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Au bas de l’escalier, le docteur accueillit la civière portée par quatre brancardiers, tandis que les deux agents de police, aidés du concierge, interdisaient l’accès de la maison à la foule des curieux.
– Docteur Vocalopoulo ! criait un jeune homme perdu dans la foule.
Le Docteur, se retourna et cria à son tour aux agents :
– Laissez-le passer, c’est mon assistant. Entrez Docteur Sià.
Les quatre brancardiers soufflaient un peu, tout en préparant les courroies pour la montée. La porte cochère se referma, La foule au dehors tapait contre la porte à coups de poings, de pieds, sifflait, hurlait.
– Eh bien ? demanda le docteur Vocalopoulo à Sià tout hors d’haleine, le visage couvert de sueur. Et la femme ?
– Quelle course, mon cher Maître ! répondit le docteur Cosimo Sià. La femme ? À l’hôpital… je n’en puis plus. Fracture de la jambe et du bras…
– De la congestion ?
– Je le crois, je ne sais pas. Je suis venu au triple galop. Quelle chaleur, per Bacco ! Je boirais volontiers un verre d’eau…
Le docteur Vocalopoulo écarta un peu la toile cirée qui couvrait la civière pour examiner le blessé ; il l’abaissa aussitôt et s’adressant aux brancardiers :
– Allons, en avant ! Doucement et attention, les enfants, je vous en prie.
Tandis qu’avec toutes sortes de précautions se poursuivait la pénible ascension, à chaque palier les portes des locataires s’ouvraient au bruit des pas, au bruit des paroles brèves et haletantes :
– Doucement, doucement, répétait, à chaque marche ou presque, le docteur Vocalopoulo.
Sià suivait, continuant à s’éponger la nuque et le front, et il répondait aux locataires :
– Monsieur… comment déjà ? Corsi… Quatrième étage, n’est-ce-pas ?
Une dame et une jeune fille, la mère et la fille, montèrent l’escalier à toute vitesse et aussitôt on entendit les cris désespérés d’Adrienne.
Vocalopoulo hochait la tête, contrarié, et se retournant vers Sià :
– Achevez de surveiller la montée, fit-il, et il gravit quatre à quatre les deux étages qui le séparaient de l’appartement des Corsi.
– Allons, chère madame, ayez du courage : ne criez pas ainsi. Comprenez que vous allez lui faire du mal. Je vous en prie, mesdames, emmenez-la par là !
– Je veux le voir ! Laissez-moi ! Je veux le voir ! criait Adrienne en pleurs.
Et le médecin :
– Vous le verrez, je vous le promets, mais pas maintenant… conduisez-la par là.
– La porte ! criait un des brancardiers, à bout de souffle.
Le docteur Vocalopoulo accourut pour ouvrir l’autre côté de la porte, tandis qu’Adrienne, se débattant, entraînait les deux voisines affolées, vers la civière.
– Dans quelle chambre ? s’il vous plaît… Où est le lit ? demanda le docteur Sià.
Par ici, par ici ! fit Vocalopoulo et se tournant vers les deux femmes, il cria : « Mais retenez-la, sapristi ! Vous n’êtes même pas capables de la retenir ?
– Oh ! Seigneur Jésus ! criait la dame du second, petite et trapue, avec une énorme poitrine en se plaçant devant Adrienne, éperdue de douleur.
Les deux agents de police marchaient derrière la civière ; ils s’arrêtèrent devant la porte d’entrée. Tout à coup, dans l’escalier, s’éleva un grand bruit de voix, suivi de pas précipités. Le concierge avait sûrement rouvert la porte cochère, la foule des curieux avait envahi l’escalier.
Les deux agents tinrent tête à l’irruption.
– Laissez-moi passer ! criait dans la presse sur les dernières marches, en se frayant un passage à coups de coude, une dame grande, osseuse, vêtue de noir, le visage pâle, défait et les cheveux secs, noirs encore, malgré son âge et les souffrances manifestes qu’elle avait dû supporter. Elle se tournait de côté et d’autre, comme une aveugle : son regard était, en effet, à demi-éteint entre ses paupières gonflées et mi-closes. Parvenue au haut de l’escalier, jusqu’à la porte, avec l’aide d’un jeune homme bien mis, qui la suivait, elle fut arrêtée sur le seuil par les agents :
– On ne passe pas !
