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Tommaso Corsi, le torse nu, puissant, soutenu par des coussins, fixait de ses grands yeux noirs et brillants le docteur Vocalopoulo qui avait quitté son veston et, les manches relevées sur ses bras maigres et velus, palpait et étudiait la blessure. De temps à autre, les yeux de Corsi se levaient sur l’autre docteur, comme si, dans l’attente de quelque chose qui allait se briser en lui, il eût voulu lire le signe et la minute de cette rupture dans les yeux des deux hommes. Une pâleur extrême embellissait son mâle visage plutôt rouge d’habitude.
Il fixa sur le journaliste qui venait d’entrer, intimidé et perplexe, un regard fier, comme pour lui demander ce qu’il était et ce qu’il voulait. Le jeune homme pâlit en s’approchant du lit, mais sans détourner ses yeux aimantés par le regard du blessé.
– Oh ! Vivoli ! fit le docteur Vocalopoulo, en se tournant à peine.
Corsi ferma les yeux et poussa un long soupir.
Lello Vivoli attendait que Vocalopoulo se tournât de nouveau vers lui, mais il finit par perdre patience :
– Psst, appela-t-il tout doucement, et, désignant le blessé, il demanda d’un geste de la main comment il allait.
Le docteur haussa les épaules et ferma les yeux, puis d’un doigt, montra la blessure à hauteur du téton gauche.
– Alors, adieu… fit Vivoli, en levant la main, avec le geste de bénir.
Une goutte de sang perla au bord de la blessure et raya longuement la poitrine. Le docteur l’étancha avec un peu de coton puis se parlant à lui-même :
– Où diable s’est logée la balle ?
– On ne le sait pas ? demanda timidement Vivoli, sans quitter des yeux la blessure, malgré sa répulsion. Dis-moi, tu sais le calibre ?
Le docteur Sià prit la parole, avec une évidente satisfaction :
– Neuf… calibre neuf… On peut le déduire de la blessure…
– Je suppose, déclara Vocalopoulo, les sourcils froncés, absorbé dans ses réflexions, qu’elle doit être sous la clavicule… Eh oui, malheureusement, le poumon…
Deviner, déterminer le chemin capricieux parcouru par la balle, pour l’instant cela seul comptait à ses yeux. Il n’avait plus devant lui qu’un patient quelconque sur lequel il devait exercer son talent, en usant de tous les moyens que lui suggérait sa science : au delà de ce devoir matériel et étroitement délimité, il ne voyait rien, il ne pensait à rien. La présence de Vivoli le fit seulement réfléchir que, Corsi étant très connu dans la ville et le drame ayant mis toute la population sens dessus dessous, il pouvait être utile qu’on annonçât publiquement qu’il était le médecin traitant.
– Vivoli, tu diras que c’est moi qui le soigne.
Le docteur Sià, de l’autre côté du lit, fit entendre une toux légère.
– Et tu peux ajouter, reprit Vocalopoulo, que je suis assisté par le docteur Cosimo Sià : je te le présente.
Vivoli inclina à peine la tête, avec un léger sourire. Sià qui s’était précipité, la main tendue, pour serrer celle de Vivoli, devant ce salut cérémonieux, perdit contenance, rougit, ébaucha un salut de sa main déjà tendue, comme pour dire : « Voilà, cela revient au même. Je vous salue comme çà ».
Le moribond entr’ouvrit les yeux et fronça les sourcils. Les deux docteurs et Vivoli le regardaient avec effroi.
– Nous allons faire le pansement, dit Vocalopoulo, d’une voix empressée, en se penchant vers lui.
Tommaso Corsi secoua la tête sur ses oreillers, puis abaissa lentement ses paupières sur ses yeux sombres, comme s’il n’avait pas compris : telle fut du moins, l’impression du docteur Vocalopoulo qui, tordant encore la bouche, murmura :
– La fièvre…
– Je me sauve, fit tout bas Vivoli, avec un salut de la main à Vocalopoulo et une simple inclinaison vers Sià qui répondit, cette fois, par un signe de tête bref.
– Sià, venez par ici. Il s’agit de le soulever. Il faudrait deux de nos infirmiers… Enfin, nous allons essayer. Je tiens à faire un pansement qui tienne bon.
– Oui. Où est l’alcool ? La cuvette aussi, s’il vous plaît. Bon, attendez… Préparez les bandes. Elles sont préparées ? Alors la glace.
Tommaso Corsi, lorsque le docteur Vocalopoulo commença le pansement, ouvrit les yeux. Son visage s’assombrit, il essaya de la main d’écarter de sa poitrine les mains du docteur, et d’une voix caverneuse, il dit :
– Non, non…
– Comment non ? demanda surpris le docteur Vocalopoulo. Mais un flot de sang empêcha Corsi de répondre et les mots s’étranglèrent dans sa gorge, au milieu d’une quinte de toux. Il retomba, évanoui…
Il fut alors lavé et pansé selon les règles par les deux médecins traitants.