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Assis dans son lit, pour que son angine de poitrine ne l’étouffât point, la nuque abandonnée sur l’amoncellement des coussins, l’honorable Constanzo Ramberti regardait, à travers la boursouflure de ses paupières demi-closes, le rayon de soleil qui, de la fenêtre, s’étendait sur ses jambes et dorait la bourre d’un châle gris, à carreaux noirs.
Il se regardait mourir ; son mal était sans remède, il le savait. Il se repliait sur lui-même, s’interdisait d’étendre son regard dans la chambre plus loin que les bords de son lit. Ce n’était pas pour se recueillir en vue de sa fin imminente, c’était par crainte, s’il élargissait le moins du monde son horizon, que la vue des objets environnants lui rappelassent et lui fissent regretter les rapports qu’il pouvait encore entretenir avec la vie et que la mort allait briser avant peu.
Ramassé, rapetissé dans ces bornes étroites, il se sentait plus en sécurité, mieux à l’abri. Et, se plongeant dans la contemplation des plus infimes détails, du fin frisottis de son châle doré par le soleil, il savourait la lenteur des minutes, de toutes les minutes qui lui appartenaient encore, quelques heures peut-être, peut-être un jour… deux, trois jours ; peut-être même – au plus – une semaine. Mais si une minute s’écoulait avec tant de lenteur, comment ferait-il pour supporter jusqu’au bout cette interminable semaine ?
Pourtant, sa lassitude n’était point provoquée par la lenteur que mettaient les minutes à couler sur la bourre de son châle de laine : c’était la conséquence des efforts auxquels il se contraignait pour s’interdire de penser.
À quoi aurait-il bien pu penser, à cette heure ? À sa mort ? Plutôt… tiens, quelle idée : ne pourrait-il pas essayer de se représenter tout ce qui arriverait après ? Oui, c’était là un moyen pour lui, privé de tout réconfort religieux, de retarder le néant, de prolonger son séjour ici-bas.
Courageusement, l’honorable Constanzo Ramberti s’imagina après sa dernière heure tel que les autres le verraient ; comme il avait vu tant de morts : un cadavre rigide, sur ce même lit, les pieds contractés dans des escarpins vernis, le visage cireux et glacé, les mains de pierre, et même (pourquoi pas ?) élégant dans son habit noir, parmi toutes les fleurs jonchant le lit et les coussins.
Il prit la pose, contracta ses pieds et les contempla. Il sentit un chatouillement au ventre ; il souleva une main et lissa ses cheveux ; puis il caressa sa barbe rougeâtre, taillée en fourche. Il se dit qu’après sa mort, cette barbe serait peignée et ce qui lui restait de cheveux disposé avec soin sur son crâne par le chef de son secrétariat particulier, le « cavaliere » Spigula-Nonnis, qui, depuis tant de jours, et de nuits, le soignait, le pauvre homme, avec le plus affectueux dévouement, ne l’abandonnant pas un instant, se désolant, au pied du lit, de ne pouvoir alléger ses souffrances.
Et pourtant le cavaliere Spigula-Nonnis l’aidait sans le savoir : il l’aidait à mourir avec dignité et philosophie. Peut-être, s’il était demeuré seul, se serait-il laissé aller à geindre, à pleurer, à hurler de rage et de désespoir ; mais, avec le cavaliere Spigula-Nonnis au pied de son lit, qui l’appelait « Excellence », il ne songeait même pas à soupirer ; il regardait droit devant lui, attentif, les lèvres effleurées par un léger sourire.
