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À la nouvelle de l’amélioration, de la guérison prochaine, la surveillance de la police avait augmenté. Le docteur Vocalopoulo, craignant que l’autorité judiciaire lançât trop tôt le mandat d’arrêt, eut l’idée d’aller trouver un avocat de ses amis et des amis de Corsi, que Corsi choisirait certainement comme défenseur, pour le prier de se rendre avec lui au commissariat de police pour donner leur parole que le malade n’essaierait pas de se soustraire à la justice.
Camilio Cimetta, l’avocat, accepta. C’était un homme de soixante ans environ, mince, de très haute taille, tout en jambes. Sur son visage dévasté, jaunâtre et souffrant, deux petits yeux noirs, brillants, d’une vivacité extraordinaire, se détachaient d’étrange sorte. Plus philosophe que légiste, sceptique, accablé par l’ennui de vivre, par les amertumes que la vie ne lui avait pas ménagées, il n’avait jamais rien fait pour acquérir l’extraordinaire renommée dont il jouissait et qui lui avait procuré une richesse dont il ne savait que faire. Sa femme, une admirable créature, mais insensible, despotique et qui l’avait torturé pendant des années, s’était tuée dans une crise de neurasthénie ; sa fille unique s’était fait enlever par un misérable saute-ruisseau à son service et était morte en couches, après avoir subi, une année durant, les mauvais traitements d’un mari indigne. Il était resté seul, sans but dans la vie, et il avait refusé toutes les charges honorifiques qu’on lui proposait et la satisfaction de mettre en valeur dans une grande ville ses dons hors de pair. Et tandis que ses confrères se présentaient au banc de la défense ou de la partie civile, préparés à toutes les chicanes, armés de conclusions ou la bouche pleine de gros mots, lui, qui ne pouvait souffrir la robe que le concierge lui mettait sur le dos, se levait, les mains dans les poches et commençait à parler aux jurés, aux juges, avec le plus grand naturel, sans aucun apprêt, cherchant à présenter avec le plus de netteté possible les arguments qui pouvaient les impressionner le plus ; il détruisait avec une finesse irrésistible, les magnifiques architectures oratoires de ses adversaires, et il réussissait parfois à abattre les cloisons formelles du triste milieu judiciaire ; il y faisait pénétrer, au delà et au-dessus de la loi, un souffle de vie, un souffle douloureux d’humanité, de pitié fraternelle pour l’homme né pour souffrir, pour fauter.
Après avoir obtenu du commissaire la promesse que Corsi ne serait pas emprisonné sans l’assentiment du docteur, Cimetta et Vocalopoulo se rendirent ensemble chez Corsi.
En quelques jours, Adrienne avait changé au point de devenir méconnaissable.
– Voici, Madame, ce cher avocat, dit Vocalopoulo ; il serait bon de préparer peu à peu le convalescent à la dure nécessité.
– Comment faire, docteur, s’écria Adrienne. Il ne semble pas encore en avoir le moindre soupçon. Il est comme un enfant… il s’émeut d’un rien… Il me disait justement ce matin que, dès qu’il pourrait bouger, il voulait partir pour la campagne, passer un mois en villégiature.
Vocalopoulo soupira, en s’étirant le nez selon son habitude. Il réfléchit un instant, puis :
– Attendons encore quelques jours, dit-il. Amenons-lui, en attendant l’avocat. Il n’est pas possible que l’idée du châtiment ne se présente pas à son esprit.
– Vous croyez, cher maître, demanda Adrienne à l’avocat, vous croyez que la peine sera lourde ?
Cimetta ferma les yeux, ouvrit les bras tout grands. Les yeux d’Adrienne s’emplirent de larmes.
Au même moment, on entendit la voix du malade dans la chambre voisine. Adrienne se précipita :
– Vous permettez ?
De son lit, Tommaso lui tendit les bras. Mais à peine eût-il remarqué ses yeux rougis par les larmes, qu’il la prit par un bras, et, y cachant son visage, lui dit :
– Encore, tu ne me pardonnes donc pas encore ?
Adrienne serra ses lèvres tremblantes, de nouvelles larmes coulèrent de ses yeux ; elle ne trouvait pas d’abord la force de lui répondre.
– Non, insista-t-il, sans découvrir son visage.
– Moi, oui, répondit Adrienne, angoissée, timidement.
– Et alors ? reprit Corsi, en fixant ses yeux en pleurs.
Il prit le visage de sa femme entre ses mains.
– Tu le comprends, tu le sens, n’est-ce pas ? dit-il, que jamais, au grand jamais, tu n’as quitté mon cœur, ma pensée, toi, ma sainte, mon grand amour.
Adrienne lui caressait doucement les cheveux.
