Luigi Pirandello
Le livret rouge

LE DEVOIR DU MÉDECIN

IV

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IV

 

– Non, Maman, non… Je ne pourrais pas.

 

Adrienne avait repris ses sens et refusait de céder aux injonctions de sa mère. Abandonner la maison de son mari avec les enfants, elle ne le pouvait pas.

 

Elle se sentait clouée de force sur sa chaise, étourdie et tremblante, comme si la foudre était tombée à ses pieds. Sa mère s’agitait devant elle et la pressait en vain :

 

– Allons, Adrienne, allons. M’entends-tu ?

 

Elle s’était laissé mettre un châle sur ses épaules, son chapeau sur sa tête ; elle regardait droit devant elle, comme une mendiante. Elle ne parvenait pas encore à se rendre compte de ce qui lui était arrivé. Que lui disait sa mère ? De quitter la maison ? Comment l’aurait-elle pu, en un moment pareil ? Qu’il lui faudrait tôt ou tard la quitter ? Pourquoi donc ? Son mari ne lui appartenait-il plus ? Le désir de le voir avait disparu. Mais que faisaient dans le vestibule ces deux agents que lui montrait sa mère ?

 

– Mieux vaut qu’il meure ! S’il vit, il ira au bagne !

 

– Maman ! supplia-t-elle, en fixant son regard sur elle.

 

Mais elle baissa les yeux aussitôt pour réprimer ses larmes.

 

Sur le visage de sa mère, elle relut la condamnation de son mari : « Il a tué Nori ; il te trompait avec la femme de Nori ». Elle continuait à l’ignorer, elle ne pouvait encore ni penser, ni concevoir pareille chose : elle gardait la vision de cette civière et ne pouvait rien imaginer de plus que son Tommaso blessé, peut-être moribond, couché dessusTommaso avait donc tué Nori ? Il avait une intrigue avec Angelica Nori et tous deux avaient été surpris par le mari ? Elle réfléchit que Tommaso portait toujours son revolver sur lui. Était-ce pour Nori ? Non : il l’avait toujours porté et les Nori n’habitaient la ville que depuis un an.

 

Dans le désarroi de sa conscience, une foule d’images s’éveillaient en tumulte : une image appelait l’autre ; elles se groupaient l’espace d’un éclair en scènes précises, s’évanouissaient aussitôt pour s’assembler en scènes nouvelles, avec une rapidité vertigineuse. Les Nori étaient arrivés d’une ville de Calabre avec une lettre d’introduction pour Tommaso, qui les avait accueillis avec l’exubérance qui était le propre de son caractère toujours aimable, avec des airs complices, avec le sourire clair de son mâle visage, où les yeux brillaient, exprimant la plénitude de sa vitalité, son énergie active, infatigable, tout cela qui le faisait aimer unanimement.

 

Cette nature si vivante, si expansive, qui avait un besoin continuel de se confier presque avec violence l’avait subjuguée, absorbée dès les premiers jours de leur mariage : elle s’était sentie entraînée par la hâte qu’il avait de vivre : une fureur de vie, exactement : vivre sans trêve, sans raffiner sur les scrupules, sans passer son temps à réfléchir : vivre et laisser vivre, en passant par dessus tous les empêchements, en franchissant tous les obstacles. Plusieurs fois, elle s’était arrêtée, au milieu de cette course, pour juger telle action commise par son mari et qu’elle n’estimait pas d’une correction parfaite. Mais il ne lui laissait pas le temps de juger, pas plus qu’il n’accordait d’importance à ses actes. Elle savait qu’il était inutile de lui demander de se retourner pour examiner ses défaillances : il haussait les épaules, il souriait, et en avant ! Il avait besoin d’avancer à tout prix, par n’importe quel chemin, sans s’attarder à peser le bien et le mal ; il demeurait allègre et net, purifié, eût-on dit, par cette activité sans trêve, et toujours joyeux, généreux envers tous, simple et amical envers tous : à trente-huit ans, c’était un grand enfant, très capable de se mettre à jouer le plus sérieusement du monde avec ses deux petits, et, après dix ans de mariage, si amoureux de sa femme qu’elle avait eu à rougir, et tout récemment encore, de gestes impudents commis par lui, devant les enfants ou la bonne.