Oui, la présence de cet homme triste, long et myope, le retenait en scène par un fil, bien ténu désormais, pour y jouer son rôle jusqu’à la fin. La fragilité de ce fil exaspérait à chaque minute son angoisse et sa terreur intimes, car il ne pouvait s’empêcher de sentir la vanité, l’inutilité effroyable des efforts qu’il faisait pour se cramponner à son rôle : efforts pareils à ceux d’une bestiole agonisante, de l’insecte tombé à l’eau qui s’agrippe en vain à un brin d’herbe, à une ramille flottante… Combien de fois, avait-il été le spectateur cruel de ce drame ? La vanité de tout ce dont il avait empli le vide de l’existence lui apparaissait, personnifiée dans le cavaliere Spigula-Nonnis. Son autorité, son prestige, autant de choses creuses qui s’en allaient de lui, qui n’avaient plus de valeur, mais qui pourtant, au-dessus du gouffre où elles allaient s’engloutir, flottaient seules avec quelque consistance encore, fantômes de rêves, apparences de vie qui, un peu de temps après sa mort, s’agiteraient autour de lui, autour de son lit, autour de son cercueil…
Oui, le cavaliere Spigula-Nonnis ferait sa dernière toilette, l’habillerait, le peignerait avec un soin affectueux, non sans quelque répugnance toutefois. Lui-même, du reste, éprouvait une grande répugnance en songeant que son corps serait contemplé dans sa nudité par cet homme, tripoté par ses grosses mains osseuses. Mais il n’avait nulle autre personne auprès de lui : pas le moindre parent, proche ou lointain. Il allait mourir solitaire, ainsi qu’il avait toujours vécu ; solitaire dans cette délicieuse villa de Castel Gandolfo qu’il avait louée, avec l’espoir que deux ou trois mois de repos passés dans le calme le remettraient sur pied. Mourir… et il avait sa peine quarante-cinq ans !
Il mourait stupidement, par sa faute ; il s’était tué de travail ; il avait lutté avec un entêtement acharné qui l’avait brisé. Il avait vaincu, mais à l’heure où il triomphait, la mort était déjà en lui, la mort, la mort qui, furtivement, avait pris peu à peu possession de son corps. Lorsqu’il était allé prêter serment au Roi, lorsqu’avec une résignation affectée, mais dans son for intérieur rayonnant de joie, il avait reçu les congratulations de ses collègues et de ses amis, la mort était déjà en lui, et il ne s’en doutait pas. Deux mois plus tard, un soir, elle lui avait allongé à l’improviste un coup de griffe au cœur et l’avait laissé, la bouche ouverte, la tête renversée sur son bureau de ministre des Travaux publics.
Tous les journaux d’opposition l’avaient violemment attaqué, lors de sa nomination, qualifiée par eux « d’indigne passe-droit de la part du Président du Conseil ». Mais en publiant la nouvelle de sa mort « à la fleur de l’âge », il était probable qu’ils tiendraient compte de ses mérites, de son labeur assidu dans les commissions, de sa passion unique, constante, pour la vie publique qui l’absorbait tout entier ; du zèle qu’il avait toujours apporté à remplir ses devoirs de ministre… Eh oui ! On peut accorder de ces consolations à ceux qui s’en vont : et d’autant plus que l’amitié, la fameuse protection du Président du Conseil n’avaient pu lui laisser au moins la joie de mourir ministre. Aussitôt après cette syncope, on lui avait fort aimablement fait entendre qu’il était opportun – entendons-nous, uniquement par égard pour votre santé, pas pour autre chose – d’abandonner son portefeuille.
Si bien que, même pour les journaux amis du Ministère, sa mort ne serait pas « un vrai deuil national ». Du moins il serait certainement pour toute la presse « un illustre disparu ». Cela oui, sans aucun doute. On regretterait l’« existence trop tôt brisée » d’un homme qui « certainement aurait encore pu rendre au pays d’éminents services, » etc… etc…
Peut-être étant donnés la proximité de Rome et le bref laps de temps écoulé depuis sa sortie du Ministère, le Président du Conseil, les ministres, ses ex-collègues, les sous-secrétaires d’État et bon nombre de députés de ses amis viendraient-ils de Rome saluer sa dépouille, là, dans cette chambre, que le maire du pays, pour se mettre en vedette, aura, avec l’aide du cavaliere Spigula-Nonnis, transformée en chapelle ardente, avec des lauriers en caisse, d’autres plantes vertes, des fleurs et des candélabres. Il les imaginait entrant, tous le chapeau à la main, le Président du Conseil en tête, le contemplant un moment en silence, consternés et pâles, avec cette curiosité contenue par une instinctive horreur que lui-même avait tant de fois éprouvée en présence d’un cadavre. Instant solennel, émouvant :
Puis tous se retireraient dans la pièce à côté, pendant qu’on l’enfermerait dans la caisse déjà prête.
