aérienne. C’est une sorte de fusée qui porte jusqu’à vingt-cinq kilomètres, et dont vous avez pu apprécier la rapidité et la précision.
Pendant que nous écoutons ces explications, autant du moins que nous le permet le trouble que nous cause une aussi abominable cruauté, quelque chose est entré dans notre champ visuel, s’est élevé rapidement le long de la muraille laiteuse, et la seconde tache a disparu à son tour.
– Et cet homme ? interroge Mlle Mornas, haletante. Est-il mort, lui aussi ?
– Non, répond Harry Killer, celui-là est vivant. Vous allez le voir dans un instant.
Il sort, entouré de sa garde qui nous pousse au-dehors. Nous voici de nouveau sur la plate-forme de la tour. Nous regardons autour de nous, et, à quelque distance, nous voyons accourir, avec la vitesse d’un météore, un appareil semblable à celui qui nous a transportés ici. Suspendu au-dessous du plateau inférieur, nous distinguons un objet qui se balance.
– Voici le planeur, dit Harry Killer, qui nous apprend ainsi le nom de la machine volante. Dans moins d’une minute, vous saurez s’il est possible d’entrer ici ou d’en sortir malgré moi.
Le planeur s’approche rapidement, en effet. Il grossit à vue d’œil… Nous frissonnons soudain : l’objet qui oscille au-dessous de lui, c’est un nègre, qu’une espèce de tenaille géante a saisi par le milieu du corps.
Le planeur s’approche encore… Il passe au-dessus de la tour… Horreur ! la tenaille s’est ouverte, et le malheureux nègre est venu s’écraser à nos pieds. Hors de sa tête broyée, la cervelle a jailli de toutes parts, et nous sommes éclaboussés de sang.
Un cri d’indignation est sorti de nos poitrines. Mais Mlle Mornas ne se contente pas de crier, elle agit. Les yeux étincelants, pâle, les lèvres exsangues, elle bouscule ses gardiens surpris et se précipite sur Harry Killer.
– Lâche !… Misérable assassin !… lui crie-t-elle en plein visage, tandis que ses petites mains se nouent à la gorge du bandit.
Celui-ci s’est dégagé sans effort, et nous tremblons pour l’audacieuse. Hélas ! nous ne pourrions lui porter secours. Les gardes se sont emparés de nous et nous maintiennent à demi renversés.
Heureusement, il ne semble pas que le despote ait, pour le moment du moins, l’intention de punir notre courageuse compagne, que deux hommes ont entraînée en arrière. Si sa bouche a un rictus cruel, quelque chose comme une expression de plaisir passe dans ses yeux, qu’il tient fixés sur la jeune fille encore toute frémissante.
– Eh ! eh !… fait-il, d’un ton assez bonhomme, elle a du sang, la pouliche.
Puis, repoussant du pied les restes du misérable nègre :
– Ça !… dit-il. Il ne faut pas vous émouvoir pour si peu, ma petite.
Il descend, on nous entraîne à sa suite, et on nous ramène dans cette salle, si richement meublée d’une table et d’un unique siège, que j’appellerai désormais pour cette raison la salle du Trône. Harry Killer prend place sur ledit trône et nous regarde.
Quand je dis qu’il nous regarde !… À la vérité, il ne fait attention qu’à Mlle Mornas. Il tient, fixés sur elle, ses yeux effrayants, dans lesquels s’allume peu à peu une lueur mauvaise.
– Vous connaissez maintenant mon pouvoir, dit-il enfin, et je vous ai prouvé que mes offres ne sont pas à dédaigner. Je les renouvelle pour la dernière fois. On m’a dit qu’il y avait parmi vous un député, un médecin, un journaliste et deux imbéciles…
Pour M. Poncin, soit ! Mais pour le pauvre Saint-Bérain, quelle injustice !
– Le député négociera, le cas échéant, avec la France, je construirai un hôpital pour le médecin, le journaliste entrera au Blackland’s Thunder, et je verrai à utiliser les deux autres. Reste la petite. Elle me plaît… Je l’épouse.
On pense si nous tombons des nues, en entendant cette conclusion inattendue. Mais, avec un fou !…
– Rien de tout cela ne se réalisera, répond M. Barsac avec fermeté. Les crimes abominables dont vous nous avez rendu témoins ne nous ont pas ébranlés, au contraire. Nous subirons la force autant qu’il le faudra, mais nous ne serons jamais, quoi qu’il arrive, que vos prisonniers ou vos victimes. Quant à Mlle Mornas…
– Ah ! c’est Mornas, qu’elle s’appelle, ma future femme ? interrompit Harry Killer.
– Que je m’appelle Mornas ou autrement, s’écrie notre compagne absolument folle de colère, sachez que je vous considère comme une bête féroce, comme un être abject et repoussant, et que je tiens votre proposition pour l’injure la plus vile, la plus honteuse, la plus…
La voix s’étrangle dans la gorge de Mlle Mornas, qui éclate en sanglots convulsifs. Quant à Harry Killer, il se contente de rire. Le vent est à la clémence, décidément.
– C’est bon… c’est bon !… dit-il. Rien ne presse. Je vous donne à tous un mois de réflexion.
Mais le baromètre a baissé soudain, et c’est la fin du beau temps. Il se redresse, et, s’adressant aux gardes :
– Qu’on les emmène ! crie-t-il d’une voix tonnante.
M. Barsac résiste un instant aux gardes qui l’entraînent. Il interpelle Harry Killer.
– Et, dans un mois, que ferez-vous de nous ? lui demande-t-il.
Déjà, le vent a tourné. Le despote ne s’occupe plus de nous, et sa main tremblante élève vers sa bouche une rasade d’alcool qu’il vient de se verser. À la question de M. Barsac, il éloigne le verre de ses lèvres, puis, sans donner aucune marque de colère :
– Je ne sais trop… dit-il d’un ton indécis, en levant les yeux au plafond. Peut-être bien que je vous ferai pendre…
Ainsi que le dit Amédée Florence dans ses notes, les six prisonniers sortirent bouleversés de leur entrevue avec Harry Killer. La mort des deux malheureux nègres, et surtout l’effroyable fin du second, les avait profondément émus. Se pouvait-il qu’il existât des êtres assez féroces pour causer de pareilles souffrances, sans raison, par caprice, dans le seul but de prouver un détestable pouvoir ?
Une surprise, d’ailleurs agréable, les attendait au sortir de cette entrevue mouvementée. Sans doute, Harry Killer, qui venait de leur accorder un mois de réflexion, voulait-il essayer de les gagner par de bons procédés. Quoi qu’il en fût, les portes de leurs cellules respectives ne furent plus verrouillées comme elles l’avaient été jusqu’alors, et ils purent, à partir de cet instant, circuler librement dans la galerie, qui devint une pièce commune, où il leur fut loisible de se réunir autant qu’il leur plaisait.
À l’une des extrémités de cette galerie s’amorçait un escalier débouchant, à l’étage immédiatement supérieur, sur le sommet du bastion d’angle dans lequel leurs cellules étaient situées. La jouissance de cette plate-forme leur fut également laissée. Si, pendant les heures de soleil, ils ne pouvaient guère profiter de cet avantage, ils apprécièrent au contraire très vivement le plaisir de passer en plein air leurs soirées, qu’ils prolongeaient à leur gré, sans que personne leur fît la moindre observation.
Dans ces conditions, la vie n’avait, en somme, rien de très pénible, et ils se trouvaient aussi heureux que le permettaient la privation de leur liberté et l’inquiétude légitime qu’ils concevaient de l’avenir. L’ensemble des cellules, de la galerie et de la terrasse constituait un véritable appartement autonome, où rien ne rappelait la prison, si ce n’est la porte fermée à l’autre extrémité de la galerie faisant face à l’escalier dont l’accès leur était permis. C’est derrière cette porte close que se tenaient leurs gardiens. Les voix de ceux-ci, le cliquetis de leurs armes rappelaient constamment aux prisonniers que cette limite était infranchissable.
Le service domestique était assuré par Tchoumouki, qui faisait preuve d’un grand zèle. On ne le voyait, d’ailleurs, que pendant le temps du service. Hors les heures consacrées au nettoyage des cellules et aux repas, il n’était jamais là, et l’on n’avait pas à subir la présence de ce coquin, auquel, pour une part tout au moins, les prisonniers devaient leurs malheurs présents.
Pendant le jour, ceux-ci voisinaient ou faisaient les cent pas dans la galerie, puis, au coucher du soleil, ils montaient sur la plate-forme, où, parfois, Tchoumouki servait même le dîner.
Le bastion, de forme carrée, dans lequel ils étaient incarcérés, occupait l’angle occidental du Palais, et dominait de deux côtés la grande terrasse, dont une série de cours intérieures le séparait, qu’ils avaient traversée pour gagner la tour centrale où ils avaient vu le cycloscope. De ses deux autres façades, l’une s’élevait de l’esplanade ménagée entre le Palais et l’Usine, esplanade qu’une énorme muraille limitait du côté de la Red River, l’autre prolongerait cette dernière muraille et tombait à pic dans la rivière d’une hauteur de trente mètres environ.
Toute évasion devait donc être considérée comme impossible. Sans parler de la difficulté d’échapper à la surveillance, dont Harry Killer avait si cruellement prouvé l’efficacité, on ne pouvait même pas songer à sortir du Palais. Passer du bastion sur la terrasse, que sillonnaient incessamment les conseillers, les Merry Fellows de service et des nègres appartenant à la domesticité ou à la Garde noire, n’eût servi de rien, en admettant que ce tour de force fût réalisable. On n’eût pas gagné davantage en s’échappant sur l’esplanade, ceinturée de tous les côtés par des murailles infranchissables. Seule la Red River eût peut-être offert une issue, mais les prisonniers ne possédaient ni bateau, ni même aucun moyen de descendre les trente mètres qui les en séparaient verticalement.
Du haut de la plate-forme, ils pouvaient suivre du regard le cours de cette rivière, qui, vers l’amont et vers l’aval, disparaissait entre deux rangées d’arbres dont la taille commençait à être respectable, bien qu’ils ne fussent plantés que depuis dix ans. À l’exception du jardin public, que leur masquait le reste du Palais, la ville de Blackland se déployait également sous leurs yeux. Ils en voyaient les trois sections séparées par de hautes murailles, les rues semi-circulaires et concentriques, les quartiers de l’Ouest et de l’Est, avec leur population blanche assez clairsemée, et le centre où grouillait, à l’aube, une nombreuse foule de Noirs, avant qu’elle ne s’éparpillât dans la campagne environnante.
Leurs regards plongeaient aussi partiellement dans l’Usine, mais ce qu’ils en apercevaient ne leur donnait que peu d’éclaircissements sur cette seconde ville incluse dans la première, avec laquelle elle semblait n’avoir aucune communication. Quel était l’usage de ces constructions diverses, que surmontait une cheminée d’où ne s’échappait jamais aucun panache de fumée, et une tour identique à celle du Palais, mais surélevée, jusqu’à plus de cent mètres de hauteur par ce pylône inexplicable qu’Amédée Florence avait remarqué au moment de son arrivée ? Que signifiaient ces vastes bâtiments, élevés dans la partie de l’enclos en bordure de la Red River, dont plusieurs étaient recouverts d’une épaisse couche de terre gazonnée ? À quels besoins répondait cette autre partie, la plus grande, qui contenait des jardins maraîchers et fruitiers ? Pourquoi ce revêtement métallique au faîte de la haute muraille formant l’enceinte particulière de cet enclos ? Pourquoi, à sa base, ce large et profond fossé ? Pourquoi même cette muraille, puisque sur les deux côtés que ne bordaient ni la rivière, ni l’esplanade, il en existait une seconde, après laquelle commençait la campagne ? Il semblait qu’on avait voulu à la fois, et doter cette petite cité particulière d’une défense supplémentaire, et la mettre dans l’impossibilité de communiquer directement avec l’extérieur. Tout cela était inexplicable.
Questionné à ce sujet, Tchoumouki n’avait pu qu’indiquer le nom de cette ville intérieure. Work House, avait-il dit seulement, avec une espèce de crainte superstitieuse, en écorchant terriblement ce nom, qu’on a traduit dans ce récit par le mot français d’usine. D’ailleurs, Tchoumouki, nouvelle recrue d’Harry Killer, ne devait pas en savoir davantage, et lui-même sans doute aurait été bien incapable de donner les raisons de la crainte qu’il manifestait, et qui n’était vraisemblablement que le reflet du sentiment général de la ville. Une force était donc cachée derrière cette muraille sans ouverture qui faisait face au Palais. Quelle était la nature de cette force ? Parviendrait-on jamais à la connaître, et serait-il possible de se la rendre favorable ?
Si la liberté de tous avait été notablement accrue, ainsi qu’il vient d’être dit, celle de Jane Buxton l’avait été beaucoup plus encore. Sur l’ordre d’Harry Killer, Tchoumouki lui avait notifié qu’elle pouvait aller et venir sans restriction et sans avoir rien à craindre pour sa personne, tant dans le Palais que sur la surface de l’esplanade. Il lui était simplement interdit de franchir la Red River, ce qu’elle n’aurait pu faire, au surplus, un poste de Merry Fellows étant perpétuellement de garde sur le Castle’s Bridge.
Il est inutile de dire que la jeune fille n’avait aucunement profité de la permission ainsi donnée. Quoi qu’il arrivât, son sort serait pareil à celui de ses compagnons d’infortune. Elle restait donc, comme eux, prisonnière, au grand étonnement de Tchoumouki, qui estimait, pour sa part, tout à fait magnifiques les propositions dont son ex-maîtresse était l’objet.
– Toi y a pas bon rester prison, lui disait-il. Quand toi mariée maître, y en a bon. Toi y en a délivrer toubabs.
Mais Jane Buxton ne prêtait qu’une oreille indifférente à ce plaidoyer en style nègre, et Tchoumouki en était pour ses frais d’éloquence.
Quand ils n’étaient pas réunis dans la galerie ou sur la plateforme du bastion, les prisonniers occupaient leurs loisirs, chacun suivant ses goûts particuliers.
Barsac avait la faiblesse de s’enorgueillir outre mesure de sa ferme attitude au cours de l’entrevue avec Harry Killer. Les compliments mérités qu’elle lui avait valus le gonflaient de vanité, et il eût marché sans sourciller au supplice pour en récolter de nouveaux. Tous les sentiments prenant chez lui une forme oratoire, il ne cessait de travailler, depuis lors, le discours qu’il servirait au tyran à la première occasion, et il polissait et repolissait l’apostrophe vengeresse qu’il « improviserait » et qu’il lui jetterait à la face, si celui-ci osait rééditer ses propositions déshonorantes.
Le docteur Châtonnay et Saint-Bérain, complètement guéri de son lumbago, tous deux un peu désœuvrés, l’un faute de malades, l’autre, en raison des circonstances qui rendaient impossible l’exercice de son sport favori, tenaient le plus généralement compagnie à Jane Buxton et s’efforçaient de la consoler. Le souvenir de son père abandonné dans la solitude du château de Glenor accablait d’autant plus la jeune fille, qu’elle se croyait capable maintenant d’adoucir l’incurable désespoir du vieillard. Pourrait-elle jamais lui apporter les preuves, incomplètes encore, mais déjà troublante, de l’innocence de George Buxton ?
Amédée Florence occupait une bonne partie de son temps à la rédaction de ses notes quotidiennes. Pas un seul jour, il ne manqua à ce devoir professionnel. Si on avait la chance de revoir l’Europe, les aventures de la mission Barsac seraient du moins connues dans leurs plus infimes détails.
Quant à M. Poncin, il ne disait et ne faisait rien, si ce n’est de porter de temps en temps sur son volumineux carnet une de ces annotations cabalistiques par lesquelles Amédée Florence continuait à être fort intrigué.
– Serait-il indiscret, monsieur Poncin, osa-t-il, un beau jour, dire à son silencieux compagnon, de vous demander ce que vous notez avec tant de soin ?
Le visage de M. Poncin s’illumina. Oh ! non, ce n’était pas indiscret. M. Poncin était, au contraire, infiniment flatté que quelqu’un fît attention à ses travaux et en appréciât l’intérêt.
– Pour l’instant, je fais des problèmes, dit-il d’un air important.
– Oui, monsieur. Ainsi je viens de résoudre celui-ci : « A a deux fois l’âge que B avait quand A avait l’âge que B a. Quand B aura l’âge que A a, la somme de leurs âges fera N années. Quel est l’âge de A et de B ? » En représentant par x l’âge de A…
– Mais ce n’est pas un problème, votre petite machine, monsieur Poncin ! s’écria Florence. C’est un simple casse-tête de fabrication chinoise ! Et ça vous amuse, cet exercice ?
– Dites que c’est passionnant ! Ce problème-là est même tout particulièrement élégant. Je le résous depuis mon enfance, sans m’en lasser.
– Depuis votre enfance ?… répéta Florence abasourdi.
– Oui, monsieur ! affirma M. Poncin non sans vanité. J’en suis aujourd’hui à ma onze cent quatre-vingt-dix-septième solution, qui me donne, pour A, quatre mille sept cent quatre-vingt-huit ans, et trois mille cinq cent quatre-vingt-onze ans pour B.
– Ce ne sont pas des jeunes gens, fit observer Amédée Florence sans broncher. Mais les onze cent quatre-vingt-seize autres solutions…
– N’étaient pas moins justes. Tous les multiples de 9 satisfaisant à l’équation, le nombre des solutions exactes est infini. Quand je vivrais dix mille ans, je n’en verrai pas le bout. Si, en effet, nous représentons l’âge de A par x, et l’âge de B par y…
– Ah ! non, monsieur Poncin, interrompit Florence épouvanté. Mieux vaut que je vous propose un autre problème qui aura, du moins, pour vous, le mérite de la nouveauté.
– Avec plaisir, répondit M. Poncin, qui, la main armée du crayon, se tint prêt à écrire l’énoncé.
– Trois personnes, dicta Amédée Florence, grandes, l’une de un mètre quatre-vingt-dix, la deuxième, de un mètre soixante-huit, la dernière de vingt-sept centimètres, ont parcouru trois cent trente-deux kilomètres en vingt-huit jours. Combien de kilomètres parcourront en une seconde huit personnes, dont deux culs-de-jatte, sachant que leur âge moyen est de quarante-cinq ans !
– C’est une règle de trois, dit M. Poncin, dont le front profondément plissé indiquait la réflexion.
– Vous étudierez ça à tête reposée, se hâta de conseiller Amédée Florence. Alors, tout le long du voyage, ce sont des calculs de ce genre que vous avez notés sur ce calepin ?
– Que non pas, monsieur Florence ! protesta M. Poncin d’un air important. Les problèmes ne sont, pour moi, qu’une distraction, un délassement, un jeu de l’esprit. D’ordinaire, je m’occupe de questions plus hautes et plus sérieuses, je vous prie de le croire.
– Oserais-je… ?
– Je suis statisticien, confessa M. Poncin avec une feinte modestie.
– C’est donc de la statistique que contient ceci, demanda Florence en montrant le fameux carnet.
– Oui, monsieur, répondit M. Poncin, positivement ivre d’enthousiasme. Ces notes sont une mine de renseignements inépuisable ! J’ai trouvé des choses étonnantes, monsieur !
M. Poncin avait ouvert le carnet, dont il feuilletait rapidement les pages.
– Tenez, monsieur, ceci, s’écria-t-il en montrant une des mentions datée du 16 février. En soixante-dix jours, nous avons vu neuf troupeaux d’antilopes comptant en tout trois mille neuf cent sept têtes, je les ai comptées, ce qui fait une moyenne de quatre cent trente-quatre antilopes et onze centièmes par troupeau. En un an, nous aurions donc rencontré, c’est mathématique, quarante-six troupeaux et quatre-vingt-treize centièmes de troupeau, soit vingt mille trois cent soixante-douze antilopes et soixante-dix-huit centièmes. Il en résulte ma-thé-ma-ti-que-ment que les cinquante-quatre mille six cents kilomètres carrés auxquels j’évalue la superficie de la boucle du Niger contiennent cinq cent cinquante-six mille cent soixante-treize antilopes et huit cent quatre-vingt-quatorze millièmes d’antilope. Voilà un renseignement qui a son prix au point de vue zoologique, j’imagine !
– En effet… en effet, balbutia Amédée Florence ahuri.
– Des choses étonnantes, je vous dis ! continuait cependant M. Poncin avec volubilité. Je sais, par exemple, que dans la boucle du Niger il y a une moyenne de neuf millièmes de caïman et de vingt-sept dix millièmes d’hippopotame par mètre courant de rivière ! Qu’elle a produit, cette année, six cent quatre-vingt-deux trilliards trois cent vingt et un billiards deux cent trente-trois milliards cent sept millions quatre cent quatre-vingt-cinq mille un grains de mil ! Qu’il y naît chaque jour, en moyenne, vingt-huit millièmes d’enfant par village et que ces vingt-huit millièmes contiennent deux cent soixante dix-sept millièmes de fille et cent quatre-vingt-dix-neuf dix-sept millièmes de garçon ! Que les tatouages des nègres de cette région, mis bout à bout, feraient les cent trois mille cinq cent vingt-huitièmes du tour de la terre ! Que…
– Assez !… assez !… monsieur Poncin, interrompit Florence, en se bouchant les oreilles. C’est admirable, en effet, mais trop fort pour moi, je l’avoue. Une dernière question. Ces hiéroglyphes, que j’ai pris la liberté de relever un jour, auraient donc un sens analogue.
– Parfaitement, déclara M. Poncin. 5 D et 16 F représentant la date et signifient tout bonnement 5 décembre et 16 février. V. t. veut dire villages traversés, H. hommes, M. moyenne, F. femmes, P. v. par village, K. c. kilomètres carrés, etc., etc. Tout cela est très simple. Ce qu’il y a de plus intéressant, c’est la conclusion, c’est-à-dire la population totale de la boucle du Niger. Vous voyez, au 5 décembre, P. t., c’est-à-dire population totale : 1 479 114.
– Oui, je vois, dit Florence, mais je vois aussi, à la date du 16 février : P. t. 470 652. Lequel de ces nombres est le bon ?
– Tous les deux, affirma M. Poncin. Le premier était vrai le 5 décembre, et le second le 16 février.
– Il y avait donc eu, sans que je m’en doute, une effroyable épidémie dans l’intervalle ?
– Je l’ignore et veux l’ignorer, déclara superbement M. Poncin. Un statisticien digne de ce nom doit s’interdire de raisonner, monsieur. Il regarde, il observe, il compte surtout, il compte, tout est là, et, de son examen, de ses observations, de ses dénombrements, les résultats découlent d’eux-mêmes. Qu’importe qu’ils changent ! Cela est ma-thé-ma-ti-que-ment inévitable, si leurs facteurs ont changé. Ce détail ne saurait empêcher une addition d’être une addition, une soustraction d’être une soustraction, une multiplication…
– D’être une multiplication, et cætera.
– Et cætera, répéta machinalement M. Poncin. La statistique est une science immuable, mais elle évolue sans cesse, monsieur.
Sa curiosité satisfaite mieux qu’il ne l’espérait, Amédée Florence, se hâte de clore l’entretien sur cette admirable maxime.
Quand les prisonniers étaient réunis, le sujet de leurs conversations était plus sérieux. Ainsi qu’on peut le penser, ils parlaient, le plus ordinairement, de leur situation et de celui dont elle dépendait, c’est-à-dire d’Harry Killer, qui leur avait fait une impression que le temps n’atténuait pas.
– Qui peut bien être cet individu ? demandait un jour Barsac.
– Un Anglais, répondit Jane Buxton. Son accent ne permet pas l’hésitation.
– Anglais, soit, répliqua Barsac, mais cela ne nous apprend pas grand-chose. En tout cas, ce n’est pas un homme ordinaire. Avoir, en dix ans, créé cette ville, transformé le désert comme il l’a fait, amené l’eau là où elle était inconnue depuis des siècles, une pareille œuvre suppose un véritable génie servi par des connaissances scientifiques étendues. Il est inconcevable que cet aventurier possède des dons aussi merveilleux.
– C’est d’autant plus incompréhensible pour moi, dit Amédée Florence, que je tiens Harry Killer pour un fou.
– Un demi-fou, tout au moins, rectifia le docteur Châtonnay, mais un demi-fou alcoolique, ce qui est terrible.
– La réunion de ces deux qualités, dit Amédée Florence, fait de lui le type classique du despote, c’est-à-dire d’un impulsif que la fatalité a doué du pouvoir, et qui en dispose à la manière d’un enfant gâté. Incapable de supporter la moindre résistance, il passe sans transition de la fureur au calme, et réciproquement, et professe un profond mépris pour la vie humaine, celle des autres s’entend.
– Un pareil type n’est pas rare en Afrique, expliqua le docteur Châtonnay. L’habitude de vivre perpétuellement en compagnie d’hommes, en somme inférieurs, qu’ils commandent sans contrôle, transforme trop souvent en satrapes cruels les Européens qu’un caractère ferme et une âme élevée ne défendent pas contre cet entraînement. Le despotisme est une maladie endémique aux colonies. Harry Killer le pousse un peu loin, voilà tout.
– Pour moi, il est fou, je le répète, conclut Amédée Florence, et on ne peut pas compter sur un fou. Je suis sûr qu’il nous a oubliés, et rien ne dit que, dans cinq minutes, il ne va pas commander notre exécution sans phrases.
Pendant une huitaine, les conjectures pessimistes d’Amédée Florence ne se réalisèrent pas, et la vie se déroula jusqu’au 3 avril sans qu’il survînt rien de nouveau. Ce jour-là fut, en revanche, marqué par deux événements de nature différente. Vers trois heures de l’après-midi, les prisonniers furent agréablement surpris en voyant arriver Malik. Dès qu’elle aperçut Jane Buxton, Malik se précipita à ses pieds, et baisa, avec une ardeur touchante, les mains de sa bonne maîtresse également fort émue.
On apprit de la petite négresse qu’au lieu d’être transportée par les planeurs comme les autres prisonniers, elle était revenue avec quatorze hommes et les deux sergents de l’ancienne escorte, par étapes, aux cours desquelles les mauvais traitements ne lui avaient pas été épargnés. On évita d’interroger la jeune fille au sujet de Tongané, dont, à en juger par sa tristesse, elle était certainement sans nouvelles.
Deux heures après l’arrivée de Malik surgit un second incident d’une tout autre nature. Il était environ cinq heures, quand Tchoumouki accourut dans la galerie. En donnant les signes d’une vive agitation, il informa les prisonniers qu’il était dépêché par Harry Killer, avec ordre d’amener au maître Mlle Mornas, que celui-ci s’entêtait à considérer comme sa future femme.
Les prisonniers furent unanimes à répondre par un refus formel à la communication de Tchoumouki, qui dut se retirer, malgré son insistance. Dès qu’il fut parti, on commenta avec vivacité l’étrange invitation d’Harry Killer. Tous étaient d’accord sur ce point, que leur compagne ne devait sous aucun prétexte se séparer d’eux.
– Je vous remercie, mes amis, leur dit Jane Buxton, de la protection courageuse dont vous m’entourez, mais ne croyez pas que je serais sans défense, quand bien même je me trouverais seule en présence de cette brute, qui n’est pas invulnérable, après tout. Si l’on vous a fouillés, on n’a pas jugé utile de prendre une pareille précaution avec une femme, et on m’a laissé cette arme.
Jane Buxton, tout en parlant, montra le poignard trouvé dans la tombe de son frère, et qu’elle portait depuis à la ceinture.
– Soyez sûrs, conclut-elle, que je saurais m’en servir, le cas échéant.
À peine avait-elle remis à sa place le poignard que dissimulaient les basques de son corsage, que Tchoumouki revenait tout à fait affolé. Harry Killer était entré dans une colère furieuse en entendant la réponse de Mlle Mornas, et il mettait celle-ci en demeure de se rendre auprès de lui sur l’heure. Si elle persistait à s’y refuser, les six prisonniers seraient immédiatement pendus.
L’hésitation n’était plus de mise, et Jane Buxton, dans l’impossibilité de faire courir un pareil danger à ceux qu’elle avait entraînés dans cette aventure, se résolut à céder, malgré les objurgations de ses compagnons. Ceux-ci essayèrent vainement de s’opposer par la force à son départ. À l’appel de Tchoumouki, une douzaine de nègres firent irruption dans la galerie et réduisirent les cinq hommes à l’impuissance, jusqu’au moment où Jane Buxton eut disparu.
Elle ne revint que vers huit heures du soir, après une absence de trois longues heures, pendant lesquelles ses compagnons, et surtout le malheureux Saint-Bérain, qui pleurait à chaudes larmes, éprouvèrent à son sujet les pires inquiétudes.
– Eh bien ?… demandèrent-ils d’une seule voix, en l’apercevant.
– Eh bien ! ça c’est très bien passé, répondit la jeune fille encore toute frémissante.
– Que vous voulait-il enfin ?
– Rien du tout, ou plutôt, il voulait me voir, pas davantage. Quand je suis arrivée, il avait déjà commencé à boire, comme il en a l’habitude, paraît-il, et il était à moitié ivre. Il m’a fait asseoir et s’est mis à m’adresser des compliments à sa manière. Il m’a dit que j’étais à son goût, qu’il lui serait agréable d’avoir une petite ménagère dans mon genre, et il a vanté sa puissance et ses richesses, qui sont immenses à l’entendre, et dont je jouirai comme lui quand je serai sa femme. Je l’ai écouté tranquillement, et me suis bornée à lui répondre qu’il nous avait accordé un mois de réflexion, dont une semaine seulement était écoulée. Si étrange que cela vous paraisse, il ne s’est pas révolté. Il m’a confirmé qu’il laisserait s’écouler un mois avant de prendre une décision, mais à la condition que je lui consacre toutes mes après-midi…
– Il faudra donc que tu y retournes, ma pauvre petite ! s’écria Saint-Bérain désolé.
– C’est indispensable, répondit Jane Buxton, mais je n’imagine pas que je courrai grand risque, à en juger par cette première journée. Avant sept heures, son ivresse était complète, et mon rôle n’a plus consisté qu’à bourrer ses pipes et à remplir son verre, jusqu’au moment où cette brute s’est mise à ronfler, ce dont j’ai profité pour venir vous rejoindre.
À partir de ce jour, Jane Buxton dut, en effet, aller retrouver quotidiennement, vers trois heures, Harry Killer, auprès duquel elle demeurait jusqu’à huit heures. D’après le récit qu’elle faisait chaque soir, le traité continuait à recevoir une exécution pacifique. Toutes les après-midi se passaient de la même manière. Quand elle arrivait, elle trouvait le despote en compagnie de ses conseillers, auxquels il distribuait ses ordres, qui témoignaient, d’ailleurs, d’une intelligence lumineuse. Rien de particulier dans ces instructions, qui avaient trait à l’administration de la ville ou aux travaux agricoles, et le gouvernement de Blackland n’aurait été nullement mystérieux, si Harry Killer ne s’était, de temps à autre, penché à l’oreille de l’un de ses conseillers, pour lui faire une confidence secrète, dont Jane ignorait la nature.
Le Conseil durait régulièrement jusqu’à quatre heures, puis tout le monde se retirait, tandis que Jane Buxton demeurait avec Harry Killer. Mais celui-ci ne tardait pas à la laisser seule. Tous les jours, en effet, à quatre heures et demie précises, il disparaissait par une petite porte dont la clé ne le quittait pas. Où allait-il ainsi ? Jane n’en savait absolument rien.
Les trois premiers jours, elle avait attendu le retour d’Harry Killer, et, quelques instants après le départ de celui-ci, son oreille avait été frappée par des bruits singuliers ressemblant à des plaintes lointaines, telles qu’en pousserait un homme soumis à la torture. Ces gémissements duraient un quart d’heure environ, puis ils cessaient, et, au bout d’une demi-heure d’absence, Harry Killer, ouvrant la petite porte par laquelle il était parti, revenait d’excellente humeur. Jane lui bourrant ses pipes et lui remplissant son verre, il se mettait alors à boire jusqu’à complète ivresse.
Pendant trois jours, Jane Buxton avait donc attendu le retour d’Harry Killer dans la pièce où celui-ci la laissait, mais bientôt ces plaintes lointaines, qui recelaient une souffrance qu’il n’était pas en son pouvoir de soulager, lui étaient devenues intolérables, et elle avait pris l’habitude de circuler, pendant sa demi-heure de solitude, dans le Palais, dont le personnel, conseillers, domestiques noirs et Merry Fellows de service, commençait à la connaître et lui témoigner même une certaine déférence.
Chaque soir, un moment arrivait où l’ivresse laissait Harry Killer à sa merci. Il eût été alors bien facile à la jeune fille de supprimer ce tyran alcoolique, en le frappant avec le poignard qui constituait tout l’héritage de son malheureux frère. Elle n’en avait rien fait, cependant. Outre la répugnance naturelle qu’elle éprouvait à frapper un homme sans défense, si abominable fût-il, à quoi ce meurtre eût-il servi ? Harry Killer mort, il n’en serait pas moins resté cette bande de brigands qu’il appelait ses conseillers, les nègres aux mufles de fauves de sa Garde noire, et toute cette tourbe interlope qui formait la population de Blackland. La situation des prisonniers eût été, non pas améliorée, mais, au contraire, rendue pire par la mort du seul homme, peut-être, de cette ville, qui, dans ses heures de lucidité, fit preuve d’une réelle intelligence et fût capable de comprendre les avantages d’une clémence relative. Consultés à ce sujet, les compagnons de Jane Buxton étaient tombés d’accord avec elle. Non, il ne fallait, à aucun prix, frapper Harry Killer.
Mais un autre projet était meilleur peut-être. Puisque Jane jouissait de la confiance du despote, était-il impossible d’en profiter pour s’emparer de sa personne ? Dès lors, les otages en auraient un, à leur tour, et ils pourraient traiter de puissance à puissance.
Malheureusement, ce projet se heurtait à de grandes difficultés. Comment s’emparer d’Harry Killer, malgré le personnel qui circulait dans le Palais et malgré les hommes qui montaient la garde à la porte des prisonniers ? Cette première difficulté vaincue, ne pourrait-il pas arriver que la population de Blackland fût, en fait, heureuse d’être débarrassée de lui, et ne se prêtât à aucune négociation dont la liberté du despote fût l’enjeu ? Enfin, quand bien même cette hypothèse ne se réaliserait pas, et si un traité de paix était finalement conclu, par quel moyen en assurerait-on l’exécution, autant de problèmes dont la solution était malaisée.
Outre ce projet d’enlèvement, Jane Buxton en caressait personnellement un autre, dont elle n’avait pas fait confidence à ses compagnons. Sa curiosité et sa pitié étaient fort éveillées, celle-là par les absences régulières d’Harry Killer, celle-ci par les plaintes lointaines qui ne manquaient jamais de se faire entendre à cet instant de la journée. Quand, le soir, Harry Killer, complètement ivre, s’abandonnait, elle avait eu, plus d’une fois, le désir de lui dérober la clé de la porte par laquelle il disparaissait chaque après-midi, et d’aller voir ce qu’il y avait derrière cette porte. Jusque-là, cependant, le courage lui avait manqué, et elle avait résisté à ce désir, dont la satisfaction pouvait avoir de graves conséquences.
Cinq jours se passèrent de cette façon, et on parvint au 8 avril.
Ce jour-là, un peu après neuf heures du soir, les prisonniers, y compris Malik, réunis sur la plate-forme du bastion, s’enquéraient auprès de Jane Buxton des péripéties de la journée, qui s’était, d’ailleurs, déroulée comme les précédentes. À l’étage en dessous, Tchoumouki achevait son service, avant de s’en aller jusqu’au lendemain.