 

Et aujourdhui, d’un coup, cet arrêt foudroyant, cet explosion ! Mais comment se pouvait-il ? La crudité des faits ne parvenait pas encore à dissocier les sentiments qu’elle avait pour son mari : sentiments qui n’étaient pas de simple et solide affection, mais l’amour le plus fort et que son cœur lui disait partagé.

 

Quelques légères dissimulations peut-être, oui, sous cette tumultueuse exubérance ; mais le mensonge, non, le mensonge ne pouvait trouver place dans sa gaieté constante. Qu’il eût une intrigue avec Angelica Nori, cela ne voulait pas dire qu’il l’avait trahie, elle, sa femme ; mais cela, sa mère ne pouvait le comprendre, elle ignorait tant de choses… Non, il ne pouvait avoir menti avec ces lèvres, ces yeux, ce rire qui réjouissait tous les jours la maison. Angelica Nori ? Elle savait bien ce qu’elle était, même pour son mari : pas même un caprice : rien, rien ! simplement la preuve d’une de ces faiblesses que les hommes ne savent ou peut-être ne peuvent pas éviterMais dans quel abîme était-il tombé, entraînant son foyer, sa femme, ses enfants dans sa chute ?

 

– Mes enfants, mes enfants ! s’écria-t-elle enfin.

 

Elle sanglotait, les mains sur le visage, comme pour ne plus voir le gouffre qui s’ouvrait devant elle.

 

– Emmène-les avec toi, ajouta-t-elle, en se tournant vers sa mère. Qu’ils s’en aillent, qu’ils ne voient pas… Mais moi, non, Maman, je reste. Je t’en prie

 

Elle se leva, et s’efforçant de contenir ses larmes, elle alla, suivie par sa mère, chercher les enfants qui jouaient ensemble dans un petit cabinet où la bonne les avait enfermés. Elle commença à les habiller en étouffant les sanglots qui la secouaient à chacune des joyeuses interrogations puériles :

 

– Avec GrandMère, ouiPromener avec Grandmère… Le petit cheval, oui… Le sabre aussi… Grandmère te les achètera.

 

Le mère contemplait, le cœur déchiré, sa fille bien aimée, son enfant adorée, si bonne, si belle, pour qui tout était fini désormais, et dans sa haine féroce contre celui qui faisait souffrir sa fille de la sorte, elle aurait voulu lui arracher des mains le petit garçon, tout le portrait de son père, même voix, mêmes gestes.

 

– Tu es bien décidée à ne pas me suivre ? demanda-t-elle à sa fille quand les enfants furent prêts. Moi, je ne mettrai plus les pieds ici. Tu vas rester seule… La maison de ta mère t’est toujours ouverte. Tu y viendras demain, sinon aujourdhui. Même s’il ne meurt pas, il…

 

– Maman ! supplia Adrienne, en montrant les enfants.

 

La vieille dame se tut et s’en alla avec ses petits-fils en voyant sortir de la chambre du blessé le docteur Vocalopoulo.

 

Le docteur s’approcha d’Adrienne pour lui recommander de ne pas déranger son mari pour l’instant.

 

– Une émotion, même légère, pourrait lui être fatale. Qu’on ne fasse rien qui puisse le contrarier ou l’impressionner. Cette nuit, mon confrère le veillera. Si l’on avait besoin de moi…

 

Il n’acheva pas, il s’était aperçu qu’elle ne l’écoutait pas et qu’elle ne lui demandait pas de détails sur la blessure. Elle avait son chapeau sur la tête comme si elle s’apprêtait à quitter la maison. Le docteur ferma les yeux à demi, hocha la tête, avec un soupir, et s’en alla.

 


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