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Quarante jours dans l’obscurité !
Réussie, réussie admirablement l’opération ! Seulement mon œil resterait peut-être un tout petit peu plus gros que l’autre. Patience ! Et en attendant, oui, dans l’obscurité – quarante jours – dans ma chambre.
J’eus la preuve que l’homme, quand il souffre, se fait une idée particulière du bien et du mal, c’est-à-dire du bien que les autres devraient lui faire et auquel il prétend, comme si ses souffrances lui donnaient droit à une compensation, et du mal qu’il peut faire aux autres, comme si encore il y était autorisé par ses souffrances. Et si les autres ne lui font pas du bien comme par devoir, il les accuse, et, de tout le mal qu’il fait il s’excuse facilement.
Après quelques jours de cette prison aveugle, le désir, le besoin d’être réconforté en quelque manière s’accrut jusqu’à l’exaspération. Je savais bien que j’étais dans une maison étrangère et que, par conséquent, je devais plutôt remercier mes hôtes des soins très délicats dont ils m’avaient comblé. Mais ces soins ne me suffisaient plus, et même m’irritaient, comme si on me les avait donnés par dépit. Certainement ! Car je devinais de qui ils me venaient. Adrienne me prouvait ainsi qu’elle était, par la pensée, presque tout le jour avec moi, dans ma chambre, et merci de la consolation ! À quoi me servait-elle, puisque moi, pendant ce temps, par la mienne, je la suivais çà et là par la maison, toute la journée, fiévreusement ? Elle seule pouvait me réconforter : elle le devait ; elle plus que les autres était en mesure de comprendre comment et combien devait me peser l’ennui et me ronger le désir de la voir ou de la sentir au moins près de moi.
L’impatience et l’ennui étaient encore accrus en moi par la rage que m’avait causée la nouvelle du départ subit de Rome de Pantogada. Me serais-je terré là pendant quarante jours dans l’obscurité, si j’avais su qu’il devait s’en aller si vite ?
Pour me consoler, M. Anselme Paleari voulut me démontrer par un long raisonnement que l’obscurité était imaginaire.
– Imaginaire ? Ceci ? lui criai-je.
– Non ! Un peu de patience ; je m’explique.
Et il me développa (peut-être aussi pour que je fusse préparé aux expériences de spiritisme qu’on allait faire cette fois dans ma chambre, pour me procurer une distraction), il me développa, dis-je une conception à lui, très spécieuse, qu’on pourrait appeler lanternosophie.
De temps en temps, le brave homme s’interrompait pour me demander :
– Vous dormez, monsieur Meis ?
Et j’étais tenté de lui répondre :
– Oui, merci ! Je dors, monsieur Anselme.
Mais comme l’intention au fond était bonne, à savoir de me tenir compagnie, je lui répondais que je m’amusais au contraire beaucoup et que je le priais de continuer.
Le sentiment de la vie pour M. Anselme était proprement comme une lanterne que chacun de nous porte en soi, allumée ; une lanterne qui nous fait nous voir égarés sur la terre et nous fait voir le mal et le bien ; une lanterne qui projette tout autour de nous un cercle plus ou moins large de lumière, au-delà duquel est l’ombre noire, l’ombre pleine d’épouvante qui n’existerait pas si la lanterne n’était pas allumée, mais que nous ne sommes que trop forcés de croire vraie, tant que celle-ci maintient en nous sa flamme vive. Cette flamme soufflée à la fin, rentrerons-nous réellement dans cette ombre factice ? rentrerons-nous dans la nuit éternelle, après le jour fameux de notre illusion, ou ne resterons-nous pas plutôt à la merci de l’Être, qui aura brisé les vaines formes de notre raison ?
– Vous dormez, monsieur Meis ?
– Continuez ! continuez ! monsieur Anselme ; je ne dors pas. Il me semble presque la voir, votre lanterne.
Mais pourquoi donc M. Anselme Paleari, tout en disant tant de mal de la petite lanterne que chacun de nous porte allumée en soi, voulait-il en allumer maintenant une autre, à vitre rouge, ici dans ma chambre, pour ses expériences de spiritisme ? N’était-ce pas déjà trop d’une ? Je le lui demandai.
– Correctif ! me répondit-il. Une lanterne contre l’autre ! Du reste, à un moment, celle-ci s’éteint, vous savez !
– Et il vous semble que ce soit là le meilleur moyen pour voir quelque chose ? me risquai-je à observer.
– Mais la prétendue lumière, excusez, repartit promptement M. Anselme, peut servir à nous faire voir trompeusement ici, dans la prétendue vie. Pour nous faire voir au-delà de celle-ci, elle ne sert à rien, croyez-le, et bien plutôt nous nuit. Elles sont stupides, les prétentions de certains savants à cœur mesquin et à intelligence plus mesquine encore, qui veulent croire pour leur commodité que, par ces expériences, on fait outrage à la science ou à la nature. Mais non, monsieur ! Nous voulons découvrir d’autres lois, d’autres forces, une autre vie de la nature, toujours dans la nature, par Bacchus ! Au-delà de l’indigente expérience normale, nous voulons forcer l’étroite compréhension que nos sens limités nous en donnent habituellement. À présent, excusez, les savants ne prétendent-ils pas tous, les premiers, à un milieu et à des conditions appropriés pour la bonne réussite de leurs expériences ? Peut-on se passer de chambre noire pour la photographie ? Eh donc ? Et puis il y a tant de moyens de contrôle !