Valdana, sa ville natale, Valdana qui, depuis quinze ans, l’élisait député, Valdana, pour laquelle il avait tant fait, réclamerait certainement sa dépouille ; et le maire de Valdana accourrait avec deux ou trois conseillers municipaux pour escorter son corps.
Son corps… Mais son âme ?… Ah ! son âme, partie, envolée depuis un bon bout de temps, et arrivée qui sait où…
L’honorable Constanzo Ramberti fronça les sourcils. Il cherchait à se rappeler une vieille définition de l’âme, qui l’avait satisfait, lorsqu’il était encore étudiant de philosophie à l’Université : « L’âme est l’essence qui prend en nous conscience de nous-même et des objets placés en dehors de nous ». Oui, c’était cela… c’était la définition d’un philosophe allemand.
« Une essence ?… Qu’est-ce donc qu’une essence ? Une chose « qui est », sans aucun doute, grâce à laquelle, vivant, je diffère du moi que je serai après ma mort. C’est clair ! Mais cette essence, au plus intime de moi-même a-t-elle une existence intrinsèque, ou n’existe-t-elle qu’en tant que je vis ?
Deux hypothèses : si elle a une existence intrinsèque et qu’elle ne prenne conscience d’elle-même qu’en moi, une fois partie de moi, n’aura-t-elle plus aucune conscience ? Alors que sera-t-elle ? Quelque chose que je ne suis point, qu’elle-même n’est pas tant qu’elle habite en moi. Une fois libérée, elle sera ce qui lui plaira… si même elle continue à exister. Car il y a l’autre hypothèse : à savoir qu’elle existe tant que j’existe moi-même, de sorte que, quand je n’existerai plus…
– Cavaliere, une gorgée d’eau, je vous prie…
Le cavaliere Spigula-Nonnis se déplie de toute sa longueur, secouant la torpeur qui l’avait envahi ; il lui tend un verre, il demande :
– Excellence, comment vous sentez-vous ?
L’honorable Constanzo Ramberti boit deux gorgées, puis rendant le verre, il a un pâle sourire à l’adresse de son secrétaire, ferme les yeux, soupire :
– Comme ci, comme çà…
Où en était-il resté ? Ah ! il allait partir pour Valdana. Son corps… oui, mieux valait s’en tenir à son corps. On le prenait par la tête et par les pieds. Dans la caisse, s’étalait déjà un drap, imbibé d’une solution de sublimé destiné à envelopper son corps. Puis venait le plombier… Oh ! comment s’appelle donc cet outil qui bourdonne avec une langue de feu toute bleue ? Voici la plaque de zinc à souder sur la caisse, le couvercle à visser…
L’honorable Constanzo Ramberti ne s’amusait pas à rester dans sa caisse : il en sortait et il contemplait son cercueil, comme uns badaud quelconque : oh ! le beau cercueil de châtaignier, en forme de lyre, poli, verni, à poignées dorées. Certainement les funérailles et le transport à Valdana se feraient aux frais de l’État.
Voilà à présent la caisse soulevée ; elle traverse les appartements, elle descend malaisément les escaliers de la villa ; elle traverse le jardin, suivie par tous les parlementaires, tête nue, derrière le Président du Conseil. La caisse est introduite dans le corbillard municipal, au milieu de la curiosité craintive et respectueuse de toute la population accourue pour admirer un spectacle aussi rare.