De lourds nuages, qui ne tarderaient pas, selon toute vraisemblance, à se résoudre en pluie, rendaient la nuit fort obscure, bien que la lune ne fût pas encore dans son dernier quartier. Sur la plate-forme, où n’atteignaient pas les lumières de l’autre rive de la Red River, régnaient de profondes ténèbres.
Tout à coup, quelque chose tomba sur les dalles et fit un bruit sec en les heurtant. Les prisonniers surpris interrompirent aussitôt leur conversation. D’où leur arrivait et quel pouvait être cet objet que leurs yeux ne distinguaient même pas ?
Amédée Florence fut le premier à reprendre son sang-froid. En quelques instants, il découvrit le mystérieux projectile. C’était un caillou de forte taille, auquel était attachée une ficelle, dont l’autre extrémité, passant par-dessus le parapet, devait plonger dans la Red River.
Que signifiait cet incident ? Ne cachait-il pas quelque piège, ou bien les prisonniers auraient-ils, dans Blackland, un ami inconnu qui leur faisait tenir un message ? Pour le savoir, il n’y avait qu’à remonter la ficelle, à l’extrémité de laquelle un billet serait, dans ce cas, attaché. Amédée Florence se mit sans plus attendre en devoir de haler cette ficelle, mais il dut se faire aider par le docteur Châtonnay. Trop fine, elle lui glissait entre les doigts, en raison du poids qu’elle supportait. Il ne pouvait donc être question d’un simple billet.
On en eut bientôt le bout, auquel était attachée une corde beaucoup plus grosse. Ainsi qu’on l’avait fait pour la ficelle, on hala sur cette corde. Quand on en eut remonté trente ou trente-cinq mètres sans difficulté, on éprouva une résistance, non pas ferme, comme cela se fût produit si la corde eût été amarrée à un objet fixe, mais élastique, telle qu’en aurait pu produire un homme tirant sur son extrémité inférieure. Pendant quelques instants, on se trouva fort embarrassé. Que fallait-il faire ?
– Attachons la corde, proposa Amédée Florence. Nous verrons bien si c’est cela que désire celui qui nous l’envoie.
Ainsi fut-il fait.
Aussitôt la corde se tendit. Quelqu’un y grimpait certainement, que les prisonniers, penchés sur le parapet, s’efforçaient d’apercevoir. Bientôt, ils distinguèrent en effet une forme humaine qui s’élevait rapidement le long de la muraille.
Le visiteur inconnu acheva son ascension. Un instant plus tard, il escaladait le parapet et retombait au milieu des prisonniers stupéfaits.
– Tongané !… s’exclamèrent-ils en étouffant leurs voix.
Non seulement Tongané n’était pas mort, mais, ainsi qu’il l’expliqua plus tard, il n’avait même pas été blessé, lors de la surprise de Koubo. Les rayons des projecteurs ne l’ayant pas atteint, il avait pu se glisser inaperçu sous le couvert des arbres, et les assaillants ne s’étaient pas occupés de lui.
En agissant ainsi, Tongané n’avait jamais eu l’intention d’abandonner ses maîtres, et cela d’autant moins que Malik était avec eux. Il n’avait en vue que de leur venir en aide, au contraire, mais il avait justement pensé qu’il serait mieux à même de le faire, s’il conservait sa liberté.
Loin de prendre la fuite, il s’était attaché aux ravisseurs. Il les avait rejoints à la piste, puis, au prix de privations sans nombre pendant la traversée du désert, il avait suivi pas à pas ceux d’entre eux qui emmenaient Malik à Blackland, ne vivant guère que des miettes qu’il ramassait aux endroits où ils avaient fait halte avant lui. À pied, il avait marché aussi vite que leurs chevaux, et quotidiennement abattu une cinquantaine de kilomètres.
Il ne s’était laissé volontairement distancer qu’aux approches immédiats de Blackland. Dès qu’on avait pénétré dans une campagne cultivée, il s’était arrêté, et avait attendu la nuit pour se risquer sur ce territoire inconnu. Jusqu’au matin, il s’était caché dans un buisson touffu. Se mêlant alors à la foule des nègres, comme eux il avait travaillé la terre, comme eux il avait reçu les coups de trique dont les gardiens n’étaient pas avares, et, le soir, il était rentré avec eux dans le quartier central, sans que personne fît attention à lui.
Quelques jours s’étaient passés ainsi, pendant lesquels il avait dérobé cette corde dans une case déserte. Muni de son butin, il avait réussi, en suivant le Civil Body, à gagner la rivière, où, pendant deux longues journées, il s’était dissimulé sous la voûte d’un égout, en guettant l’occasion favorable.
Pendant ces deux jours, il avait vu, chaque soir, les prisonniers aller et venir sur la plate-forme du bastion, mais il s’était vainement efforcé d’attirer leur attention. L’occasion attendue ne s’était présentée que le troisième jour, le 8 avril. De gros nuages rendant la nuit très obscure, il en avait profité pour sortir de sa cachette et pour lancer à ses maîtres la corde dont il s’était ensuite servi pour arriver jusqu’à eux.
Comme on peut le penser, ces explications ne furent données que plus tard. Sur le moment, Tongané se contenta de suggérer que tout le monde pourrait sans doute s’enfuir par le même chemin que lui-même avait suivi pour venir. En bas, on trouverait un bateau dont il était parvenu à s’emparer, et on n’aurait plus ensuite qu’à descendre la Red River.
Ce projet fut adopté sans discussion, il est inutile de le dire. Avec quatre hommes aux avirons, on ferait bien, le courant aidant, six miles à l’heure. Si donc on partait avant onze heures, on aurait franchi à l’aube plus de soixante-quinze kilomètres, c’est-à-dire qu’on aurait dépassé depuis longtemps, non seulement la zone de protection située dans le champ du cycloscope, à la surveillance duquel on réussirait sans doute à échapper, en se tenant à l’abri des rives, mais aussi la limite des terres cultivées et même le dernier des postes élevés en plein désert. Il suffirait ensuite, pour ne pas être aperçus par les planeurs, de se cacher, le jour durant, dans une anfractuosité quelconque, et de reprendre la navigation les nuits suivantes, jusqu’au moment où l’on aurait atteint le Niger. La Red River devant s’y jeter dans les environs de Bikini, village en aval de Saye, puisqu’elle épousait l’ancien lit de l’oued Tafasasset, il s’agissait donc d’un voyage de quatre cent cinquante kilomètres au total, qui exigerait de quatre à cinq nuits de navigation.
Ce plan, rapidement discuté, fut rapidement adopté. Avant de le mettre en exécution, toutefois, il convenait de se débarrasser de Tchoumouki. Il arrivait parfois que le nègre s’éternisât, le soir, dans la galerie ou sur la plate-forme. On ne pouvait attendre son bon plaisir. Il fallait agir, et agir vite.
Laissant Jane Buxton, l’inutile M. Poncin et Tongané sur le sommet du bastion, les autres prisonniers s’engagèrent dans l’escalier. Dès les premières marches, ils virent, à l’étage inférieur, Tchoumouki en train de finir avec une sage lenteur son travail de la journée. Il ne s’occupa nullement de la présence des quatre hommes, dont il n’avait, d’ailleurs, aucune raison de se méfier. Ceux-ci purent donc s’approcher de lui sans éveiller son attention.
Conformément au plan préalablement arrêté, ce fut Saint-Bérain qui dessina l’attaque. Ses mains robustes se nouèrent tout à coup à la gorge du nègre, qui n’eut pas le temps de pousser un cri. Les trois autres saisirent alors par les bras et les jambes le coquin, qui fut ligoté et bâillonné soigneusement. On le déposa enfin dans une cellule, qu’on verrouilla, et dont la clé fut jetée dans la Red River. Ainsi serait retardée, autant qu’il était possible, la découverte de l’évasion.
En remontant sur la plate-forme, cette première opération terminée, les quatre Européens y furent assaillis par une pluie diluvienne. Comme on l’avait prévu, les gros nuages se résolvaient en eau, et il tombait du ciel de véritables cataractes que chassaient de violentes rafales. La chance se déclarait décidément pour les fugitifs. La vue était arrêtée à vingt mètres par cet écran liquide, et c’est à peine si on distinguait, confuses et vagues, les lumières du quartier des Merry Fellows allumées sur l’autre rive.
La descente commença aussitôt et s’effectua sans incident. L’un après l’autre, Amédée Florence le premier, Tongané le dernier, les fugitifs se laissèrent glisser le long de la corde, dont l’extrémité inférieure était fixée à une embarcation de taille suffisante pour les contenir tous. On proposa en vain à Jane Buxton de l’attacher. Elle s’y refusa énergiquement et tint à prouver que son habileté sportive était égale à celle de ses compagnons.
Avant de quitter la plate-forme, Tongané eut le soin de délier la corde du créneau où elle était fixée et autour duquel il ne laissa subsister qu’un demi-tour. En réunissant ensuite les deux parties dans ses mains, il descendit, rejoignit ses compagnons, et ramena toute la corde à lui en tirant sur l’un des brins. Il ne restait ainsi aucune trace de l’évasion.
Un peu après dix heures, l’amarre fut larguée, et l’embarcation, entraînée par le courant, commença à dériver. Les fugitifs se tenaient tapis derrière les bordages, la tête au ras du plat-bord. Quand ils seraient hors de la ville, dont la muraille extérieure était distante de six cents mètres à peine, ils se mettraient aux avirons, et la vitesse serait augmentée. Jusque-là, bien que la pluie torrentielle formât un impénétrable rideau, mieux valait éviter de se montrer.
Quelques minutes s’écoulèrent, et déjà on s’estimait au-delà de l’enceinte, quand l’embarcation heurta un obstacle et fut subitement immobilisée. À tâtons les fugitifs constatèrent avec désespoir qu’elle s’était arrêtée contre une grille de fer très élevée, garnie de panneaux de tôle dans sa partie supérieure, et dont la base disparaissait sous l’eau. Vainement ils se déhalèrent le long de cette grille. Ses extrémités allaient se souder à la muraille extérieure, limitant, d’un côté, les quartiers du Civil Body et des Merry Fellows, de l’autre, le chemin de ronde ménagé autour de l’enceinte particulière de l’Usine. Force leur fut de reconnaître que l’impasse était sans issue.
Harry Killer avait raison. Ses précautions étaient bien prises. Libre pendant le jour, le cours de la Red River était barré pendant la nuit.
Un long moment s’écoula avant que les fugitifs consternés eussent repris courage. Profondément abattus, ils ne sentaient pas la pluie qui les inondait et se laissaient tremper jusqu’aux os sans en avoir conscience. Revenir en arrière, se présenter l’oreille basse à la porte du Palais, et tendre eux-mêmes leurs mains aux entraves ? Ils n’arrivaient pas à s’y résoudre. Et cependant, que pouvaient-ils faire ? Franchir ces panneaux de tôle qui n’offraient aucune saillie était, de toute évidence, impossible. A fortiori ne fallait-il pas songer à transporter l’embarcation par-dessus l’obstacle. Or, sans embarcation, fuir devenait irréalisable. Quant à prendre pied sur l’une des rives, à gauche c’était l’Usine, et les Merry Fellows à droite. De tous côtés, la route était fermée.
– Nous n’allons pas coucher ici, j’imagine, dit enfin Amédée Florence.
– Où voulez-vous que nous allions ? demanda Barsac fort embarrassé.
– N’importe où, excepté chez S. M. Harry Killer, répliqua le reporter. Puisque nous n’avons pas l’embarras du choix, pourquoi n’essaierions-nous pas de louer un nouvel appartement dans ce bâtiment qu’on désigne, paraît-il, sous le nom d’Usine ?
C’était à tenter, en effet. Peut-être, dans ce microcosme si différent du reste de la ville, trouverait-on du secours. La situation ne pouvant, en aucun cas, être rendue pire, on ne risquait rien à l’essayer.
On se déhala donc vers la rive gauche, où l’on accosta au coin de l’enceinte, dans la partie aval, par conséquent, du chemin de ronde, large de cinquante mètres environ, existant autour de l’Usine. Si opaque était le rideau de pluie, qu’à cette faible distance de cinquante mètres on n’apercevait même pas celle-ci.
Bien que le vacarme des éléments déchaînés dût dominer tous les bruits aussi sûrement que le tourbillon des gouttes d’eau arrêtait la vue, on s’engagea avec circonspection sur ce chemin de ronde, qu’on était dans l’obligation de traverser.
On commençait alors à distinguer, à une vingtaine de mètres tout au plus, l’angle où se soudaient les murailles ouest et nord de l’Usine, celle-ci arrivant de la droite, parallèlement à l’enceinte de la ville, celle-là se prolongeant vers l’amont, en bordure de la Red River. Contrairement à la façade du Palais orientée de la même manière, cette dernière partie de la muraille ne tombait pas directement dans l’eau, dont un assez large quai la séparait.
Les lieux reconnus, les fugitifs ne se décidaient pas encore à se remettre en marche. C’est qu’ils avaient aperçu, à l’angle même du mur de l’Usine, un objet des plus inquiétants : une guérite, dont les lignes classiques se dessinaient confusément à travers la pluie. Or, toute guérite implique un factionnaire, et, si on ne voyait pas celui-ci, c’est, on devait du moins le supposer, qu’il avait cherché refuge dans la sienne.
Cependant, on ne pouvait s’éterniser dans cet endroit. C’eût été le meilleur moyen d’être surpris, dans le cas où la sentinelle présumée fût sortie de son abri, comme dans le cas où la pluie eût cessé à l’improviste.
Faisant signe à ses compagnons de le suivre, Amédée Florence remonta pendant quelques mètres le chemin de ronde, en s’éloignant de la Red River, puis il acheva de le traverser, et revint sur ses pas en longeant le mur de l’Usine. De cette manière, on prendrait à revers la guérite, dont l’ouverture était vraisemblablement du côté de la rivière.
Arrivés à l’angle du mur, on s’arrêta de nouveau pour tenir conseil, puis, tout étant bien convenu, Amédée Florence, Saint-Bérain et Tongané tournèrent le coin, s’engagèrent sur le quai, et coururent jusqu’à la guérite, dans laquelle ils se jetèrent impétueusement.
Un homme, un Merry Fellow, s’y trouvait en effet. Surpris par cette attaque soudaine, que rien ne lui permettait de soupçonner, il n’eut pas le temps de faire usage de ses armes, et le cri qu’il poussa se perdit dans la rafale. Déjà Saint-Bérain, le prenait à la gorge et le terrassait, comme il avait terrassé Tchoumouki. Le Blanc s’écroula comme s’était écroulé le nègre.
Tongané courut alors au bateau, d’où il rapporta la corde, avec laquelle le Merry Fellow fut congrûment ficelé, puis, sans plus attendre, les fugitifs remontèrent la rivière dans la direction du Palais, en longeant, l’un derrière l’autre, le mur de l’Usine.
L’une des singularités de cette usine, c’était une absence jusqu’ici complète d’ouvertures donnant sur l’extérieur. Du côté de l’esplanade, il n’en existait pas, ainsi qu’on avait pu le constater du sommet du bastion. Du côté opposé, on n’en avait pas aperçu davantage, aussi loin que les regards avaient réussi à percer l’épais rideau de pluie. Et il semblait bien qu’il en fût de même pour cette façade nord qui donnait sur la rivière.
Pourtant, puisqu’on avait fait un quai, ce quai devait servir à quelque chose. Or, à quoi pouvait-il servir, sinon à décharger des marchandises apportées par des bateaux ? Il existait donc nécessairement un moyen quelconque de les introduire dans l’Usine. Ce raisonnement était juste. Après avoir parcouru cent cinquante mètres, les fugitifs découvrirent, en effet, une porte à double battant, paraissant faite de lames de fer aussi rigides et aussi épaisses que des plaques de cuirasse. Comment ouvrir cette porte qui ne possédait aucune serrure extérieure ? Comment l’ébranler ? Comment même attirer l’attention des habitants, sans attirer en même temps celle des autres sentinelles qui, selon toute vraisemblance, montaient la garde aux environs ?
À côté de cette porte cochère, à quelques pas en aval, il en existait une autre, de construction identique, mais beaucoup plus petite et ne comportant qu’un seul battant, que traversait le canon d’une serrure. En l’absence de clé, voire de tout instrument pouvant servir à la crocheter, cette particularité n’avançait pas à grand-chose.
Après de longues hésitations, les fugitifs allaient se résoudre à heurter cette porte avec leurs poings, et, au besoin, avec leurs pieds, quand une ombre, venant de l’esplanade, apparut en amont. Indécise au milieu de ces torrents de pluie, l’ombre se dirigeait de leur côté. Or, le quai n’ayant d’autre issue que le chemin de ronde, qui, après avoir fait le tour de l’Usine, revenait à l’esplanade d’où arrivait le promeneur nocturne, il y avait chance que la destination de celui-ci fût l’une des deux portes ouvrant sur ce quai.
Les fugitifs, à qui le temps manquait pour reculer, s’effacèrent de leur mieux dans l’embrasure de la porte cochère, se tenant prêts à bondir sur l’intrus au moment opportun.
Mais celui-ci s’avançait avec tant d’insouciance, il passa devant eux, à les toucher, en faisant montre d’une si parfaite ignorance de leur présence, qu’ils renoncèrent à un acte de violence dont la nécessité n’était rien moins que démontrée. Enhardis par l’extraordinaire aveuglement du promeneur, ils lui emboîtèrent le pas à tour de rôle, au fur et à mesure qu’il dépassait chacun d’eux, si bien que lorsque celui-ci s’arrêta, comme on l’avait prévu, devant la plus petite des deux portes, et qu’il introduisit la clé dans la serrure, il avait derrière lui, rangés en demi-cercle, huit spectateurs attentifs, dont il ne soupçonnait pas l’existence.
La porte s’ouvrit. Bousculant sans scrupule celui qui l’avait ouverte, les fugitifs se ruèrent à sa suite, et le dernier d’entre eux repoussa le battant, qui se referma en faisant un bruit sourd.
Ils se trouvèrent alors dans une obscurité profonde, d’où s’élevait une voix douce, qui prononçait, sur un ton exprimant quelque surprise, des exclamations dont la modération ne laissait pas d’être assez surprenante.
– Eh bien ! disait cette voix. Qu’est-ce que cela signifie ?… Que me veut-on ?… Qu’y a-t-il ?…
Tout à coup brilla une faible lumière, qui parut éclatante dans ces épaisses ténèbres. Jane Buxton avait eu l’idée de faire jouer la lampe électrique de poche qui lui avait déjà rendu un service signalé à Kokoro. Dans le cône de lumière, apparurent à la fois Tongané et, en face de lui, un homme fluet, aux cheveux d’un blond pâle, aux vêtements ruisselants d’eau, qui, un peu essoufflé, s’appuyait à la muraille.
En s’apercevant mutuellement, Tongané et l’homme blanc poussèrent simultanément, mais sur un mode fort différent, une exclamation analogue.
– Le sergent Tongané ! dit le second, avec la même voix douce et le même accent de surprise modérée.
– Mossié Camaret ! s’écria le nègre en roulant des yeux effarés.
Camaret !… Jane Buxton tressaillit, en entendant ce nom, qu’elle connaissait bien, ce nom d’un ancien compagnon de son frère.
Cependant, Amédée Florence jugea opportun d’intervenir. Puisqu’on se trouvait en pays de connaissance, on pouvait brusquer les présentations. Il fit un pas en avant et entra dans le cône de lumière.
– Monsieur Camaret, dit-il, mes compagnons et moi serions désireux de vous parler.
– Rien n’est plus facile, répondit Camaret sans s’émouvoir. Il toucha un bouton, et des ampoules électriques brillèrent au plafond. Les fugitifs reconnurent qu’ils étaient dans une pièce voûtée que ne garnissait aucun objet d’ameublement. Quelque vestibule, selon toute vraisemblance.
Marcel Camaret ouvrit une porte, derrière laquelle s’amorçait un escalier, et, s’effaçant :
– Si vous voulez prendre la peine d’entrer, dit-il, avec une parfaite simplicité.
Stupéfiés par cet accueil, dont la banale courtoisie devenait extraordinaire en de telles circonstances, les six Européens, suivis des deux nègres, s’engagèrent dans l’escalier, que de nombreuses ampoules électriques éclairaient largement. Après avoir gravi une vingtaine de marches, ils pénétrèrent dans un second vestibule, où ils firent halte. Monté le dernier, Marcel Camaret traversa ce vestibule, et, ouvrant une nouvelle porte, s’effaça comme précédemment pour livrer passage à ses hôtes inattendus.
Ceux-ci entrèrent dans une immense pièce où régnait un grand désordre. Une table à dessin en occupait l’un des côtés, et une grande bibliothèque les trois autres. Une dizaine de sièges y erraient au hasard, tous encombrés par des piles de livres et de papiers. Marcel Camaret enleva une de ces piles, la déposa tranquillement par terre et prit possession du siège ainsi rendu libre. Encouragés par cet exemple, ses hôtes l’imitèrent, et bientôt tout le monde fut assis, à l’exception de Malik et de Tongané, restés respectueusement debout.
– Que puis-je pour votre service ? demanda alors Marcel Camaret qui paraissait vraiment trouver des plus naturelles cette visite insolite.
Pendant les quelques minutes employées à leur installation, les fugitifs avaient eu le temps d’examiner le personnage dont ils violaient si audacieusement le domicile, et cet examen ne laissait pas de les avoir rassurés. Qu’il fût étrange, cet inconnu salué par Tongané du nom de Camaret, que sa distraction, si grande qu’il les avait frôlés sur le quai sans les voir, que son air « absent » et détaché de toutes les contingences, que le calme et la simplicité avec lesquels il accueillait des gens qui avaient fait irruption chez lui d’une manière aussi brutale, fussent extraordinaires, cela n’était pas contestable. Mais ces particularités assurément anormales n’étaient pas contradictoires avec l’honnêteté, plus exactement avec « l’innocence » évidente de cet homme, dont le corps à peine formé ressemblait à celui d’un adolescent. Non, le propriétaire de ce front largement modelé et du limpide regard de ces yeux admirables ne pouvait appartenir à la même famille morale qu’un Harry Killer, bien que tout démontrât qu’il en partageait la vie.
– Monsieur Camaret, répondit Barsac, mis en confiance, nous venons solliciter votre protection.
– Ma protection ?… répéta Camaret avec un accent de légère surprise. Contre qui, mon Dieu ?
– Comme le maître ou plutôt le despote de cette ville, contre Harry Killer.
– Harry Killer !… Un despote !… répéta encore Camaret qui semblait n’y rien comprendre.
– Ne le saviez-vous pas ? demanda Barsac surpris à son tour.
– Ma foi non.
– Vous ne pouvez ignorer, cependant, qu’il existe une ville dans votre voisinage ? insista Barsac un peu impatienté.
– Certes ! reconnut Marcel Camaret.
– Ni que cette ville s’appelle Blackland ?
– Ah ! c’est Blackland qu’on l’a nommée ?… fit Camaret. Le nom n’est pas mauvais, en effet… Non, je ne le connaissais pas, mais je le connais maintenant, puisque vous me l’avez appris. Cela m’est, d’ailleurs, fort indifférent.
– Si vous ne saviez pas le nom de cette ville, reprit Barsac, non sans une certaine ironie, vous saviez, du moins, je suppose, qu’elle est habitée, qu’elle possède même une population assez nombreuse ?
– Évidemment, répondit Camaret avec sérénité.
– Or, à toute ville, il faut une administration, un gouvernement.
– En effet…
– À Blackland, le gouvernement tient tout entier dans la personne d’Harry Killer, lequel n’est qu’un bandit, un despote cruel et sanguinaire, une brute alcoolique, pour ne pas dire un fou.
Marcel Camaret avait relevé vers Barsac ses yeux qu’il avait tenus baissés jusqu’alors. Il semblait éperdu, stupéfait surtout, et avait positivement l’air de tomber de la lune.
– Oh ! oh !… murmura-t-il avec un peu d’égarement. Vous employez des expressions…
– Très insuffisantes encore au regard des faits qui les motivent, continua Barsac qui s’échauffait, mais, tout d’abord, permettez-moi de vous dire qui nous sommes.
Camaret ayant acquiescé d’un geste d’indifférence polie qui n’était pas des plus encourageants, il procéda aux présentations. Laissant à Jane Buxton le pseudonyme qu’elle avait choisi, il désigna successivement ses compagnons et soi-même, en indiquant après chaque nom, la qualité de la personne présentée.
– Et enfin, conclut-il, voici Tongané, sur lequel je n’ai pas à insister, puisque vous le connaissez, paraît-il.
– Oui… oui… dit doucement Camaret, dont les regards étaient de nouveau tournés vers le sol.
– Chargé par le Gouvernement français… Mais, au fait, vous devez être Français, monsieur Camaret ?
– Oui… oui… murmura encore l’ingénieur d’un ton sans chaleur.
– Chargé, comme je vous le disais, par le Gouvernement français de diriger, dans la boucle du Niger, une mission dont mes compagnons ici présents faisaient partie, reprit Barsac, nous avons eu à lutter sans cesse contre les obstacles qu’Harry Killer accumulait à plaisir devant nous.
– Dans quel but aurait-il agi ainsi ? objecta Camaret, faisant preuve d’un commencement d’attention.
– Dans le but de nous barrer la route du Niger, car Harry Killer veut que son repaire reste ignoré de tous. C’est pourquoi il s’est efforcé de nous écarter de cette région, de peur que nous n’entendions parler de Blackland, dont personne, en Europe, ne soupçonne même l’existence.
– Que me dites-vous là ?… s’écria Camaret avec une vivacité qui ne lui était pas habituelle. Il est impossible qu’on ignore cette ville en Europe, où de nombreux ouvriers sont retournés, après avoir séjourné ici un temps plus ou moins long.
– Il en est cependant ainsi, répliqua Barsac.
– Vous m’affirmez, insista Camaret de plus en plus troublé, que personne, je dis : personne, ne nous connaît ?
– Et qu’on considère toujours cette partie du désert comme tout à fait inhabitée ?
– Oui, monsieur, je l’affirme.
Camaret s’était levé. En proie à une émotion violente, il marchait de long en large à travers la pièce.
– Inconcevable !… Inconcevable !… murmurait-il.
Son agitation ne dura que quelques instants. Bientôt, ayant retrouvé le calme par un effort de volonté, il reprit son siège.
– Continuez, monsieur, je vous en prie, dit-il, un peu plus pâle seulement que de coutume.
– Je ne vous ennuierai pas, reprit Barsac, déférant à cette invitation, avec le récit de toutes les vexations que nous avons eu à subir. Il me suffira de vous dire, qu’après avoir réussi à nous séparer de notre escorte, Harry Killer, furieux de voir que nous persistions dans la direction qu’il nous interdisait, nous a fait enlever en pleine nuit par ses hommes et nous a transportés ici, où, depuis quinze jours, il nous retient prisonniers, en nous menaçant de la corde à tout propos.
Un peu de sang était monté au visage de Marcel Camaret, dont le regard commençait à prendre une expression menaçante.
– Ce que vous me dites là est inimaginable !… s’écria-t-il, quand Barsac eut fini de parler. Comment !… Harry Killer se serait conduit de la sorte !…
– Et ce n’est pas tout, dit Barsac, qui raconta l’odieuse violence dont Jane Buxton était victime et le massacre des deux nègres, l’un frappé par une torpille aérienne, l’autre saisi par un planeur et précipité sur la plate-forme de la tour, où il s’était affreusement broyé.
Marcel Camaret était bouleversé. Pour la première fois peut-être, il quittait le domaine de la pure abstraction et prenait contact avec la réalité. Son honnêteté latente avait fort à souffrir de cette rencontre. Eh quoi ! lui qui n’eût pas écrasé un insecte, il avait, sans se douter de rien, vécu de longues années auprès d’un être capable de pareilles atrocités !
– C’est abominable… affreux !… disait-il.
L’horreur que lui inspirait le récit de Barsac était, à n’en pas douter, aussi sincère que profonde. Comment concilier cette sensibilité, cette droiture morale certaine avec sa présence dans une ville que la qualité du chef rendait aussi suspecte ?
– Mais enfin, monsieur, fit observer Barsac, traduisant la pensée de tous, un homme qui commet froidement de tels actes n’en est pas à son coup d’essai. Harry Killer a sûrement d’autres crimes sur la conscience. Vous les ignorez donc ?
– Et vous, vous osez me poser cette question ! protesta Camaret révolté. Certes, oui, je les ignore, comme j’ignorais ceux que vous venez de me révéler et ceux, plus terribles encore, que je soupçonne maintenant. Ne sortant guère de cette usine qui repose tout entière sur moi, occupé à enfanter des choses, dont plusieurs sont étonnantes, je peux le dire, je n’ai rien vu, rien su, jamais rien.
– Si nous vous comprenons bien, dit Barsac, vous répondriez indirectement, au moins en partie, à une question que nous nous posons depuis que nous sommes ici. C’est pour nous un grand étonnement que cette ville et la campagne environnante puissent être l’œuvre d’un Harry Killer. Quand on songe qu’il y a dix ans c’était ici un océan de sable ! Dans quel but qu’elle ait été accomplie, la transformation est prodigieuse. Or, quand bien même Harry Killer aurait été doué, dans le principe, d’une véritable intelligence, il y a longtemps que cette intelligence serait noyée dans l’alcool, et nous ne nous expliquons pas comment ce dégénéré peut être l’auteur de telles merveilles.
– Lui !… s’écria Marcel Camaret, emporté par une soudaine indignation. Lui !… Ce néant, ce zéro !… Y pensez-vous !… L’œuvre est belle, en effet, mais, pour la réaliser, il fallait autre chose qu’un Harry Killer.
– Quel en serait donc l’auteur ? demanda Barsac.
– Moi !… prononça superbement Marcel Camaret, le visage étincelant d’orgueil. C’est moi qui ai créé tout ce qui existe ici. C’est moi qui ai répandu la pluie bienfaisante sur le sol aride et brûlé du désert. C’est moi qui l’ai transformé en campagne verdoyante et fertile. C’est moi qui, de rien, ai fait cette ville, ainsi que Dieu, du néant, a fait l’univers !
Barsac et ses compagnons échangèrent un regard inquiet. Tandis que, tout frémissant d’un maladif enthousiasme, il chantait cet hymne à sa propre gloire, Marcel Camaret levait vers le ciel des yeux égarés, comme s’il y eût cherché celui auquel il osait se comparer. N’avait-on donc fait que passer d’un fou à un fou ?
– Puisque, dit le docteur Châtonnay après un instant de silence, vous êtes l’auteur de ce que nous avons vu ici, comment avez-vous pu abandonner votre œuvre à Harry Killer, sans vous inquiéter de l’usage qu’il en ferait ?
– Quand elle a lancé les astres dans l’infini, répliqua superbement Camaret, la puissance éternelle s’est-elle inquiétée du mal qui en résulterait ?
– Elle punit quelquefois, murmura le docteur.
– Et je punirai comme elle, s’il y a lieu, affirma Camaret, dont les yeux eurent de nouveau une inquiétante lueur.
Les fugitifs étaient démoralisés. Quel fond pouvaient-ils faire sur cet homme, génial peut-être, mais assurément déséquilibré, capable, à la fois, d’un aussi complet aveuglement et de cet orgueil démesuré ?
– Serait-il indiscret, monsieur Camaret, dit Amédée Florence, désireux de ramener la conversation vers des sujets plus concrets, de vous demander comment vous avez connu Harry Killer et comment le projet de fonder Blackland a pu naître dans votre cerveau ?
– En aucune façon, répondit avec douceur Marcel Camaret, qui revenait graduellement à son calme habituel. Le projet est d’Harry Killer. L’exécution seule est de moi. J’ai connu Harry Killer lorsque je faisais partie d’une expédition organisée par une compagnie anglaise, et que commandait un capitaine en disponibilité, du nom de George Buxton…
À ce nom, tous les regards convergèrent vers Jane. Mais celle-ci demeura impassible.
– Tongané faisait partie de cette expédition en qualité de sergent, continuait cependant Camaret, et c’est pourquoi je l’ai reconnu tout à l’heure, bien qu’il se soit écoulé, depuis lors, pas mal d’années. En ce qui me concerne, j’avais été engagé à titre d’ingénieur, avec mission d’étudier l’orographie, l’hydrographie et surtout la minéralogie des régions traversées. Partis d’Acera, dans la colonie des Achantis, nous nous dirigions vers le nord depuis déjà deux mois, quand, un beau jour, Harry Killer arriva parmi nous. Bien accueilli par notre chef, il fut incorporé à notre colonne et ne la quitta plus.
– N’est-il pas exact, même, demande Jane, qu’il se substitua peu à peu au capitaine Buxton qu’on cessa bientôt d’apercevoir ?
Camaret se tourna du côté de la jeune fille.
– Je ne pourrais vous dire… lui répondit-il avec hésitation, sans manifester, d’ailleurs, aucun étonnement de la question. Fort occupé par mes études, je n’ai pu, vous le comprendrez, remarquer ces détails, et je ne voyais guère plus Harry Killer que George Buxton. Quoi qu’il en soit, en revenant, un jour, d’une excursion personnelle de quarante-huit heures, je n’ai plus trouvé la colonne au campement où je l’avais laissée. Il n’y avait plus rien, ni hommes, ni matériel. Fort ennuyé, cela se conçoit, je me demandais dans quelle direction je devais aller, quand je fus abordé par Harry Killer. Il me dit que le capitaine Buxton était retourné à la côte, en emmenant la majeure partie du personnel, et qu’il était chargé de terminer, avec une quinzaine d’hommes et moi, l’itinéraire de l’expédition. Que m’importait, à moi, Harry Killer ou le capitaine Buxton, que d’ailleurs, je n’aurais su où rejoindre ? Je suivis donc Harry Killer sans difficulté. Celui-ci avait eu vent de quelques inventions assez intéressantes que je portais en moi, à ce moment. Il me conduisit ici et me proposa de les réaliser. J’acceptai. Telle est l’origine de mes rapports avec Harry Killer.
– Vous me permettrez, monsieur Camaret, de compléter vos renseignements et de vous apprendre ce que vous paraissez ignorer, dit Jane Buxton d’une voix grave. Du jour où Harry Killer fit partie de l’expédition du capitaine Buxton, la colonne que celui-ci commandait devint une troupe de bandits. Des villages furent incendiés par elle, des hommes massacrés en grand nombre, des femmes éventrées, des enfants coupés en morceaux.
– Impossible !… protesta Camaret. J’étais là, que diable ! et je n’ai rien vu de tout cela.
– Comme vous ne nous avez pas vus tout à l’heure en passant devant nous, comme vous avez ignoré, pendant dix ans, les actes d’Harry Killer. Hélas ! les événements que je vous révèle ne sont pas contestables. Ce sont malheureusement des faits historiques connus du monde entier.
– Et je n’en aurais rien su !… balbutia Marcel Camaret atterré.
– Quoi qu’il en soit, reprit Jane Buxton, le bruit de ces atrocités parvint en Europe. Des soldats furent envoyés contre la colonne révoltée de George Buxton, qui fut anéantie. Le jour où vous n’avez plus trouvé personne en revenant au campement que vous aviez quitté, George Buxton n’était pas parti. Il était mort.
– Mort !… répéta Camaret stupéfait.
– Oui, mais non pas frappé, comme on l’avait cru jusqu’ici, par les balles des soldats envoyés à sa poursuite. George Buxton était mort assassiné.
– Assassiné !…
– On vous a trompé tout à l’heure. Je ne m’appelle pas Mornas. Je m’appelle Jane Buxton, et suis la sœur de votre ancien chef. C’est pourquoi j’ai reconnu votre nom quand Tongané l’a prononcé devant moi. Si je suis venue en Afrique, c’est pour y chercher les preuves de l’innocence de mon malheureux frère, accusé de crimes certainement commis par un autre.
