Luigi Pirandello
Le livret rouge

LE DEVOIR DU MÉDECIN

V

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V

 

Dans la nuit, Tommaso Corsi reprit connaissance. Encore à demi inconscient, accablé par la fièvre, il ouvrait tout grands ses yeux dans la pénombre de la chambre. Une lampe brûlait sur la commode, un miroir à trois faces protégeait le lit de la lumière qui se projetait vivement sur le mur, précisant les dessins et la couleur de la tapisserie.

 

Tommaso Corsi n’éprouvait qu’une sensation : le lit lui paraissait plus haut et lui permettait de remarquer pour la première fois dans la chambre des choses qui, jusque là, lui avaient échappé. Il voyait mieux l’ensemble du mobilier, immobile et comme résigné, et dans le calme profond de la nuit, il s’en exhalait une sorte de réconfort familier, auquel les riches tentures, qui descendaient du plafond aux tapis, ajoutaient un air insolite de solennité. « Nous sommes là, tels que tu nous as voulus pour la commodité et ton agrément, semblaient dire, au fur et à mesure que Corsi reprenait conscience, tous les meubles, tous les objets qui l’entouraient, nous sommes ta maison ; tout est comme avant ».

 

Soudain, il referma les yeux, brusquement aveuglé dans la pénombre par un flot de lumière crue : c’était la lumière qui avait incendié l’autre chambre, quand cette femme, avec un hurlement, avait ouvert la fenêtre par où elle s’était jetée.

 

Il retrouva d’un bloc, horriblement, toute sa mémoire ; il revit tout, comme si tout recommençait à avoir lieu.

 

Lui, retenu par une instinctive pudeur, ne se décidait pas à sortir du lit tout dévêtu, et Nori, alors, tirait sur lui un premier coup qui faisait voler en éclats le verre d’une image de piété suspendue au-dessus du lit ; il étendait lui-même la main vers son revolver posé sur la table de nuit, et le sifflement de la seconde balle frôlait son visage… Mais il ne se rappelait pas avoir tiré sur Nori : c’était seulement quand Nori était tombé sur le parquet, puis s’était écroulé la tête la première, que sa propre main lui était apparue armée du revolver chaud et fumant encore. Il avait alors bondi hors du lit, et en une seconde, s’était engagée en lui la lutte terrible de toutes ses énergies contre l’idée de la mort ; l’horreur de mourir, d’abord ; puis la nécessité de mourir, enfin un sentiment atroce, obscur, qui s’était imposé, dominant toutes les répugnances, tous les autres sentiments. Il avait contemplé le cadavre, la fenêtre par où cette femme s’était jetée ; il avait entendu la clameur de la rue ; un abîme s’était ouvert en lui : alors la décision violente s’était imposée avec une entière lucidité, comme un acte longuement médité et discuté. Oui, les choses s’étaient passées de cette manière.

 

– Non, se répétait-il, un instant plus tard, en rouvrant ses yeux brillants de fièvre. Non, puisque je suis chez moi, puisque je suis dans mon lit

 

Il lui semblait entendre un brouhaha de voix joyeuses dans les pièces voisines. Il avait fait poser les tentures neuves et les tapis cloués dans l’appartement pour le baptême de son dernier-né, mort à vingt jours. C’était bien cela, les invités revenaient de l’église. Angelica Nori, à qui il donnait le bras, avait appuyé furtivement sa main sur ce bras ; il s’était tourné pour la regarder, étonné, et elle avait accueilli ce regard avec un sourire impudent, un peu fou, et elle avait baissé voluptueusement ses paupières sur ses grands yeux noirs, globuleux, en présence de tout le monde.

 

– Cet enfant est mort, pensait-il, parce que c’est lui qui l’a tenu sur les fonts baptismaux. C’était aussi un jeteur de sorts.

 

Des images imprévues, d’étranges et confuses visions, de soudaines fantasmagories, des pensées lucides et précises se succédaient en lui dans un délire intermittent.

 

Oui, oui, il l’avait tué. Mais par deux fois, cet insensé avait d’abord essayé de l’assassiner, et en se tournant pour saisir son arme sur la table de nuit, lui Corsi, avait crié en souriant : « Que fais-tu là ? », tant il lui semblait impossible que cet homme ne comprît pas, avant de l’obliger à le menacer et à réagir, que c’était une infamie, une folie de vouloir le tuer ainsi, en un pareil moment, de l’assassiner alors qu’il se trouvait là par hasard, que toute sa vie était ailleurs, qu’il avait ses affaires, les choses qui lui étaient vraiment chères, sa famille, ses enfants à défendre. Ah ! le malheureux !

