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Les complications redoutées par le docteur Vocalopoulo ne furent malheureusement pas évitées au malade : la première et la plus grave de toutes, ce fut une congestion pulmonaire, avec fièvre à 40°.
Sans aucune préoccupation étrangère à la science, qui le passionnait, le docteur Vocalopoulo redoubla de zèle ; rien ne semblait plus lui importer que de sauver à tout prix le moribond.
Il voyait dans les malades confiés à ses soins, non pas des hommes, mais des cas à étudier : un beau cas, un cas extraordinaire, un cas médiocre ou banal ; tout comme si les maladies humaines étaient au service de la science et non pas la science à celui des malades. Un cas grave et compliqué l’intéressait toujours à l’extrême ; il n’arrivait plus à détacher sa pensée de son malade : il mettait en œuvre les traitements les plus nouveaux des premières cliniques du monde ; il consultait scrupuleusement les bulletins, les revues et les compte-rendus détaillés des essais, des méthodes des plus grandes lumières de la science médicale, et souvent il adoptait les cures les plus risquées avec un courage indomptable, une inébranlable confiance. Il avait acquis de la sorte une grande réputation. Chaque année, il faisait un grand voyage et il revenait enthousiaste des expériences auxquelles il avait assisté, enchanté des nouvelles connaissances dont il avait accru son bagage, pourvu des instruments de chirurgie les plus modernes et les plus perfectionnés qu’il rangeait – après en avoir minutieusement étudié le mécanisme et les avoir fourbis avec le plus grand soin – dans la grande armoire de verre, en forme d’urne, au beau milieu de son immense cabinet de travail et, après les y avoir enfermés, il les contemplait encore en se frottant les mains, des mains solides, toujours froides, ou en étirant à deux doigts le bout de son nez armé d’une paire de lunettes très fortes qui accentuaient l’austère rigidité de son visage pâle, long, chevalin.
Il amena plusieurs de ses collègues au chevet de Corsi pour étudier le cas, pour en discuter ; il expliqua toutes ses tentatives, plus nouvelles et plus ingénieuses les unes que les autres, mais demeurées encore sans résultat. Le blessé, accablé par la fièvre, demeurait dans un état proche du coma, interrompu cependant par des crises de délire, au cours desquelles, plusieurs fois, déjouant toute surveillance, il avait été jusqu’à tenter d’arracher son pansement.
Vocalopoulo n’avait pas accordé grande attention à ce « phénomène » ; il s’était borné à recommander au docteur Sià de redoubler de vigilance. Il avait pu, grâce à une radiographie de la blessure, extraire le projectile logé sous l’aisselle ; il avait, au risque de tuer le malade, fait des applications de draps mouillés pour abaisser sa température. Il avait enfin réussi ! La fièvre avait baissé, l’inflammation pulmonaire était vaincue, tout danger presque écarté. Aucune récompense matérielle n’aurait pu égaler la satisfaction morale du docteur Vocapoulo. Il rayonnait, et le docteur Sià aussi, complémentairement.
– Mon cher confrère, serrez-moi la main. Cela s’appelle une victoire.
Sià lui répondait d’un seul mot :
– Miraculeux !
L’approche du printemps allait hâter la convalescence.
Déjà le malade commençait à retrouver sa tête, à sortir de l’état d’inconscience où il était si longtemps resté plongé. Mais il ignorait encore, il ne soupçonnait même pas ce qui était advenu de lui.
Un matin, il s’amusa à sortir les mains de son lit et à les soulever, pour les regarder ; il sourit en voyant trembler ses doigts exsangues. Il se sentait encore comme suspendu dans le vide, mais un vide tranquille, suave, irréel. Seuls des détails lui apparaissaient çà et là, dans la chambre : une frise peinte au plafond, le duvet vert de la couverture de laine sur le lit, qui lui remettait en mémoire les brins d’herbe des prés et des parterres ; il concentrait toute son attention sur ces riens, avec béatitude ; puis, avant d’en éprouver de la fatigue, il refermait les yeux, et il était envahi par une griserie douce, à laquelle il s’abandonnait ; il rêvait, plongé dans un ineffable délice.
Tout était fini, tout ; la vie recommençait. Mais n’avait-elle pas été interrompue pour les autres comme pour lui ? Non, non… ah ! un bruit de voiture… Dehors, dans les rues, tout le temps de sa maladie, la vie avait suivi son cours ordinaire…
Il éprouva comme une démangeaison irritante au ventre, à la pensée qui obscurément le préoccupait ; il recommença à contempler le duvet vert de la couverture, qui figurait pour lui la campagne : là, du moins, la vie recommençait vraiment, avec tous ces brins d’herbe… C’était ainsi qu’elle recommençait pour lui. Il allait se remettre à vivre à neuf, entièrement à neuf… Un peu d’air frais ! Ah ! si le médecin avait voulu lui ouvrir un peu la fenêtre… Il appela : « Docteur… »
Sa propre, voix lui fit un étrange effet. Mais personne ne répondit. Il promena son regard autour de la chambre. Personne… Comment cela ? Où était-il donc ? Adrienne, Adrienne !… Une tendresse angoissée pour sa femme le domina, et il se mit à pleurer comme un enfant, avec un désir éperdu de lui jeter les bras autour du cou et de la serrer contre sa poitrine… Il appela encore, au milieu de ses larmes :
– Adrienne ! Adrienne !… Docteur !
Personne ne lui répondait. Affolé, étouffant, il étendit la main vers la sonnette posée sur la table de nuit ; mais il sentit soudain une atroce déchirure qui le laissa un moment sans souffle, le visage blême, contracté par la souffrance ; puis il sonna, il sonna avec fureur. Le docteur Sià accourut avec son air de toujours tomber de la lune :
– Me voici ! Qu’y a-t-il donc ?
– Seul, on m’avait laissé seul…
– Eh bien, pourquoi une agitation pareille ? Je suis là.
– Non, Adrienne. Appelez-moi Adrienne. Où est-elle ? Je veux la voir…
Il commandait à présent. Le visage du docteur Sià s’allongea ; il pencha la tête de côté.
– Pas si vous vous mettez dans un état pareil. Si vous ne vous calmez pas, non.
– Je veux voir ma femme, reprit-il en colère, d’un ton impérieux. Pouvez-vous m’en empêcher ?
– C’est à dire que… je voudrais… Non, non, taisez-vous : je vais vous l’appeler. Il n’eut pas besoin de l’appeler. Adrienne était derrière la porte : elle sécha tant bien que mal ses pleurs, elle accourut, elle se jeta en sanglotant dans les bras de son mari, comme dans un gouffre d’amour et de désespoir. Il ne connut d’abord que la joie de presser contre lui la bien-aimée : son corps tiède, le parfum de sa chevelure le grisaient. Ah ! qu’il l’aimait, comme il l’aimait… Tout à coup, il l’entendit sangloter. Il essaya de soulever à deux mains cette tête qui se blottissait contre lui ; il n’en eût pas la force et se tourna, pris de vertige, vers le docteur Sià. Le docteur accourut et obligea Adrienne à s’écarter du lit ; il la conduisit hors de la chambre, en la soutenant : sa violente crise de larmes ne s’apaisait pas. Puis il revint vers le convalescent.
– Pourquoi ? demanda Corsi, bouleversé.
Une idée lui traversa l’esprit, comme un éclair.
Sans écouter la réponse du médecin, Corsi referma les yeux, frappé jusqu’à l’âme. Il pensait :
– Elle ne me pardonne pas.