De nouveau, l’honorable Ramberti laisse placer son cercueil dans le corbillard et reste dehors à regarder son char funéraire, escorté par cette foule qui descend avec lenteur et solennité du village à la gare. Un wagon, de ceux qui portent l’écriteau : « Chevaux, 8 – Hommes, 40 », est tout préparé, avec des planches clouées pour caler le cercueil.
L’honorable Constanzo Ramberti revoyait alors son cercueil qu’on retirait du corbillard, le suivait dans le wagon nu et poussiéreux qu’à Rome on allait certainement orner et garnir de toutes les couronnes envoyées par le Roi et le Conseil des Ministres, par le Conseil municipal de Valdana et par tous les amis, et en route !
L’honorable Constanzo Ramberti suivait le train, avec son wagon mortuaire attaché en queue, durant des kilomètres et des kilomètres, jusqu’à la station de Valdana, noire de monde elle aussi. L’un après l’autre, voilà ses amis les plus fidèles, les plus dévoués, conseillers généraux et municipaux, certains un peu gauches dans l’habit noir et sous le chapeau haut de forme. Voilà Robertelli… ce bon Robertelli… qui pleure et qui joue des coudes pour avancer…
Où veux-tu qu’il soit, mon bon Robertelli ? Il est là, dans la caisse. Il faut que tout le monde y passe. Mais l’honorable Constanzo Ramberti assistait à cette scène, comme s’il n’eût pas été en réalité à l’intérieur de ce cercueil si lourd, si lourd pourtant que les appariteurs de la mairie, en uniforme et en gants blancs, peinaient pour le charger sur leurs épaules…
Il voyait… tiens, Tonni, qui, le pauvre, ne sort jamais de chez lui sans que les minutes soient comptées par sa femme férocement jalouse ; – c’était bien lui, tout inquiet ; il souffrait, il sortait à chaque instant sa montre, il pestait contre le retard d’une heure qu’avait eu le train : sa femme certainement n’en croirait rien. Patience, mon pauvre Tonni, patience ! Tu auras une scène avec ta femme, et puis, vous vous raccommoderez. Tu vis, toi. Songe qu’on ne part pour l’autre monde qu’une seule et unique fois. Voudrais-tu donc pour ton ami, qui te fit obtenir tant de faveurs, un enterrement à la va-vite ? Laisse qu’on l’enterre avec pompe et solennité… Tu vois ? Voici Monsieur le Préfet… Place, place.
– Eh ! il y a aussi le colonel… Mais parbleu, on lui rendait les honneurs militaires. Et tous les enfants des écoles aussi, et combien de drapeaux et de bannières de sociétés locales… C’est qu’à dire vrai, tout absorbé qu’il fût par les problèmes les plus élevés de la politique, les questions les plus ardues d’économie sociale, il n’avait jamais négligé les intérêts particuliers de sa circonscription, qui lui devrait longtemps de la reconnaissance pour tous ses bienfaits. Valdana lui témoignerait peut-être sa gratitude par une plaque commémorative de marbre, placée dans le jardin public, ou bien donnerait son nom à une rue, à une place ; et en attendant, elle l’honorait de funérailles solennelles… Il revit par la pensée, la rue principale de la ville avec les drapeaux à mi-hampe :
Et les fenêtres noires de monde dans l’attente du corbillard disparaissant sous les couronnes, attelé de huit chevaux couverts de housses ; et les gens dans la rue se montrant du doigt la couronne du Roi, belle entre toutes. Le cimetière était là-bas, derrière la colline, sombre et solitaire. Les chevaux allaient d’un pas très lent, comme pour lui donner le temps de jouir des suprêmes honneurs qui lui étaient rendus et prolongeaient encore un peu sa vie révolue.
Voilà ce que l’honorable Constanzo Ramberti, à la veille de mourir, imagina. Un peu par sa faute, un peu par la faute d’autrui, la réalité ne répondit pas complètement à ce qu’il avait imaginé.