– Assassiné !… répétait Camaret, accablé sous le poids de ces révélations successives.
– Et assassiné par-derrière, précisa Jane, qui retira de sa ceinture l’arme qui avait tué George Buxton. En compagnie de ces messieurs, je suis allée à la tombe de mon frère, et, en leur présence, j’ai exhumé ses ossements. Nous en avons rapporté ce poignard, qui, traversant l’omoplate dans laquelle il était encore fixé, l’avait frappé en plein cœur. Le nom du meurtrier était jadis gravé sur le manche. Le temps malheureusement l’a effacé. Deux lettres en subsistent cependant, un i et un l, et, après ce que vous nous avez appris, je ne crois pas me tromper en disant que ce nom doit être lu : Harry Killer.
En entendant cette tragique histoire, Marcel Camaret manifestait une agitation croissante. Il croisait et désunissait fébrilement ses doigts, passait fiévreusement les mains sur son visage, où perlaient des gouttes de sueur.
– C’est horrible !… horrible !… Moi, j’aurais fait ça !… Moi !… répétait-il à satiété, tandis qu’une lueur trouble s’allumait de nouveau dans ses yeux dilatés.
– Nous accordez-vous asile ? demanda Barsac sous forme de conclusion.
– Si je vous l’accorde !… répondit Camaret avec une chaleur qui ne lui était pas habituelle. Est-il utile de me le demander ? Pouvez-vous me croire complice de ces crimes abominables, que je punirai, au contraire, soyez-en sûr !
– Avant de parler de punir, il faut songer à nous défendre, fit observer Amédée Florence toujours pratique. N’y a-t-il pas à craindre, en effet, qu’Harry Killer ne cherche à nous reprendre ?
– Il ne sait pas que vous êtes ici, dit-il, et, quand bien même il le saurait…
Un geste, montrant qu’il se souciait peu de cette éventualité, acheva sa pensée.
– Pour le moment, reprit-il, reposez-vous paisiblement. Vous êtes en sûreté, n’en doutez pas.
Il appuya sur un bouton de sonnerie. Un domestique noir parut.
– Joko, dit Camaret comme une chose toute simple, au nègre qui roulait des yeux effarés, tu vas conduire ces messieurs et cette dame dans leurs chambres.
Il se leva et se dirigea vers une porte qu’il ouvrit.
– Bonsoir, messieurs, dit-il poliment.
Et il disparut, laissant ses hôtes aussi étonnés que le nègre, auquel était dévolue la difficile mission de leur indiquer un lit.
Car, des lits, où en aurait-il trouvé, le malheureux Joko ? Aucun n’était libre dans l’Usine, où rien n’avait été prévu pour d’impossibles étrangers. Serait-il donc obligé d’aller de porte en porte et de réveiller tous les ouvriers les uns après les autres ?
Voyant son embarras, Barsac l’assura que ses compagnons et lui se passeraient fort bien d’un lit. Ils resteraient où ils étaient et priaient simplement Joko de réunir tout ce qu’il pourrait, en fait de fauteuils et de couvertures. On s’en accommoderait d’autant mieux que la nuit était fort avancée.
On atteignit ainsi l’aube. À six heures précises, Marcel Camaret rouvrit la porte par laquelle il s’était retiré la veille. Il ne parut nullement surpris de voir son cabinet transformé en dortoir.
– Bonjour, messieurs, dit-il à ses hôtes, aussi tranquillement que, la veille, il leur avait souhaité le bonsoir.
– Bonjour, monsieur Camaret, lui répondit-on d’une seule voix.
– Messieurs, reprit Camaret, j’ai réfléchi à ce que vous m’avez raconté cette nuit. Cette situation ne peut se prolonger. Nous allons agir immédiatement.
Il appuya sur un bouton. Une violente sonnerie retentit aussitôt de tous côtés.
– Veuillez me suivre, messieurs, dit-il.
Après avoir parcouru plusieurs couloirs, on arriva dans un vaste atelier que garnissaient de nombreuses machines-outils, immobiles pour l’instant. Autour d’elles se pressait une foule d’hommes et de femmes.
– Tout le monde est-il là ? demanda Marcel Camaret. Rigaud, fais l’appel, je te prie.
L’appel ayant permis de constater que le personnel de l’Usine était au complet, Camaret prit la parole. Il présenta d’abord les étrangers qui étaient venus réclamer sa protection. Puis il exposa ce qu’il avait appris au cours de la nuit précédente. Atrocités commises par la troupe de George Buxton tombée pour un motif ou un autre sous la direction d’Harry Killer, assassinat, vraisemblablement imputable à celui-ci, du commandant de cette expédition, enlèvement puis internement de la mission Barsac, violence faite par Killer à Jane Buxton, et enfin meurtre aussi cruel qu’injustifié de deux Noirs, il n’oublia rien de ce qui pouvait frapper l’esprit de ses auditeurs. De tous ces faits, il résulta qu’ils étaient tous, à leur insu, au service d’un véritable bandit, et il y avait lieu de craindre, par conséquent, que le travail de l’Usine ne servît à l’accomplissement de nouveaux crimes. Une telle situation ne pouvant se prolonger, et l’honneur interdisant, au surplus, de rendre à Harry Killer les prisonniers qu’il détenait sans droit, il y avait lieu, d’après lui, de rompre toute relation avec le Palais et d’exiger un rapatriement général.
Écouté au milieu d’un profond silence, le récit de Camaret provoqua d’abord un étonnement bien naturel parmi ces honnêtes travailleurs. Quand leur agitation fut un peu calmée, sa conclusion obtint leur complète approbation. Auquel des ouvriers, d’ailleurs, la pensée aurait-elle pu venir d’exprimer un avis contraire à celui de leur directeur unanimement admiré et respecté ?
Celui-ci acheva de frapper l’imagination de ses auditeurs, en leur faisant part de la très juste réflexion suivante :
– Ce qui m’a le plus surpris, leur dit-il, parmi les choses incroyables que j’ai apprises cette nuit, c’est qu’on ignore en Europe l’existence de cette ville, que Killer aurait nommée Blackland, paraît-il. Je ne suis pas sans savoir qu’elle a été fondée, hors de toute route suivie par les caravanes, au cœur d’un désert où personne ne vient jamais, et pour cause. Mais il n’en est pas moins certain que plusieurs de vos camarades, après avoir passé ici un temps plus ou moins long, ont été pris du mal du pays et ont désiré y retourner. J’en ai fait le compte cette nuit. Depuis l’origine, il y a eu exactement cent trente-sept départs. Or, si quelques-uns seulement de ces cent trente-sept ouvriers étaient arrivés en Europe, l’existence de cette ville ne pourrait plus être ignorée. Puisque personne ne l’y connaît, il faut nécessairement qu’aucun des cent trente-sept ouvriers partis ne soit jamais arrivé à destination.
Pas un cri ne s’éleva de la foule des ouvriers, que ce raisonnement rigoureux semblait avoir frappé de stupeur.
– Il résulte par conséquent du passé, conclut Camaret, qu’aucun de vous ne peut espérer revoir son pays, tant que subsistera le pouvoir d’Harry Killer, et que nous ne devons nous attendre à aucune pitié, si nous tombons entre ses mains. Dans notre intérêt, comme dans celui de la justice, il convient donc d’engager la lutte.
– Oui !… Oui !… Comptez sur nous !… s’écria-t-on de toutes parts.
Telle était leur confiance en Marcel Camaret, que les ouvriers, d’abord accablés d’être ainsi séparés du reste du monde, avaient déjà repris courage, à la pensée qu’il était avec eux. Tous les bras se tendirent vers lui en signe d’inébranlable fidélité.
– Que le travail reprenne comme de coutume, et comptez sur moi, mes amis, dit Camaret, dont une formidable ovation accompagna la sortie.
Dès qu’il eut quitté l’atelier de mécanique, il s’entretint quelques instants avec le contremaître à qui il avait donné le nom de Rigaud. Puis, pendant que celui-ci allait exécuter les ordres qu’il venait de recevoir, Camaret, suivi de ses protégés, revint dans son cabinet de travail.
À peine y avait-on pris place que la sonnerie du téléphone retentit. Il saisit le récepteur et on l’entendit répondre d’une voix douce par des « oui », des « non », des « bon ! », des « comme vous voudrez », à la communication qui lui était faite. Enfin, il se mit à rire et raccrocha l’appareil, qu’il isola, en manœuvrant un interrupteur intercalé dans le circuit.
– C’est Harry Killer qui me téléphone, dit-il avec cette voix singulière dont aucune émotion n’altérait d’ordinaire la tranquille douceur. Il sait que vous êtes ici.
– Oui. Il paraît qu’on a trouvé un certain Tchoumouki. On aurait aussi découvert une barque abandonnée dans la rivière et, au coin de l’Usine, un factionnaire ligoté comme ce Tchoumouki. Sortir de la ville pendant la nuit étant impossible au dire de Killer, il en a conclu nécessairement que vous étiez ici. Je ne l’ai pas détrompé. Il m’a demandé alors de vous remettre entre ses mains. J’ai refusé. Il a insisté, et j’ai persisté dans mon refus. De là, grande colère. Harry Killer m’a menacé de venir vous prendre de force. Cela m’a fait rire, et j’ai interrompu la communication.
Les protégés de Camaret s’étaient levés d’un même mouvement.
– Inutile de vous dire que vous pouvez compter sur nous, affirma Barsac au nom de tous. Mais il nous faudrait des armes…
– Des armes ?… répéta Camaret en souriant. Pour quoi faire ?… Je ne pense pas qu’il y en ait une seule ici. Néanmoins, ne vous inquiétez pas, messieurs. Nous disposons d’autres moyens.
– Des moyens capables de lutter contre les canons du Palais ?
– De cela et de bien autre chose encore. S’il me prenait fantaisie de détruire toute la ville, ce serait fait en un instant. Mais je ne pense pas que nous en soyons réduits à cette extrémité. Les canons du Palais resteront muets, soyez-en certains. Outre que Killer connaît mon pouvoir, et que l’Usine est en grande partie construite à l’épreuve du canon, il n’aura garde de la détruire, attendu que toute sa puissance repose sur elle. Il va essayer plutôt d’entrer de vive force. Seulement, il n’y réussira pas.
Comme une réponse à l’affirmation de Camaret, on entendit des coups sourds, qui provenaient de l’étage inférieur.
– Qu’est-ce que je vous disais ? fit l’ingénieur en souriant doucement. Le voilà qui s’attaque à la porte. Mais la mâtine est solide, je vous le garantis.
– S’il braque un canon contre elle, cependant ? interrogea Saint-Bérain que la tranquillité de Camaret ne rassurait qu’à demi.
– Même dans ce cas, il ne serait pas très facile de la forcer, répondit celui-ci. Mais amener sur le quai un canon du palais, cela demande du temps, et nous n’en sommes encore qu’au bélier manœuvré à bras d’hommes. Avec ça, ils frapperaient pendant un siècle sans être plus avancés. D’ailleurs, si vous voulez m’accompagner, vous pourrez assister aux péripéties du siège. Je crois que le spectacle vous intéressera.
On revint à l’atelier de mécanique, qu’on traversa sans s’y arrêter. Les machines tournaient maintenant, mais les ouvriers ne s’occupaient pas de leur travail avec leur zèle habituel. Réunis par groupes, ils commentaient les nouvelles qu’ils avaient apprises, et il régnait dans l’atelier un certain désordre que les événements actuels expliquaient trop aisément et sur lequel Camaret ferma les yeux.
L’atelier traversé, on gravit un escalier tournant et on arriva sur la plate-forme d’une tour, qui n’offrait d’autre différence avec celle du Palais que d’être surmontée de cet inexplicable pylône métallique dont l’extrémité s’élevait à plus de cent mètres dans les airs. Comme la tour du Palais, celle-ci était armée d’un cycloscope logé entre les arêtiers du pylône, et dans lequel Camaret invita ses compagnons à entrer.
– Ce cycloscope, leur expliqua-t-il, n’est pas orienté à cinq kilomètres comme celui que j’ai construit pour Harry Killer. Grâce à une série de miroirs obliques disposés au faîte de la muraille de l’Usine, il nous permet de surveiller ce qui se passe à nos abords immédiats. Vous voyez d’ici la face extérieure de notre mur d’enceinte jusqu’à sa base.
L’esplanade, le quai et le chemin de ronde apparaissaient, en effet, dans ce cycloscope, dont les images, plus petites que celles données par l’instrument du Palais, étaient en revanche beaucoup plus nettes. Dans ses lentilles, on aperçut un grand nombre d’hommes, dont plusieurs portaient des échelles, courant sur toute la périphérie de l’Usine, tandis qu’une trentaine d’autres continuaient à s’épuiser en vains efforts contre la porte.
– Comme je le prévoyais, dit Camaret, ils vont donner l’assaut. C’est maintenant que cela va devenir intéressant.
L’assaut commençait, en effet. Déjà étaient dressées contre le mur plusieurs échelles, auxquelles montaient un grand nombre de Merry Fellows. Parvenus au sommet, quelques-uns y posèrent leurs mains sans défiance. Aussitôt, chargement à vue. À peine ces hommes avaient-ils touché la crête du mur, qu’ils se livrèrent à de surprenantes contorsions. Suspendus au faîte, comme si leurs mains eussent été collées à la muraille, ils dansaient une gigue endiablée, à la manière de ces pantins qui s’agitent quand on en tire la ficelle.
– C’est bête comme tout, expliqua Camaret. La crête du mur est tout bonnement recouverte d’un métal de ma composition, dont la conductibilité électrique est à celle du cuivre comme cent est à un. Je fais passer dans ce revêtement un courant alternatif de voltage convenable, et vous en voyez les résultats.
Pendant que Camaret donnait cette explication, des assaillants restés sur les échelons inférieurs, avaient saisi par les jambes ceux qui les avaient précédés et dont ils ne pouvaient comprendre les mouvements désordonnés. Aussitôt, ces imprudents exécutèrent les mêmes contorsions, au grand ébahissement de ceux de leurs compagnons qui ne les avaient pas imités.
– Mais pourquoi ces imbéciles ne se laissent-ils pas tomber tout simplement ? s’écria Saint-Bérain.
– Ils ne le peuvent pas, les pauvres diables, dit Marcel Camaret. Ils resteront fixés à la muraille aussi longtemps que cela me plaira… Mais je peux faire mieux encore.
Il manœuvra une manette. À l’instant, les échelles furent renversées, comme repoussées par une main invisible, et ceux qu’elles supportaient encore retombèrent pêle-mêle, ne laissant contre la muraille que les grappes humaines qui y étaient attachées et qui continuaient à s’agiter désespérément.
– Je ne garantis pas la casse, fit observer doucement Camaret. Quant à ce qui vient de se produire sous vos yeux, seriez-vous désireux d’en connaître la cause ?
Tous ayant répondu affirmativement, il reprit :
– C’est fort simple. Selon moi, toutes les roches, quelles qu’elles soient, ne sont que des vibrations éthériques d’une nature ou d’une autre. On est généralement d’accord pour attribuer la lumière à une série de vibrations comprises entre un certain minimum et un certain maximum de fréquence, et les phénomènes électriques à une autre série de vibrations séparée de la première par un intervalle qu’on suppose appartenir à d’autres vibrations dont la nature est inconnue. Sans me prononcer formellement, j’incline à croire que ces dernières ont quelque rapport avec la chaleur. Quoi qu’il en soit, je sais les provoquer, les manier et leur faire produire des effets assez curieux, ainsi que je viens de vous en donner la preuve.
Pendant cette explication succincte, les grappes humaines continuaient leur danse échevelée.
– Le petit jeu a assez duré, dit Marcel Camaret en manœuvrant une autre manette.
Immédiatement, les pantins humains se détachèrent de la muraille, et, d’une hauteur de dix mètres, tombèrent, à sa base, où ils restèrent inanimés. Après un instant d’hésitation assez compréhensible, leurs compagnons se décidèrent à venir les prendre et à les emporter.
– Fin du premier acte, annonça Camaret de sa voix ordinaire. Je pense qu’il ne se termine pas à l’avantage d’Harry Killer, qui a déjà une trentaine d’hommes hors de combat. Si nous nous occupions maintenant de ces imbéciles qui s’acharnent bêtement contre la porte ?
Marcel Camaret s’empara d’un transmetteur de téléphone.
– Es-tu prêt, Rigaud ? demanda-t-il.
– Oui, monsieur, répondit une voix qui fut entendue dans toutes les parties du cycloscope.
Comme s’il eût obéi de lui-même à cet ordre, un instrument bizarre sortit aussitôt et s’éloigna de la base de la tour. C’était une sorte de cylindre vertical dont l’extrémité dirigée vers le sol s’évasait en un large cône. À l’autre extrémité, quatre hélices, dont une horizontale et trois verticales, tournaient avec une rapidité vertigineuse. Le singulier engin s’élevait dans l’air, tout en s’éloignant dans la direction du mur de clôture. Quand il l’eut atteint, voire dépassé de quelques mètres, sa course devint horizontale, et il se met à suivre rigoureusement la périphérie de l’Usine.
Mais déjà, à la suite de ce premier engin, un deuxième était parti, puis un troisième, puis d’autres encore. Les hôtes de Camaret en comptèrent vingt, qui, à intervalles réguliers, s’échappèrent de la tour, comme les oiseaux d’un nid, et accomplirent successivement la même manœuvre.
– Ce sont mes « guêpes », dit Marcel Camaret, en appuyant un peu sur le possessif. Je vous expliquerai plus tard comment on les dirige. Pour le moment, contentons-nous de les voir à l’œuvre.
Il prit de nouveau le transmetteur téléphonique.
– Un avertissement, Rigaud, dit-il.
Puis, s’adressant à ses nouveaux amis :
– À quoi bon tuer ces pauvres diables qui ne m’ont rien fait, après tout ? Un avertissement suffira, s’ils veulent le comprendre.
Depuis l’échec de leur tentative, ceux des assaillants qui avaient essayé d’escalader l’enceinte demeuraient inactifs. Emportant leurs camarades hors de combat, dont plusieurs étaient sans doute tués ou, tout au moins, grièvement blessés, ils avaient évacué le chemin de ronde, et se tenaient massés sur l’esplanade, à respectueuse distance de l’Usine, dont ils contemplaient la muraille d’un air hébété.
Par contre, ceux qui s’attaquaient à la porte n’avaient pas interrompu leur travail. Ils s’entêtaient à lancer sur cette porte, qui ne semblait pas, d’ailleurs, en souffrir, une lourde poutre que balançaient une quarantaine de bras robustes. Dans leur promenade autour de l’enceinte, les guêpes, puisque tel est le nom dont Marcel Camaret les avait baptisées, passaient l’une après l’autre, au-dessus de ce groupe, qui n’y prêtait nulle attention.
Tout à coup, une détonation partit de l’une d’elles, et une grêle de mitraille couvrit le sol, sur un espace circulaire d’une cinquantaine de mètres de rayon.
Au bruit, ceux qui manœuvraient le bélier avaient relevé la tête. Ils ne s’étaient pas encore rendu compte de la nature du phénomène, quand une seconde détonation partit d’un second engin arrivé à son tour dans le voisinage, détonation suivie, comme la première, d’une seconde grêle de mitraille.
Cette fois, le champ meurtrier s’était rapproché d’eux. Quelques hommes furent même atteints par les projectiles. Les autres n’attendirent pas plus longtemps. Abandonnant le bélier, ils ramassèrent leurs blessés et s’enfuirent à toutes jambes.
Les spectateurs de cette scène ne pouvaient en croire leurs yeux. Chaque guêpe, après s’être déchargée, était docilement revenue dans son alvéole au pied de la tour, puis, une minute plus tard, ayant reçu une nouvelle charge, elle s’était envolée pour reprendre son rang dans la ronde générale.
– Je ne crois pas qu’il faille nous occuper de ces gens-là, dit Marcel Camaret. Si donc il vous plaisait, par hasard, de visiter l’Usine…
Ses hôtes s’étant empressés d’accepter :
– Avant de descendre de cette tour, où nous reviendrons, d’ailleurs, en terminant notre visite, dit Camaret, rendez-vous compte, d’abord, de la disposition générale de l’Usine. Dans son ensemble, elle couvre, ainsi que vous le voyez, une surface rectangulaire, mesurant en largeur deux cent cinquante mètres, et trois cent soixante mètres parallèlement à la rivière. Sa superficie totale est donc de neuf hectares exactement, la partie occidentale, qui représente les trois cinquièmes de ce quadrilatère, étant consacrée à des jardins.
– Pourquoi des jardins ? interrompit Amédée Florence.
– Ils assurent en partie notre subsistance, le surplus nous venant du dehors. C’est donc seulement l’autre partie, large de cent mètres et desservie par le quai, c’est-à-dire celle où nous sommes, qui constitue l’Usine proprement dite. Au milieu, sur une longueur de deux cent cinquante mètres, les ateliers et mon domicile particulier sont groupés au pied de cette tour, qui en occupe le centre. À chaque extrémité, où restait libre, par conséquent, un espace de cinquante-cinq mètres, on a élevé, perpendiculairement à la rivière, deux rangées de maisons ouvrières séparées par une large rue. Chaque rangée ayant sept maisons, et chaque maison ayant quatre étages, rez-de-chaussée compris, nous disposons, en tout, de cent douze logements.
– Quelle est donc l’importance de votre personnel ? demanda Barsac.
– Cent hommes, exactement, mais quelques-uns sont mariés et plusieurs ont des enfants. Comme vous pouvez le constater, les ateliers ne comportent qu’un seul étage et sont recouverts d’une épaisse couche de terre gazonnée. Des obus seraient donc à peu près impuissants contre eux. Maintenant que vous connaissez les grandes lignes, nous pouvons descendre, si vous le voulez, et procéder à une visite détaillée.
Avant d’obéir à cette invitation, les auditeurs de Camaret jetèrent un dernier regard autour d’eux. La situation n’avait pas changé. Les guêpes continuaient leur promenade circulaire, et les assaillants, instruits par l’expérience, ne se hasardaient plus à pénétrer dans la zone dangereuse. Cette double constatation les ayant rassurés, ils quittèrent la plate-forme à la suite de l’ingénieur.
Guidés par lui, ils visitèrent tout d’abord cet étage de la tour qu’il appelait la « ruche », d’où les vingt guêpes s’étaient envolées d’un même nombre d’alvéoles, entre lesquelles était située la réserve de mitraille. On traversa ensuite une série d’ateliers : ajustage, menuiserie, forge, fonderie, etc., et on déboucha dans les jardins, du côté le plus rapproché du Palais.
En cet endroit, la haute muraille ceinturant l’Usine masquait la vue de celui-ci. Mais, quand on se fut éloigné d’une cinquantaine de mètres de cette muraille, la tour d’Harry Killer commença à poindre au-dessus de la crête. Aussitôt, une explosion retentit au sommet de cette tour et fut suivie du bruit caractéristique d’une balle qui passa au-dessus du groupe des promeneurs. Ceux-ci reculèrent avec précipitation.
– L’imbécile !… murmura tranquillement Camaret, qui se contenta de lever le bras sans interrompre sa marche.
À ce signal, un violent sifflement se fit entendre. Les hôtes de Camaret se tournèrent instinctivement du côté de l’Usine. Mais celui-ci leur montra le Palais. Le cycloscope qui en couronnait la tour avait disparu.
– Ça lui apprendra, dit Camaret. Moi aussi, j’ai des torpilles aériennes, j’en ai même plus que lui, puisque c’est moi qui les fabrique. Quant au cycloscope, j’en ferai un autre, voilà tout.
– Mais, monsieur, fit observer Amédée Florence, puisque vous possédez de ces projectiles que vous appelez des torpilles aériennes, pourquoi ne s’en servirait-on pas contre Harry Killer ?
Un instant, Marcel Camaret regarda fixement celui qui lui posait cette question, et, une fois encore, une expression d’égarement passa dans ses yeux.
– Moi !… dit-il enfin d’une voix sourde. Moi, m’attaquer à mon œuvre !…
Sans insister, Amédée Florence échangea un regard avec ses compagnons. Décidément, cet homme surprenant à beaucoup d’égards avait une fêlure, et cette fêlure s’appelait l’orgueil.
On se remit en marche en silence. La leçon avait été comprise par le Palais. Aucune autre attaque ne fut tentée contre le groupe des promeneurs, tandis que ceux-ci continuaient à s’éloigner dans le jardin, qu’ils quittèrent du côté opposé à celui par lequel ils étaient entrés.
– Nous arrivons dans la partie intéressante, dit Camaret en ouvrant une porte. Ici, c’est l’ancienne machinerie, moteur et générateur à vapeur, que nous chauffions au bois, faute d’autre combustible. C’était toute une affaire, car le bois venait de loin, et nous en consommions de grandes quantités. Heureusement, cela n’a pas duré longtemps. Dès que la rivière eut de l’eau, après les premières pluies provoquées par moi, la station hydroélectrique que j’avais installée, pendant ce temps, à une dizaine de kilomètres en aval de la ville, commença à fonctionner. Depuis, nous n’utilisons plus ce matériel archaïque, et aucune fumée ne sort plus de cette cheminée devenue inutile. Nous nous contentons de transformer selon nos besoins l’énergie que la station génératrice nous envoie.
À la suite de Camaret, on passa dans une autre salle.
– Ici, dit-il, et dans les salles suivantes, remplies comme celle-ci de dynamos réceptrices, d’alternateurs, de transformateurs et de bobines, parfois assez imposantes, c’est le pays de la foudre. C’est ici que nous recevons et transformons le courant primaire qui nous parvient de la station.
– Comment ! s’écria Florence abasourdi. On a pu transporter toutes ces machines ici !
– Un petit nombre d’entre elles seulement, répondit Camaret. Nous en avons fabriqué nous-mêmes le plus grand nombre.
– Il vous a fallu tout au moins la matière première, objecta Amédée Florence. Comment diable vous l’êtes-vous procurée en plein désert ?
– Au fait !… dit Camaret, qui s’arrêta, pensif, comme si cette difficulté eût été pour lui toute nouvelle, vous avez raison, monsieur Florence. Comment ont pu être amenées jusqu’ici les premières machines et la matière première avec laquelle nous avons créé les autres ? Je n’avais jamais réfléchi, je l’avoue, à ce côté de la question. Je demandais, j’étais servi. Je ne cherchais pas plus loin. Mais, maintenant que vous attirez mon attention…
– Et quelle hécatombe d’hommes pour transporter tout cela à travers le désert, avant que vous n’ayez les planeurs !
– C’est vrai… reconnut Camaret qui pâlit un peu.
– Et l’argent ?… Ça en a mangé, tout ça, de la galette ! s’écria encore Florence dans son langage audacieusement familier.
– L’argent ?… balbutia Camaret.
– Oui, l’argent. Vous êtes donc bien riche ?
– Moi !… protesta Camaret. Je crois que je n’ai jamais eu cinq centimes en poche depuis que je suis ici.
– Alors ?
– C’est Harry Killer… commença timidement Camaret.
– Bien sûr ! Mais où le prenait-il ? C’est donc un milliardaire, votre Harry Killer ?
Camaret ouvrit les bras en signe d’ignorance. Il semblait démoralisé par la question d’Amédée Florence, et ses yeux avaient, de nouveau, cette expression égarée qui faisait vaciller son regard à toute émotion un peu vive. Pressant les solutions possibles du problème, si différent de ceux qu’il résolvait d’ordinaire, qui lui était brusquement posé, il éprouvait une sorte de vertige devant les horizons insoupçonnés qu’il découvrait. Il avait l’air si réellement éperdu, que le docteur Châtonnay eut pitié de lui.
– C’est un point qu’on élucidera avec les autres, dit-il. Pour le moment, ne nous éternisons pas là-dessus et continuons notre visite.
Comme pour chasser une pensée importune, Camaret se passa la main sur le front et entra silencieusement dans la salle suivante.
– Ici, dit-il, d’une voix que l’émotion altérait encore, sont les compresseurs. Nous employons beaucoup, en effet, l’air et d’autres gaz à l’état liquide. Ainsi que vous le savez, tous les gaz sont liquéfiables, pourvu qu’on les comprime et qu’on abaisse leur température d’une manière suffisante, mais, dès qu’on abandonne à eux-mêmes les liquides obtenus, ils se réchauffent et retournent plus ou moins vite à l’état gazeux. S’ils étaient alors contenus dans un récipient clos, les parois de celui-ci auraient bientôt à subir une pression telle qu’il volerait en éclats. Une de mes inventions a changé cela. J’ai, en effet, découvert une substance absolument anti-diathermane, c’est-à-dire, absolument imperméable aux rayons calorifiques. Il en résulte qu’un gaz liquéfié, l’air, par exemple, introduit dans les récipients fabriqués avec cette substance, conserve toujours la même température et reste, par conséquent, à l’état liquide, sans aucune tendance à l’éclatement. Cette invention m’a permis d’en réaliser plusieurs autres, et notamment celle des planeurs à grand rayon d’action que vous connaissez.
– Si nous les connaissons !… s’exclama Amédée Florence. Dites que nous les connaissons trop ! Ils sont donc aussi de vous, ces planeurs ?
– Et de qui voudriez-vous qu’ils fussent ? répliqua Camaret, soudainement atteint d’un nouvel accès de son maladif orgueil.
À mesure qu’il parlait, son émotion s’était dissipée peu à peu. Il n’en restait plus trace maintenant, et c’est tout entier à son sujet qu’il reprit :
– Mes planeurs ont trois particularités principales, relatives à la stabilité, au départ et à la force motrice, dont je vous donnerai une idée en peu de mots. Commençons par la stabilité. Quand un oiseau subit la poussée d’une brusque rafale, il n’a pas besoin de calculer pour retrouver son équilibre. Son système nerveux, ou plutôt la partie de ce système nerveux qui constitue ce qu’on appelle les réflexes en physiologie, travaille et le redresse d’une manière tout instinctive. Afin que la stabilité de mes oiseaux mécaniques fût automatique, j’ai voulu les doter d’un pareil système de réflexes. Puisque vous les avez vus, vous savez qu’ils sont constitués par deux ailes placées au sommet d’un pylône haut de cinq mètres, à la base duquel est la plateforme qui supporte le moteur, le conducteur et les passagers. Il résulte déjà de cette disposition un notable abaissement du centre de gravité. Mais le pylône n’est nullement fixe relativement aux ailes. À moins qu’on ne l’immobilise, en totalité ou en partie, par la manœuvre de l’un des gouvernails de direction et de profondeur, il peut, au contraire, décrire de petits arcs dans tous les sens autour de la verticale. Si donc les ailes, hors de l’action d’un gouvernail, s’inclinent latéralement et longitudinalement, le pylône, entraîné par son poids, tend à faire avec elles un nouvel angle. Par ce mouvement, il actionne aussitôt des masses d’une pesanteur déterminée coulissant parallèlement et perpendiculairement aux ailes, lesquelles sont en même temps déformées de la manière convenable. Ainsi sont immédiatement – automatiquement, ai-je dit – corrigées les inclinaisons accidentelles du planeur.
Marcel Camaret, les yeux baissés vers le sol, donnait ces explications avec la sérénité d’un professeur faisant un cours. Il n’hésitait pas, ne cherchait pas ses mots, qui lui arrivaient d’eux-mêmes. Sans s’interrompre, il poursuivit de la même manière :
– Passons au deuxième point. Au moment du départ, les ailes du planeur s’abaissent et se replient contre le pylône. En même temps, l’axe de l’hélice, rendu mobile dans un plan vertical perpendiculaire à ces ailes, se relève, et celle-ci devient horizontale. L’appareil est alors un hélicoptère, et son hélice est uniquement suspensive. Mais, quand on a atteint une hauteur suffisante, les ailes s’ouvrent, tandis que, simultanément, l’axe de l’hélice s’incline vers l’avant jusqu’à ce qu’il soit horizontal. Graduellement, celle-ci devient ainsi propulsive, et l’hélicoptère se transforme en planeur.
Quant à l’énergie motrice, elle m’est fournie par l’air liquide. D’un réservoir fabriqué avec la substance anti-diathermane dont je vous ai parlé, l’air liquide, dont l’écoulement est réglé par un jeu de soupapes, arrive dans un tube très fin perpétuellement chauffé. L’air retourne aussitôt à l’état gazeux, sous une pression formidable, et actionne le moteur.
– Quelle vitesse obtenez-vous avec ces planeurs ? demanda Amédée Florence.
– Quatre cents kilomètres à l’heure pendant cinq mille kilomètres, sans ravitaillement, répondit Camaret.
Nil mirari, a dit Horace : il ne faut s’étonner de rien. Les auditeurs de Camaret ne purent cependant retenir l’expression de leur admiration. On ne trouvait pas de termes assez enthousiastes pour célébrer son génie, tandis qu’on retournait à la tour. Mais cet homme étrange, qui, parfois, pourtant, faisait montre d’une si excessive vanité, demeura indifférent à ces éloges, comme s’il n’eût été sensible qu’à ceux qu’il se décernait lui-même.
– Nous arrivons maintenant au cœur même de l’Usine, dit Camaret, quand on fut à la tour. Cette tour comporte dix étages semblables à celui-ci et contenant des appareils analogues. Vous avez certainement remarqué que son sommet est surmonté d’un pylône métallique très élevé. Ce pylône est un « projecteur d’ondes ». La tour est, en outre, hérissée sur toute sa surface d’une multitude de pointes, qui sont autant d’autres projecteurs de taille réduite.
– Projecteurs d’ondes, dites-vous ?… demanda le docteur Châtonnay.
– Je ne voudrais pas vous faire un cours de physique, répondit Marcel Camaret en souriant. Quelques explications de principe sont cependant nécessaires. Je vous rappellerai donc, si vous le savez, je vous apprendrai, si vous l’ignorez, qu’un célèbre physicien allemand du nom de Hertz, a remarqué, il y a de cela déjà longtemps, que, lorsqu’on fait éclater l’étincelle d’une bobine d’induction dans le petit intervalle séparant les deux branches d’un condensateur, résonateur ou oscillateur, selon le mot qui vous conviendra le mieux, cette étincelle provoque, entre les deux pôles de cet instrument, une décharge oscillante, ce qui revient à dire qu’il est parcouru par un courant alternatif, ou, en d’autres termes, que ses deux pôles sont, à tour de rôle, positifs ou négatifs au cours d’une même décharge, jusqu’au moment où il est revenu à un état d’équilibre. La rapidité de ces oscillations, autrement dit, leur fréquence, peut être très grande et atteindre jusqu’à cent milliards par seconde. Or, celles-ci ne sont pas limitées aux points où elles se produisent. Elles ébranlent, au contraire, le milieu ambiant, c’est-à-dire l’air, ou, plus exactement, le fluide impondérable, qui remplit à la fois les espaces célestes et les vides intermoléculaires des corps matériels, auquel on a donné le nom d’éther. À chaque oscillation correspond donc une vibration éthérique qui se transmet, de proche en proche, toujours plus loin. Ce sont ces vibrations qu’on appelle avec juste raison des ondes hertziennes. Me suis-je fait comprendre ?
– Admirablement, proclama Barsac, qui en sa qualité d’homme politique, était peut-être, de tous les auditeurs de Camaret, le moins préparé aux questions scientifiques.
