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Du premier hiver, je ne m’en étais quasi point aperçu, parmi les distractions des voyages et dans l’ivresse de ma nouvelle liberté. Le second hiver me surprenait à présent déjà un peu las, comme j’ai dit, de mon vagabondage et décidé à m’imposer un frein. Et je m’apercevais qu’il y avait de la brume et qu’il faisait froid.
« Tu voudrais peut-être, me gourmandais-je, que le ciel fût toujours serein pour que tu pusses jouir sans nuages de ta liberté ? »
Je m’étais assez amusé, en courant de-ci de-là : Adrien Meis avait eu, cette année-là, sa jeunesse étourdie ; à présent, il fallait qu’il devînt un homme, se recueillît en lui-même, se formât un genre de vie calme et modeste.
Je me mis à chercher dans quelle ville il me conviendrait de fixer ma demeure, car je ne pouvais pas rester plus longtemps comme un oiseau sans nid, si vraiment je voulais m’arranger une existence régulière.
Mais une maison à moi, toute à moi, pourrais-je jamais plus l’avoir ? Il fallait considérer tant de choses. Tout à fait libre, je ne pouvais l’être que la valise à la main : aujourd’hui ici, demain là. Fixé dans un endroit, propriétaire d’une maison ? Oh ! alors : registres et taxes tout de suite ! Et ne m’inscrirait-on pas à l’état civil ? Mais assurément ! Et comment ? Sous un faux nom ? Et alors, qui sait ? Peut-être des enquêtes secrètes à mon sujet de la part de la police… En somme, tracas, embarras !… Non ! tant pis ! Je prévoyais ne pouvoir plus avoir une maison à moi, des objets à moi. Mais je prendrais pension dans quelque famille, avec une chambre meublée. Allais-je m’affliger pour si peu ?
L’hiver m’inspirait ces réflexions mélancoliques. La fête de Noël, toute proche, me fit désirer la tiédeur d’un petit coin, le recueillement, l’intimité de la maison.
Pour rire, pour me distraire, je m’imaginais avec un bon gros pain sous le bras, devant la porte de ma maison.
« – Pardon ! Est-ce encore ici que demeurent mesdames Romilda Pescatore, veuve Pascal, et Marianne Dondi, veuve Pescatore ?
– Oui, monsieur ! Mais qui êtes-vous ?
– Je suis le défunt mari de madame Pascal, ce pauvre brave homme noyé l’année dernière. Voici : je viens de l’autre monde pour passer les fêtes en famille, avec permission de mes supérieurs. Je m’en retourne aussitôt. »
En me revoyant ainsi à l’improviste, la veuve Pescatore n’allait-elle pas mourir de frayeur ? Quoi ? Elle ? Pensez-vous ! C’est moi qu’elle aurait fait remourir, au bout de deux jours.
Ainsi, j’étais libre de tout. Et cela ne me suffisait pas ? Je souffrais d’être seul. Mais combien étaient seuls comme moi !
Oui, mais ceux-là, pensais-je, ceux-là ou sont étrangers, et ont ailleurs leurs maisons où ils pourront retourner un jour ou l’autre, ou si, comme toi, ils n’ont pas de maisons, ils pourront en avoir une demain, et en attendant ils auront celle d’un ami hospitalier. Toi, au contraire, pour dire le vrai, tu seras toujours et partout un étranger : voilà la différence. Étranger de la vie, Adrien Meis !
Je haussais les épaules, ennuyé, m’écriant :
– Eh ! tant mieux ! j’aurai moins d’embarras. Je n’ai pas d’amis ? Je pourrai en avoir…
Déjà, au restaurant que je fréquentais ces jours-là, un monsieur, mon voisin de table, s’était montré enclin à lier amitié avec moi. Il pouvait avoir dans les quarante ans : un peu chauve, brun, avec des lunettes d’or qui n’étaient pas solides sur son nez, peut-être à cause du poids de la chaînette, également en or. Ah ! pour celui-là, un si charmant petit homme ! Figurez-vous que, quand il se levait de sa chaise et mettait son chapeau, il paraissait subitement un autre : il paraissait un petit garçon. C’était la faute de ses jambes, si petites qu’elles n’arrivaient même pas à terre quand il était assis ; en réalité, il ne se levait pas de sa chaise, mais plutôt en descendait. Il cherchait à remédier à ce défaut en portant les talons hauts. Quel mal y a-t-il ? Oui, ils faisaient trop de bruit, ces talons : mais ils rendaient si gracieusement impérieux ses petits pas de perdrix !
D’ailleurs, un excellent homme, ingénieux, – peut-être un peu capricieux et volage, – mais avec des vues à lui, originales, et il était de plus chevalier.
Il m’avait donné sa carte de visite : Chev. Titus Lenzi.
À propos, je faillis me chagriner de la triste figure qu’il me semblait avoir faite en me trouvant dans l’impossibilité de lui donner ma carte en échange. Je n’avais pas encore de carte de visite : j’éprouvais une certaine répugnance à m’en faire imprimer. Quelle misère ! Ne peut-on par hasard se passer de cartes de visite ? On donne son nom de vive voix, et voilà.