– Je suis la mère ! répliqua-t-elle avec impétuosité et d’un geste sans réplique elle écarta les agents et pénétra dans l’appartement.
Le jeune homme bien mis se coula derrière elle, comme s’il était aussi de la famille.
La nouvelle arrivée se dirigea vers une pièce presque sombre, avec un seul petit soupirail grillé au plafond. Elle ne voyait rien, elle appela :
– Adrienne !
Adrienne, assise entre les deux locataires qui cherchaient gauchement à la réconforter, se dressa en criant :
– Maman !
– Viens, viens, ma fille, ma pauvre fille ! Allons-nous en tout de suite.
La voix de la vieille dame vibrait de douleur et d’indignation.
– Ne m’embrasse pas ! Tu ne dois demeurer ici une minute de plus !
– Oh ! Maman ! Maman ! sanglotait Adrienne, les bras jetés au cou de sa mère.
– Ma fille, plus malheureuse encore que ta mère !
Puis, surmontant son émotion, elle reprit avec colère :
– Un chapeau, tout de suite, un châle ! Prends le mien… Et allons-nous en immédiatement, avec les enfants… Où sont-ils ? Les pieds me brûlent d’être ici… Maudis cette maison, comme je la maudis !
– Maman, que dis-tu, Maman ? questionna Adrienne, abîmée de douleur.
– Ah ! tu ne sais pas ? Tu ne sais rien encore ? On ne t’a rien dit ? Tu n’as rien soupçonné ? Ton mari est un assassin !
– C’est lui qui s’est blessé, de ses propres mains ! Il a tué Nori, comprends-tu ? Il te trompait avec la femme de Nori… Et elle, elle s’est jetée par la fenêtre.
Adrienne poussa un hurlement et se laissa tomber dans les bras de sa mère, évanouie. Mais sa mère n’y prenait pas garde, et, tout en la soutenant, continuait à dire d’une voix tremblante de rage :
– Pour celle-là… pour celle-là… toi, ma fille, mon ange, qu’il n’était pas digne de regarder… Assassin !… Pour celle-là… comprends-tu, comprends-tu ?
Et elle lui tapotait doucement l’épaule, la caressait, la berçait presque.
– Quel malheur ! Quel drame ! Mais que s’est-il passé ? demandait à mi-voix la grosse dame du second au jeune homme bien mis qui restait dans un coin, un calepin à la main.
– C’est sa femme ? demanda à son tour le jeune homme, au lieu de répondre. Pourriez-vous me dire son nom de jeune fille ?
– Son nom… C’est une Montesani.
– Et son prénom ?
– Adrienne. Vous êtes journaliste ?
– Chut, je vous en prie !… Pour vous servir. Et dites-moi, c’est la mère, n’est-ce pas ?
– Sa mère à elle… Madame Amélie Montesani, oui, Monsieur.
– Amélie, merci, merci… Eh oui, un drame, oui, madame, un véritable drame…
– Mais pas le moins du monde. Les mauvaises herbes… enseigne le dicton, vous le savez mieux que moi… C’est le mari qui est mort…
– Le juge ?
– Il n’était pas juge, il était substitut du procureur.
– Oui, enfin, ce jeune homme si laid… tout maigriot, un Calabrais, arrivé depuis peu… Ils étaient si amis avec M. Corsi !
– Naturellement, ricana le jeune homme. C’est toujours comme ça, vous le savez mieux que moi… Mais pardon, où se trouve M. Corsi ? Je voudrais le voir… Si vous aviez la bonté de m’indiquer…
– C’est par là… Traversez la pièce et la porte à droite.
– Merci mille fois, Madame. Ah ! une autre question. Combien d’enfants ?
– Deux. Deux amours ! Un petit garçon de huit ans, une petite fille de cinq.
Le jeune homme se dirigea vers la chambre du blessé. En traversant le vestibule, il surprit le beau petit garçon qui, les yeux brillants, un sourire nerveux sur les lèvres et les mains derrière le dos, demandait à un des agents de police :
– Dis-moi, avec quoi il lui a tiré dessus, avec un fusil ?