– Jusqu’à moi, reprit celui-ci, ces ondes n’étaient qu’une curiosité de laboratoire. On s’en servait pour électriser, sans contact matériel, des corps métalliques situés plus ou moins loin de leur point d’émission. Elles avaient, en effet, le défaut capital de se répandre dans tous les sens autour de ce point, absolument comme les ronds concentriques qui se forment dans une mare quand on y jette une pierre. Il en résultait que l’énergie initiale se diluait, s’émiettait, se vaporisait, pour ainsi dire, en se divisant sur une étendue de plus en plus grande, et, qu’à quelques mètres seulement de la source on ne pouvait plus en obtenir que des manifestations insignifiantes. Vous comprenez toujours ? Je suis clair ?
– Lumineux, affirma Amédée Florence.
– Bien avant moi, on avait remarqué que ces ondes sont comme la lumière, susceptibles d’être réfléchies, mais on n’avait tiré aucune conclusion de cette propriété. Or, grâce au métal extra-conducteur que j’ai découvert – celui-là même dont j’ai garni la crête de notre muraille – j’ai pu établir des réflecteurs tels que la presque totalité des ondes émises est dirigée dans le sens qui me convient. La force initiale est ainsi intégralement envoyée dans cette direction, et s’y transmet de proche en proche tant qu’elle n’a pas été consommée dans un travail quelconque. Le moyen de faire varier la fréquence de ces oscillations étant, d’une part, bien connu, j’ai pu imaginer des récepteurs d’ondes qui ne sont sensibles qu’à une fréquence déterminée. C’est ce qu’on appelle en physique la « syntonisation ». Un récepteur donné réagira donc à toutes les ondes ayant la fréquence pour laquelle il a été construit, et à celles-ci seulement. Le nombre des fréquences possibles étant infini, je peux établir, par suite, une infinité de moteurs parmi lesquels il n’en existera pas deux qui soient sensibles à des ondes identiques. On me comprend toujours ?
– C’est plus dur, reconnut Barsac. On suit tout de même.
– J’ai fini, d’ailleurs, dit Camaret. C’est par ce moyen que nous actionnons une quantité considérable de machines agricoles qui, toutes, reçoivent leur énergie à distance de l’un ou de l’autre des projecteurs qui hérissent cette tour. C’est également par ce moyen que nous dirigeons les guêpes. Chacune d’elles a quatre hélices et contient quatre petits moteurs de syntonisation différente, dont nous excitons, à notre choix, un ou plusieurs. C’est, enfin, par ce moyen que je pourrais détruire la ville entière, si la fantaisie m’en prenait.
– Vous pourriez d’ici détruire la ville !… s’écria Barsac.
– Très aisément. Harry Killer m’a demandé de la rendre imprenable, et je l’ai rendue imprenable. Sous toutes les rues, sous toutes les maisons, sous le Palais et sous cette usine même, sont déposées de fortes charges d’explosif accompagnées d’un détonateur en syntonisation avec des ondes de fréquences connues de moi seul. Pour faire sauter la ville, il me suffirait donc d’envoyer dans la direction de chaque mine des ondes de la fréquence correspondant à son détonateur.
Amédée Florence, qui prenait fiévreusement des notes, eut la velléité d’insinuer qu’on ferait peut-être bien d’user de ce procédé pour venir à bout d’Harry Killer, mais il se souvint à temps du peu de succès qu’avait rencontré sa suggestion d’employer les torpilles aériennes dans le même but, et il s’abstint prudemment.
– Et le grand pylône qui surmonte la tour ? demanda le docteur Châtonnay.
– J’y arrive, et ce sera ma conclusion, répondit Camaret. Pour ces ondes dites hertziennes, tout se passe, c’est même assez curieux, comme si elles étaient soumises à l’attraction, et, parties de leur point d’émission, elles retombaient lentement vers la terre, où elles iraient finalement se perdre. Si, donc, on veut qu’elles aillent loin, il faut les produire à une certaine hauteur. Pour moi, c’était d’autant plus nécessaire que je désirais les envoyer, non pas très loin, mais très haut, ce qui est encore moins facile. J’y ai réussi, cependant, tant grâce à un pylône d’une centaine de mètres relié à l’oscillateur, que grâce au réflecteur de mon invention dont l’extrémité du pylône est armée.
– Pourquoi envoyer des ondes en hauteur ? demanda Florence, qui ne comprenait plus.
– Pour faire pleuvoir. Tel est, en effet, le principe de l’invention que je projetais, quand j’ai connu Harry Killer, et que celui-ci m’a aidé à réaliser. Par le pylône et le miroir, j’envoie des ondes aux nuages, et j’électrise ainsi jusqu’à saturation l’eau qu’ils contiennent à l’état globulaire. Quand la différence de potentiel de ce nuage avec la terre ou avec un nuage voisin est devenue suffisant, ce qui n’est jamais très long, un orage éclate, et la pluie tombe. La transformation de ce désert en campagne fertile prouve, au surplus, l’efficacité du procédé.
– Encore faut-il avoir des nuages, fit observer le docteur Châtonnay.
– Bien entendu, ou tout au moins une atmosphère suffisamment humide. Mais, des nuages, il en vient nécessairement, un jour ou l’autre. Le problème était de les faire crever ici et non ailleurs. Maintenant que la campagne est cultivée, que les arbres commencent à pousser, un régime de pluies régulières a une tendance à s’établir, et les nuages deviennent de plus en plus fréquents. Dès qu’il en arrive un, je n’ai que ceci à faire, expliqua Camaret, en déplaçant une manette, et aussitôt, des ondes, issues d’une force électromotrice de mille chevaux, vont le bombarder de leurs milliards de vibrations.
– Merveilleux ! s’extasièrent les auditeurs de l’ingénieur.
– En ce moment, sans que vous en ayez la moindre conscience, poursuivit Camaret, que cette revue de ses inventions exaltait progressivement, les ondes s’écoulent par le sommet du pylône et vont se perdre dans l’infini. Mais je leur rêve un autre avenir. Je sens, je sais, je suis certain qu’elles pourraient s’adapter à cent usages divers, qu’il serait possible, par exemple, de correspondre sur toute la surface de la terre, par téléphone ou par télégraphe, sans qu’il soit besoin de fil pour réunir les postes correspondants.
– Sans fil !… s’écrient ses auditeurs.
– Sans fil. Que faudrait-il pour cela ? Peu de chose. Simplement que l’on imaginât un appareil récepteur convenable. Je le cherche, je suis même près du but, mais je ne l’ai pas encore atteint.
– Nous commençons à ne plus comprendre, avoua Barsac.
– Rien n’est plus simple, cependant, affirma Camaret, qui s’excitait de plus en plus. Tenez, voici un appareil Morse, couramment employé dans la télégraphie ordinaire, que j’ai intercalé pour mes expériences dans un circuit particulier. Je n’ai qu’à manœuvrer ces leviers – et, tout en parlant, il les manœuvrait en effet – pour que le courant traducteur des ondes soit sous la dépendance de ce circuit. Tant que le manipulateur du Morse sera relevé, les ondes hertziennes ne passeront pas. Quand il sera baissé, au contraire, et seulement pendant qu’il le sera, les ondes s’échapperont par le pylône. Toutefois, ce n’est plus vers le ciel qu’il s’agirait de les projeter, mais dans la direction du récepteur supposé, en orientant convenablement le miroir qui les concentre et les réfléchit, si la direction de ce récepteur n’était pas connue, il suffirait de supprimer purement et simplement le miroir, comme je le fais en actionnant cet autre levier. Maintenant, les ondes que j’émettrais se répandraient dans l’espace de tous côtés autour de nous, et je pourrais télégraphier, sûr d’atteindre le récepteur où qu’il soit, s’il existait. Malheureusement, il n’existe pas.
– Télégraphier, dites-vous ?… demanda Jane Buxton. Qu’entendez-vous par là ?
– Ce qu’on entend d’ordinaire. Je n’aurais qu’à manœuvrer le manipulateur à la manière habituelle, en me conformant à l’alphabet Morse bien connu de tous les télégraphistes. Mais un exemple vous fera mieux comprendre. Si le récepteur hypothétique existait, vous vous empresseriez d’en profiter pour sortir de votre situation actuelle, j’imagine ?
– Eh bien ! Agissons comme s’il en était ainsi, proposa Camaret en s’asseyant devant l’appareil Morse. À qui télégraphieriez-vous, dans ce cas ?
– Dans ce pays où nous ne connaissons personne… dit Jane en souriant, je me demande à qui… Je ne vois guère que le capitaine Marcenay, ajouta-t-elle en rougissant légèrement.
– Va pour le capitaine Marcenay, fit Camaret, qui manœuvra, tout en parlant, le manipulateur du Morse suivant les longues et les brèves de cet alphabet. Où est-il, ce capitaine ?
– À Tombouctou, pour le moment, je crois, dit Jane, hésitante.
– Tombouctou, répéta Camaret en continuant à faire jouer le manipulateur. Maintenant, que lui diriez-vous, au capitaine Marcenay ? Quelque chose dans ce genre, je suppose : Jane Buxton…
– Pardon, interrompit Jane, le capitaine Marcenay ne me connaît que sous le nom de Mornas.
– Cela n’a aucune importance, puisque la dépêche n’arrivera pas, mais enfin, mettons Mornas. Je télégraphierais donc : Venez au secours de Jane Mornas, prisonnière à Blackland…
– Et, comme Blackland est inconnue du monde entier, paraît-il, j’en préciserais la situation, et j’ajouterais : latitude 15° 50’nord, longitude…
Marcel Camaret quitta brusquement son siège.
– Bon ! s’écria-t-il, Harry Killer a coupé le courant.
Ses hôtes se pressaient autour de lui, ne comprenant pas.
– Comme je vous l’ai dit, expliqua-t-il, l’énergie nous arrive d’une station hydroélectrique installée à une dizaine de kilomètres en aval. Harry Killer nous a isolés de cette station, voilà tout.
– Mais alors, dit le docteur Châtonnay, les machines vont s’arrêter.
– Elles le sont déjà, répondit Camaret.
– Et les guêpes ?
– Elles sont tombées, cela n’est pas douteux.
– Harry Killer va donc pouvoir s’en emparer, s’écria Jane Buxton.
– C’est moins sûr, répliqua l’ingénieur. Montons au sommet, et vous verrez qu’il n’en sera rien.
On gravit rapidement les étages supérieurs, et on entra dans le cycloscope. Comme précédemment, on aperçut aussitôt la face extérieure de la muraille, y compris le fossé qui la bordait et au fond duquel gisaient les guêpes immobiles.
Sur l’Esplanade, les Merry Fellows poussaient des clameurs de triomphe. Déjà ils revenaient à la charge. Plusieurs d’entre eux sautèrent dans le fossé et portèrent la main sur ces guêpes mortes, qui les terrifiaient si fort quand la vie les animait.
Mais, à peine les avaient-ils touchées, qu’ils donnèrent des signes de malaise. S’en écartant avec effroi, ils s’efforcèrent de sortir du fossé. Aucun d’eux n’eut la force d’y parvenir, et, l’un après l’autre, ils retombèrent inanimés.
– Je ne donnerais pas deux sous de leur peau, dit froidement Marcel Camaret. Vous devez bien penser que j’avais prévu ce qui arrive, et que j’avais pris mes mesures en conséquence. En coupant le courant de la station, Harry Killer a déclenché ipso facto un dispositif grâce auquel des bonbonnes d’acide carbonique liquide ont déversé dans le fossé leur contenu qui est retourné immédiatement à l’état gazeux. Ce gaz, plus lourd que l’air, est resté dans le fossé, et ceux qui s’y trouvent maintenant vont inévitablement périr asphyxiés.
– Pauvres gens ! fit Jane Buxton.
– Tant pis pour eux, déclara Camaret, je ne peux rien pour les sauver. Quant à nos machines, j’avais également pris mes précautions. Depuis ce matin, on se tient prêt à substituer l’air liquide, dont j’ai fait une provision inépuisable, au courant de la station, comme agent moteur des appareils électriques. C’est fait maintenant, et voici les machines qui tournent. Les guêpes vont s’envoler de nouveau.
Les hélices des guêpes étaient, en effet, reparties dans leur giration vertigineuse, et ces engins avaient recommencé leur ronde protectrice, tandis que reculait jusqu’au Palais la foule des Merry Fellows abandonnant ceux des leurs qui gisaient dans le fossé.
Marcel Camaret se retourna vers ses hôtes. Il paraissait nerveux, agité même, d’une manière anormale, et la lueur inquiétante qu’on avait remarquée à plusieurs reprises troublait une fois de plus son regard.
– Nous pouvons dormir tranquilles, ce me semble, dit-il, tout gonflé d’une vanité un peu ingénue.
C’est fort tristement que le capitaine Pierre Marcenay avait quitté la mission Barsac, et plus particulièrement celle qu’il ne connaissait que sous le nom de Jane Mornas. Il s’était mis en route, pourtant, sans l’ombre d’une hésitation, et jusqu’à Ségou-Sikoro il avait doublé les étapes, comme il lui était prescrit. Avant tout, le capitaine Marcenay était un soldat, en effet, et c’est peut-être la plus grande beauté du métier militaire que cette abnégation complète de soi et cette obéissance passive qu’il impose, en vue d’un but dont, parfois, on n’a pas une claire conscience, mais au-dessus duquel on sait que plane toujours l’idée de patrie.
Quelle que fût sa hâte, cependant, il lui fallut neuf jours pour abattre les quatre cent cinquante kilomètres qui le séparaient de Ségou-Sikoro, où il n’arriva que le 22 février, à une heure fort avancée de la soirée. Ce fut donc seulement le lendemain matin qu’il put se présenter devant le colonel Sergines, commandant la place, et lui remettre l’ordre du colonel Saint-Auban.
Le colonel Sergines lut cet ordre trois fois de suite avec un étonnement croissant. Il paraissait n’y rien comprendre.
– Quelle drôle de combinaison !… dit-il enfin. Aller chercher des hommes à Sikasso pour les envoyer à Tombouctou !… C’est inimaginable !…
– Vous n’étiez donc pas avisé de notre passage, mon colonel ? demanda le capitaine Marcenay.
– Nullement.
– Le lieutenant qui m’a remis cet ordre, expliqua le capitaine, m’a dit que des troubles avaient éclaté à Tombouctou, et que les Touaregs Aouelimmiden s’agitaient d’une manière menaçante.
– C’est la première nouvelle, déclara le colonel. Hier encore, le capitaine Peyrolles… Vous le connaissez peut-être ?
– Oui, mon colonel. Nous avons servi dans le même régiment, il y a deux ans.
– Eh bien ! il est passé ici, Peyrolles, en allant de Tombouctou à Dakar. Il n’est parti qu’hier, et ne nous a rien dit de tout cela.
Le capitaine Marcenay ne put que décliner, du geste, toute responsabilité.
– Vous avez raison, capitaine, dit le colonel Sergines. Nous n’avons pas à discuter. L’ordre est là, il n’y a qu’à s’y conformer. Mais, du diable si je sais quand vous pourrez partir, par exemple !
On eut beaucoup de peine, en effet à préparer cette expédition imprévue. Plus de huit jours furent employés à loger les chevaux, qu’on avait ordre de laisser à Ségou-Sikoro, et à réunir le matériel nécessaire au transport, et des vivres en quantité suffisante. Ce fut seulement le 2 mars que le capitaine Marcenay put s’embarquer et commencer à descendre le Niger.
Le voyage, souvent contrarié par les basses eaux dans ces derniers mois de la saison sèche, exigea à son tour deux longues semaines, et l’ancienne escorte de la mission Barsac ne débarqua finalement que le 17 mars à Kabara, port de Tombouctou, dont le séparent une quinzaine de kilomètres.
Lorsque le capitaine Marcenay se présenta au colonel Allègre qui commandait la place, cet officier supérieur fit montre de la même surprise que son collègue de Ségou-Sikoro. Il lui affirma qu’aucun trouble n’avait été constaté dans la région, qu’il n’avait jamais demandé de renfort, et il déclara ne pas s’expliquer pourquoi le colonel Saint-Auban lui envoyait, sans le prévenir, cent hommes dont il n’avait aucun besoin.
Cela commençait à devenir singulier, et le capitaine Marcenay en arrivait à se demander s’il n’avait pas été joué par un habile faussaire. Mais pourquoi ? Dans quel but ? La réponse s’imposait. Si inexplicable que parût un tel projet, le faussaire, s’il existait, ne pouvait en avoir eu d’autre que la destruction de la mission Barsac désarmée. Logiquement amené à cette conclusion, le capitaine Marcenay éprouvait de cruelles angoisses, en pensant à la grave responsabilité qu’il encourrait dans ce cas, et aux dangers qui eussent alors menacé Mlle Mornas, dont le souvenir emplissait son esprit et son cœur.
Ses craintes étaient d’autant plus vives que, pas plus à Tombouctou qu’à Ségou-Sikoro, il n’avait pu recueillir le moindre renseignement sur le lieutenant Lacour. Personne ne le connaissait. Bien plus ! personne n’avait jamais entendu parler d’un corps de volontaires soudanais, bien que cette expression fût employée par le colonel Saint-Auban lui-même.
Toutefois, l’ordre du colonel ayant, après vérification minutieuse, tous les caractères matériels de l’authenticité, cet ordre devait être tenu pour bon et valable, jusqu’à preuve du contraire. Un logement fut donc assuré au capitaine Marcenay et à ses hommes, et, dès que l’occasion s’en présenta, l’ordre du colonel Saint-Auban fut envoyé à son auteur, qui, seul, pouvait dire s’il était ou non apocryphe.
Mais, de Tombouctou à Bamako, il faut compter mille kilomètres, tant à la montée qu’à la descente. Il s’écoulerait donc beaucoup de temps avant qu’on reçût la réponse du colonel.
Ce temps, le capitaine Marcenay, désœuvré, sans fonctions précises, et surtout dévoré d’inquiétudes, allait le trouver bien long. Fort heureusement, dans les derniers jours de mars, une distraction lui arriva dans la personne du capitaine Perrigny, un de ses camarades de Saint-Cyr, avec lequel il n’avait jamais cessé d’entretenir d’intimes relations. Les deux amis furent très heureux de se revoir, et le temps, depuis ce moment, passa plus rapidement pour le capitaine Marcenay.
Mis au courant des soucis de son camarade, Perrigny rassura celui-ci. La fabrication d’un ordre faux, assez bien imité pour que tout le monde s’y fût trompé, lui parut tenir du roman. À son avis, il était plus raisonnable d’admettre que le lieutenant Lacour, mal renseigné sur les véritables mobiles de la décision du colonel, en avait donné une raison inexacte. Quant à la surprise du colonel Allègre, elle pouvait s’expliquer très simplement. Dans cette région à peine organisée, il n’y avait rien d’étonnant à ce que l’ordre le concernant se fût égaré.
Le capitaine Perrigny, qui devait séjourner deux ans à Tombouctou, amenait avec lui d’assez nombreux colis, que son ami l’aida à déballer. Plusieurs d’entre eux étaient plutôt des instruments de laboratoire que des bagages proprement dits. S’il n’eût porté l’uniforme, Perrigny eût été classé, en effet, parmi les savants. Passionné de science, il se tenait au courant de toutes les questions à l’ordre du jour, et particulièrement de celles se rattachant, de près ou de loin, à l’électricité. Dans leur association, Perrigny représentait l’étude, et Marcenay l’action. Cette différence de leurs penchants était même pour eux le fréquent prétexte de disputes amicales. Couramment, ils se traitaient en riant, l’un, de « vieux rat de bibliothèque », l’autre, de « vil traîneur de sabre », bien certains, au fond, que l’activité de Marcenay ne l’empêchait pas d’être un homme cultivé et instruit, et que la science de Perrigny n’empêchait pas davantage ce dernier d’être un excellent et brave officier.
Quelques jours après l’arrivée de son ami, le capitaine Marcenay trouva celui-ci en train d’achever de monter, à la suite de plusieurs autres, un nouvel appareil dans la cour de la maison où il avait fixé ses pénates.
– Tu tombes à pic, lui cria Perrigny, dès qu’il l’aperçut. Je vais te montrer quelque chose d’intéressant.
– Cela ? demanda Marcenay, en indiquant l’appareil, composé de deux piles électriques, d’électroaimants, d’un petit tube de verre contenant de la grenaille métallique, et surmonté d’une tige de cuivre haute de plusieurs mètres.
– Cela même, répondit Perrigny. Ce bibelot, tel que tu le vois, est une vraie trouvaille de sorcellerie. C’est tout simplement un poste récepteur de télégraphie, mais, tu m’entends bien, de télégraphie sans fil.
– Il y a quelques années qu’on en parle, dit Marcenay intéressé. Le problème serait-il donc résolu ?
– Et comment ! s’écria Perrigny. Oui, deux hommes se sont rencontrés sur notre boule terraquée, au même instant de son histoire. L’un, un Italien, du nom de Marconi, a trouvé le moyen d’émettre dans l’espace les ondes dites hertziennes… Connaîtrais-tu ça, par hasard, soldateste effrénée ?
– Oui, oui, fit Marcenay. Je l’ai appris au collège. D’ailleurs, on parlait déjà de Marconi quand j’étais en France. Mais l’autre inventeur à qui tu faisais allusion ?
– C’est un Français, le physicien Branly. Lui, il a trouvé le récepteur, une petite merveille d’ingénieuse simplicité.
– Et l’appareil que je vois là ?
– Est précisément le récepteur, dont tu vas comprendre le principe en un clin d’œil. M. Branly a observé que, si la limaille de fer était naturellement mauvaise conductrice de l’électricité, elle devenait bonne conductrice quand elle était influencée par une onde hertzienne, l’effet de cette onde étant de douer les grains de la limaille d’une attraction réciproque et d’augmenter leur cohésion. Ceci posé, tu vois ce petit tube ?
– Je le vois.
– C’est un cohéreur, ou détecteur d’ondes, comme tu voudras. Ce tube contenant de la limaille de fer est intercalé dans le circuit d’une pile ordinaire que j’ai l’honneur de te présenter. Le tube, étant mauvais conducteur, interrompt, par conséquent, le circuit, et le courant de la pile ne passe pas. C’est compris ?
– Oui, après.
– Or, vienne une onde hertzienne, elle sera captée par cette tige de cuivre, qui s’appelle une antenne. Aussitôt, le tube, qui est en connexion avec elle, deviendra conducteur, le circuit de la pile sera fermé et le courant passera. Tu comprends toujours, buveur de sang ?
– Oui, vieux savant à lunettes. Continue.
– Alors intervient le narrateur ici présent. Grâce à un dispositif de mon invention personnelle, combiné avec la découverte de Branly, ce courant mettra en action un récepteur Morse, dont la bande en papier se déroulera imprimée à la manière ordinaire. Mais, simultanément, ce petit marteau que tu vois heurtera le cohéreur, dont les grains seront séparés par le choc, et qui reprendra, par conséquent, sa résistance habituelle. Le courant de la pile ne passera plus, et le récepteur Morse cessera d’imprimer. On aura donc ainsi obtenu un unique point sur la bande de papier, me diras-tu ? En effet, mais la même succession de phénomènes se reproduira immédiatement, tant que l’antenne continuera à recueillir des ondes. Quand celles-ci viendront à cesser, rien ne s’imprimera plus sur la bande de papier du Morse, jusqu’au passage des ondes suivantes. On obtiendra finalement, par ce procédé, une série de points réunis par groupes inégaux, représentant les longues et les brèves de l’alphabet Morse, qu’un télégraphiste lit aussi aisément que l’écriture ordinaire.
– Toi, par exemple ?
– Moi, par exemple.
– Et pourquoi as-tu apporté cet instrument, extraordinaire je le reconnais, dans ces contrées barbares ?
– Lui et son frère, le producteur d’ondes, c’est-à-dire le transmetteur, dont je commencerai dès demain le montage. Parce que cette question de la télégraphie sans fil me passionne. Je veux être le premier à l’installer au Soudan. C’est pourquoi j’ai apporté ici ces deux appareils, dont les semblables, encore fort rares, du reste, de par le monde, n’existent pas en Afrique, je te le garantis. Songe donc ! Si l’on pouvait communiquer directement avec Bamako !… Avec Saint-Louis, peut-être !…
– Oh ! avec Saint-Louis !… C’est un peu loin.
– Pas du tout, protesta Perrigny. On a déjà correspondu à de très grandes distances.
– Pas possible !
– Très possible, soudard, et, moi, je compte faire mieux encore. Incessamment, je commencerai, le long du Niger, une série d’expériences…
Le capitaine Perrigny s’arrêta tout à coup. Ses yeux écarquillés, sa bouche entrouverte exprimaient une stupéfaction profonde. Du côté de l’appareil Branly, un petit bruit sec venait de se faire entendre, que son oreille exercée avait bien reconnu.
– Qu’est-ce que tu as ? demanda Marcenay étonné.
Son ami dut faire un effort pour lui répondre. La surprise l’étranglait littéralement.
– Il marche ! balbutia-t-il enfin en désignant l’appareil.
– Comment ! il marche, se récria ironiquement le capitaine Marcenay. Tu rêves, futur membre de l’Institut. Puisque ton appareil est le seul qui existe en Afrique, il ne peut pas marcher, ainsi que tu t’exprimes avec tant d’élégance. Il se sera détraqué, voilà tout.
Sans répondre, le capitaine Perrigny courut au récepteur.
– Détraqué !… protesta-t-il en proie à une violente surexcitation. Il est si peu détraqué que je lis clairement sur la bande : capi… taine… capitaine Mar… capitaine Marcenay !
– Mon nom ! railla celui-ci. Je crains fort, mon vieux, que tu ne te paies ma tête, comme on dit.
– Ton nom ! affirma Perrigny, avec une émotion si évidemment sincère que son camarade en fut frappé.
L’appareil s’était arrêté, et demeurait maintenant muet sous les yeux des deux officiers qui ne le quittaient pas du regard. Mais bientôt le tic-tac significatif se fit de nouveau entendre.
– Le voilà qui repart !… s’exclama Perrigny, en se penchant sur la bande. Bon ! ton adresse, maintenant : Tombouctou.
– Tombouctou !… répéta machinalement Marcenay, tremblant à son tour d’une sorte d’émotion mystérieuse.
L’appareil s’était arrêté une seconde fois, puis, après une courte interruption, la bande imprimée recommença à se dérouler, pour s’immobiliser encore au bout de quelques instants.
– Connais pas, déclara Marcenay, qui poussa, sans trop savoir pourquoi, un soupir de soulagement. C’est une farce que quelqu’un nous fait.
– Une farce ? répéta Perrigny, songeur. Comment cela se pourrait-il ?… Ah ! voilà que ça recommence !…
Et, penché sur la bande, il lut, épelant les mots, à mesure qu’ils se révélaient à lui :
– Venez… au… se… cours… de… Jane… Mor… nas…
– Jane Mornas ! s’écria le capitaine Marcenay, qui, suffoquant tout à coup, dut dégrafer le col de sa vareuse.
– Tais-toi, commanda Perrigny. Pri… son… nière… à Black… land…
Pour la quatrième fois, le tic-tac s’interrompit. Perrigny se redressa et regarda son camarade. Celui-ci était livide.
– Qu’as-tu ? demanda-t-il affectueusement.
– Je t’expliquerai… répondit péniblement Marcenay. Mais Blackland, où prends-tu Blackland ?
Perrigny n’eut pas le temps de répondre. L’appareil fonctionnait de nouveau. Il lut :
– La… ti… tude… Quinze… de… grés… Cin… quante… mi… nutes… nord… Lon… gi… tude…
Penchés sur l’instrument devenu soudain silencieux, les deux officiers attendirent en vain pendant quelques minutes. Cette fois, l’arrêt était définitif, et le récepteur Morse demeura muet.
Le capitaine Perrigny murmura, tout songeur :
– Voilà qui est un peu fort de café, comme dit l’autre !… Il y aurait donc un second amateur de télégraphie sans fil dans ce pays perdu ?… Et quelqu’un qui te connaît, mon cher, ajouta-t-il, en se tournant vers son ami.
Il remarqua aussitôt l’altération de son visage.
– Qu’est-ce que tu as ? lui demanda-t-il. Tu es tout pâle.
En quelques mots rapides, le capitaine Marcenay expliqua à son camarade la cause de son trouble. S’il avait été surpris, quand il avait su que son propre nom figurait sur la bande télégraphique, sa surprise était devenue de l’émotion, et une émotion profonde, quand Perrigny avait prononcé celui de Jane Mornas. Il connaissait Jane Mornas, il l’aimait, et, bien qu’aucune parole n’eût été prononcée entre eux, il espérait fermement qu’elle serait un jour sa femme.
Marcenay rappela les craintes qui le tenaillaient depuis qu’il avait tant de raisons de croire faux l’ordre du colonel Saint-Auban. Le mystérieux message qui lui arrivait aujourd’hui de l’espace ne les confirmait que trop. Jane Mornas était en danger.
– Et c’est à moi qu’elle demande du secours ! conclut-il, avec une angoisse où se mêlait quand même un peu de joie.
– Eh bien ! c’est très simple, répondit Perrigny. Il faut le lui donner, ce secours qu’elle te demande.
– Cela va de soi ! s’écria Marcenay, que la perspective de l’action faisait renaître, mais comment ?
– Nous allons examiner cela, dit Perrigny. Tirons d’abord des faits que nous connaissons leurs conclusions logiques. Elles sont, d’après moi, rassurantes.
– Tu trouves ?… répliqua amèrement Marcenay.
– Je trouve. Primo, Mlle Mornas n’est pas toute seule, car elle ne possède pas, que tu saches, d’appareil de télégraphie sans fil. Sans parler des compagnons avec lesquels tu l’as laissée, elle a donc au moins un protecteur, celui qui possède cet appareil. Et celui-là est un lapin, tu peux m’en croire.
Marcenay ayant approuvé de la tête, Perrigny continua :
– Secundo, Mlle Mornas n’est pas exposée à un péril pressant. Elle te télégraphie à Tombouctou. C’est qu’elle présume que tu y es, c’est-à-dire qu’elle sait très bien que tu n’es pas de l’autre côté de la porte et qu’il te faudra un certain temps pour te rendre à son appel. Puisque, cependant, elle te télégraphie quand même, c’est qu’elle estime que ce n’est pas inutile. Donc, si un danger la menace, ce danger n’a rien d’imminent.
– Où veux-tu en venir ? demanda nerveusement Marcenay.
– À ceci, qu’il y a lieu de te calmer, d’avoir bon espoir dans la fin de cette aventure… et d’aller de ce pas trouver le colonel, pour lui demander d’organiser une expédition qui délivrera M. le député Barsac et Mlle Mornas par-dessus le marché.
Les deux capitaines se rendirent sur-le-champ près du colonel Allègre, auquel ils exposèrent l’événement prodigieux dont ils venaient d’être les témoins. Ils mirent sous ses yeux la bande imprimée par le récepteur Morse, que Perrigny traduisit en langage clair.
– Il n’est pas question de M. Barsac là-dedans, fit observer le colonel.
– Non, répondit Perrigny, mais comme Mlle Mornas était avec lui…
– Qui vous dit qu’elle ne l’a pas quitté ? objecta le colonel. Je connais parfaitement l’itinéraire de la mission Barsac, et je peux vous garantir qu’il ne s’élève pas si haut, en latitude. Cette mission doit passer par Ouagadougou, qui est sensiblement sur le douzième degré, et aboutir à Saye, qui est au treizième. Cette dépêche mystérieuse parle de quinze degrés cinquante, de seize degrés, autant dire.
Cette remarque réveilla les souvenirs de Marcenay.
– Vous avez raison, mon colonel, dit-il. Il peut se faire, en effet, que Mlle Mornas ait quitté la mission Barsac. Je me souviens qu’elle devait s’en séparer, deux ou trois cents kilomètres après Sikasso, pour remonter seule dans le Nord, avec l’intention d’atteindre le Niger à Gao.
– Ceci change la face des choses, dit le colonel, soucieux. Pour dégager M. Barsac, député, délégué officiel de la France, une expédition se comprendrait, tandis que pour Mlle Mornas, simple particulière…
– Cependant, fit observer vivement Marcenay, si l’ordre dont j’étais porteur est faux, comme tout nous incite à le croire, M. Barsac a nécessairement été victime du gredin qui s’est substitué à moi.
– Peut-être… peut-être, concéda dubitativement le colonel. En tout cas, pour avoir une opinion sur ce point, il faut attendre la réponse de Bamako.
– C’est désespérant, s’écria Marcenay accablé. Nous ne pouvons cependant laisser périr cette pauvre enfant, qui m’appelle à son secours.
– Il n’est pas question de périr, objecta le colonel qui, lui du moins, avait tout son calme. Cette demoiselle dit seulement qu’elle est prisonnière, rien de plus… Et, d’ailleurs, où iriez-vous à son secours ? Quel est ce Blackland dont elle parle ?
– Mais pas la longitude. Or vous avez quitté Mlle Mornas après Sikasso. Elle n’est pas revenue dans l’Ouest, je suppose. Le seizième degré traverse d’abord le Macina, puis franchit le Niger, et s’enfonce dans une région désertique absolument inconnue. Blackland ne pouvait être dans le Macina, sans quoi nous connaîtrions cette ville, c’est donc en plein désert qu’il conviendrait de la chercher.
– Eh bien ! mon colonel ?… balbutia Marcenay.
– Eh bien ! capitaine, je ne vois guère la possibilité d’envoyer une colonne dans cette direction, ce qui reviendrait à risquer la vie de cent ou deux cents hommes pour sauver la vie d’une seule personne.
– Pourquoi deux cents hommes ? demanda Marcenay, qui sentait s’évanouir son espoir. Peut-être suffirait-il de beaucoup moins.
– Je ne le pense pas, capitaine. Vous n’ignorez pas plus que moi les bruits qui courent le long du Niger. Les Noirs prétendent qu’il s’est fondé quelque part, sans que personne puisse dire exactement où, un empire indigène dont la réputation ne serait pas des meilleures. Ce nom de Blackland étant tout à fait inconnu, il n’y aurait rien d’impossible à ce qu’il fût celui de la capitale ou d’une des villes de l’empire en question, et la latitude donnée rend encore l’hypothèse plus plausible, puisqu’elle correspond à la seule région où une puissance aurait pu se fonder sans être aussitôt connue de tout le monde. Enfin, n’êtes-vous pas frappé par la consonance anglaise de ce mot : Blackland ?… Le Sokoto, colonie anglaise, n’est pas si éloigné de son emplacement supposé… Il peut y avoir là une autre difficulté, non des moins épineuses… Bref ! dans ces conditions, je pense qu’il serait imprudent de s’aventurer dans une région totalement inexplorée, sans disposer de forces suffisantes pour faire face à toutes les éventualités.
– Alors, mon colonel, vous refusez ? insista Marcenay.
– Avec regret, mais je refuse, répondit le colonel Allègre.
Le capitaine Marcenay insista encore. Il raconta à son chef, comme il l’avait raconté à son camarade, quels liens l’unissaient à Mlle Mornas. Ce fut en vain. Il fit aussi vainement valoir qu’il avait amené avec lui cent hommes dont on pouvait se priver, puisqu’on ne comptait pas sur eux. Le colonel Allègre ne se laissa pas ébranler.
– Je suis désolé, profondément désolé, capitaine, mais j’ai le devoir de vous répondre négativement. Que vos hommes ne me soient pas nécessaires, c’est possible, mais ce sont des hommes, et je n’ai pas le droit de risquer leur existence à la légère. Au surplus, rien ne presse. Attendons une nouvelle communication de Mlle Mornas. Puisqu’elle a télégraphié une première fois, il est probable qu’elle télégraphiera encore.
– Et si elle ne le peut pas, s’écria Marcenay avec désespoir, comme tendrait à le faire croire la brusque interruption de sa dépêche ?
Le colonel fit comprendre du geste que cette éventualité serait infiniment regrettable, mais qu’elle ne saurait modifier sa décision.