 

Comment diable, tout d’un coup, ce petit homme louche, laid et falot, cette âme apathique et morne, qui se traînait le long de son existence sans le moindre désir, sans la moindre affection, qui se savait depuis des années et des années trompé sans pudeur par sa femme et ne s’en souciait pas, cet homme qui semblait n’ouvrir les yeux, n’extraire du fond de sa gorge sa voix molle et miaulante qu’au prix d’une fatigue démesurée, comment diable, tout d’un coup, avait-il senti son sang bouillonner et précisément contre lui, Corsi ? Ne savait-il pas quelle femme était sa femme ? ne comprenait-il pas que c’était une chose ridicule, une chose folle et infâme tout ensemble que de défendre soudain à coups de revolver son honneur confié à une femme qui l’avait piétiné durant des années, sans qu’il ait eu l’air de s’en apercevoir ?

 

Mais combien de fois cet homme avait-il assisté à des scènesAngelica, sous ses yeux, sous les yeux d’Adrienne, avait cherché à le séduire par ses coquetteries de petite guenon mélancolique. Adrienne s’en était bien aperçue et le mari n’aurait rien vu ? Ah ! ils en avaient bien ri avec Adrienne ! Faire un drame, sérieusement, pour une femme comme celle-là ? Un scandale, plus : leur mort à tous deux ? Oh ! le malheureux, c’était peut-être un beau cadeau qu’il lui avait fait en le tuant ! Mais lui, Corsifallait-il qu’il mourût pour si peu de chose ? Sur le moment, avec ce cadavre à ses pieds, affolé par la clameur de la rue, il avait cru ne pas pouvoir se dispenser de mourir. Pourquoi tout n’était-il pas fini ? Il vivait encore dans sa chambre tranquille, couché sur son lit, comme si rien n’était arrivé. Ah ! si tout cela avait pu n’être qu’un horrible rêve ! Non : cette douleur lancinante à la poitrine, qui l’empêchait de respirer… Et puis le lit

 

Il étendit tout doucement un bras vers la place voisine ; vide… alors, Adrienne ?… Il sentit à nouveau un abîme se creuser en lui. était-elle ? Et les enfants ? L’avaient-ils abandonné ? Seul dans la maison ? Était-ce possible ?

 

Il rouvrit les yeux : était-il vraiment dans sa chambre à coucher ? Oui : rien de changé. Alors, un doute cruel, dans cette alternative de délire et de lucidité, le mordit : il ne savait plus, en ouvrant les yeux, s’il voyait par hallucination sa chambre remplie de la paix coutumière, ou s’il rêvait quand il refermait les yeux et revoyait, avec une netteté dans la perception qui en faisait presque une réalité, l’horrible tragédie de la matinée. Il poussa un gémissement, et aussitôt un visage inconnu parut à ses yeux ; il sentit une main se poser sur son front. Cette pression le réconforta et il ferma les yeux avec un soupir résigné à ne plus rien comprendre, à ne plus savoir ce qui s’était véritablement passé. C’était peut-être aussi en rêve qu’il entrevoyait ce visage, qu’il sentait cette main sur son frontIl retomba dans le coma.

 

Le Docteur Sià s’approcha sur la pointe des pieds du coin le plus obscur de la chambre, où veillait Adrienne sans se faire voir.

 

– Il vaudrait peut-être mieux, dit-il à voix basse, envoyer chercher le docteur Vocalopoulo. La fièvre monte et l’aspect général ne me…

 

Il s’interrompit, puis demanda :

 

– Voulez-vous le voir ?

 

Angoissée, Adrienne, de la tête, fit signe que non. Puis comme elle ne se sentait plus la force de contenir le flot de larmes qui montait à ses yeux, elle se leva d’un trait et s’enfuit de la chambre.

 

Le docteur Sià referma prudemment la porte pour que les sanglots de sa femme ne parvinssent pas aux oreilles du moribond, puis soulevant la vessie posée sur sa poitrine, il en vida l’eau, la remplit à nouveau de glace, la replaça sur le pansement juste au-dessus de la plaie.

 

– Voilà qui est fait.

 

Il observa encore, longuement, le visage du blessé, écouta sa respiration oppressée, puis n’ayant plus rien d’autre à faire et comme s’il lui suffisait d’avoir renouvelé la glace et d’avoir fait ses observations, il revint à sa place, sur le fauteuil, de l’autre côté du lit.

 

Là, les yeux fermés, il s’abandonnait au plaisir de se laisser envahir peu à peu par le sommeil, éteignant progressivement sa volonté d’y résister, jusqu’au moment où enfin sa tête s’affaissait d’un coup : il entrouvrait alors les yeux et recommençait à s’adonner à ce plaisir défendu, qui le grisait doucement.

 


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