C’est ainsi que je fis !
Quelles belles conversations savait tenir le chevalier Titus Lenzi ! il savait même le latin : il citait Cicéron comme rien.
– La conscience ? Mais la conscience ne sert à rien, cher monsieur ! La conscience, comme guide, ne peut suffire. Elle suffirait peut-être si nous pouvions réussir à nous concevoir isolément, et qu’elle ne fût pas de sa nature ouverte aux autres. Dans la conscience, selon moi, en somme, existe une relation essentielle… certainement essentielle, entre moi qui pense et les autres êtres que je pense ; donc ce n’est pas un absolu qui se suffise à lui-même. Est-ce que je m’explique bien ? Quand les sentiments, les inclinations, les goûts de ces autres que je pense ou que vous pensez ne se réfléchissent pas en moi ou en vous, nous ne pouvons être ni satisfaits, ni tranquilles, ni joyeux ; c’est si vrai, que nous luttons tous pour que nos sentiments, nos pensées, nos inclinations se reflètent dans la conscience des autres. À quoi votre conscience vous suffit-elle ? Vous suffit-elle pour vivre seul ? pour vous stériliser dans l’ombre ? Allons donc ! Je hais la rhétorique, cette vieille menteuse fanfaronne, coquette en lunettes, qui a imaginé cette belle phrase prétentieuse : « J’ai ma conscience et cela me suffit ! »
Je l’aurais embrassé. Seulement, le cher petit homme ne voulut pas persévérer dans ses discours ingénieux et spirituels. Il commença à entrer dans les confidences, et alors, moi qui déjà croyais facile et bien engagée notre amitié, j’éprouvai aussitôt une certaine gêne qui m’obligeait à m’éloigner, à me dérober. Tant qu’il parla tout seul et que la conversation roula sur des sujets vagues, tout alla bien ; mais à présent le chevalier Titus Lenzi voulait que je parlasse à mon tour :
– Vous n’êtes pas de Milan, n’est-ce pas ?
– Non !…
– De passage ?
– Oui !…
– Belle…
J’avais l’air d’un perroquet apprivoisé. Et plus ses demandes me serraient de près, plus je m’écartais avec mes réponses. Et bientôt je fus en Amérique. Mais dès que mon petit bonhomme sut que j’étais né en Argentine, il bondit de sa chaise et vint me presser chaleureusement la main :
– Toutes mes félicitations, cher monsieur ! Je vous envie ! Ah ! l’Amérique… J’y ai été.
Il y avait été ? Sauvons-nous !
– En ce cas, me hâtai-je de dire, c’est moi qui dois plutôt vous féliciter, vous qui y avez été, parce que, pour moi, je puis à peu près dire que je n’y ai pas été, tout natif de là que je sois ; je quittai le pays âgé de quelques mois, de sorte que mes pieds n’ont même pas touché le sol américain.
– Quel dommage ! s’écria tout chagrin le chevalier Titus Lenzi. Mais vous avez sans doute des parents là-bas ?
– Non ! personne…
– Ah ! c’est donc que vous êtes venu en Italie avec votre famille et qu’elle s’y est établie ? Où demeure-t-elle ?
– Heu ! soupirai-je, sur des épines. Un peu ici, un peu là… Je n’ai pas de famille et… et je me promène !
– Heureux homme ! Je vous envie !
– Vous avez donc une famille ? demandai-je à mon tour pour le faire parler.
– Eh ! non, hélas ! non ! soupira-t-il alors en se renfrognant. Je suis seul et j’ai toujours été seul !
– C’est donc comme moi !…
– Mais je m’ennuie, mon cher monsieur ! Je m’ennuie ! éclata le petit homme. Pour moi, la solitude… eh ! oui ! enfin, je m’en suis fatigué. J’ai bien des amis ; mais croyez-moi, ce n’est pas drôle à un certain âge d’aller chez soi et de ne retrouver personne. Ah ! il y en a qui comprennent et d’autres qui ne comprennent pas, cher monsieur. C’est bien pis si on comprend, parce qu’à la fin, on se retrouve sans énergie et sans volonté. Celui qui comprend, en effet, dit : « Je ne dois pas faire ceci, je dois faire cela, pour ne pas commettre telle ou telle sottise. » Très bien ! Mais à un certain point il s’aperçoit que la vie tout entière est une sottise et alors, dites-moi un peu ce que signifie n’en avoir commis aucune : cela signifie pour le moins n’avoir pas vécu, cher monsieur.
– Mais vous, dis-je pour essayer de le réconforter, vous êtes encore à temps, grâce au ciel ?…
– De commettre des sottises ? Mais j’en ai déjà commis beaucoup, croyez-moi ! répondit-il avec un geste et un sourire fats. J’ai voyagé, je me suis promené comme vous, et… des aventures, des aventures… même de fort curieuses, de très piquantes… oui, parbleu ! il m’en est arrivé. Tenez ! par exemple, à Vienne, un soir…
Je tombai des nues. Comment ! des aventures amoureuses, lui ?