– Alors, j’irai seul, déclara fermement Marcenay.
– Oui, mon colonel. Je vous demanderai un congé que vous ne me refuserez pas…
– Que je vous refuserai, au contraire, répliqua le colonel. Croyez-vous que je vous donnerai les moyens d’aller vous jeter dans une aventure d’où vous ne reviendriez pas ?
– Dans ce cas, mon colonel, je vous prierai d’avoir la bonté d’accepter ma démission.
– Votre démission !…
– Oui, mon colonel, dit Marcenay avec calme.
Le colonel Allègre ne répondit pas tout de suite. Il regarda son subordonné, et comprit que celui-ci n’était pas dans son état normal.
– Vous savez bien, capitaine, lui dit-il paternellement, que votre démission devrait suivre la voie hiérarchique, et je n’ai pas qualité pour l’accepter. En tout cas, c’est une chose qui demande réflexion. Laissez passer la nuit là-dessus, et revenez me trouver demain. Nous en causerons.
Exécutant correctement le salut militaire, les deux officiers se retirèrent. Perrigny accompagna son camarade en lui prodiguant tous les réconforts qu’il put imaginer. Mais le malheureux ne l’entendait même pas.
Quand le capitaine Marcenay fut arrivé devant sa porte, il prit congé de son ami et se verrouilla chez lui. Seul enfin, il se jeta sur son lit et, à bout de courage, n’en pouvant plus, il éclata en sanglots.
9
Un désastre
L’interruption du courant de la station hydroélectrique ne dura pas longtemps. Supprimé le 9 avril, vers midi, le courant était rendu dès le lendemain matin.
C’est qu’en effet Harry Killer était la première victime de cette manœuvre, qu’il avait d’abord crue fort habile. S’il ne fournissait plus à l’Usine l’énergie dont elle avait besoin, celle-ci ne lui rendait plus, en revanche, aucun des services qu’il en recevait d’ordinaire.
Les machines agricoles, privées des ondes qui leur donnaient la vie, s’étaient arrêtées subitement.
Les pompes électriques qui puisaient l’eau dans la rivière pour la refouler dans deux réservoirs, l’un situé dans l’Usine même, d’où elle se rendait dans un autre placé au-dessus de la caserne de la Garde noire, avaient également cessé de fonctionner. En deux jours, ce second réservoir, d’où l’eau était distribuée partout, serait épuisé, et Blackland manquerait d’eau.
Enfin, quand la nuit fut venue, on avait été privé de lumière électrique, et, comme on ne possédait aucun autre moyen d’éclairage, toute la ville fut plongée dans l’obscurité, ce dont Harry Killer enrageait d’autant plus qu’il voyait, pendant ce temps, l’Usine illuminée et défendue par les feux de ses puissants projecteurs.
Comprenant que la partie n’était pas égale, le despote s’était résigné à rendre, dès l’aube du 10 avril, le courant qu’il avait supprimé le jour précédent. En même temps, il appela au téléphone Marcel Camaret, qui se trouvait précisément alors dans son cabinet de travail avec ceux qu’il avait accepté de protéger. On entendit l’ingénieur répondre, comme la veille, les « oui », les « non », les « bon ! », qui sont monnaie courante de ces sortes de conversation dont une moitié reste forcément inconnue des auditeurs, et, comme la veille, celui-ci se mit à rire, en interrompant brusquement le dialogue.
D’après le résumé qu’il en donna, Harry Killer et lui avaient conclu un accord. Il était convenu que le premier rétablirait le courant de la station hydroélectrique, et que l’Usine assurerait, de son côté, comme d’habitude, les services généraux de Blackland. Cet accord, d’ailleurs, ne modifiait en rien le surplus de la situation, qui ne laissait pas d’être fort singulière. La paix était limitée au contrat intervenu. Pour le reste, c’était toujours la guerre. Harry Killer persistait notamment à réclamer les prisonniers, et Marcel Camaret à refuser de les livrer.
À la fin de la conversation, Harry Killer avait demandé à l’ingénieur de lui fournir l’air liquide nécessaire à la marche des planeurs. Chaque fois que ceux-ci revenaient de voyage, leurs réservoirs étaient, en effet, déposés à l’Usine, qui les remplissait à nouveau. Harry Killer n’en possédait donc pas une goutte, ce qui rendait inutilisables ses quarante machines volantes.
Sur ce point, Marcel Camaret, soucieux, et de ménager sa réserve de force motrice, et de ne pas fournir à l’ennemi des armes aussi puissantes, avait refusé net. De là, violente colère du despote, qui avait juré de le réduire par la famine. C’est alors que l’ingénieur avait raccroché le téléphone, en riant de cette menace aussi vaine à ses yeux que les précédentes.
Ses auditeurs la prirent, au contraire, fort au sérieux. Si l’Usine paraissait réellement inexpugnable, en raison des armes défensives imaginées par Camaret, celui-ci semblait beaucoup moins riche en armes offensives, et encore ne voulait-il à aucun prix se servir de celles qu’il possédait. Dans ces conditions, la situation pouvait se prolonger indéfiniment, et, dès lors, un jour viendrait où la faim obligerait l’Usine à capituler.
Camaret, à qui Barsac soumit cette réflexion, haussa les épaules.
– Nous avons des vivres pour longtemps, assura-t-il.
– Pour combien de temps ? insista Barsac.
– Je ne sais pas exactement. Quinze jours, peut-être trois semaines. Cela n’a aucune importance, puisque, dans quarante-huit heures, nous aurons terminé un planeur que nous avons en construction. Dès à présent, je vous invite aux essais, que nous ferons de nuit, afin de ne pas être aperçus du Palais, et qui auront lieu après-demain, 12 avril, à quatre heures du matin.
C’était là une heureuse nouvelle, à laquelle les prisonniers étaient loin de s’attendre. La possession de ce planeur améliorait certainement leur situation dans une large mesure. Apporterait-il, cependant, le salut ?
– Il y a plus de cent personnes dans l’Usine, fit remarquer Barsac. Si puissant soit-il, votre planeur ne pourra emmener tout le monde.
– Il portera seulement dix personnes, répondit Camaret, non compris le conducteur, ce qui n’est déjà pas mal.
– Certes ! approuva Barsac, et pourtant c’est encore insuffisant pour nous tirer d’affaire.
– Nullement, répliqua Camaret. D’ici Saye, il y a environ trois cent cinquante kilomètres à vol d’oiseau, et sept cents d’ici Tombouctou, qui serait peut-être préférable. Comme on ne voyagerait que pendant la nuit, afin d’éviter les torpilles, le planeur pourrait faire, en vingt-quatre heures, trois voyages à Saye ou deux à Tombouctou. Les cent cinquante personnes auxquelles j’évalue approximativement la population de l’Usine, femmes et enfants compris, seraient donc délivrées en cinq jours dans le premier cas, et en moins de huit, dans le second.
L’énoncé de ce plan, très réalisable, en effet, atténua les craintes que les menaces d’Harry Killer avaient fait naître, et l’on attendit impatiemment de pouvoir le mettre à exécution.
Les deux jours qu’il leur fallait attendre parurent interminables aux assiégés. Ils occupèrent le temps de leur mieux, et, le plus souvent, en promenades dans le jardin, à l’abri du mur qui les dissimulait à la vue du Palais. M. Poncin, en particulier, y restait du matin au soir. Constamment penché sur les diverses plantes qui le garnissaient, il procédait à des mesures qu’il lisait à la loupe, à de minutieuses pesées à l’aide d’une petite balance de précision.
– Que diable faites-vous là ? lui demanda Florence, qui le surprit livré à cette occupation.
– Mon métier, monsieur Florence, répondit M. Poncin, non sans importance.
– De la statistique ? interrogea Florence étonné.
– Pas autre chose. Je suis en train d’établir, tout simplement, le nombre d’habitants que pourrait nourrir la boucle du Niger.
– Ah ! ah ! toujours la boucle, dit Amédée Florence, qui ne paraissait pas apprécier bien vivement les travaux de son interlocuteur. Ici, pourtant, nous n’y sommes plus, dans cette fameuse boucle, ce me semble.
– Il n’est pas défendu de procéder par analogie, professa doctoralement M. Poncin.
– « Courtisans ! attablés dans la splendide orgie ! » prononça une voix derrière eux.
À ce vers des Châtiments amenés par la rime, Amédée Florence reconnut le docteur Châtonnay. C’était bien lui, en effet.
– Que faites-vous là ? demanda l’excellent homme, achevant ainsi son apostrophe.
– M. Poncin m’expose ses méthodes de statistique, répondit Florence d’un ton sérieux. Continuez donc, M. Poncin, je vous prie.
– C’est fort simple, expliqua celui-ci. Voici un pied d’épinard, il occupe un décimètre carré. Un peu plus loin, voici un chou-fleur ; il occupe quatre décimètres carrés. J’ai mesuré cent plantes choisies au hasard, et j’ai fait la moyenne des surfaces occupées par elles. J’ai également mesuré leur pousse quotidienne. Cette salade, par exemple, elle a augmenté exactement de quatre grammes neuf cent vingt-sept milligrammes depuis hier. Bref ! j’ai reconnu, ma-thé-ma-ti-que-ment reconnu, que l’accroissement journalier moyen s’élevait à vingt-deux milligrammes par centimètre carré.
– Très curieux, déclara sans broncher le docteur Châtonnay.
– N’est-ce pas ? Ces questions scientifiques sont toujours très intéressantes, dit M. Poncin qui se rengorgea. La boucle du Niger comptant cinq cent quarante-six trillions de centimètres carrés, sa production sera donc, quotidiennement, de douze millions douze mille tonnes et annuellement de un milliard cent quarante-quatre millions trois cent quatre-vingt mille tonnes.
– « Je ne puis vous celer que ce calcul m’étonne », chantonna le docteur, en parodiant un vers de Corneille que l’assonance lui remettait en mémoire.
– Sachant la quantité de nourriture nécessaire pour assurer la vie d’un seul homme, il sera facile d’en déduire la population qui peut subsister dans la boucle du Niger, conclut M. Poncin avec aplomb. Tels sont les services que la science est capable de rendre, et ainsi notre temps de détention ne sera pas entièrement perdu.
– Grâce à vous, monsieur Poncin, déclarèrent à l’unisson Amédée Florence et le docteur, qui laissèrent le statisticien à ses savantes déductions.
Heure par heure, la journée du 10, puis celle du 11, s’écoulèrent.
Un incident, d’ailleurs sans gravité, interrompit la monotonie de cette dernière. Vers cinq heures de l’après-midi, on informa Camaret que la pompe refoulant l’eau de la rivière dans le réservoir ne fonctionnait plus.
Vérification faite, l’ingénieur reconnut que la nouvelle était exacte. La pompe était affolée, comme si elle eût tourné à vide, sans avoir à vaincre aucune résistance. Sur son ordre, on procéda au démontage du piston, dont les garnitures, probablement endommagées, ne devaient plus s’appliquer exactement sur la paroi du cylindre. Il ne s’agissait, en somme, que d’une réparation insignifiante, qui serait achevée en moins de quarante-huit heures.
Avant l’aube du lendemain, se termina enfin cette attente énervante. Ainsi qu’on peut le croire, personne ne manqua au rendez-vous, malgré l’heure matinale fixée par Marcel Camaret. De son côté, celui-ci avait tenu sa promesse. Quand on arriva dans le jardin, où l’essai devait avoir lieu, le planeur y était déjà transporté par les ouvriers qui l’avaient construit.
L’ingénieur monta sur la plate-forme, et mit le moteur en marche. Quelques minutes s’écoulèrent, trop lentement au gré des spectateurs, qui redoutaient une déception toujours possible. Ils furent bientôt rassurés. L’appareil s’enleva tout à coup sans effort, puis, déployant ses ailes, il glissa sur les couches d’air et revint se poser juste à l’endroit d’où il était parti. Marcel Camaret, emmenant cette fois dix hommes avec lui, s’éleva de nouveau, et, à trois reprises, accomplit le tour entier du jardin. L’expérience était concluante.
– Ce soir, à neuf heures, le premier départ, annonça-t-il en descendant de la plate-forme.
Alors, tout fut oublié, le siège, la captivité, ces jours d’inquiétude et d’ennui. Dans quelques heures, ce cauchemar serait fini. On serait libre. On se congratulait, on se félicitait réciproquement, pendant que les mécaniciens rentraient le planeur dans sa remise, d’où il sortirait, la nuit venue, pour s’envoler vers Tombouctou.
L’évacuation de l’Usine devant exiger plusieurs jours, les travaux habituels ne furent pas interrompus. On acheva donc, notamment, pendant cette journée du 12 avril, le démontage de la pompe. Quand il fut terminé, force fut de constater qu’elle n’avait aucune avarie. Il fallait donc chercher ailleurs la cause du trouble, et, pour l’instant, il n’y avait qu’à la remonter, travail qui fut entrepris sur-le-champ.
À huit heures et demie du soir, l’obscurité étant complète, Marcel Camaret donna enfin le signal du départ. Depuis longtemps déjà, les huit prisonniers échappés aux griffes d’Harry Killer et deux femmes d’ouvriers, qui devaient former le premier convoi, attendaient dans le jardin, d’où, sous la direction d’un conducteur éprouvé, le planeur allait s’envoler. Obéissant à l’ordre de leur chef, une dizaine de mécaniciens se dirigèrent vers la remise. Ils en ouvrirent la porte…
Ce fut à cet instant précis qu’arriva le désastre.
Au moment où la porte s’ouvrait, une formidable explosion retentit tout à coup. La remise s’effondra comme un château de cartes. À sa place, il n’y avait plus qu’un monceau de décombres.
Après un instant de stupeur bien naturelle, on se précipita au secours des dix ouvriers. Fort heureusement, sauf l’un d’eux légèrement blessé, ils étaient indemnes, l’explosion s’étant produite avant qu’ils fussent entrés dans la remise.
Mais, bien qu’ils n’eussent pas de mort à déplorer, ce n’en était pas moins un grand malheur, un irréparable désastre même, qui atteignait les assiégés. Il n’en subsistait que des débris inutilisables.
– Rigaud, dit Camaret avec le calme qui ne le quittait jamais dans les circonstances vraiment graves, fais commencer le déblaiement. Il faut connaître la cause de cette explosion.
On attaqua l’amoncellement de ruines au point même qu’occupait le planeur. Les bras étaient nombreux, et le travail avança rapidement. Vers onze heures, cette partie du sol de la remise était à nu, et l’on y constatait l’existence d’une profonde excavation.
– De la dynamite, dit froidement Camaret. Elle n’est pas venue toute seule, je suppose.
Les taches de sang qui constellaient les décombres prouvant que l’explosion avait fait des victimes, le déblaiement fut continué avec la même ardeur. On commença bientôt, en effet, à faire de macabres trouvailles. Un peu avant minuit, ce fut la jambe déchiquetée d’un nègre. Puis, ce fut un bras violemment arraché, et enfin on découvrit la tête de ce corps mutilé.
Amédée Florence, qui, en bon reporter, suivait attentivement les travaux, reconnut sur-le-champ le lugubre trophée.
– Tchoumouki ! s’écria-t-il sans hésiter.
Il expliqua à Camaret qui était ce Tchoumouki, un traître passé du service de miss Buxton à celui d’Harry Killer. Dès lors, tout s’expliquait. Tchoumouki était évidemment, à la fois, l’auteur et la première victime de l’explosion. Restait à savoir comment il avait pénétré dans l’Usine.
Dans tous les cas, puisqu’il était entré, d’autres pouvaient le suivre par la même voie. Il importait donc d’en ôter la velléité aux adversaires, en les frappant d’une salutaire terreur.
Dans ce but, les misérables restes de Tchoumouki furent, par ordre de Camaret, jetés par-dessus le mur, sur l’esplanade, où les gens d’Harry Killer ne pourraient manquer de les trouver. Ils apprendraient ainsi d’indubitable manière que s’introduire dans l’Usine n’était pas sans danger.
Cependant, le déblaiement continuait. Les ouvriers faisant la chaîne, les décombres s’amoncelaient dans le jardin, et une plus grande surface du sol de la remise se découvrait peu à peu.
– En voici un autre ! s’écria tout à coup l’un des travailleurs.
Marcel Camaret s’approcha. Un pied humain apparaissait, en effet, entre les pierres. En quelques instants, le corps tout entier fut mis à découvert. C’était un Blanc dans la force de l’âge, dont l’épaule avait été affreusement broyée par la chute de la toiture.
Le docteur Châtonnay se pencha sur le blessé.
L’homme fut retiré des décombres et transporté chez Camaret, où le docteur appliquerait un premier pansement. Le lendemain, on procéderait à son interrogatoire, s’il avait la force de parler.
– Et s’il y consent, fit observer Amédée Florence.
– Je me charge de l’y faire consentir, dit Marcel Camaret entre ses dents.
Le déblaiement pouvait être considéré comme terminé. Du moins était-il assez avancé pour qu’on fût certain que personne ne se trouvait plus sous les ruines. Marcel Camaret interrompit donc le travail et envoya ses ouvriers prendre un repos bien gagné.
À leur exemple, l’ingénieur et ses hôtes s’éloignèrent du lieu du désastre et se dirigèrent, en passant par le jardin, vers leurs chambres respectives.
Mais, au bout de quelques pas, Amédée Florence s’arrêta, et s’adressant à Camaret :
– Qu’allons-nous faire, monsieur, maintenant que nous voici sans planeur ? lui demanda-t-il.
– Nous en fabriquerons un autre, répondit Camaret.
– Vous en avez les éléments ? interrogea Barsac.
– Certes.
– Combien de temps vous faudra-t-il ?
– Deux mois.
– Hum !… fit simplement Florence, qui, sans insister, se remit en marche, tout pensif.
Deux mois !… Et l’on avait quinze jours de vivres ! Pour sortir de ce dilemme, le reporter était déjà à la recherche d’une idée.
Combien différente de celle de la veille fut la matinée du 13 avril ! Hier, se croyant sûrs de toucher à la fin de leurs épreuves, les assiégés exultaient. Aujourd’hui, tout espoir envolé, ils étaient tristes et découragés.
Peu d’entre eux avaient trouvé le sommeil pendant les dernières heures de la nuit qui venait de s’écouler. Pour la plupart, ils les avaient employées à examiner sous toutes ses faces leur situation présente, sans découvrir aucun moyen d’en surmonter les difficultés.
Marcel Camaret lui-même était en défaut. Hors la construction d’un nouveau planeur, il n’imaginait rien pour sortir des embarras actuels. Mais placer son espoir dans un appareil dont la fabrication devait exiger deux longs mois, quand on avait à peine pour quinze jours de vivres, c’était se leurrer sciemment.
Vérification faite, on reconnut que ce moyen de salut était moins réalisable encore qu’on ne le supposait. Un méticuleux inventaire des réserves et un examen attentif des produits horticoles en voie de maturité démontrèrent, en effet, qu’on disposait seulement, non pas de quinze, mais de neuf à dix jours de vivres tout au plus. Non pas même avant deux mois, mais avant le dernier jour de ce présent mois d’avril, on souffrirait donc nécessairement de la faim.
Afin de retarder autant qu’il était possible cette inévitable échéance, on résolut de se rationner immédiatement. S’ils ne pouvaient se flatter d’échapper à leur destin, ainsi, du moins, les assiégés prolongeraient-ils leur agonie.
La matinée du 13 ayant été consacrée à cet inventaire et à la mise en train du planeur que Marcel Camaret s’entêtait à construire, bien que, selon toute apparence, on ne dût en espérer aucun secours, ce fut seulement au cours de l’après-midi qu’on put s’occuper du prisonnier.
Après le déjeuner, qui fut, pour la première fois, d’une excessive frugalité, Marcel Camaret, accompagné de ses hôtes dont la subite intrusion dans sa vie menaçait de lui coûter si cher, se rendit auprès du blessé, que le docteur Châtonnay affirmait être en état de supporter un interrogatoire.
– Qui êtes-vous ? lui demande Camaret, qui, en posant cette question, sans intérêt apparent, obéissait à un plan mûrement médité.
Le blessé ayant gardé le silence, Camaret renouvela sa question sans plus de succès.
– Je dois vous prévenir, dit doucement l’ingénieur, que je vais vous contraindre à parler.
À cette menace, l’homme n’ouvrit pas davantage la bouche, et ses lèvres esquissèrent furtivement un sourire ironique. Le contraindre à parler ? Cela lui paraissait évidemment peu croyable. Et, de fait, à en juger par son aspect, on était en présence d’un individu d’une rare énergie.
Marcel Camaret haussa les épaules, puis, sans insister, il appliqua contre les pouces et sous les pieds du récalcitrant quatre petites plaques métalliques qu’il relia aux bornes d’un tableau. Cela fait, il manœuvra un interrupteur d’un coup sec.
Aussitôt, l’homme se tordit en d’affreuses convulsions, les veines de son cou se gonflèrent à éclater, et sa figure violacée exprima une intolérable souffrance.
L’épreuve fut brève. Après quelques secondes, Camaret interrompait le courant.
– Parlerez-vous ? demanda-t-il.
Puis, l’homme demeurant muet :
– Fort bien ! dit-il. Recommençons.
Il rétablit le contact, et les mêmes phénomènes se reproduisirent avec plus de violence encore. La sueur inondait le visage du patient, dont les yeux étaient révulsés et dont la poitrine haletait comme un soufflet de forge.
– Parlerez-vous ? répéta Camaret, en coupant de nouveau le courant.
– Oui… oui… balbutia l’homme à bout de forces.
– Parbleu !… fit Camaret, votre nom ?
– Fergus David, lui fut-il répondu.
– Ce n’est pas un nom, objecta Camaret. Ce sont deux prénoms.
– On m’appelle comme ça, à Blackland. Personne n’y connaît mon vrai nom.
– Anglais.
Daniel Frasne, puisque tel était son nom, résolu maintenant à parler aussi nettement qu’il était auparavant résolu à se taire, répondait du tac au tac aux questions qui lui étaient posées.
– Mon garçon, dit d’abord Camaret, j’ai besoin d’avoir quelques renseignements. Si vous me les refusez, je recommence le petit jeu de tout à l’heure. Êtes-vous disposé à me les donner ?
– Tout d’abord, quelle est votre situation à Blackland ? Quel rôle y jouez-vous ?
– Conseiller.
– Conseiller ?… répéta interrogativement Camaret.
Frasne parut surpris que l’ingénieur ne comprît pas ce mot. Il expliqua néanmoins :
– On appelle comme ça ceux qui gouvernent avec Killer.
– Si je vous entends bien, vous faites donc partie du gouvernement de Blackland ?
– Oui.
Marcel Camaret parut très satisfait de la réponse. Il reprit :
– Y a-t-il longtemps que vous êtes ici ?
– Depuis le commencement.
– Vous connaissiez donc Harry Killer auparavant ?
– Oui.
– Où l’aviez-vous connu ?
Jane tressaillit en entendant ces mots. Le sort lui fournissait un nouveau témoin.
– À la colonne Buxton !… répétait cependant Camaret. Comment se fait-il que je ne vous reconnaisse pas ?
– Faut croire que j’ai changé, dit philosophiquement Frasne. J’y étais pourtant avec vous, monsieur Camaret.
Incapable d’attendre plus longtemps, Jane Buxton intervint.
– Pardon, monsieur Camaret, dit-elle, voudriez-vous me permettre de dire quelques mots à cet homme ?
Marcel Camaret ayant acquiescé, elle demanda au blessé :
– Puisque vous étiez à la colonne Buxton, vous y avez donc vu arriver Harry Killer ?
– Oui.
– Pourquoi le capitaine Buxton l’a-t-il aussi facilement accueilli ?
– Je n’en sais rien.
– Est-il exact, poursuivit Jane, que du jour où Harry Killer fit partie de la colonne, il en fut le véritable chef ?
– Très exact, répondit Frasne, qui manifesta quelque surprise d’être interrogé sur des faits aussi anciens.
– C’est donc par les ordres d’Harry Killer seul que la colonne Buxton se livra aux actes de pillage qui motivèrent sa destruction ?
– Le capitaine Buxton n’y était pour rien ?
– Non.
– Vous entendez, messieurs ? dit Jane, en se retournant vers ses compagnons.
Puis, continuant la série de ses questions :
– Pour quelle raison, dit-elle, le capitaine Buxton avait-il abdiqué son autorité au profit d’Harry Killer ?
– Comment voulez-vous que je sache ça ? dit Frasne impatienté.
Il paraissait sincère. Jane estima inutile d’insister.
– Savez-vous, du moins, comment est mort le capitaine Buxton, demanda-t-elle, passant à un autre sujet.
– Mais… dans la bataille, répondit Frasne, comme si la chose allait de soi. Bien d’autres sont tombés avec lui.
Jane Buxton soupira. Ce n’était pas encore cette fois qu’elle éluciderait les quelques points restés dans l’ombre.
– Je vous remercie, monsieur, dit-elle à Camaret. J’ai terminé.
L’ingénieur reprit aussitôt son interrogatoire au point où il avait été interrompu.
– Comment s’est-on, au début, procuré les nègres qui ont bâti la ville ? demanda-t-il.
Frasne ouvrit de grands yeux. Pouvait-on lui poser une question aussi bête ! Eh quoi ! c’était pour ça qu’on l’avait, tout à l’heure, soumis à la torture !
– Pardi ! fit-il, dans les villages. Pas besoin d’être fort pour savoir ça.
– Par quel moyen ?
Frasne haussa son épaule valide.
– Cette malice !… dit-il. Comme si vous ne le saviez pas. On les prenait, quoi !
– Ah !… fit Camaret, qui baissa la tête d’un air accablé.
Il continua :
– Au début, il a fallu des machines. D’où venaient-elles ?
– Pas de la lune, bien sûr, ricana Frasne.
– C’est à croire.
– Par quel moyen en arrivaient-elles ?
– Probablement que c’était pas en volant… Voyons, monsieur Camaret, en voilà des drôles de questions ! Comment vouliez-vous qu’elles viennent, ces machines ? Elles venaient dans des bateaux, ça va de soi.
– Où les débarquait-on ? continua Camaret tranquillement.
– À Cotonou.
– Mais, de Cotonou à Blackland, il y a loin. Comment les transportait-on jusqu’ici ?
– Chameaux, chevaux, bœufs, nègres, répondit laconiquement Frasne, dont la patience semblait à bout.
– Au cours de ce long voyage, il mourait un grand nombre de ces nègres, je pense ?
– Plus qu’il n’en naissait, bougonna Frasne. Je ne me suis pas amusé à les compter.
Camaret passa à un autre sujet :
– Ces machines, il fallait les payer ?
– Dame !… fit Frasne, qui trouvait les questions de plus en plus saugrenues.
– Il y a donc de l’argent à Blackland ?
– Pour sûr que ce n’est pas ça qui manque.
– D’où vient-il ?
Cette fois, Frasne perdit patience.
– Quand vous aurez fini de me faire marcher, monsieur Camaret, dit-il avec une mauvaise humeur qui n’était pas feinte, en me demandant un tas de choses que vous savez mieux que moi ? Ce n’est pas pour des prunes que vous avez fait les planeurs. Vous savez bien que, de temps en temps, ils transportent Harry Killer et d’autres, jusqu’aux îles Bissagos où un vapeur vient les prendre et les ramène, après un petit tour en Europe, en Angleterre, le plus souvent. Ce n’est pas à vous que j’apprendrai qu’en Europe il y a des banques, des vieilles richissimes, etc., etc., enfin, un tas de gens à qui il est profitable de rendre visite… sans être invité. La visite faite, on revient, et ni vu, ni connu.
– Ces voyages-là sont fréquents ? demanda Camaret, dont la honte empourprait le visage.
– Enfin ! puisque ça vous amuse !… murmura-t-il. Ça dépend. Trois, quatre fois par an.
– Le dernier voyage, quand a-t-il eu lieu ?
– Le dernier ?… répondit Frasne, qui cherchait consciencieusement dans ses souvenirs. Attendez !… Dans les quatre mois, quatre mois et demi.
– Qui a-t-on visité, cette fois ?
– Je ne sais pas très bien, dit Frasne. Je n’en étais pas, de celui-là. Une banque, je crois. Mais, ce que je sais, c’est qu’on n’a jamais fait un coup pareil.
Marcel Camaret garda un instant le silence. Il était livide, maintenant, et semblait vieilli de dix ans.
– Un dernier mot, Frasne, dit-il. Combien avez-vous de nègres pour travailler dans la campagne ?
– Dans les quatre mille. Peut-être plus.
– Et les femmes ?
– On se les procure sans doute de la même manière que les premiers ?
– Non, répondit Frasne du ton le plus naturel. Maintenant qu’on a des planeurs, on les enlève avec.
– Ah !… fit Camaret.
Après une nouvelle pause, il reprit :
– Comment vous êtes-vous introduit ici ?
Avant de répondre, Frasne hésita pour la première fois. Cette question était enfin sérieuse. Autant il avait donné aisément les autres renseignements, autant il était furieux d’avoir à donner celui-ci. Il fallait bien, pourtant, s’exécuter.
– Par le réservoir, dit-il de mauvaise grâce.
– Par le réservoir ? répéta Camaret surpris.
– Oui. Avant-hier, on a fermé les vannes de la rivière, afin que vous ne puissiez plus monter l’eau, et l’on a vidé le réservoir du Palais. Celui de l’Usine s’est vidé par la même occasion, puisqu’ils communiquent par une conduite sous l’esplanade. Tchoumouki et moi, nous sommes venus par cette conduite.
Quelques heures plus tôt, l’ingénieur avait appris avec indifférence que la pompe était remontée et fonctionnait à merveille. Il comprenait pourquoi maintenant Harry Killer, impressionné par l’affreuse mort de Tchoumouki, qu’il attribuait aux défenseurs de l’Usine, avait rouvert les vannes, et l’eau arrivait comme de coutume.
– C’est bon. Je vous remercie, dit Camaret, qui, fixé sur tous les points qui l’intéressaient, se retira sans poser d’autres questions.
La journée du 13 s’acheva, celle du 14 s’écoula sans nouvel incident. L’investissement était toujours aussi rigoureux. Sur le quai d’aval et sur l’esplanade, des postes de Merry Fellows, dont les regards enfilaient de ces points les deux branches du chemin de ronde, continuaient à surveiller les abords de l’Usine, dont personne n’aurait pu sortir. Il n’y avait aucune raison pour que cette situation changeât, jusqu’au jour où la faim obligerait les assiégés à se rendre.
Telle était la très juste réflexion que ne cessait de se faire Amédée Florence. Depuis la destruction du planeur, il était à la poursuite d’un moyen de sortir d’affaire, et il enrageait de ne pas en trouver. Cependant, une idée lui vint enfin, le soir du 14 avril. Cette idée, examinée sous toutes ses faces, lui ayant paru bonne, il eut, dans la matinée du 15, de longs conciliabules avec Tongané, puis il demanda à ses amis de l’accompagner chez Camaret, à qui il désirait faire une communication très urgente.
Depuis l’interrogatoire de Frasne, on n’avait plus revu l’ingénieur, qui s’était aussitôt retiré dans son domicile particulier et s’y était claustré. Là, dans la solitude, il s’assimilait douloureusement les notions nouvellement acquises, pris de vertige devant l’abîme que Frasne lui avait révélé.
Il connaissait la vérité tout entière. Il savait que Blackland n’avait été fondée et ne s’était maintenue que par la violence, le vol et le meurtre. Il savait que l’Europe et l’Afrique avaient été, chacune à sa manière, le théâtre des exploits d’Harry Killer et de sa bande. Il n’ignorait plus la honteuse origine de l’or si abondant dans la ville et grâce auquel son œuvre avait été réalisée. Excès et cruautés de la colonne Buxton, assassinat de son chef, hécatombe permanente des malheureux nègres enlevés à leurs villages, pillages, rapines, assassinats en Afrique et en Europe, et, pour finir, cet abominable attentat contre la pacifique mission Barsac, il connaissait tout cela.
De ces innombrables crimes, il se sentait complice. Ne l’était-il pas, en effet, malgré son innocence, lui qui avait fourni les moyens de les accomplir ? En pensant à ce qu’avait été sa vie depuis dix ans, il était envahi par une véritable terreur, et sa raison déjà chancelante fléchissait sous le choc. Par moments, il en arrivait à détester cette ville de Blackland, son œuvre pourtant, cette chair de sa chair, cet entassement de merveilles élevé par lui-même à sa propre gloire. Mais vraiment, les atrocités dont ses habitants s’étaient rendus coupables pouvaient-elles rester impunies ? Et n’était-elle pas maudite, la ville même où étaient éclos de tels crimes ?
Amédée Florence et ses compagnons trouvèrent Camaret absorbé dans ces lugubres pensées. À demi étendu dans un fauteuil, immobile, l’œil atone, il semblait accablé et sans force. Depuis deux jours qu’on ne l’avait vu, peut-être, au surplus, n’avait-il pris aucune nourriture.
Un tel interlocuteur ne pouvait convenir à Florence, qui désirait avoir en face de lui l’habile inventeur d’autrefois. Sur son ordre, Tongané alla chercher quelques aliments qui furent servis à Camaret. Celui-ci mangea docilement, mais sans manifester l’avidité qu’eût justifiée sa longue abstinence. Après ce repas, cependant, un peu de sang revint à ses joues décolorées.
– Si je vous ai tous réunis ici, dit alors Florence, c’est qu’il m’est venu à l’idée un moyen de sortir de cette situation actuellement sans issue. À force d’y réfléchir, il m’est apparu, en effet, que nous pouvions nous assurer le concours de nombreux alliés que nous avons pour ainsi dire sous la main.
– Quels alliés ? demandèrent à la fois Barsac et le docteur Châtonnay.
– Les nègres du quartier des esclaves, répondit Amédée Florence. D’après ce que nous avons appris avant-hier, ils seraient au moins quatre mille, sans compter les femmes, qui valent bien deux hommes quand elles sont déchaînées. C’est une force qui n’est pas à dédaigner, il me semble.
– Évidemment, reconnut Barsac, mais ces nègres n’ont pas d’armes, et ils ignorent probablement jusqu’à notre existence.
– C’est pourquoi, dit Florence, il faudrait entrer en communication avec eux et les armer.
– C’est facile à dire ! s’écria Barsac.
– Et peut-être à faire, répliqua Florence.
– Vraiment ?… fit Barsac. Sans parler de la question des armes, qui donc irait trouver ces nègres ?
– Un nègre comme eux : Tongané.
– Comment passera-t-il ? Vous savez bien que l’Usine est investie. Qu’il se montre, et il sera accueilli par une grêle de balles.
– Aussi ne s’en irait-il pas par la porte, répondit Florence. Cela d’ailleurs ne l’avancerait à rien, puisque, en face de l’Usine, ce sont les quartiers des Blancs. Or, c’est celui des Noirs qu’il lui faut atteindre. Pour cela, le seul moyen est d’agir comme il l’a déjà fait, c’est-à-dire de gagner la campagne pendant la nuit, de se mêler à la foule des Noirs, et d’entrer dans la ville confondu avec eux.
– Il passerait donc, alors, par-dessus le chemin de ronde et par-dessus l’enceinte ? objecta Barsac.
– Ou par-dessous, répliqua Florence, qui se tourna du côté de Marcel Camaret.
Celui-ci, absorbé dans ses pensées, était resté étranger à la discussion, qu’il semblait même n’avoir pas entendue.
– Monsieur Camaret, lui demanda Florence, serait-il possible de percer, sous les murailles de l’Usine et de la ville, un tunnel qui traversait le chemin de ronde et aboutirait dans la campagne ?
– Sans aucun doute, affirma Camaret en relevant la tête.
– Combien de temps ? demanderait ce travail.