– Ç’a été une chose infâme, reprit-il. Oui, il est bon que je te le dise pour que tous les nuages soient dissipés entre nous. Une chose infâme de me surprendre à cette minute honteuse de stupide divertissement. Tu le comprends bien, puisque tu m’as pardonné ! Une faute stupide que ce malheureux a voulu rendre énorme, en cherchant à me tuer, tu comprends, par deux fois… Me tuer, moi qui nécessairement, devais me défendre… parce que… tu le comprends ! je ne pouvais tout de même pas me laisser tuer pour cette femme-là, n’est-ce-pas !
– Oui, oui, disait Adrienne en pleurant, pour le calmer, et plus du geste que de la voix.
– N’est-ce pas, continua-t-il avec force, je ne le pouvais pas… pour vous ! C’est ce que je lui ai dit, mais il était comme fou. Il s’était jeté sur moi, l’arme au poing… Et alors, par force, j’ai…
– Oui, oui, répétait Adrienne, en avalant ses larmes. Calme-toi, oui… Ces choses-là…
Elle s’interrompit, en voyant son mari retomber épuisé sur les coussins. Elle appela :
– Docteur !… Ces choses-là, poursuivit-elle avec douceur, en se levant et en se penchant vers le lit, tu les diras… tu les diras aux juges et tu verras que…
Tommaso Corsi se redressa brusquement sur le coude et regarda fixement le docteur et Cimetta qui venaient vers lui.
– Mais moi, dit-il, eh ! oui… le procès…
Il était devenu livide. Il retomba sur le lit anéanti.
– Pure formalité… laissa tomber Vocalopoulo, en se rapprochant du lit.
– Et quelle autre punition, fit Corsi, comme s’il se parlait à lui-même, en fixant au plafond des yeux hagards, quelle autre punition plus forte que celle que je m’étais infligée de mes propres mains ?
Cimetta enleva une main de sa poche et agita l’index négativement :
– Elle ne compte pas ? demanda Corsi. Et alors ?
Il semblait vouloir discuter, mais il reprit :
– Eh oui ! Oui, oui… Le croirais-tu ? il me semblait que tout était fini… Adrienne ! appela-t-il, en lui jetant de nouveau les bras au cou :
Cimetta, ému, hocha longuement la tête, puis s’écria avec colère :
– Et pourquoi cela ? Pour une imbécillité, une passade. Il sera difficile, très difficile, mon cher docteur, de le faire comprendre à cette respectable institution qu’on nomme le jury. Non pas tant pour le fait en soi que parce qu’il s’agit du substitut du procureur. Trompé par sa femme, mais substitut du procureur tout de même… S’il était seulement possible de démontrer que ce pauvre homme connaissait déjà sa situation ! Mais les moyens de le démontrer ? Un mort ne peut être appelé pour jurer sur sa parole d’honneur… l’honneur des morts, les vers les mangent. Quelle valeur peut avoir une induction en face d’une preuve de fait ? Soyons juste, d’ailleurs : chacun a le droit d’accueillir sur sa tête les cornes qui lui plaisent. Des tiennes, mon cher Tommaso c’est clair, il n’en voulut pas. Tu nous dis : « Pouvais-je me laisser tuer par lui ? » Non. Mais si tu voulais qu’il respectât ton droit à la vie, il ne fallait pas lui prendre sa femme, cette guenon habillée en dame ! En agissant comme tu le faisais, – en ce moment, tu t’en rends compte, j’examine quels seront les arguments du ministère public, – tu supprimais ton droit, tu t’exposais au risque et, par conséquent, tu ne devais pas réagir. Tu comprends ? Deux fautes. Premièrement, l’adultère dont tu devais te laisser punir par lui, en sa qualité de mari offensé, et au contraire, c’est toi qui l’as tué…
– Par force ! s’écria Corsi, en levant son visage contracté de colère. Instinctivement ! Pour n’être pas tué !
– Mais aussitôt après, répartit Cimetta, tu as essayé de te tuer de tes propres mains.
– N’est-ce-pas suffisant ?
– Ce n’est pas suffisant. Cela te retombe même dessus, mon cher. En essayant de te tuer, tu as simplement reconnu ta faute.
– Parfaitement, et je me suis puni !
– Non, mon cher, dit Cimetta avec calme, tu as essayé de te soustraire au châtiment !
– Mais en m’enlevant la vie ! s’écria, enflammé de rage, Corsi. Que pouvais-je faire de plus ?
– Tu aurais dû mourir, fit-il. Mais, n’étant pas mort…
– Eh, je serais mort, reprit Corsi, en écartant sa femme et en désignant farouchement le docteur Vocalopoulo, je serais mort, s’il n’avait pas fait de tout pour me sauver !
– Comment… moi ? balbutia Vocalopoulo, pris à parti au moment où il s’y attendait le moins.