Il suffisait de le regarder, de considérer un peu cette constitution, ridiculement minuscule, pour s’apercevoir qu’il mentait.
À la stupeur succéda en moi un profond sentiment de honte pour lui, qui ne se rendait pas compte du misérable effet que devaient naturellement produire ses balivernes, et aussi pour moi, qui l’écoutais mentir avec tant de désinvolture. Lui n’avait aucun besoin du mensonge ! Tandis que moi qui ne pouvais m’en dispenser, j’y peinais et j’en souffrais jusqu’à me sentir, chaque fois, l’âme torturée.
Et que résultait-il de cette réflexion ? Hélas ! que condamné inévitablement à mentir par ma situation, je ne pourrais plus jamais avoir un ami, un véritable ami. Donc, ni maison, ni amis… Amitié veut dire confiance, et comment aurais-je pu confier à quelqu’un le secret de ma vie sans nom et sans passé, sortie comme un champignon du suicide de Mathias Pascal ? Je ne pouvais avoir que des relations superficielles, je ne pouvais me permettre avec mes semblables qu’un rapide échange de paroles indifférentes.
Eh bien ! c’étaient là les inconvénients de ma fortune. Patience ! Allais-je me décourager pour si peu !
Je vivrai avec moi et de moi, comme j’ai vécu jusqu’ici !
Oui, mais voici : pour dire la vérité, je craignais de ne pas savoir me contenter de ma compagnie. Et puis, en me touchant la figure et en la trouvant rasée, en passant ma main dans mes longs cheveux ou en rajustant mes lunettes sur mon nez, j’éprouvais une étrange impression : il me semblait n’être quasi plus moi, ne pas me toucher moi-même.
Soyons juste, je m’étais ainsi accommodé pour les autres, non pour moi. Devais-je maintenant me retrouver avec moi-même, ainsi déguisé ? Et si tout ce que j’avais feint et imaginé d’Adrien Meis ne devait pas servir pour les autres, pour qui devait-il servir ? Pour moi ? Mais, dans tous les cas, je ne pouvais y croire qu’à condition que les autres y crussent.
Or, si cet Adrien Meis n’avait pas le courage de dire des mensonges, de se jeter au milieu de la vie, s’il se tenait à l’écart et rentrait à l’hôtel ; fatigué de se voir seul, dans ces tristes journées d’hiver, par les rues de Milan, et s’enfermait en compagnie du défunt Mathias Pascal, je prévoyais que mes affaires, eh ! allaient commencer à aller mal, qu’en somme ce n’était pas un divertissement qui se préparait pour moi, et que ma belle fortune, alors…
Mais la vérité peut-être était celle-ci : que, dans ma liberté sans limites, il m’était difficile de commencer à vivre de quelque façon que ce fût. Sur le point de prendre une résolution quelconque, je me sentais comme retenu, il me semblait voir toutes sortes d’empêchements, d’ombres et d’obstacles.
Et, de nouveau, je me traînais dehors, par les rues ; j’observais tout, je m’arrêtais à tous les riens, je réfléchissais longuement sur les choses les plus minimes ; fatigué, j’entrais dans un café, je lisais quelque journal, je regardais les gens qui entraient ou sortaient ; à la fin, je sortais aussi. Mais la vie, à la considérer ainsi, en spectateur étranger, me paraissait maintenant sans profit et sans but ; je me sentais égaré parmi ce grouillement de gens.
Là, dans un corridor, suspendue dans l’embrasure d’une fenêtre, était une cage avec un canari. Ne pouvant le faire avec les autres et ne sachant à quoi passer mon temps, je me mettais à causer avec ce canari : je lui répétais son refrain avec les lèvres, et lui croyait vraiment que quelqu’un lui parlait, et il écoutait, et peut-être recueillait-il dans mon gazouillement de chères nouvelles de nids, de feuilles, de liberté… Il s’agitait dans la cage, se tournait, sautait, regardait de biais, secouant sa petite tête, puis me répondait, interrogeait, écoutait encore. Pauvre petit oiseau ! Lui au moins m’entendait, tandis que je ne savais pas, moi, ce qu’il avait dit…
Eh bien ! à y réfléchir, ne nous arrive-t-il pas, à nous autres hommes, quelque chose de semblable ? Ne croyons-nous pas, nous aussi, que la nature nous parle ? Et ne nous semble-t-il pas recueillir un sens dans ses voix mystérieuses, une réponse selon nos désirs, aux demandes anxieuses que nous lui adressons ? Et cependant, la nature, dans sa grandeur infinie, n’a peut-être pas le plus lointain soupçon de nous et de notre vaine illusion.
Mais voyez un peu à quelles conclusions une plaisanterie suggérée par l’oisiveté peut conduire un homme condamné à vivre seul avec lui-même ! Il me venait presque des envies de me donner la bastonnade. Étais-je donc sur le point de devenir sérieusement un philosophe ?
Non ! non ! Voyons ! Ma conduite n’était pas logique. Comme cela je ne pourrais pas durer plus longtemps. Il me fallait vaincre toute répugnance, prendre à tout prix une résolution.
En somme, il me fallait vivre, vivre, vivre.