– Par les procédés ordinaires, il faudrait boiser, et ce serait assez long, dit-il enfin. Mais le temps serait fort abrégé par une machine que je viens d’imaginer et qui donnerait de bons résultats dans ce sol sablonneux. Pour tracer cette machine, la construire et exécuter le tunnel, quinze jours seraient nécessaires et suffisant.
– Vous pourriez donc avoir terminé pour la fin du mois ?
– Assurément, affirma Camaret.
Du moment qu’on lui proposait des problèmes à résoudre, il se retrouvait dans son élément. Son cerveau s’excitait peu à peu. Il renaissait à vue d’œil.
– Second point, monsieur Camaret, reprit Florence : ce tunnel exigerait-il le concours de tout votre personnel ?
– Il s’en faudrait de beaucoup, répondit Camaret.
– Ceux qui ne seraient pas occupés par ce travail arriveraient-ils à fabriquer trois ou quatre mille armes dans le même délai ?
– Quelles armes ? Pas des armes à feu, en tout cas.
– Des piques, des couteaux, des haches, des massues, tous les instruments perçants, coupants et contondants qui vous plairaient.
– Dans ce cas, oui, dit Camaret.
– Et ces armes, pourriez-vous les faire parvenir à jour fixe, et sans être aperçu, ni entendu des gens d’Harry Killer, aux Noirs du quartier des esclaves ?
– C’est plus difficile, dit paisiblement Camaret.
Il garda le silence quelques instants, puis il répondit de sa voix douce :
– Oui, je le pourrais, à la condition que la nuit soit obscure.
Amédée Florence poussa un soupir de soulagement.
– Alors, nous sommes sauvés ! s’écria-t-il. Vous comprenez, monsieur Camaret, Tongané filera par le tunnel, attendra dans la campagne l’arrivée des travailleurs noirs auxquels il se mêlera, et, le soir, il rentrera avec eux. Pendant la nuit, il préparera la révolte. Tous ces gens-là sont horriblement malheureux et ne demanderaient qu’à secouer le joug, s’ils avaient des armes. Du moment que nous leur en fournirons, ils n’hésiteront plus. Il faudrait vous mettre au travail tout de suite, monsieur Camaret.
– J’y suis déjà, répondit simplement l’ingénieur, qui, pendant qu’Amédée Florence parlait, s’était installé à sa table à dessin.
Les assiégés se retirèrent très surexcités par l’heureuse perspective qu’Amédée Florence avait fait miroiter à leurs yeux. Oui, certes, son idée était bonne, et il eût été stupide de ne pas s’assurer le concours de ces milliers d’alliés naturels qui peinaient de l’autre côté de la rivière. Quant à entrer en rapport avec eux, on ne doutait plus que ce fût possible, après les affirmations de Camaret. À cet égard, celui-ci avait fait ses preuves.
Dès le lendemain, la construction du planeur fut abandonnée, et tous les ouvriers furent occupés, les uns à forger, aiguiser des armes pointues ou tranchantes, d’autres à établir la machine nouvelle imaginée par Camaret, d’autres encore à forer un tronc de rônier dans un but que personne ne connaissait, tandis que les derniers creusaient, hors de la vue du Palais, au pied de la muraille de l’Usine, un puits de grande section qui s’approfondissait rapidement.
Le 21 avril, ce puits ayant atteint une profondeur de dix mètres, Camaret l’estimât suffisante, et le percement de la galerie horizontale fut aussitôt commencé. Pour le réaliser, l’ingénieur avait imaginé un cône d’acier long de cinq mètres, et d’un mètre trente centimètres de diamètre, sur la surface duquel alternaient des fentes et des aspérités, les unes et les autres disposées suivant un même pas hélicoïdal régulier. Un moteur électrique faisait tourner cet engin qui, pénétrant par sa pointe dans le sol friable, s’y vissait littéralement, tandis que, par les orifices ménagés à cet effet, le sable coulait à l’intérieur du cône, d’où il était constamment évacué par le puits.
Quand cette vis gigantesque aurait entièrement pénétré dans le sol, qu’elle soutiendrait en même temps, et qu’elle défendrait contre tout affaissement, il lui serait ajouté un cylindre de même diamètre, que de puissants vérins pousseraient à sa suite. Le tunnel horizontal, une fois terminé, consisterait donc en un tube métallique long de quatre-vingts mètres environ.
Quand on en serait là, le cône perforant serait tourné de telle sorte qu’une ouverture plus grande que les autres, maintenue fermée jusqu’alors, se trouvât à sa partie supérieure, et l’on ferait passer par cette ouverture un autre cône plus petit que le premier, qu’on visserait de bas en haut, jusqu’à la surface du sol.
Pendant que ces divers travaux s’accomplissaient, c’est à peine si l’on aperçut Camaret. Il n’apparaissait, l’air sombre et absorbé, que lorsque la solution d’une difficulté quelconque rendait sa présence indispensable, et, cette difficulté résolue, il se claustrait à nouveau dans son domicile particulier, où son domestique Joko lui servait solitairement ses repas.
Le tunnel fut toutefois achevé conformément à ses prévisions.
Dès l’aube du 30 avril, les quatre-vingts mètres de tubage horizontal étaient terminés. On procéda sans tarder à l’installation du petit cône destiné à forer le puits de sortie, cette dernière opération devant nécessairement être achevée avant le lever du jour.
Il était temps. Depuis le 27 avril, c’est-à-dire depuis trois jours, les vivres commençaient à manquer, et les rations, déjà insuffisantes, étaient réduites à presque rien.
La bonne humeur, ou seulement le calme devant les difficultés de la vie, s’accommode mal d’ordinaire d’estomacs affamés. Aussi, l’esprit du personnel de l’Usine se modifiait-il progressivement. Si l’on travaillait toujours avec acharnement, la vie de tous en dépendant, les visages étaient sombres et les ouvriers échangeaient souvent des paroles pleines d’amertume. Visiblement, ils avaient perdu, au moins en partie, leur aveugle confiance dans leur chef, auquel ils n’étaient pas loin, jusqu’alors, d’attribuer un pouvoir quasi surnaturel. Or, ce magicien n’avait pas été capable, malgré tout son génie, de les empêcher de mourir de faim, et son prestige en souffrait.
D’autre part, une légende avait pris corps peu à peu, dont il fallait chercher l’origine dans les quelques mots relatifs à Jane Buxton prononcés par Camaret dans son discours initial, avant l’ouverture des hostilités avec le Palais. Tout d’abord, on avait accordé au caprice d’Harry Killer pour sa prisonnière sa véritable importance, qui n’était pas très grande. Cette preuve particulière de despotisme avait été mise à son rang, parmi les autres, ni plus, ni moins.
Mais, à mesure que la situation s’aggravait, que les souffrances augmentaient, à mesure surtout que l’inanition rendait les intelligences moins lucides, on avait une tendance générale à porter au premier plan cette fantaisie d’Harry Killer, alors que celui-ci n’y pensait peut-être déjà plus. Cette idée, une fois ancrée dans les cerveaux n’en était plus sortie, et, par un phénomène de cristallisation bien connu, elle avait absorbé toutes les autres.
À présent, c’était un fait acquis. On ne mettait plus en discussion, parmi les ouvriers, que, si l’on avait faim, c’était uniquement pour les beaux yeux de miss Buxton. Que celle-ci se rendît, et la paix serait aussitôt conclue. De là à se dire que le sacrifice était hors de proportion avec son objet, et qu’il était exagéré de faire périr cent cinquante personnes pour en sauver une seule, il n’y avait qu’un pas, qui fut vite franchi.
Jane Buxton n’était pas sans avoir conscience de cette évolution de la pensée des ouvriers. À quelques mots entendus, à quelques regards malveillants surpris pendant qu’elle traversait l’un ou l’autre des ateliers, elle avait deviné leur hostilité, et compris qu’ils la rendaient responsable des dangers qu’ils couraient.
Bien que très loin de s’accorder à soi-même l’importance que cette opinion impliquait, elle fut nécessairement influencée par l’unanimité de celle-ci, et, peu à peu, elle finit par admettre que, si elle se rendait à Harry Killer, ce sacrifice pourrait avoir, en effet, pour résultat de libérer les autres assiégés.
Sans doute, dans ce cas, il serait affreux de vivre auprès de celui qu’elle soupçonnait véhémentement d’avoir assassiné son frère. Mais, outre que cette accusation n’était rien moins que démontrée, elle aurait toujours la mort pour refuge, si l’effort excédait son courage. Au surplus, quelque cruel que ce fût, là sans doute était son devoir.
Cette idée acquit progressivement tant de force, qu’elle ne put s’empêcher de s’en ouvrir à ses amis. Elle s’accusa de lâcheté, et parla de se livrer à Harry Killer, à la condition que le salut de tous fût assuré. En l’écoutant, le pauvre Saint-Bérain pleurait à fendre l’âme.
– Vous voulez donc nous déshonorer, Mademoiselle ! s’écria Amédée Florence indigné, et nous déshonorer inutilement, par-dessus le marché ! Harry Killer est trop certain de vous avoir un jour ou l’autre à ses ordres pour payer cette satisfaction du moindre prix. Du reste vous pouvez être sûre qu’il ne tiendrait pas ses promesses, s’il en faisait.
Barsac, le docteur Châtonnay, et jusqu’à M. Poncin firent chorus, et Jane dut renoncer à son projet aussi généreux qu’insensé.
Maintenant que le tunnel était terminé, ce projet, d’ailleurs, n’avait plus de raison d’être. Dans quelques heures, Tongané allait s’échapper, et, dès le lendemain sans doute, il donnerait le signal de la révolte et de la délivrance des assiégés.
Dans l’après-midi du 30 avril, le petit cône fut mis en place par l’ouverture ménagée à cet effet dans la paroi du premier, et, au coucher du soleil, on commença le forage du puits vertical. Aucun incident ne retarda cette dernière partie du travail. Avant minuit, le tube débouchait à l’air libre, et le fidèle Tongané disparaissait dans l’obscurité.
Le tube vertical fut alors retiré, et le sable, en s’éboulant de lui-même, combla aussitôt le trou qu’il laissait derrière lui. À la surface du sol, il subsistait sans doute une dépression en entonnoir plus ou moins accusée, mais, en l’absence de toute autre indication, il était impossible que les assiégeants établissent aucune relation entre cet affaissement et l’Usine, qui en était distante de plus de quatre-vingts mètres.
Si le plan de la ville de Blackland a été décrit avec assez de clarté, on sait que la partie le plus en aval de l’Usine proprement dite avait en face d’elle un angle de la muraille séparant les quartiers des Blancs de celui des esclaves.
C’est de cet angle que Tongané devait donner, dès qu’il en trouverait l’occasion favorable, le signal d’envoyer les armes. C’est donc vers lui que, dès le soir du 1er mai, se tendirent les regards des assiégés réunis sur un échafaudage, élevé par ordre de Camaret au-dessus des maisons ouvrières les plus proches de la Red River.
Ainsi qu’on le supposait, d’ailleurs, cette première attente fut vaine. En admettant que Tongané eût réussi dans son entreprise, il arrivait à peine, en effet, dans le quartier des Noirs. Il lui fallait le temps de s’expliquer et de fomenter la révolte.
Le lendemain, non plus, on n’aperçut aucun signal, et l’on commença à être inquiet. On se rassura, cependant, en se disant que cette nuit de pleine lune était vraiment trop claire, quel que fût le moyen imaginé par Camaret, pour permettre l’envoi des armes qu’on avait amoncelées au sommet de l’échafaudage.
Par exemple, l’inquiétude des assiégés devint sérieuse le 3 mai. Ce soir-là, grâce à d’épais nuages, la nuit était sombre malgré la lune. L’inaction de Tongané était d’autant plus grave, qu’au cours de cette journée du 3 mai, on avait dévoré les dernières miettes que contînt l’Usine. Avant deux jours, trois au plus, il fallait triompher, se rendre, ou se résigner à mourir de faim.
La journée du 4 mai parut interminable aux assiégés qui attendaient l’obscurité avec une impatience fiévreuse. Mais, ce soir-là encore, aucun signal n’apparut au-dessus de la muraille du quartier noir.
La journée du 5 mai débuta sous de tristes auspices. On était à jeun depuis l’avant-veille, et les estomacs criaient famine. Les ateliers étaient désertés. Les ouvriers, leurs femmes et leurs enfants erraient d’un air farouche à travers l’Usine. Avant quarante-huit heures, si rien ne survenait, il faudrait bien enfin se livrer, pieds et poings liés, au vainqueur.
Des groupes se formaient, où s’échangeaient des paroles amères. On ne se gênait pas pour accuser Tongané d’avoir oublié ceux qu’il avait prétendu délivrer. Parbleu ! le nègre eût été bien bête de se soucier d’eux.
En passant auprès de l’un de ces groupes, Jane Buxton entendit son nom. Entourés de quelques-uns de leurs camarades, un ouvrier et une femme se disputaient avec autant de violence que le permettait leur faiblesse, si animés que Jane put s’arrêter et prêter l’oreille sans qu’ils y fissent attention.
– On dira ce qu’on voudra, cria l’homme sans souci d’être ou non entendu, c’est raide tout de même d’être obligé d’en passer par là pour cette pimbêche. Si ça ne tenait qu’à moi !…
– Vous n’êtes pas honteux de parler comme ça ? répondit la femme.
– Honteux !… Vous voulez rire, la mère !… J’ai un gosse à la niche, moi, et il réclame sa pâtée.
– Et moi, est-ce que je n’en ai pas ? protesta la femme.
– Si ça vous convient qu’il meure de faim, vous êtes libre. N’empêche que, si demain nous sommes encore ici, c’est moi qui irai trouver le patron, et nous nous expliquerons tous les deux. On ne peut pas y rester tous pour l’agrément de cette demoiselle, quand le diable y serait !
– Vous n’êtes qu’un lâche ! dit la femme indignée. Moi aussi, j’en ai, des gosses, mais j’aimerais mieux les voir en terre que de faire cette saleté-là.
– Chacun son goût, conclut l’ouvrier. Nous verrons ça demain.
Jane Buxton avait chancelé, frappée en plein cœur. Voici maintenant qu’on parlait d’elle sans se gêner, et que, dans l’opinion de tous ces malheureux, elle était décidément l’unique cause de leurs souffrances ! Cette idée lui était intolérable. Que faire, pourtant, pour leur démontrer qu’ils se trompaient ?
Heure par heure, minute par minute, cette journée du 5 mai s’écoula à son tour. Le soleil se coucha. La nuit vint. Pour la troisième fois depuis le départ de Tongané, de gros nuages masquaient la lune et l’obscurité était profonde. Le nègre profiterait-il de cette circonstance favorable et donnerait-il enfin le signal attendu ?
Bien qu’on ne l’espérât guère, tous les yeux étaient fixés, comme chaque soir, sur cet angle de la muraille, d’où ce signal devait venir. Sept heures, huit heures, huit heures et demie sonnèrent à l’horloge de l’Usine. On attendait toujours en vain.
Quelques minutes après la demie de huit heures, un frémissement parcourut la foule anxieuse des assiégés. Non, Tongané ne les avait pas abandonnés. Au-dessus de la muraille du quartier noir, le signal venait d’apparaître enfin !
Sans perdre un instant, on agit. Sur l’ordre de Camaret, un bizarre engin fut transporté au sommet de l’échafaudage. C’était un canon, un véritable canon, sans roues ni affût, mais c’était un canon en bois. Dans l’âme de cette bombarde étrange, faite avec le tronc évidé d’un rônier, on introduisit un projectile, qu’un puissant jet d’air comprimé lança silencieusement dans l’espace.
Avec lui, il entraînait une double cordelette d’acier munie d’un crampon, qui, si tout allait bien, s’accrocherait à la crête de la muraille du quartier des esclaves.
Poids du projectile, pression de l’air propulseur, pointage du canon, forme et position du crampon, tout avait été méticuleusement calculé par Camaret, qui ne laissa à personne le soin de manœuvrer sa singulière artillerie.
Silencieusement, le projectile traversa le quai, la rivière, le quartier des Merry Fellows et retomba dans celui des Noirs. Avait-on réussi, et le crampon était-il fixé à la muraille ?
Camaret fit mouvoir prudemment le tambour sur lequel la cordelette d’acier était enroulée. Bientôt, celle-ci se tendit et résista à ses efforts. Oui, la tentative était couronnée de succès. Désormais, un chemin aérien unissait les assiégés aux esclaves.
Par ce chemin, le transport des armes commença aussitôt. Un paquet d’explosifs, d’abord, puis quatre mille couteaux, haches ou piques, furent successivement envoyés. Avant onze heures, l’opération était terminée. Tous quittèrent alors l’échafaudage, et, s’armant au hasard de ce qui leur tombait sous la main, se massèrent derrière la grande porte. Réunis en un groupe compact, les femmes au centre, on se tint prêt à intervenir au moment opportun.
Quelqu’un manquait, pourtant, à ce groupe : une femme, Jane Buxton.
Saint-Bérain, Amédée Florence, Barsac et le docteur Châtonnay crièrent inutilement son nom à tous les échos et la cherchèrent vainement de tous côtés. Ils ne purent la découvrir.
Aidés de plusieurs ouvriers de bonne volonté, ils recommencèrent encore leurs recherches sans plus de succès. L’Usine fut, sans résultat, fouillée de fond en comble.
Il leur fallut enfin se rendre à l’évidence. Jane Buxton avait disparu.
11
Ce qu’il y avait derrière la porte
Jane Buxton était partie, en effet, et de la manière la plus simple. Elle était sortie tout bonnement par la porte, que l’on trouva fermée au pêne, et non plus verrouillée comme auparavant. Renseignements pris, l’homme qui veillait au cycloscope avait vu la jeune fille quitter l’Usine, sans la reconnaître néanmoins. Ses instructions lui prescrivant d’éviter les meurtres qui ne seraient pas absolument nécessaires, il n’avait pas voulu employer l’une des guêpes contre cette unique personne, qui, d’ailleurs, loin de chercher à s’introduire dans l’Usine, en sortait au contraire.
Le rapport du veilleur permit d’établir que Jane, en quittant l’Usine, avait suivi le quai dans la direction de l’amont. Il n’y avait donc aucune illusion à se faire ; Jane Buxton avait mis, sans nul doute possible, à exécution le projet contre lequel on s’était précédemment élevé, et elle était allée follement se rendre à Harry Killer, juste au moment où ce sacrifice devenait inutile.
Le quai, qui, vers l’aval, aboutissait au chemin de ronde, était barré, en amont, par la muraille de l’esplanade, qui, de ce côté, le transformait en impasse. Une porte blindée perçait, toutefois, la muraille en ce point. Cette porte, constamment fermée, et dont seuls Marcel Camaret et Harry Killer avaient la clé, en temps ordinaire, demeurait ouverte depuis le commencement des hostilités. Jane Buxton avait donc pu gagner l’esplanade, la traverser, et arriver jusqu’au Palais, à moins que les Merry Fellows ne l’eussent arrêtée au passage.
C’est dans un véritable accès de folie qu’elle avait pris la fuite. Que tout le monde crût se sacrifier pour elle seule et qu’on l’accusât d’être la cause du malheur général, cette pensée lui était odieuse, de même qu’il lui était odieux de se sentir haïe par tous les pauvres gens qu’elle voyait souffrir autour d’elle. S’ils avaient raison, cependant ? Si vraiment elle était l’unique butin qu’Harry Killer espérât de la lutte ? Il suffisait que cela fût possible pour que tout retard devînt un crime, et elle se reprochait de tant hésiter à courir cette chance de sauver un si grand nombre de ses semblables. Et quand bien même les assiégés se fussent trompés, comme ce n’était que trop probable, en faisant dépendre leur salut d’elle seule, son honneur n’exigeait-il pas encore qu’elle leur démontrât leur erreur, fût-ce au prix de sa vie ?
Le retard mis par Tongané à donner le signal si fiévreusement attendu avait laissé aux réflexions de Jane Buxton le temps de s’imposer à son jugement que les privations rendaient moins lucide, et enfin, dans cette soirée du 5 mai, elle avait tout à coup perdu la tête et s’était enfuie vers ce qu’elle considérait être son devoir.
Sans s’en rendre compte, sachant à peine ce qu’elle faisait, elle avait entrebâillé la porte, s’était glissée au-dehors, puis, la porte refermée silencieusement, elle s’était élancée vers le Palais, en s’efforçant de se confondre avec la muraille qu’éclairaient violemment les projecteurs électriques de l’Usine.
De même que le veilleur du cycloscope, les Merry Fellows, postés sur le mur d’enceinte de la ville, au croisement du quai et du chemin de ronde, l’avaient aisément aperçue. Mais ceux-ci n’avaient pas cru devoir faire usage de leurs armes contre une ombre isolée, qui pouvait, en somme, appartenir à leur parti.
Jane Buxton était donc parvenue sans encombre jusqu’à l’esplanade, dont elle avait franchi la porte ouverte. En longeant la muraille qui la limitait du côté de la Red River, elle s’était alors engagée hardiment sur cette vaste place, sans s’occuper des groupes de Merry Fellows entre lesquels il lui fallait passer. En raison même de son audace, elle fit, sans être inquiétée, la plus grande partie du parcours. Elle n’était plus à vingt pas du Palais, quand deux hommes se détachèrent de l’un des groupes et se décidèrent à venir à sa rencontre.
Il se trouva que ces deux hommes l’avaient vue, avant l’évasion des prisonniers, circuler librement de tous côtés. En la reconnaissant, ils poussèrent une exclamation d’étonnement, et incertains de ses intentions, troublés par la faveur que le chef lui avait témoignée, ne sachant que faire, non seulement ils la laissèrent passer sans difficulté, mais encore ils l’escortèrent jusqu’au Palais, dont ils firent ouvrir la porte devant elle.
Cette porte se referma dès qu’elle en eut franchi le seuil. Qu’elle le voulût ou non, désormais, elle était de nouveau au pouvoir d’Harry Killer et sans aucun secours à espérer de personne.
Son arrivée provoqua, dans le Palais, la même surprise que sur l’esplanade. Le serviteur noir qui lui avait ouvert s’empressa de la conduire auprès du maître. À sa suite, elle gravit des escaliers, traversa des galeries et des corridors obscurs, et entra enfin dans une pièce violemment éclairée, qu’elle reconnut sur-le-champ. C’était la salle du Trône, ainsi que le nommait plaisamment Amédée Florence, où les prisonniers avaient été introduits lors de leur unique entrevue avec le despote de Blackland, et dont l’ameublement se composait exclusivement alors d’une table et d’un fauteuil.
Le fauteuil y était toujours, et, comme ce jour-là, Harry Killer s’y vautrait, derrière la table chargée de bouteilles et de verres. Mais ce fauteuil et cette table ne constituaient plus tout l’ameublement. Neuf sièges supplémentaires avaient été apportés. L’un d’eux était inoccupé. Sur les autres, huit hommes d’aspect brutal se prélassaient en buvant, Harry Killer se distrayait avec ses conseillers.
En apercevant la jeune fille dans le cadre de la porte, ces neuf hommes à demi ivres eurent une exclamation de stupeur. Rien n’aurait pu les étonner autant que cette entrée subite de l’un des assiégés de l’Usine.
– Miss Mornas !… s’écrièrent-ils tous à l’unisson.
– Seule !… demanda Harry Killer, qui, le buste perché au-dessus de la table, jeta un regard inquiet dans la direction du couloir sur lequel la porte découpait un rectangle obscur.
– Seule, répondit d’une voix tremblante mais ferme Jane Buxton, dont les jambes fléchissaient, et qui dut s’appuyer au chambranle.
Un long moment, les neuf hommes stupéfaits regardèrent la jeune fille en silence. Qu’elle fût là, toute seule, l’aventure était extraordinaire. Celle-ci, point de mire de tous les regards, perdait de plus en plus contenance et commençait à regretter amèrement sa démarche audacieuse.
– Vous venez de là-bas ?… articula enfin d’une voix pâteuse Harry Killer, en montrant du doigt la direction de l’Usine.
– Qu’est-ce que vous venez faire ici ?
L’intonation n’était rien moins qu’aimable. Oui, certes, ils se trompaient, selon toute apparence, les pauvres affamés de l’Usine, quand ils faisaient retomber sur elle seule la responsabilité de leurs malheurs, et, plus que jamais, elle craignait que son renoncement ne fût incapable d’améliorer leur sort.
– Je viens me rendre, murmura-t-elle cependant, malgré la profonde humiliation que lui causait le peu de prix qu’on semblait attribuer à son sacrifice.
– Tiens ! tiens !… fit Harry Killer d’un air sardonique.
Il se tourna vers ses compagnons.
– Laissez-nous, camarades, dit-il.
Les huit conseillers se levèrent. Ils titubaient tous plus ou moins.
– C’est bon, on te laisse, répondit l’un d’eux, en riant grossièrement.
Ils atteignaient déjà la porte. Harry Killer les arrêta du geste, et, se tournant vers Jane Buxton :
– Je ne vous demande pas des nouvelles de Tchoumouki, lui dit-il. J’en ai trouvé les morceaux. Mais, l’autre, qu’est-il devenu ?
– Ce n’est pas nous qui avons tué Tchoumouki, répondit Jane. Il est mort dans l’explosion, en voulant faire sauter le planeur. Son compagnon a été blessé en même temps. On le soigne à l’Usine.
– Ah ! ah !… fit Harry Killer. Et le planeur ?…
– Il est détruit, répondit Jane.
Harry Killer, très satisfait, se frotta les mains, pendant que disparaissaient ses huit conseillers.
– Alors, comme ça, vous vous rendez ? demanda-t-il à sa prisonnière, quand il fut seul avec elle. Pourquoi vous rendez-vous ?
– Pour sauver les autres, dit Jane bravement.
– Pas possible !… s’écria Harry Killer en ricanant. Ils sont donc au bout du rouleau, les autres ?
– Oui, avoua Jane, qui baissa les yeux.
De joie, Harry Killer se versa une large rasade d’alcool, qu’il avala d’un trait.
– Et alors ?… demanda-t-il quand il eut fini de boire.
– Il y a quelque temps, murmura Jane dont la honte empourprait le visage, vous vouliez faire de moi votre femme. J’accepterai, à la condition que vous laissiez la liberté à tous les autres.
– Des conditions !… s’exclama Harry Killer stupéfait. Vous croyez-vous donc en situation d’en faire, ma petite ? Puisque les gens de l’Usine sont à bout, je les aurai demain ou après-demain, et vous avec eux. Ce n’était pas la peine de venir ce soir, je ne suis pas à un jour près.
Il se leva et s’avança vers elle en chancelant.
– Vous en avez un aplomb, de poser des conditions !… s’écria-t-il. Des conditions pour être ma femme !… Ah ! ah ! mais vous serez ma femme quand il me plaira. Non, mais, que feriez-vous pour m’en empêcher ? Je serais curieux de le savoir.
Il marchait sur Jane Buxton, qui reculait, terrifiée, en étendant vers elle ses mains tremblantes. Il la touchait presque. Bientôt la jeune fille acculée à la muraille, reçut en plein visage son haleine brûlante empuantie d’alcool.
– On peut toujours mourir, dit-elle.
– Mourir !… répéta Harry Killer qui restait immobile sur ses jambes flageolantes, arrêté net par ce mot prononcé avec une froide énergie.
– Mourir !… répéta-t-il en se grattant le menton d’un air indécis.
Puis, après un nouveau silence, il s’écria, sautant à une autre idée :
– Bah !… On verra ça demain. On s’entendra, tous les deux, ma fille… En attendant, soyons gais et confortables.
Il reprit place dans son fauteuil, et, tendant son verre :
Les verres succédèrent aux verres. Un quart d’heure plus tard, Harry Killer, déjà à peu près ivre lors de l’arrivée de Jane Buxton, ronflait comme un orgue.
Une fois de plus, la jeune fille avait à sa merci cette brute qui était peut-être le meurtrier de son frère. Elle aurait pu le frapper en plein cœur, avec l’arme même qui avait frappé George Buxton. Mais à quoi bon ? N’eût-elle pas, au contraire, détruit ainsi le faible espoir qui lui restait de venir en aide à ceux qu’elle souhaitait secourir ?
Longtemps, elle resta pensive, les yeux fixés sur le despote endormi. Mais une souffrance soudaine la fit pâlir tout à coup. La faim, une faim impérieuse et cruelle lui tenaillait les entrailles.
Pour un instant, elle oublia sa situation, les lieux où elle se trouvait, Harry Killer lui-même, elle oublia tout ce qui n’était pas la faim. Manger, il lui fallait manger sur-le-champ, à tout prix.
Prudemment, elle ouvrit la porte par où les huit conseillers venaient de sortir, et, dans la pièce attenante, elle aperçut une table couverte de reliefs. On y avait fait ripaille, ce soir-là, avant de terminer la fête dans la salle du trône.
Jane Buxton se précipita vers cette table et s’empara au hasard de quelques aliments qu’elle dévora en hâte. À mesure qu’elle mangeait, la vie revenait à son organisme épuisé, elle se réchauffait, son cœur chassait à plus larges ondes le sang dans les artères, elle retrouvait sa force physique et morale.
Réconfortée, elle revint dans la salle où elle avait laissé Harry Killer. Celui-ci dormait toujours et continuait à ronfler bruyamment. Elle s’assit en face de lui, décidée à attendre son réveil.
Quelques minutes s’écoulèrent, puis Harry Killer fit un mouvement et quelque chose roula sur le sol. Jane, se baissant, ramassa l’objet tombé de la poche du dormeur. C’était une clé de petite taille.
À la vue de cette clé, les souvenirs affluèrent dans son esprit. Elle se rappela les absences régulières d’Harry Killer, et combien elle avait désiré savoir ce qu’il y avait derrière la porte, dont cette clé, qui ne le quittait jamais, ouvrait la serrure. Et voici que le hasard lui donnait le moyen de satisfaire sa curiosité ! La tentation était trop forte. Il fallait profiter d’une occasion, qui, sans doute, ne se renouvellerait pas.
À pas légers, elle atteignit la porte par laquelle jadis Harry Killer disparaissait chaque jour, et introduisit la clé dans la serrure. Le ventail tourna sans bruit sur ses gonds. Derrière, elle trouva un palier où s’amorçait un escalier desservant les étages inférieurs. Ayant doucement repoussé la porte sans la fermer, et marchant sur la pointe des pieds, Jane Buxton descendit cet escalier à peine éclairé par une lumière qui arrivait d’en bas.
La pièce qu’elle quittait était située au deuxième étage du Palais, mais, quand elle eut franchi ces deux étages, elle n’aboutit qu’à un nouveau palier, au-delà duquel continuait l’escalier, qui, par conséquent, devait aller jusqu’aux sous-sols. Après un instant d’hésitation, elle descendit encore.
Elle déboucha enfin dans une sorte de vestibule rectangulaire, au seuil duquel elle s’arrêta, interdite. Un nègre, qui veillait, assis dans une encoignure, près d’une porte fermée, s’était brusquement levé à son approche.
Mais elle se rassura bientôt. Le gardien ne paraissait pas avoir d’intention hostile. Bien au contraire, il s’effaçait respectueusement contre la muraille pour laisser à la visiteuse nocturne un plus large passage. Celle-ci comprit la raison de cette déférence inattendue, en reconnaissant dans ce gardien un homme de la Garde noire. Comme les Merry Fellows qui l’avaient escortée sur l’esplanade, le nègre l’avait trop souvent vue circuler librement dans le Palais pour ne pas être convaincu de son pouvoir sur le maître.
D’un pas ferme, elle passa devant lui, sans qu’il y fît aucune opposition. Tout n’était pas dit encore, cependant. Après l’homme, il y avait la porte.
Simulant une assurance qui était loin de son esprit, Jane Buxton introduisit la clé d’Harry Killer dans la serrure, qui s’ouvrit comme s’était ouverte la première. Elle se vit alors dans un assez long couloir, simple prolongement du vestibule qu’elle venait de traverser, dont, à droite et à gauche, une dizaine de portes trouaient les murs.
Toutes, sauf une, étaient grandes ouvertes. Jane Buxton jeta un coup d’œil dans les pièces auxquelles elles donnaient accès, et vit que ces pièces étaient des cellules, des cachots plutôt, sans air ni lumière, meublés d’une table et d’un misérable grabat. Les cachots, d’ailleurs, étaient vides, et rien n’indiquait qu’ils eussent été occupés depuis longtemps.
Restait l’unique porte fermée. Jane Buxton essaya, pour la troisième fois, le pouvoir de sa clé, et, comme les deux précédentes, cette porte s’ouvrit sans difficulté.
D’abord, elle ne distingua rien dans ce cachot, plongé dans une nuit profonde. Puis, ses yeux s’habituant peu à peu à l’obscurité, elle finit par deviner, dans l’ombre, une personne endormie.
Comme si une puissance surnaturelle l’eût avertie, sans qu’elle en eût conscience, qu’elle allait faire une découverte prodigieuse, Jane se sentait défaillir. Tremblante, le cœur battant, éperdue, sans force, elle restait immobile au seuil de ce cachot, dont son oreille et son regard s’efforçaient en vain de fouiller l’ombre impénétrable.
Elle se souvint, enfin, d’avoir vu, près de l’entrée, dans le couloir, un interrupteur électrique qu’elle manœuvra à tâtons, sans détacher ses yeux de l’ombre.
Quel saisissement éprouva Jane Buxton ! De quelle épouvante, plutôt, ne fut-elle pas frappée !
Elle eût trouvé, dans cet in pace du Palais de Blackland, l’un de ceux qu’elle venait de quitter à l’Usine quelques instants plus tôt, ou même elle y eût trouvé son frère, George Buxton, qu’elle savait mort, pourtant, depuis six ans, qu’elle eût été moins stupéfaite.
Réveillé en sursaut par l’éclat soudain de la lumière, un homme s’était soulevé sur le grabat qui occupait un des angles du cachot. Vêtu de haillons, par les trous desquels apparaissait un corps couvert d’innombrables plaies, d’une maigreur de squelette, il essayait péniblement de se redresser, en tournant vers la lumière ses yeux agrandis par la terreur.
Mais, malgré ces effroyables stigmates d’une longue torture, malgré ce visage émacié, malgré la barbe et les cheveux incultes, Jane Buxton ne pouvait s’y tromper, et reconnut sans hésiter le misérable prisonnier.
Si incroyable, si merveilleux que fût le prodige qui lui faisait reconnaître au fond d’un cachot de Blackland celui qu’elle avait six mois plus tôt laissé en Angleterre occupé à de paisibles travaux, cette épave humaine, cet être martyrisé, c’était Lewis Robert Buxton, c’était son frère.
Haletante, les yeux exorbités, en proie à une sorte de mystérieuse épouvante, Jane demeura un instant sans mouvement et sans voix.
– Lewis !… s’écria-t-elle enfin, en se précipitant vers son malheureux frère, qui balbutiait d’un air égaré :
– Jane !… Vous ici !… Ici !…
Ils tombèrent dans les bras l’un de l’autre, et longtemps, agités tous deux de sanglots convulsifs, ils mêlèrent leurs larmes, sans trouver une parole à dire.
– Jane, murmura enfin Lewis, comment peut-il se faire que vous soyez venue à mon secours ?