– Vous ! Oui, par force ! Je ne voulais pas de vos soins. Vous me les avez prodigués par force, vous avez voulu me rendre la vie. Pourquoi donc s’il faut à présent…
– Du calme, du calme, dit Vocalopoulo consterné, avec un sourire nerveux. Vous vous faites du mal, en vous agitant de la sorte…
– Merci, docteur ! Vous êtes trop aimable… ricana Corsi. Il vous tient tellement à cœur de m’avoir sauvé. Mais écoute, Cimetta, écoute ! Je veux raisonner. Je m’étais tué. Un docteur arrive, ce docteur ici présent. Il me sauve. De quel droit me sauve-t-il ? De quel droit me rend-il la vie que je m’étais enlevée, puisqu’une pouvait pas me faire revivre pour mes enfants, puisqu’il savait ce qui m’attendait ? Vocalopoulo se reprit à sourire nerveusement, mais son visage était sombre.
– Voilà, dit-il, une jolie façon de me remercier. Qu’aurais-je dû faire ?
– Mais, me laisser mourir, s’écria Corsi ; vous n’aviez pas le droit de me soustraire au châtiment que je m’étais infligé, bien supérieur à ma faute. La peine de mort n’existe plus ; et je serais mort, sans vous. Comment vais-je faire à présent ? De quoi dois-je vous remercier ?
– Mais, pardon, nous médecins, répondit Vocalopoulo décontenancé, nous autres médecins, nous avons le devoir d’exercer notre profession. J’en appelle à l’avocat ici présent.
– En quoi votre devoir, demanda Corsi avec une amère ironie, diffère-t-il de celui d’un policier ?
– Que voulez-vous dire ! s’écria Vocalopoulo, profondément troublé, vous voudriez qu’un médecin passât par-dessus les lois ?
– Bien. Vous avez donc servi la loi, reprit Corsi, avec une fougue rageuse. La loi et non pas moi, pauvre que je suis… Je m’étais enlevé la vie ; vous me l’avez rendue par force. Trois, quatre fois, j’ai tenté d’arracher mon pansement. Vous avez tout fait pour me sauver, pour me rendre la vie. Et pourquoi ? Pour que la loi maintenant me l’enlève à son tour et d’une manière plus cruelle. Voilà à quoi vous a conduit votre devoir de médecin. N’est-ce-pas une injustice ?
– Mais pardon, essaya de dire Cimetta, le mal que tu as fait…
– Je l’ai lavé avec mon sang… Je suis un autre homme à présent. Je viens de naître une seconde fois. Comment pourrais-je rester suspendu à un moment seul de ma vie antérieure qui n’existe plus pour moi ? Suspendu, accroché à ce moment fatal comme s’il représentait toute mon existence, comme si je n’avais vécu que pour lui ? Mais ma famille ? ma femme ? mes enfants à qui je dois donner leur pain, les moyens de réussir ? Mais que voulez-vous donc de plus ? Vous n’avez pas voulu que je meure… Alors, pourquoi ne l’avez-vous pas voulu ? Par vengeance, contre quelqu’un qui s’était tué…
– Mais qui aussi a tué, rétorqua Cimetta avec force.
– J’y ai été entraîné par force, répondit Corsi sans hésiter. Et le remords de ce moment, je me le suis arraché ; en une heure, j’ai expié ma faute, en une heure qui pouvait être longue de toute l’éternité. À présent, je n’ai plus rien à expier ! C’est une autre vie qui commence pour moi, la nouvelle vie que vous m’avez donnée. Il faut que je me remette à vivre pour ma famille, à travailler pour mes enfants. Vous m’avez rendu la vie pour m’envoyer au bagne ? N’est-ce pas là un crime affreux ? Quelle est donc cette justice qui punit à froid un homme qui n’a plus de remords ? Comment pourrai-je, dans une maison de correction, expier un crime que je n’avais jamais pensé à commettre, que je n’aurais jamais commis si je n’y avais pas été poussé, tandis que maintenant, à tête reposée, à froid, ceux qui profiteront de votre science, docteur, qui m’a gardé vivant malgré moi pour me faire condamner, commettront le plus horrible des crimes, le crime de me condamner à l’abrutissement dans une oisiveté infâme, de condamner à l’abrutissement de la misère et de l’ignominie mes enfants innocents ? De quel droit ?
Il redressa son buste, en proie à une rage que le sentiment de son impuissance rendait féroce ; il poussa un hurlement, et il se mit à se déchirer la figure à coups d’ongles ; il se rejeta la tête en avant sur son lit, voulut éclater en sanglots, mais ne le put. Cet effort vain le laissa un instant étourdi, comme perdu dans un vide étrange, dans, un égarement affreux. Son visage griffé était cadavérique.
Adrienne épouvantée se précipita ; elle souleva sa tête ; puis, avec l’aide de Cimetta, tenta de le redresser ; mais elle retira ses mains aussitôt, avec un cri de dégoût et de terreur : le plastron de la chemise était baigné de sang.
– Sa blessure s’est rouverte, cria Cimetta. Le docteur Vocalopoulo, les yeux hagards, atterré, pâlit :
– La blessure ?
Et, instinctivement, il s’approcha du lit. Mais Corsi l’arrêta net d’un regard de ses yeux vitreux.
– Il a raison, dit le docteur, en laissant retomber ses bras. Vous avez entendu ? Je ne puis pas, je ne dois pas…