– Je vous le dirai, répondit Jane. Parlons de vous, plutôt. Expliquez-moi…
– Que voulez-vous que je vous dise ? s’écria Lewis avec un geste de désespoir. Je n’y comprends rien moi-même. Il y a cinq mois, le 30 novembre dernier, dans mon bureau, j’ai reçu sur la nuque un coup violent qui m’a assommé. Quand j’ai repris connaissance, j’étais bâillonné, ligoté et enfermé dans une caisse. Comme un colis, j’ai été transporté de vingt façons différentes. Dans quel pays suis-je ? Je l’ignore. Depuis plus de quatre mois, je n’ai pas quitté ce cachot, où, chaque jour, on me déchire la chair avec des tenailles, ou bien ce sont des coups de fouet…
– Oh !… Lewis !… Lewis !… gémit Jane, qui sanglotait. Mais quel est donc le bourreau ?…
– C’est bien là le pire, répondit tristement Lewis. Vous ne le devineriez jamais, celui qui se livre à ces atrocités, c’est…
Lewis s’interrompit brusquement. Son bras étendu désignait quelque chose dans le couloir, et ses yeux, tout son visage, exprimaient une affreuse épouvante.
Jane regarda dans la direction que lui montrait son frère. Elle pâlit, et sa main, glissée sous les basques de son corsage, alla saisir l’arme trouvée dans la tombe de Koubo. L’œil sanglant, sa bouche, d’où coulait un filet de bave, crispée en un rictus de fauve féroce, terrifiant, hideux, Harry Killer était là.
– Harry Killer ! s’écria Jane.
– Harry Killer ?… répéta sur un ton interrogatif Lewis Buxton, qui regarda sa sœur avec étonnement.
– Lui-même, gronda Killer d’une voix rauque.
Il fit un pas en avant, et, s’arrêtant dans l’embrasure de la porte, que sa stature athlétique obstruait tout entière, il s’appuya contre le chambranle, en vue d’affermir son équilibre fortement compromis par les libations de la soirée.
– C’est ça que vous appelez vous rendre ?… bégaya-t-il avec une colère concentrée. Eh ! eh ! Mademoiselle a des rendez-vous à l’insu de son futur mari !…
– Son mari ?… répéta Lewis, qui parut surpris plus encore.
– Pensez-vous donc que je sois si commode ?… ajouta Harry Killer, qui entra dans le cachot en tendant vers Jane ses énormes mains velues.
Mais celle-ci brandit l’arme retirée de sa ceinture.
– N’approchez pas !… s’écria-t-elle.
– Oh ! oh !… fit ironiquement Harry Killer. La guêpe a son aiguillon.
En dépit de son ironie, il ne s’en était pas moins prudemment arrêté, et il demeurait immobile, au milieu du cachot, surveillant de l’œil le poignard dont Jane Buxton le menaçait.
Profitant de ce moment d’indécision, celle-ci, entraînant son frère avec elle, se rapprocha de la porte, coupant ainsi la retraite à l’adversaire qu’elle tenait en respect.
– Oui, j’ai trouvé ce poignard dans une tombe… à Koubo !
– À Koubo !… répéta Lewis. N’est-ce pas là que George…
– Oui, dit Jane, c’est à Koubo que George est tombé, c’est là qu’il est mort, non pas frappé par des balles, mais par cette arme sur laquelle un nom : Killer, celui de l’assassin, est encore écrit.
Harry Killer avait fait un pas en arrière à cette évocation du drame de Koubo. Pâle, défait, il s’appuyait maintenant à la muraille de cachot, en regardant Jane avec une sorte de crainte.
– Killer, dites-vous ? s’écria Lewis à son tour. Vous vous trompez, Jane. Tel n’est pas le nom de cet homme. Il en a un autre, pire encore que celui de Killer, un autre qui ne sera pas nouveau pour vous.
– Un autre ?…
– Oui… Vous étiez trop petite, quand il nous a quittés, pour le reconnaître aujourd’hui, mais, bien des fois, vous avez entendu parler de lui. Votre mère avait un fils quand elle a épousé notre père. Ce fils, c’est l’homme que vous voyez là, c’est William Ferney, votre frère.
La révélation faite par Lewis Buxton avait des effets opposés sur les deux autres acteurs de cette scène. Tandis que Jane, anéantie, laissait retomber sa main sans force, William Ferney – on lui laissera désormais son nom véritable – semblait avoir reconquis toute son assurance. Son ivresse même paraissait dissipée. Il s’était redressé, et se tenait droit maintenant en face du groupe formé par Jane et Lewis, qu’il couvrait d’un regard étincelant de haine et pleine d’une implacable cruauté.
– Ah ! vous êtes Jane Buxton !… prononça-t-il d’une voix sifflante.
Il répéta encore, en grinçant des dents :
– Ah ! vous êtes Jane Buxton !…
Et, soudain, tous les mauvais sentiments qui l’étouffaient faisant explosion, il parla, parla, si vite qu’il n’avait pas le temps d’articuler les mots, en phrases coupées, hachées, la poitrine haletante, la voix sourde, les yeux fous.
– J’en suis ravi !… Oui, en vérité, j’en suis ravi !… Ah ! vous êtes allée à Koubo !… Oui, certes, c’est moi qui l’ai tué… votre frère George… le beau George… dont la famille Buxton était si fière !… Je l’ai même tué deux fois… dans son âme d’abord… dans son corps ensuite… Et maintenant, je vous tiens là, tous les deux… en mon pouvoir, sous ma botte ! Vous êtes ma chose !… Je peux faire de vous ce qui me plaît !…
À peine si les mots qui sortaient de sa gorge contractée étaient compréhensibles. Il bégayait, ivre de joie, exultant, triomphant !
– Quand je pense que j’ai pris l’un… et que l’autre est venue toute seule chez moi !… C’est trop drôle !…
Il avança d’un pas, sans que Jane, ni Lewis, enlacés, fissent un mouvement, et, se penchant vers eux :
– Vous croyez, peut-être, savoir beaucoup de choses ? Vous ne savez rien… Mais je vais tout vous dire… Tout !… Et avec quel plaisir ! Ah ! il m’a chassé, votre père !… Il doit s’en applaudir !… Une chose manque à ma joie… cependant… Je veux qu’il sache… avant de mourir… quelle main lui a porté les coups… Cette main… la voici… c’est la mienne !…
Il avança encore. Il touchait presque maintenant le frère et la sœur, épouvantés par cet accès de sauvage démence.
– Ah ! on m’a chassé !… Qu’aurais-je fait des sommes misérables qu’on m’offrait ? À moi, il faut de l’or, beaucoup d’or, des montagnes d’or !… J’en ai eu… de l’or… à remuer à la pelle… en monceaux… sans vous… sans le secours de personne… à moi seul !… Ce que j’ai fait pour m’en procurer ?… Ah ! ah !… Ce que les gens de votre espèce appellent des crimes… J’ai volé… tué… assassiné… tous… tous les crimes !… Ah ! ah !…
« Mais l’or n’était pas tout pour moi… Quelque chose de plus fort encore, c’était la haine que je vous porte… à tous… exécrable famille des Glenor !… C’est pourquoi je suis venu en Afrique. J’ai rôdé autour de la colonne de George Buxton… et je me suis présenté à lui… J’ai joué la comédie… regrets… repentir… remords… J’ai été menteur… fourbe, hypocrite… C’est de bonne guerre, pas vrai ?… L’imbécile s’y est laissé prendre… Il m’a ouvert les bras… J’ai partagé sa tente… sa table… Ah ! ah ! j’en ai profité, de sa stupide confiance !… Chaque jour un peu plus de poudre dans ses aliments… Quelle poudre ?… Que vous importe ? Opium… hachisch… ou autre de ce genre… c’est mon affaire… Cherchez George Buxton… Un enfant, un petit enfant sans force…
« Le chef ?… Moi !… Alors, quels exploits !… Les journaux en étaient pleins… George Buxton le fou… George Buxton l’assassin… George Buxton le traître… ils ne parlaient que de ça… Qui a ri, plus tard, en lisant ces tirades ?… Moi, je pense… Mais passons… Un jour, des soldats sont arrivés… George Buxton mort, c’était bien… déshonoré, c’était mieux… Je l’ai donc tué pour qu’il se taise…
« Alors, je suis venu ici, et j’ai fondé cette ville… Pas mal, n’est-ce pas, pour celui qu’on avait honteusement chassé ? Ici, je suis le chef… le maître, le roi… l’empereur… Je commande, on obéit… Pourtant, ma joie n’était pas complète… À votre père, il restait encore un fils et une fille. Cela ne pouvait pas durer… Le fils, d’abord… Un jour où j’avais besoin d’argent j’ai pris le sien… et lui par-dessus le marché… Ah ! ah ! assommé, le fils… ficelé comme un jambon, le fils… au fond d’une malle, le fils… Et en route !… Trains, bateaux, planeurs, en route ! jusqu’ici… chez moi… dans mon empire !… Et je le tuerai… comme l’autre… mais moins vite… lentement… jour par jour !… Pendant ce temps… là-bas… en Angleterre… le père… Oh ! un lord… et riche !… le père sait que son fils est parti… en emportant la caisse… Pas mal charpenté, tout ça, Dieu me damne !…
« Restait la fille… ma sœur… Ah ! ah ! ma sœur !… C’était son tour… Que lui faire, à celle-là ?… J’y pensais, je cherchais… Parbleu ! la voilà qui arrive !… C’est ma chance !… Un peu plus, j’en faisais ma femme !… C’est à se tordre !… Ma femme ?… Allons donc !… Celle du dernier de mes esclaves !… du plus hideux de mes nègres !…
« Que lui restera-t-il après… au vieux lord… en dépit de son titre et de ses richesses ?… Ses deux fils ?… un traître… un voleur… Sa fille ?… Disparue… traînant on ne sait où… Et lui… tout seul… avec ses idées de l’autre monde… Elle finit bien, la race des Glenor !… Et comme vengeance, c’est assez réussi, je pense !… »
Ces affreuses imprécations proférées d’une voix haletante s’achevèrent en un véritable hurlement.
William Ferney s’arrêta hors d’haleine, étranglant de rage. Ses yeux sortaient de leurs orbites. Il tendait vers ses victimes des mains crispées, avides de torturer une chair détestée. Ce n’était plus une créature humaine. C’était un fou furieux en pleine crise, une bête féroce acharnée à détruire.
Épouvantés plus encore pour lui que pour eux-mêmes, Jane et Lewis Buxton contemplaient le dément avec horreur. Comment une âme d’homme pouvait-elle recéler une aussi effroyable haine ?
– Pour ce soir, conclut le monstre, quand il eut repris haleine, je vais vous laisser ensemble, puisque ça vous amuse. Mais demain…
Le bruit d’une explosion, qui devait être formidable pour arriver jusqu’à ce cachot, couvrit tout à coup la voix de William Ferney. Il s’arrêta brusquement, étonné, inquiet, prêtant l’oreille…
À l’explosion succédèrent quelques minutes d’un profond silence, puis on entendit une rumeur… C’était des cris, des hurlements lointains, tout un bruit de foule en délire, auquel se mêlaient de rares coups de revolvers ou de fusils…
William Ferney ne pensait plus à Jane ni à Lewis Buxton. Il écoutait, cherchant à deviner ce que signifiaient ces clameurs.
L’homme de la Garde noire posté à l’entrée des cachots accourut tout à coup.
– Maître ! cria-t-il, affolé, la ville est en feu !
William Ferney proféra un horrible juron, puis, rejetant d’une poussée Jane et Lewis Buxton qui lui barraient le passage, il s’élança dans le couloir et disparut.
Ce dénouement était intervenu si rapidement que le frère et la sœur n’avaient eu le temps d’y rien comprendre. À peine si, dans leur égarement, ils avaient entendu l’explosion et les clameurs qui les avaient débarrassés de leur bourreau. Ils étaient seuls depuis un instant qu’ils ne s’en étaient pas encore aperçus. Ils se tenaient toujours étroitement enlacés, et, accablés par la scène atroce dont ils venaient d’être les témoins, affaiblis par leurs récentes souffrances, pensant au vieillard qui se mourait dans le désespoir et la honte, ils sanglotaient éperdument.
Bouleversés par l’effroyable scène qu’ils venaient de subir, oubliant tout ce qui n’était pas leur douleur, Jane et Lewis Buxton demeurèrent longtemps ainsi enlacés. Puis, peu à peu, leurs larmes tarirent, et enfin, poussant un profond soupir, ils s’écartèrent l’un de l’autre et reprirent conscience du monde extérieur.
Ce qui les frappa tout d’abord, ce fut, malgré les bruits confus qui grondaient autour d’eux, une troublante sensation de silence. Dans le couloir vivement éclairé par les ampoules électriques, une paix de tombe. Le Palais semblait mort. Au dehors, au contraire, des clameurs confuses, des détonations d’armes à feu, tout un tumulte qui grandissait de minute en minute.
Un instant, ils prêtèrent l’oreille à ces rumeurs inexplicables, dont Jane comprit le sens tout à coup. Elle se tourna vers son frère.
– Pouvez-vous marcher ? demanda-t-elle.
– J’essaierai, répondit Lewis.
Tous deux, groupe lamentable, la jeune fille soutenant l’homme épuisé par quatre mois de souffrances, ils sortirent du cachot, suivirent le couloir, arrivèrent dans le vestibule, où le gardien veillait tout à l’heure.
Le gardien avait disparu. Le vestibule était désert maintenant.
Péniblement, ils gravirent l’escalier jusqu’au troisième et dernier palier. Avec la clé dérobée à William Ferney, Jane ouvrit la porte que le palier desservait, et, suivie de Lewis, elle se retrouva dans la même pièce, où, peu auparavant, elle avait laissé, cuvant son ivresse, le monstrueux dément qu’elle ignorait alors être son frère.
Comme le vestibule, cette pièce était vide. Rien n’y était changé depuis qu’elle l’avait quittée. Le fauteuil de William Ferney était toujours derrière la table chargée de bouteilles et de verres, et les neuf autres sièges étaient toujours disposés en une demi-circonférence en face d’elle.
Jane, ayant fait asseoir son frère dont les jambes fléchissaient, eut enfin conscience de l’étrangeté de leur situation. Pourquoi cette solitude et ce silence ? Qu’était devenu leur bourreau ?
Obéissant à une impulsion soudaine, elle osa se séparer de Lewis et s’aventura hardiment dans le Palais, qu’elle sillonna en tous sens.
Elle commença par le rez-de-chaussée, sans en laisser un coin inexploré. En passant devant la porte extérieure, elle put remarquer d’un coup d’œil que celle-ci était soigneusement fermée. Elle ne vit personne dans ce rez-de-chaussée, dont toutes les portes intérieures étaient grandes ouvertes, ainsi que les aurait laissées la fuite éperdue de ses habitants. Avec un étonnement grandissant, elle parcourut les trois autres étages, et les trouva pareillement déserts. Si incroyable que cela fût, le Palais semblait abandonné.
Les trois étages visités, il ne restait plus que la tour centrale et la terrasse qui la commandait. Au bas de l’escalier conduisant à celle-ci, Jane s’arrêta un instant puis elle s’y engagea et le gravit.
Non, le Palais n’était pas déserté, comme elle aurait pu le croire. Quand elle fut arrivée près du sommet de l’escalier, un bruit de voix lui parvint du dehors. Avec prudence, elle franchit les dernières marches, et, protégée par l’ombre, inspecta des yeux la terrasse, où venait mourir la lumière des projecteurs de l’Usine.
La population entière du Palais y était réunie. Avec un frisson d’horreur, Jane reconnut William Ferney. Elle reconnut aussi les huit conseillers qu’elle avait trouvés en compagnie de celui-ci deux heures auparavant. Plus loin, en deux groupes, quelques hommes de la Garde noire et les neuf domestiques nègres.
Tous penchés sur le parapet, ils semblaient se montrer réciproquement quelque chose dans le lointain, en échangeant des cris, plutôt que des paroles, accompagnés de grands gestes. Que se passait-il donc enfin qui pût les passionner à ce point ?
Tout à coup, William Ferney se redressa, donna un ordre d’une voix tonnante, et, suivi de ceux qui étaient avec lui sur la terrasse, se précipita vers l’escalier dont Jane occupait les dernières marches. Celle-ci vit alors qu’ils étaient armés, chacun de deux revolvers passés à la ceinture et d’un fusil, qu’ils brandissaient au-dessus de leur tête avec colère.
Une seconde encore, et sa cachette serait découverte. Que feraient d’elle, alors, ces hommes qui semblaient en proie à une violente surexcitation ? Elle était perdue.
Tandis qu’elle regardait autour d’elle, cherchant inconsciemment un impossible secours, ses yeux tombèrent soudain sur une porte placée en haut de l’escalier, qu’elle séparait de la terrasse. Voir et pousser cette porte qui se ferma bruyamment, ce fut pour Jane Buxton une seule et même chose. Sa situation était déjà profondément changée par son geste tout instinctif, qu’elle ignorait encore l’avoir accompli.
À ce geste, des cris de fureur, de terribles imprécations répondirent au-dehors. Elle n’avait pas eu le temps de faire jouer les derniers verrous, que les gens de la terrasse heurtaient violemment à coups de crosse l’obstacle inattendu qu’elle venait de leur opposer.
Épouvantée par ces hurlements, par ces chocs répétés, par tout ce vacarme, Jane restait, immobile, tremblante, à la même place. Pour sauver sa vie, elle n’eût pas eu la force de faire un mouvement. Elle tenait ses yeux fixés sur cette porte, qu’elle s’attendait à voir tomber d’une minute à l’autre, sous l’effort de ses redoutables ennemis.
Mais la barrière qui la séparait d’eux ne tomba pas. Elle ne paraissait même pas être ébranlée par les coups furieux dont on la martelait. Jane reprit peu à peu son calme, et s’aperçut alors que cette porte était faite, comme celle de l’Usine et comme celle de l’entrée du Palais, d’une épaisse plaque de blindage capable de défier tous les assauts. Il n’y avait donc pas à craindre que William Ferney pût la forcer avec les faibles moyens dont il disposait.
Rassurée, elle descendait retrouver son frère, quand elle remarqua, au passage, que l’escalier, entre le dernier étage du Palais et la terrasse, pouvait être successivement barré par cinq autres portes semblables. Tout avait été prévu par William Ferney pour se mettre à l’abri d’une surprise. Son palais était divisé en de nombreuses sections séparées par des barrages, qu’il eût fallu emporter l’un après l’autre. Aujourd’hui, ces précautions se retournaient contre lui.
Jane verrouilla les cinq autres portes comme elle avait verrouillé la première, et redescendit au rez-de-chaussée.
Les ouvertures du Palais étaient défendues par de solides grilles et, en dedans de ces grilles, par de forts volets de fer. Sans perdre un instant, elle ferma, aux divers étages, tous ces volets jusqu’au dernier.
Où trouvait-elle la force de mouvoir ces lourdes plaques de métal ? Elle agissait dans la fièvre, sans même s’en rendre compte, comme si elle eût été en état de somnambulisme, avec adresse et rapidité. En une heure, le travail était accompli. Elle était maintenant au centre d’un véritable bloc de pierre et d’acier absolument inexpugnable.
Alors seulement, elle sentit sa fatigue. Ses jambes flageolaient. Les mains en sang, épuisée, elle eut peine à descendre auprès de son frère.
– Qu’y a-t-il donc ? demanda anxieusement celui-ci, effrayé de la voir dans un pareil état.
Quand elle eut repris haleine, Jane lui raconta ce qu’elle avait fait.
– Nous sommes les maîtres du Palais, conclut-elle.
– N’ont-ils pas d’autre issue que cet escalier ? interrogea son frère, qui ne pouvait croire à un pareil coup de théâtre.
– Pas d’autre, affirma Jane, j’en suis certaine. William est bloqué sur la terrasse, et je le défie d’en sortir.
– Mais pourquoi y étaient-ils tous réunis ? interrogea Lewis. Que se passe-t-il donc ?
Cela, Jane l’ignorait. Tout entière à ses préparatifs de défense, elle n’avait rien vu. Mais, ce qu’elle ne savait pas, il était aisé de l’apprendre. Il suffisait de jeter un coup d’œil au-dehors. Tous deux montèrent à l’étage supérieur, au-dessus duquel il n’y avait plus que la terrasse, et entrebâillèrent l’un des volets de fer que Jane venait de fermer.
Ils comprirent alors l’agitation de William Ferney et de ses compagnons. Si, à leurs pieds, l’esplanade était noire et silencieuse, de vives lueurs et de violentes clameurs leur arrivaient de la rive droite de la Red River. Toutes les cases des nègres brûlaient. Le centre de la ville, c’est-à-dire le quartier des esclaves, n’était plus qu’un immense brasier.
L’incendie faisait également rage dans la Civil Body, et même, vers l’amont et vers l’aval, les deux extrémités du quartier des Merry Fellows commençaient aussi à flamber.
De la partie de ce dernier quartier non encore atteinte par le feu, un vacarme effroyable s’élevait. On entendait des cris, des jurons, des plaintes, des hurlements confus, mêlés au bruit incessant de la fusillade.
– C’est Tongané, dit Jane. Les esclaves se sont révoltés.
– Les esclaves ?… Tongané ?… répéta Lewis pour qui ces mots n’avaient aucun sens.
Sa sœur lui expliqua l’organisation de Blackland, ce qu’elle en savait, tout au moins, d’après les renseignements donnés par Marcel Camaret, par Tongané et par le blessé soigné à l’Usine. Elle lui raconta ensuite en quelques mots comment elle-même se trouvait dans cette ville et par quel concours de circonstances elle y était prisonnière. Elle lui dit pourquoi elle avait entrepris ce voyage, comment elle était parvenue à établir l’innocence désormais certaine de leur frère George Buxton, et comment, après s’être jointe à la mission commandée par le député Barsac, elle avait été enlevée avec les débris de cette mission. Elle lui montra, au-delà de l’esplanade, l’Usine étincelante du feu de ses projecteurs, elle lui en exposa le rôle, et lui nomma ses compagnons, qui tous, sauf un nègre nommé Tongané, y étaient encore réfugiés. Quant à Tongané, c’est lui qui avait entrepris de soulever la population noire de Blackland, et le spectacle qu’on avait sous les yeux prouvait qu’il y avait réussi. Mais elle n’avait pas eu la patience d’attendre, et elle s’était enfuie seule, ce soir même, dans l’espoir de sauver les autres assiégés. C’est ainsi qu’elle était arrivée jusqu’à son malheureux frère. Pendant ce temps, Tongané donnait évidemment le signal attendu, on lui envoyait des armes, et maintenant la révolte était déchaînée. C’est vers la bataille, à laquelle ils assistaient du haut de la terrasse, que voulaient sans doute s’élancer William Ferney et ses compagnons, quand elle leur avait brusquement barré le passage.
– Et maintenant, qu’allons-nous faire ? demanda Lewis.
– Attendre, répondit Jane. Les esclaves ne nous connaissent pas, et ils ne feraient, dans la bagarre, aucune différence entre nous et les autres. Au surplus, nous leur serions d’un bien faible secours, puisque nous n’avons pas d’armes.
Lewis ayant fait justement remarquer qu’il pourrait être utile d’en posséder, Jane procéda à une nouvelle visite du Palais. Sa récolte ne fut pas abondante. Toutes les armes, sauf celles que leurs propriétaires avaient sur eux, étant centralisées dans la tour élevée au-dessus de la terrasse, elle ne trouva qu’un seul fusil et deux revolvers avec un petit nombre de cartouches.
Quand elle revint, munie de son butin, la situation avait bien changé. Les nègres s’étaient ouvert un passage et avaient envahi l’Esplanade, sur laquelle ils grouillaient au nombre de plus de trois mille. En un instant, ils eurent pris d’assaut, tant la caserne de la Garde noire, dont tous les hommes furent massacrés séance tenante, que la remise des quarante planeurs, d’où des gerbes de flammes ne tardèrent pas à jaillir. Ivres de saccage et de sang, en démence, ils se vengeaient en une fois de leurs longues souffrances, et, de toute évidence, leur fureur ne serait satisfaite que par la destruction totale de la ville et par le massacre du dernier de ses habitants.
William Ferney devait, en contemplant ce spectacle, écumer de rage impuissante. On l’entendait hurler, vociférer, sans comprendre les mots qu’il prononçait. Sur la terrasse, crépitait une incessante fusillade, et les balles, frappant dans la foule grouillante des nègres, y faisaient de nombreuses victimes.
Mais les autres ne semblaient pas s’en apercevoir. Après la caserne de la Garde noire et la remise des planeurs, dont les flammes éclairaient l’Esplanade comme une torche gigantesque, ils s’étaient attaqués au Palais lui-même, et, avec tout ce qui leur tombait sous la main, ils s’efforçaient, d’ailleurs inutilement, d’en ébranler la porte.
Ils étaient tout à cette occupation, quand de violents feux de salve partirent du côté de la Red River. Ayant enfin réussi à se reformer, les Merry Fellows avaient franchi le pont, et, se déployant sur l’Esplanade, ils tiraient au hasard, dans le tas. Bientôt des cadavres jonchèrent le sol par centaines.
Les Noirs, poussant une clameur féroce, s’étaient jetés sur leurs adversaires. Pendant quelques instants, ce fut une lutte atroce, une indescriptible tuerie. Ne disposant pas d’armes à feu, les nègres cherchaient les corps à corps, combattant avec leurs dents. Les Merry Fellows répliquaient par des coups de baïonnettes et par des balles tirées à bout portant.
L’issue du combat ne pouvait être douteuse. La supériorité des armes devait triompher du nombre. Un certain flottement ne tarda pas, en effet, à se manifester dans la masse décimée des nègres, ils reculèrent, et enfin s’enfuirent sur la rive droite, abandonnant l’Esplanade aux vainqueurs.
Ceux-ci s’élancèrent à leur poursuite, afin de sauver ce qui pouvait l’être, c’est-à-dire le centre du quartier des Merry Fellows, que l’incendie n’avait pas encore atteint.
Au moment où ils franchissaient le pont sur les talons des fuyards, une formidable explosion retentit. Du haut du Palais, Jane et Lewis purent reconnaître qu’elle avait eu lieu à une grande distance, dans la partie la plus éloignée du Civil Body. À la lueur des incendies qui brûlaient de toutes parts, ils virent qu’une fraction de ce quartier et une notable partie de la muraille d’enceinte venaient de s’écrouler dans cette direction.
Quelle que fût la cause de cette explosion, son résultat le plus certain était d’ouvrir aux nègres en déroute une large issue vers la campagne. Par la brèche ainsi faite, les esclaves vaincus purent donc se réfugier dans les champs et les taillis environnants, et échapper à leurs ennemis. Au surplus, la poursuite de ceux-ci s’était ralentie. Un quart d’heure plus tard, ils quittaient même la rive droite de la Red River et revenaient sur l’Esplanade. Outre qu’ils ne trouvaient plus d’adversaires devant eux, ils étaient, à leur tour, frappés de terreur par de nouvelles explosions, qui succédaient incessamment à la première.
Quelle était l’origine de ces explosions ? Nul n’aurait pu le dire. Il était clair, en tout cas, qu’elles ne se produisaient pas au hasard, mais qu’une volonté les dirigeait. La première avait eu lieu, on le sait, à la périphérie de la ville, au point de la demi-circonférence décrite par le quartier du Civil Body le plus éloigné du Palais.
Cinq minutes plus tard, on en entendit deux autres à droite et à gauche de ce point. Puis, après une seconde interruption de cinq minutes, deux autres éclatèrent encore en se rapprochant de la rivière, suivant la courbe du Civil Body.
C’est alors que les Merry Fellows lancés aux trousses des esclaves avaient cherché refuge sur l’Esplanade.
À partir de ce moment, les explosions inexplicables continuèrent à intervalles réguliers. Une demi-heure désormais séparait chacune de la suivante. Toutes les trente minutes, on entendait un nouveau fracas, et une nouvelle portion du Civil Body était transformée en décombres.
Massée sur l’Esplanade, la population blanche de Blackland, ce qui en subsistait tout au moins, assistait avec stupeur à cet inexplicable phénomène. Il eût semblé vraiment qu’une puissance supérieure et formidable avait entrepris la destruction méthodique de la ville. Tous ces bandits, si hardis jadis contre les faibles, tremblaient de peur maintenant. S’écrasant contre le Palais, ils essayaient en vain d’en ébranler la porte, et interpellaient avec fureur William Ferney, qu’ils apercevaient sur la terrasse, et dont ils ne pouvaient s’expliquer l’abandon. Celui-ci s’épuisait inutilement en gestes qu’on ne comprenait pas, en paroles qui se perdaient dans l’assourdissant vacarme.
La nuit s’acheva ainsi. L’aube, en se levant, éclaira un spectacle terrible. Le sol de l’Esplanade était littéralement jonché de morts, noirs et blancs confondus, au nombre de plusieurs centaines. Si ces derniers avaient remporté la victoire, ils l’avaient chèrement payée. À peine s’il restait quatre cents hommes valides sur plus de huit cents que contenaient hier encore les deux quartiers du Civil Body et des Merry Fellows. Les autres avaient péri, tant au début de la révolte, au moment de la première surprise, que sur l’Esplanade même, lorsque cette révolte avait été réprimée.
Quant aux esclaves, Jane et Lewis, du point élevé qu’ils occupaient, les apercevaient dans la campagne environnante. Beaucoup d’entre eux étaient partis. Les uns s’éloignaient dans l’Ouest, se dirigeant droit vers le Niger, dont un océan de sable les séparait. Combien de ceux-ci parviendraient à faire le voyage, sans eau, sans vivres, sans armes ? D’autres, préférant une route plus longue, mais plus sûre, suivaient le cours de la Red River et commençaient à disparaître dans le Sud-Ouest.
Mais le plus grand nombre n’avait pu se décider à s’éloigner de Blackland. On les voyait, au milieu des champs, réunis par groupes, contemplant d’un air stupide la ville, d’où s’échappaient d’épaisses volutes de fumée et que les explosions successives transformaient en un monceau de ruines.
Pendant toute la nuit, elles n’avaient pas cessé. Chaque demi-heure avait eu la sienne. Quand le soleil se leva, tout le Civil Body et la moitié du quartier des esclaves n’étaient plus qu’un amas de décombres sans nom.
À ce moment, une violente détonation retentit sur la terrasse du Palais. Puis, coup sur coup, d’autres lui succédèrent, dont la dernière fut suivie d’un fracas de tonnerre.
Sans s’éloigner de la fenêtre, d’où, par l’entrebâillement des volets, ils avaient assisté à une série de drames, Lewis Buxton saisit la main de sa sœur, en interrogeant celle-ci d’un regard inquiet.
– William, dit Jane, qui connaissait trop la disposition du Palais pour ne pas deviner la raison de ces détonations, vient de forcer à coups de canon la porte de la terrasse.
Jane Buxton parlait d’une voix calme. Elle examinait la situation et l’appréciait avec un parfait sang-froid.
– Mais alors, s’écria Lewis, ils vont descendre ?…
Il saisit l’un des revolvers que sa sœur avait découverts.
– Mieux vaut mourir que de retomber entre leurs mains !
– Ils ne sont pas encore là, dit-elle tranquillement. Il y a cinq autres portes pareilles, et placées de telle sorte, les trois dernières surtout, qu’il sera impossible de braquer le canon contre elles.
Comme pour lui donner raison, les détonations avaient fait trêve, en effet. Un sourd grognement qui arrivait de la terrasse, accompagné de vociférations furieuses, montrait que William Ferney et ses compagnons s’efforçaient de pointer leur canon sur la deuxième porte, et que l’opération ne s’accomplissait pas sans difficultés.
Au surplus, ce travail fut bientôt interrompu. Un nouvel incident venait de survenir, qui, sans doute, attirait leur attention, comme il attirait celle de Jane et de Lewis Buxton.
Les explosions extérieures, qui n’avaient pas cessé d’éclater à intervalles réguliers d’une demi-heure, venaient d’aboutir à une dernière plus violente et surtout plus proche que les précédentes. Le pouvoir destructeur qui les provoquait s’attaquait maintenant à la rive gauche. C’est du jardin de l’Usine même qu’une gerbe de terre et de pierres avait jailli vers le ciel. Quand la fumée se fut dissipée, il fut possible de constater que ce jardin était ravagé sur une assez grande étendue et qu’une faible partie de l’Usine proprement dite s’était effondrée.
La poussière de cette explosion flottait encore dans l’air, quand Lewis et Jane virent une véritable foule s’élancer sur le quai par la porte largement ouverte de l’Usine. Cette foule, Jane la reconnut. C’étaient ses compagnons de captivité, c’étaient les ouvriers de Camaret, réunis en un groupe compact au centre duquel étaient placés les femmes et les enfants. Pourquoi ces malheureux quittaient-ils leur abri et se dirigeaient-ils vers l’Esplanade, où ils allaient se heurter aux Merry Fellows, qui s’acharnaient toujours aussi vainement contre la porte du Palais ?
Ceux-ci ne pouvaient voir ces nouveaux adversaires, dont la muraille de l’Esplanade les séparait. Mais, de la terrasse, William Ferney, dont le regard passait par-dessus cette muraille, les avait vus et les montrait de la main.
Ses gestes ne furent pas compris. La foule sortie de l’Usine atteignit sans encombre la porte faisant communiquer le quai avec l’Esplanade, et pénétra sur celle-ci.
Quand les Merry Fellows l’aperçurent, ce fut parmi eux une tempête de cris. Délaissant leur inutile travail, ils saisirent leurs armes, et se ruèrent contre les envahisseurs.
Mais ce n’est plus à des nègres qu’ils avaient affaire. Armés de ce qu’ils avaient trouvé sous la main, celui-ci d’un marteau de forge, cet autre d’une pince, cet autre encore d’une simple barre de fer, les gens de l’Usine se ruèrent en avant, eux aussi. La lutte fut terrible. D’assourdissantes clameurs déchiraient l’air. Des ruisseaux de sang rougissaient le sol de l’Esplanade, déjà pleine des morts de la nuit.
Se voilant les yeux des deux mains, Jane Buxton s’efforçait de ne pas voir cet affreux spectacle. Parmi les combattants, que d’amis elle comptait ! Elle tremblait pour Barsac, pour Amédée Florence, pour l’excellent docteur Châtonnay, pour Saint-Bérain surtout, qu’elle chérissait tendrement.
Mais des hurlements plus violents éclatèrent tout à coup.
Le nombre et l’armement supérieur triomphaient. La colonne sortie de l’Usine était coupée en deux. Une de ses moitiés reculait vers le quai, défendant le terrain pied à pied, tandis que l’autre était refoulée dans la direction du Palais.
Celle-ci, tout au moins, ne devait conserver aucun espoir de salut. Arrêtée par la muraille, non seulement elle avait les Merry Fellows en face d’elle, mais encore, du haut de la terrasse, William Ferney et ses compagnons fusillaient sans risque ces malheureux auxquels la fuite même était interdite.
Un cri de joie jaillit soudain de leurs poitrines. La porte à laquelle ils étaient acculés venait de s’ouvrir toute grande derrière eux, et, sur le seuil, Jane Buxton leur était apparue. Serrés de près par leurs ennemis, ils se réfugièrent dans le Palais, tandis que Jane et Lewis déchargeaient fusils et revolvers afin de protéger leur retraite.
Stupéfaits de cette intervention à laquelle ils ne pouvaient rien comprendre, les Merry Fellows avaient hésité un instant. Quand, revenus de leur surprise, ils s’élancèrent à l’assaut, il était trop tard. La porte était refermée et bravait de nouveau leurs efforts.
Lorsque la porte eut été solidement refermée, il fallut tout d’abord s’occuper des blessés, qui étaient assez nombreux. Aidée d’Amédée Florence atteint lui-même d’une blessure, d’ailleurs très légère, et entraîné, avec Barsac, parmi ceux qu’un sort ironique obligeait à chercher refuge précisément chez leur plus implacable ennemi, Jane Buxton leur prodigua ses soins.
Les pansements terminés, un autre souci s’imposa à la jeune fille, celui de nourrir ces malheureux qui, depuis plusieurs jours déjà, souffraient cruellement de la faim. Mais pourrait-elle y réussir, et le Palais contiendrait-il assez de provisions pour tant de bouches ?
La quantité de vivres qu’elle y découvrit, après en avoir soigneusement visité tous les étages, assura tout au plus un médiocre repas. La situation restait donc des plus graves, et il semblait bien qu’on eût simplement reculé de quelques heures l’inévitable solution.
Il était onze heures du matin, quand on en eut terminé avec ces diverses occupations. Pendant ce temps, les explosions se succédaient toujours au-dehors, on continuait à entendre, sur l’Esplanade, la rumeur des Merry Fellows qui, à intervalles irréguliers, faisaient contre la porte une nouvelle tentative aussi vaine que les précédentes, et, sur la terrasse, les vociférations de William Ferney et de ses compagnons. L’accoutumance aidant, on finissait par ne plus faire attention à ce vacarme, et, sachant la forteresse à peu près inexpugnable, on s’inquiétait de moins en moins de la colère des assiégeants.
Dès qu’elle en eut le loisir, Jane Buxton demanda à Amédée Florence pourquoi on avait quitté l’abri de l’Usine pour s’aventurer sur l’Esplanade dans de telles conditions d’infériorité. Le reporter lui fit alors connaître les événements qui s’étaient déroulés depuis qu’elle-même était partie.
Il lui dit comment Tongané ayant donné, un peu après huit heures et demie, le signal qu’on attendait, Marcel Camaret avait envoyé jusqu’au quartier central quelques cartouches de dynamite et une grande quantité d’armes, à l’insu des autres habitants de Blackland. Cette première opération terminée vers onze heures du soir, les assiégés s’étaient réunis, prêts à intervenir dans la bataille qui allait s’engager. C’est alors qu’on s’était aperçu de l’absence de Jane Buxton.
Amédée Florence dépeignit à la jeune fille le désespoir de Saint-Bérain, qui devait être encore dévoré d’inquiétude à l’heure actuelle, s’il avait survécu au dernier combat.
Quoi qu’il en soit, une demi-heure après l’envoi des armes, une forte explosion avait retenti. Tongané venait de faire sauter une des portes du quartier noir, dont toutes les cases commençaient à brûler à la fois, tandis que les esclaves se répandaient dans le Civil Body et y faisaient un terrible massacre, à en juger par les cris qu’on avait alors entendus.
Le reste, Jane le connaissait. Elle savait que les nègres, après avoir envahi l’Esplanade, avaient été refoulés si rapidement qu’on n’avait pas eu le temps de courir à leur aide. On était sorti de l’Usine, toutefois, mais on avait dû battre précipitamment en retraite, la plupart des Noirs ayant déjà évacué l’Esplanade quand on y était arrivé.
Obligés de réintégrer l’Usine, les assiégés y avaient passé une nuit d’angoisse. L’échec de la révolte des esclaves ne leur permettait plus, en effet, d’espérer qu’ils viendraient jamais à bout d’Harry Killer. En outre, ils assistaient, comme Jane elle-même, à la destruction méthodique de la ville par ces explosions successives que celle-ci ne pouvait s’expliquer.
Amédée Florence lui apprit qu’elles étaient l’œuvre de Marcel Camaret devenu complètement fou.
De tout temps, Camaret, inventeur assurément génial, n’en avait pas moins côtoyé les limites de la folie, ainsi le prouvaient nombre de ses anomalies incompatibles avec une intelligence saine et bien équilibrée. Les incidents qui s’étaient multipliés depuis près d’un mois avaient achevé de lui troubler la cervelle.
Les révélations faites par les prisonniers d’Harry Killer, lorsqu’ils s’étaient réfugiés à l’Usine après leur évasion, avaient donné le premier choc. Le second, infiniment plus violent, lui avait été porté par ce Daniel Frasne, recueilli blessé après la destruction du planeur. Depuis qu’il connaissait la vérité tout entière, Marcel Camaret avait glissé de jour en jour à la démence. Jane Buxton devait se rappeler combien fréquemment depuis lors il s’était cloîtré dans son domicile personnel et de quel air triste et sombre il parcourait les ateliers, quand il s’y montrait par hasard.
L’envoi des armes à Tongané avait été son dernier acte lucide. Lorsque la détonation avait éclaté, quand, surtout, les premières flammes avaient jailli du quartier des esclaves et du Civil Body, ceux qui se trouvaient près de lui à ce moment l’avaient vu pâlir tout à coup, en portant la main à sa gorge à la manière de quelqu’un qui étouffe. En même temps, il murmurait très vite des mots à peine articulés et, par suite, difficiles à saisir. On avait cru comprendre, cependant, cette exclamation : « La mort de mon œuvre !… La mort de mon œuvre !… » répétée sans relâche à voix basse.
Pendant longtemps, un quart d’heure peut-être, Marcel Camaret, affectueusement surveillé par ceux qui l’entouraient, avait prononcé ces mots en agitant la tête sans arrêt, puis, tout à coup, il s’était redressé et s’était frappé la poitrine, en criant :
– Dieu a condamné Blackland !…
Dans son esprit, Dieu, c’était lui-même, évidemment, à en juger par le geste dont il accompagnait la sentence de condamnation.
Sans qu’on eût le temps de le retenir, il avait alors pris la fuite, en répétant, toujours d’une voix forte qu’on ne lui connaissait pas.
– Dieu a condamné Blackland !… Dieu a condamné Blackland !…
Il s’était réfugié dans la tour, dont il avait gravi les étages, en fermant toutes les portes derrière lui. Le système défensif de la tour étant identique à celui du Palais, on s’était heurté, pour le rejoindre, à la même impossibilité qui empêchait Harry Killer de quitter la terrasse sur laquelle il était bloqué. Tandis que Camaret s’élevait vers le sommet, on entendait sa voix décroissante répéter toujours :
– Dieu a condamné Blackland !… Dieu a condamné Blackland !…
Presque aussitôt, la première explosion avait retenti.
Sous la conduite de Rigaud, désespéré de voir dans un tel état l’homme génial qu’il adorait, plusieurs ouvriers s’étaient alors, malgré leur faiblesse, élancés dans l’Usine, et avaient essayé d’isoler la tour, en coupant le courant électrique. Mais celle-ci, possédant une réserve d’énergie, et même quelques machines génératrices actionnées par l’air liquide, pouvait se suffire à elle-même pendant plusieurs jours. Les explosions ne s’étaient donc pas interrompues. En revanche, les guêpes, cessant leur ronde protectrice, étaient immédiatement tombées dans le fossé de l’Usine. Force avait donc été de rendre le courant à Camaret, qui, comprenant, malgré sa folie, le marché qu’on lui proposait, avait aussitôt remis en action ces engins défensifs.
La nuit s’était ainsi écoulée, dans un perpétuel énervement, quand, à l’aube, Camaret était apparu sur la plate-forme de la tour. De ce point élevé, il avait prononcé un long discours, dont on n’avait compris que peu de mots isolés. Certains d’entre eux, tels que « colère divine », « feu du ciel », « destruction totale », prouvaient du moins que sa démence n’avait aucune tendance à s’apaiser. Comme conclusion à son discours, Camaret avait crié : « Fuyez !… fuyez tous !… » d’une voix si forte qu’on l’avait entendu de toutes les parties de l’Usine. Puis il était rentré dans la tour, dont il n’était plus sorti.
C’est peu après que s’était produite la première explosion sur la rive gauche. Cette explosion, survenue dans l’Usine même, en avait terrorisé les habitants. Au risque d’être massacrés, ceux-ci s’étaient alors résolus à tenter une sortie, puisqu’ils n’avaient plus de choix qu’entre deux façons de mourir.
Malheureusement, en arrivant sur l’Esplanade, ils s’étaient heurtés aux Merry Fellows, que la muraille leur avait cachés jusque-là, une bataille qui avait fait de nombreuses victimes s’était engagée, et, séparés en deux tronçons, les uns avaient dû se réfugier chez Harry Killer lui-même, tandis que les autres étaient contraints de regagner le quai, non sans parvenir toutefois à fermer la porte de communication de l’Esplanade.
Du Palais, on apercevait ces derniers, en effet. N’osant plus ni se risquer à une nouvelle tentative dont l’inutilité leur était démontrée, ni rentrer dans l’Usine, qui était à la merci du geste d’un fou, mourants de faim, sans force, ils restaient en plein air, étendus sur le sol, exposés aux attaques de leurs ennemis, qui pouvaient à leur gré, soit les fusiller sans risque de l’autre rive de la Red River ou de la terrasse du Palais, soit les prendre à revers par le chemin de ronde.
Parmi eux, Jane Buxton eut la joie d’apercevoir Saint-Bérain et le docteur Châtonnay. Aucun de ses amis, et notamment celui qui, de tous, était le plus cher à son cœur, n’avait donc jusqu’ici perdu la vie dans cette aventure.
Elle venait à peine d’éprouver cette satisfaction relative, quand des coups sourds retentirent aux étages supérieurs du Palais. On reconnut aisément que ces coups provenaient de la terrasse, dont ceux qui y étaient prisonniers s’efforçaient de desceller les dalles. Mais la construction était solide et résistait vaillamment.
Si William Ferney et ses compagnons, qui devaient manquer de vivres eux aussi, n’étaient pas réduits à l’impuissance par leur faiblesse, nul doute, cependant, qu’ils ne dussent finalement réussir dans leur tentative. En effet, un peu après six heures du soir, le plancher de la terrasse était traversé, et on devait évacuer le troisième étage.
On se réfugia au deuxième, sans oublier de fermer derrière soi les portes blindées, puis on attendit.
Jane Buxton profita de ce répit pour mettre Barsac et Amédée Florence au courant de ses aventures personnelles depuis qu’elle avait quitté l’Usine. Elle leur expliqua la constitution de sa famille, et, invoquant le témoignage de son frère Lewis, dont elle raconta l’audacieux enlèvement et le long martyre, elle leur dit quelle douloureuse découverte elle avait faite en reconnaissant, dans Harry Killer, son autre frère, William Ferney, depuis longtemps disparu. Si donc le sort voulait qu’elle ne revît pas l’Angleterre, Amédée Florence et Barsac pourraient ainsi être garants de George et de Lewis Buxton, accusés tous deux de crimes qu’ils n’avaient pas commis.
Vers sept heures du soir, le plafond du deuxième étage commença à être ébranlé par des coups sourds, comme l’avait été précédemment celui du troisième. William Ferney et sa bande, après un repos nécessité par leur fatigue, s’étaient remis au travail. Il fallut descendre encore.
Le percement du second plafond exigea les mêmes efforts que celui du premier. Jusqu’à deux heures du matin, les coups résonnèrent sans interruption à travers le Palais. Il y eut alors un silence de deux heures, que William Ferney employa à passer du troisième étage au deuxième et à prendre un nouveau repos, de plus en plus nécessaire.
Les coups ne recommencèrent à retentir, au plafond du premier étage cette fois, que vers quatre heures du matin. Sans attendre que ce plafond fût traversé, tout le monde se réfugia au rez-de-chaussée, non sans barrer le chemin, comme on l’avait fait jusqu’ici, au moyen des portes blindées que personne n’essayait même plus, d’ailleurs, de forcer.
C’était la dernière retraite qui fût permise aux assiégés. Quand William Ferney serait venu à bout des deux plafonds qui les séparaient encore de lui, quand les canons des fusils apparaîtraient au-dessus de leurs têtes, il leur faudrait, soit se réfugier dans les cachots du sous-sol, soit reculer, reculer toujours jusqu’au moment où ils seraient arrêtés par la muraille extérieure du Palais. Il ne leur resterait plus alors qu’à mourir.
Pendant que William Ferney s’efforçait de supprimer l’avant-dernier des obstacles qui barraient sa route, le soleil se leva dans un ciel sans nuages. On put alors se rendre compte de l’étendue du désastre. Quoi qu’il fît, le despote de Blackland ne régnerait plus désormais que sur des ruines.
La ville était entièrement détruite. Deux uniques maisons étaient encore debout, au centre du quartier des Merry Fellows, juste en face du Palais. Quelques minutes après le lever du soleil, elles s’effondraient à leur tour, achevant ainsi la complète dévastation de la rive droite.
Non seulement les explosions n’en furent pas interrompues, mais elles se précipitèrent de plus en plus, au contraire. Après la rive droite, Marcel Camaret s’attaquait à la rive gauche, et c’était au tour de l’Usine de tomber progressivement en ruines. Il dirigeait, d’ailleurs, avec une prudente habileté l’œuvre de destruction. S’il abattait les maisons ouvrières, les ateliers, les magasins de réserve, petit à petit, par morceaux, comme s’il eût voulu prolonger son plaisir, il n’avait garde de toucher aux parties essentielles, c’est-à-dire aux machines produisant l’énergie dont il faisait un si terrible usage.
À la première explosion qui retentit sur la rive gauche, les Merry Fellows de l’Esplanade, qui pendant les dernières heures de la nuit étaient restés assez tranquilles et paraissaient avoir renoncé à leurs infructueuses tentatives contre la porte, répondirent par de violentes clameurs et se ruèrent de nouveau contre le Palais.
Leur acharnement avait vraiment de quoi surprendre les assiégés. Pourquoi s’obstinaient-ils ainsi ? Maintenant que Blackland n’existait plus, que pouvaient-ils espérer ? N’eussent-ils pas mieux fait d’abandonner cette ville morte et de chercher à gagner le Niger ?
Quelques mots prononcés sur l’Esplanade, et qu’on surprit à travers la porte, expliquèrent la conduite des Merry Fellows. Ceux-ci ne songeaient guère à délivrer leur chef, qu’ils accusaient, d’ailleurs, de trahison, et ne pensaient, en effet, qu’à s’éloigner de ces lieux désolés, mais, auparavant, ils entendaient s’emparer des trésors, que, d’après la légende ayant cours parmi eux, celui qu’ils appelaient Harry Killer devait avoir ramassés dans son Palais. Quand ils se les seraient partagés, ils s’empresseraient de déguerpir et d’aller chercher fortune sous d’autres cieux.
Les assiégés leur eussent bien volontiers donné cette satisfaction. Malheureusement, leur ignorance de l’endroit où se trouvait la cachette, si elle existait toutefois, de l’ex-despote de Blackland, ne leur permettait pas de se débarrasser ainsi de leurs ennemis.
Jusqu’à neuf heures du matin, sauf les explosions de plus en plus précipitées qu’on entendait du côté de l’Usine, la situation demeura stationnaire. William Ferney travaillait toujours à percer le plafond du premier étage, dans lequel il n’avait pas encore pénétré, tandis que les Merry Fellows continuaient à s’acharner contre la porte, qui ne semblait pas s’en porter plus mal.
Mais, à ce moment, ces derniers modifièrent leur tactique. Cessant de s’épuiser en vain contre la porte elle-même, ils s’attaquèrent à la maçonnerie qui l’entourait. Pendant une heure, on entendit le bruit de leurs outils effritant la pierre, puis, cette heure écoulée, une forte explosion fit voler en éclats la partie inférieure d’un pied-droit. Les Merry Fellows s’étaient enfin avisés de forer un trou de mine, et, avec la poudre de plusieurs cartouches, ils avaient fait sauter l’obstacle qu’ils ne pouvaient forcer.
La porte tenait bon, cependant, mais elle était ébranlée, et une seconde charge d’explosif la ferait irrémédiablement tomber. Déjà, par le trou pratiqué dans la maçonnerie, des gueules de fusils apparaissaient, menaçantes.
Les assiégés durent quitter le vestibule et se réfugier dans une partie plus reculée du Palais, tandis que les Merry Fellows commençaient le second trou de mine.
Presque au même instant, un bruit d’éboulement démontra que le troisième plafond attaqué venait de céder à son tour. Quelques minutes plus tard, les assiégés entendaient marcher au premier étage, et les coups reprenaient directement au-dessus de leur tête.
La situation commençait à devenir réellement désespérée. Au-dehors, trois ou quatre cents Merry Fellows, qui seraient dans la place avant une demi-heure. Au-dessus d’eux, une vingtaine de bandits déterminés, qui, dans le même laps de temps peut-être, fusilleraient librement le rez-de-chaussée à travers le plafond. Les malheureux n’essayaient même plus de lutter contre le sort. Jane et Lewis Buxton, Amédée Florence et Barsac, s’efforçaient en vain de les réconforter. Étendus sur le sol, ils attendaient, résignés, le coup qui allait les frapper.
Mais la face des choses fut soudain changée du tout au tout. Simultanément, les Merry Fellows et William Ferney interrompirent leur travail. Une détonation, qu’on ne pouvait confondre avec les explosions qui continuaient à se produire dans le voisinage, venait de retentir et s’était répercutée dans tout le Palais. Cette détonation, provenant d’un coup de canon, selon toute apparence, fut suivie de plusieurs autres, et il ne s’était pas écoulé cinq minutes, que la muraille séparant, dans le Sud-Est, l’Esplanade de la campagne s’écroulait tout à coup sur une assez grande longueur.
Un concert d’horribles imprécations partit alors du groupe des Merry Fellows, dont quelques-uns allèrent jeter par la brèche un coup d’œil au-dehors. Il est à supposer que ce qu’ils aperçurent ne fut pas de leur goût, car ils se mirent aussitôt à gesticuler comme des gens affolés, et coururent retrouver leurs compagnons, avec lesquels ils tinrent un rapide conciliabule. Bientôt après, tandis que William Ferney, renonçant à atteindre le rez-de-chaussée, remontait dans la tour en toute hâte, ils se précipitaient en désordre vers l’autre rive. Se pressant, se bousculant dans une inexplicable panique, ils s’efforçaient d’y arriver, quand une nouvelle explosion, qui coûta la vie à une cinquantaine des leurs, détruisit à la fois le Castle’s Bridge et le Garden’s Bridge. Toute communication étant ainsi coupée avec la rive droite, ceux des Merry Fellows qui n’étaient pas encore engagés sur le pont, au moment où celui-ci avait sauté, n’hésitèrent pas à se jeter dans la rivière, qu’ils franchirent à la nage.
En un instant, l’Esplanade fut déserte, et, sauf les explosions qui continuaient à éclater à intervalles réguliers, un grand silence succéda brusquement à tout ce vacarme. Les assiégés, étonnés, ne savaient que faire, lorsqu’un angle du palais même s’écroula tout à coup. Marcel Camaret, parachevant son œuvre de destruction, commençait à rendre la place intenable. Il fallait fuir.
Ils s’élancèrent donc sur l’Esplanade, et, curieux de connaître les causes de la panique des Merry Fellows, ils coururent, à leur tour, vers la brèche de l’enceinte. Ils ne l’avaient pas atteinte, qu’une sonnerie de clairon retentissait au-dehors, de l’autre côté de la muraille encore partiellement debout.
Ne pouvant croire à la délivrance que cette sonnerie leur annonçait, ils s’arrêtèrent interdits, de même que s’arrêtaient ceux de leurs compagnons qui s’étaient réfugiés sur le quai, et qui en arrivaient au même moment.
C’est donc groupés au milieu de l’Esplanade que le capitaine Marcenay, car c’était lui, ainsi qu’on l’a aisément deviné, dont les coups de canon et les sonneries de clairon annonçaient l’intervention, aperçut tout d’abord ces malheureux, hâves, amaigris, défaits, tremblants de fatigue et d’inanition.
Ceux-ci, quand les tirailleurs apparurent sur la brèche, voulurent aller à leur rencontre, mais si grandes étaient la faiblesse et l’émotion de ces pauvres gens qu’ils purent seulement tendre les bras à leurs sauveurs, tandis que plusieurs d’entre eux tombaient sur le sol et y restaient inanimés.
Tel est le spectacle lamentable que le capitaine Marcenay eut sous les yeux, quand, à la tête de ses hommes, il arriva sur l’Esplanade. Au-delà de la rivière, une énorme étendue de ruines, d’où s’échappaient des tourbillons de fumée ; à droite et à gauche, deux imposantes constructions, en partie écroulées, dominées l’une et l’autre par une tour élevée encore intacte ; devant lui, une vaste place jonchée de corps au nombre de plusieurs centaines, les uns à jamais immobiles rejetés sur le pourtour, les autres, au milieu de cette place, réunis en un groupe compact, d’où s’élevaient des gémissements et des plaintes.
C’est vers ce groupe que le capitaine Marcenay se dirigea, puisque c’est là seulement qu’il y avait des vivants. Aurait-il du moins le bonheur d’y trouver celle qu’il cherchait, celle qu’il voulait sauver avant tous les autres ?
Il fut bientôt rassuré. En apercevant le capitaine Marcenay, Jane Buxton, dans un sursaut d’énergie, s’était redressée et s’avançait au-devant de lui ! Le capitaine eut peine à reconnaître dans cette pauvre créature au teint livide, aux joues creuses, aux yeux brillants de fièvre, celle qu’il avait quittée, moins de trois mois auparavant, si resplendissante de force et de santé. Il s’élança vers elle, juste à temps pour la recevoir évanouie dans ses bras.
Pendant qu’il s’empressait à la secourir, deux terribles explosions firent trembler le sol de chaque côté de l’Esplanade. L’Usine et le Palais s’étaient écroulés à la fois. Au-dessus de leurs ruines, seules, les deux tours s’élevaient, hautes, solides, intactes.
Au sommet de celle du Palais, on apercevait William Ferney, les huit conseillers, les neuf domestiques nègres et cinq hommes de la Garde noire, soit, en tout, vingt-trois personnes, qui, penchées sur le parapet, semblaient appeler à leur secours.
Sur le sommet de l’autre, il n’y avait qu’un homme. Trois fois de suite, cet homme fit le tour de la plate-forme, en adressant à l’horizon un incompréhensible discours accompagné de grands gestes. Il devait le hurler cependant, ce discours, puisque, malgré la distance, on entendit, à deux reprises, ces mots distinctement prononcés :
– Malheur !… Malheur à Blackland !
Ces mots, William Ferney dut les entendre, lui aussi, car on le vit faire tout à coup un mouvement de fureur, saisir un fusil, et tirer sans viser dans la direction de la tour de l’Usine, dont près de quatre cents mètres le séparaient.
Bien qu’envoyée au jugé, la balle dut, pourtant, arriver à son adresse. Marcel Camaret porta, en effet, la main à sa poitrine, et disparut en chancelant dans la tour.
Presque aussitôt retentit une double explosion, plus violente qu’aucune de celles qui l’avaient précédée, et, simultanément, les deux tours, écrasant sous leurs ruines, l’une William Ferney et ses compagnons, l’autre Marcel Camaret lui-même, s’abîmèrent dans un formidable fracas.
À ce bruit assourdissant, succéda un profond silence. Terrifiés, les spectateurs de la catastrophe regardaient encore quand il n’y avait plus rien à voir, et ils écoutaient quand il n’y avait plus rien à entendre.
Tout était terminé maintenant. Blackland, détruite de fond en comble par celui-là même qui l’avait créée, n’était plus que ruines et décombres. De l’œuvre admirable mais néfaste de Marcel Camaret, il ne subsistait rien.
15
Conclusion
Ainsi périrent Marcel Camaret et William Ferney, alias Harry Killer. Ainsi périrent également cette étonnante ville de Blackland, qui avait pu naître à l’insu de tous, et les merveilleuses inventions qu’elle contenait.
De l’une et des autres, il ne restait qu’un monceau de ruines, qui ne tarderait pas à disparaître sous un linceul de sable. Les nuages allaient cesser de déverser la pluie bienfaisante, la Red River serait tarie et redeviendrait un oued aride que n’humecterait plus la moindre goutte d’eau, les champs se dessécheraient, et le désert, reprenant son empire, monterait à l’assaut de cette création des hommes dont bientôt la dernière trace serait effacée.
Par la volonté de son auteur, l’œuvre de Camaret était morte tout entière, et rien ne transmettrait aux âges futurs le nom de l’inventeur génial et dément.
Le capitaine Marcenay abrégea autant que cela fut en son pouvoir son séjour dans ces lieux désolés. Plus d’un mois s’écoula, cependant avant qu’on pût s’engager sur la route du retour. Il fallut inhumer les cadavres au nombre de plusieurs centaines, panser les blessés, attendre que ceux-ci fussent en état de supporter le voyage, et aussi laisser le temps de reprendre des forces à ceux qu’on venait de délivrer, à la dernière minute on peut le dire.
Beaucoup, parmi l’ancien personnel de l’Usine, ne reverraient pas leur patrie. Une vingtaine d’ouvriers, trois femmes et deux enfants étaient morts, tombés sous les coups des Merry Fellows. Mais le sort avait protégé les membres officiels et officieux de la mission Barsac. Sauf Amédée Florence, atteint d’une blessure insignifiante, ils étaient tous indemnes, jusqu’à Tongané et à Malik, qui avaient repris le cours de leur idylle, laquelle consistait à se donner réciproquement de bonnes bourrades en riant de toutes leurs dents.
Pendant que ceux qu’il avait sauvés se remettaient de leurs épreuves, pendant que les blessures se cicatrisaient, le capitaine Marcenay fit la chasse à la population dispersée de Blackland. À ceux des Blancs qui résistèrent, une balle eut bientôt fait entendre raison. On entrava les autres, sur le sort desquels il serait statué ultérieurement. Quant aux anciens esclaves, on parvint à les rassurer et à les réunir peu à peu. Ramenés au Niger, ils se disperseraient à leur gré, et chacun regagnerait son village et sa famille.
Ce fut seulement le 10 juin que put s’ébranler la colonne, d’ailleurs bien pourvue de vivres trouvés en abondance dans les ruines de la ville et dans la campagne environnante. Quelques blessés, les plus grièvement touchés, n’étaient pas encore en état de marcher et durent être transportés sur des brancards. Mais il était grand temps de se mettre en route. On entrait dans la saison des pluies, qui, au Soudan, s’appelle l’hivernage, bien qu’elle coïncide avec l’été astronomique. Pour l’une et pour l’autre raison, le train allait donc être assez lent.
On ne suivra pas, étape par étape, ce voyage de retour, qui, s’il fut parfois pénible, s’accomplit du moins sans incident grave et sans danger vraiment sérieux. Six semaines après avoir quitté les ruines de Blackland, la colonne commandée par le capitaine Marcenay arrivait à Tombouctou. Deux mois plus tard, les héros de ces dramatiques aventures débarquaient en Europe, les uns en Angleterre, les autres en France.
Il suffira de peu de mots pour renseigner le lecteur sur ce qui leur advint ultérieurement.
À tout seigneur, tout honneur. M. Poncin réintégra son ministère, et se livra, comme devant, aux douceurs de la statistique. Il continue à découvrir de temps à autre des choses réellement « étonnantes ». Le nombre moyen des cheveux dans les diverses races du monde et l’allongement moyen des ongles, par an, par mois, par heure et par seconde, aux diverses saisons de l’année, constituent ses dernières trouvailles.
M. Poncin est donc heureux et le restera tant qu’il y aura sur la terre quelque chose à compter.
Un point noir, pourtant, dans son existence : il n’a pu résoudre jusqu’ici le problème posé par Amédée Florence. Mais rien n’est parfait ici-bas.
Le docteur Châtonnay a repris le collier professionnel et retrouvé ses clients, dont la santé commençait à devenir par trop insolente. Depuis qu’ils ont leur thérapeute, tout est remis en bon ordre ; ils peuvent se payer le luxe d’être malades, et, selon leur caprice, mais toujours avec profit, puisque c’est maintenant par ordre du médecin, aller et venir ou garder, soit le lit, soit la chambre.
M. le député Barsac, tout au moins, « garde la chambre », mais la sienne a un grand C. Bien que la question de l’électorat des nègres ait été enterrée pour longtemps, la défaite de la théorie soutenue par le député du Midi n’a aucunement desservi son auteur. Il apparut, bien au contraire, que les épreuves subies, que les dangers courus lui donnaient droit à une compensation. Sa situation est donc plus solide que jamais, et l’on commence à parler de lui pour le prochain ministère des Colonies.
Malik et Tongané ont quitté l’Afrique. Ils ont suivi leur maîtresse en Angleterre et se sont mariés. Sur le sol britannique prospère actuellement une assez jolie collection de négrillons, dont les premiers sont déjà grands.
Saint-Bérain… Mais Saint-Bérain n’a pas d’histoire. Il pêche, il chasse, il appelle « Madame » ses interlocuteurs moustachus, et « Monsieur » ceux du sexe opposé. Telles sont ses occupations principales. Pour le surplus, l’histoire de Saint-Bérain est celle même de Jane Buxton, et, comme celle de Jane Buxton est intimement unie à ce qui concerne son frère Lewis et le capitaine Marcenay, le sort de ces quatre personnes peut être indiqué en même temps.
Ainsi qu’on peut le supposer, le capitaine Marcenay, ayant, dès son retour à Tombouctou, demandé au colonel Allègre un congé, qui fut, cette fois, accordé sans difficulté, accompagna Jane Buxton, Lewis et Saint-Bérain en Angleterre.
Pendant le mois passé sur les ruines de Blackland, il avait eu tout le loisir de raconter à celle qui était désormais sa fiancée par quel merveilleux prodige la dépêche de Marcel Camaret était arrivée à son adresse à travers l’impondérable éther, sa démarche aussitôt faite auprès du colonel Allègre, et quelles avaient été ses angoisses en se heurtant au refus catégorique de celui-ci. Heureusement, dès le lendemain, on avait eu la réponse du colonel Saint-Auban. Non seulement le colonel déclarait faux l’ordre remis par le soi-disant lieutenant Lacour, mais encore il prescrivait de se porter immédiatement au secours de M. le député Barsac, sur le sort duquel il y avait lieu de concevoir des inquiétudes légitimes. L’expédition avait été aussitôt organisée, et, en descendant d’abord le Niger jusqu’à Gao, en traversant ensuite le désert, le capitaine Marcenay, amenant, au prix d’énormes difficultés, un canon de campagne avec lui, avait gagné Blackland à marches forcées.
À peine débarquée en Angleterre, Jane Buxton, accompagnée de son frère, du capitaine Marcenay et de Saint-Bérain, se rendit par les voies les plus rapides au château de Glenor, où une dépêche l’avait précédée. Près d’un an s’était alors écoulé, depuis qu’elle l’avait quitté. Elle y revenait ayant réussi dans son entreprise, l’honneur de sa famille restauré par elle ad integrum.
Comment allait-elle trouver son père ? Le vieillard, alors âgé de quatre-vingt-quatre ans, avait-il eu la force de supporter l’absence de sa fille, et de résister à la honte nouvelle que le pillage de l’agence de la Central Bank avait nécessairement fait rejaillir sur son second fils ? Certes, les journaux, après avoir fait le mal, s’étaient efforcés de le réparer. Par les soins d’Amédée Florence, dès que celui-ci avait eu la possibilité de communiquer avec l’Europe, ils avaient proclamé urbi et orbi l’innocence de George et de Lewis Buxton. Mais lord Glenor avait-il lu ces journaux, et ce grand bonheur ne venait-il pas trop tard ? Jane Buxton n’ignorait pas dans quel état était son père depuis le drame de la Central Bank. Quel que fût son chagrin, sa hâte de le revoir n’en était que plus grande.
Elle arriva enfin, et put s’agenouiller au chevet du vieillard condamné à l’immobilité définitive. Les yeux de celui-ci, toutefois, brillants d’intelligence, montraient que la lucidité du cerveau était intacte.
Jane Buxton, entourée de Lewis, de Saint-Bérain et du capitaine Marcenay, dont elle expliqua le rôle, fit à son père le récit complet de son voyage. Elle nomma ceux dont elle possédait le témoignage, et montra le procès-verbal rédigé au bord de la tombe de Koubo. Elle révéla ce que les journaux avaient tu jusqu’alors, la haine que le misérable William Ferney avait vouée à la famille Buxton et par quels procédés il l’avait si affreusement satisfaite.
Tout se tenait. Lord Glenor ne pouvait conserver aucun doute. Si l’un de ses fils était mort, l’honneur de tous deux était sauf.
Le vieillard, les yeux fixés sur sa fille, avait écouté attentivement. Quand elle eut terminé, un peu de sang rougit son visage, ses lèvres tremblèrent, un frémissement le parcourut de la tête aux pieds. Visiblement, sa volonté luttait contre le poids des chaînes dont son corps épuisé subissait l’implacable étreinte.
Ceux qui assistaient à ce combat tragique eurent tout à coup une indicible émotion. La volonté, plus forte, triomphait. Pour la première fois, depuis tant de mois, lord Glenor faisait un mouvement. Il parlait !
Son visage transfiguré se tourna vers Jane, et, tandis que sa main tremblante allait chercher celle de la courageuse fille qui s’était dévouée pour lui, sa bouche murmura :
– Merci !
Puis, comme s’il eût perdu, à partir de cet instant, toute raison de vivre, il poussa un profond soupir, ferma les yeux et cessa de respirer.
On se précipita vainement à son secours. Lord Buxton Glenor était entré dans la paix éternelle comme on glisse au sommeil du soir. Il était mort, doucement, comme on s’endort.
Ici se termine cette histoire.
De tous ses personnages, on connaît maintenant le sort : Barsac, futur ministre ; M. Poncin, ivre de statistique ; le docteur Châtonnay, retourné à ses malades ; Saint-Bérain, heureux près de sa tante-nièce, et celle-ci heureuse femme du capitaine Marcenay ; Lewis Buxton, arrivé au sommet de la Central Bank ; Malik et Tongané enfin, mère et père d’une flatteuse progéniture.
Quant à moi…
Allons bon !… Voilà que je vends la mèche avant l’heure !… Disons donc : quant à Amédée Florence, il reprit ses fonctions à l’Expansion française, où il publia le récit de ses aventures, que son directeur estima valoir trente centimes la ligne. Afin d’augmenter sa pécune, le reporter, qui n’est pas riche, eut l’idée de tirer deux moutures d’un seul sac, et, sur le même sujet, tenta de faire un roman.
Un roman, dites-vous ?… Quel roman ?…
Eh ! mais, celui-ci même, amis lecteurs, celui que vous venez de lire d’un bout à l’autre, puisque vous en arrivez à ces lignes.
En profond psychologue, Amédée Florence a judicieusement pensé que, s’il racontait tout bonnement des faits véritables, on bâillerait à se décrocher la mâchoire, tandis que ces mêmes faits, racontés sous le voile de la fiction, auraient chance de distraire un instant le lecteur. Le monde est ainsi fait. L’Histoire, avec un grand H, nous assomme. Les histoires seules nous amusent… quelquefois ! Que voulez-vous, on n’est pas sérieux en France !
Ces aventures étant authentiques, malheureusement pour lui, Amédée Florence, dissimulant sa personnalité avec une adresse à laquelle il rend tout le premier un public hommage, les a donc « camouflées » en roman, dont il espère bien vendre un nombre respectable d’éditions. Cette façon de passer d’un article de journal à des notes écrites au jour le jour, puis à un récit de forme impersonnelle, cette malice de « blaguer » son style un peu audacieux et d’aller jusqu’à se traiter de brave et spirituel garçon, ces petits coups de patte, ces petits coups d’encensoir, autant de ficelles, de « trucs », de procédés, d’artifices littéraires, pour mieux cacher le véritable auteur.
Mais voici que celui-ci est parvenu à la fin de sa tâche. Bon ou mauvais, amusant ou ennuyeux, le livre est là, maintenant. Sans inconvénients ni dangers, l’incognito peut donc être dévoilé, l’histoire peut être proclamée véritable, et celui qui la rédigea, votre très humble et respectueux serviteur, peut la signer de son nom : Amédée Florence, reporter à l’Expansion française, avant d’écrire le grand mot, le mot sublime, le roi des mots, le mot :
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