M. Anselme, cependant, comme je pus le voir après quelques soirs, n’usait d’aucun. Mais c’étaient des expériences en famille ! Pouvait-il jamais soupçonner que mademoiselle Caporale et Papiano prenaient plaisir à le tromper ? Et puis, pourquoi ? Quel plaisir ? Il était plus que convaincu et n’avait nullement besoin de ces expériences pour raffermir sa foi. En excellent homme qu’il était, il n’arrivait pas à supposer qu’ils pussent le tromper pour une autre fin ! Quant à la pauvreté affligeante et puérile des résultats, la théosophie se chargeait de lui en donner une explication très plausible. Les êtres supérieurs du Plan mental, ou de plus haut, ne pouvaient descendre communiquer avec nous par l’intermédiaire d’un médium ; il fallait donc se contenter des manifestations grossières d’âmes de trépassés inférieurs, du Plan astral, c’est-à-dire du plus proche de nous : voilà ! Et qui pouvait lui dire que non !2
*
* *
Je savais qu’Adrienne avait toujours refusé d’assister à ces expériences. Depuis que j’étais renfermé dans ma chambre, dans l’obscurité, elle n’était entrée que rarement, et jamais seule, pour me demander comment j’allais. Chaque fois, cette demande paraissait et était, en effet, adressée par pure convenance. Elle savait, elle savait aussi bien comment j’allais ! Il me semblait même reconnaître comme une pointe d’ironie dans sa voix, car, naturellement, elle ignorait pour quelle raison je m’étais ainsi tout à coup résolu à me soumettre à l’opération. Elle devait par conséquent supposer que je souffrais par vanité, pour me rendre plus beau ou moins laid, avec mon œil rajusté suivant le conseil de la Caporale.
– Je vais très bien, mademoiselle ! lui répondais-je. Je ne vois rien.
– Eh ! mais vous verrez, vous verrez mieux après, disait alors Papiano.
Profitant de l’obscurité, je levais un poing, comme pour le lui abattre sur le visage. Il le faisait exprès certainement, pour que je perdisse le peu de patience qui me restait encore. Il n’était pas possible qu’il ne s’aperçût pas de l’ennui qu’il me causait : je le lui donnais à entendre de toutes les façons, en bâillant, en soufflant, et pourtant, il continuait à entrer dans ma chambre presque tous les soirs et y restait des heures entières, bavardant sans fin. Dans ces ténèbres, sa voix me coupait presque la respiration, me faisait me tordre sur la chaise, comme sur un chevalet de torture, crisper mes doigts : j’aurais voulu l’étrangler à de certains moments. Le devinait-il ? Le sentait-il ? Juste à ces moments-là, sa voix devenait plus molle, plus caressante.
Nous avons besoin de rendre toujours quelqu’un responsable de nos peines et de nos malheurs. Papiano, au fond, faisait tout pour me pousser à partir de cette maison, et si la voix de la raison avait pu parler en moi, ces jours-là j’aurais dû l’en remercier de tout cœur. Mais comment pouvais-je l’écouter, cette bienheureuse voix de la raison, quand elle me parlait justement par la bouche de Papiano, lequel, pour moi, avait tort, évidemment tort, impudemment tort ? Ne voulait-il pas me chasser, en effet, pour duper Paleari et perdre Adrienne ? C’est tout ce que je pouvais comprendre alors à tous ses discours. Oh ! comment la voix de la raison avait-elle pu choisir juste la bouche de Papiano pour se faire entendre de moi ? Mais peut-être était-ce moi qui, pour me trouver une excuse, la mettais dans sa bouche, pour qu’elle me parût odieuse, moi qui me sentais déjà repris dans les lacets de la vie.
Bien que je vécusse très modestement, Papiano s’était fourré dans la tête que j’étais très riche. Et, maintenant, pour détourner ma pensée d’Adrienne, peut-être caressait-il l’idée de me faire tomber amoureux de la petite-fille du marquis Giglio, et il me la décrivait comme une jeune fille sage et fière, pleine de talent et de volonté, décidée dans ses manières, franche et vive. D’ailleurs belle : oh ! bien belle ! Brune, mince et de formes admirables en même temps : toute de feu, avec une paire d’yeux fulminants. Il ne disait rien de la dot : superbe ! toute la fortune du marquis d’Auletta, ni plus ni moins. Celui-ci, sans doute, serait très heureux de la marier bientôt, non seulement pour se délivrer de Pantogada, qui le tourmentait, mais aussi parce que l’accord ne régnait pas toujours entre le grand-père et la petite-fille : le marquis était faible de caractère, tout renfermé dans son monde mort ; Pépita, au contraire, forte, vibrante de vie.
Ne comprenait-il pas que, plus il faisait l’éloge de Pépita, plus croissait en moi l’antipathie pour elle, avant même de la connaître ?
Je ferais sa connaissance, disait-il, un de ces soirs, car il la déciderait à assister aux prochaines séances de spiritisme. Je connaîtrais aussi le marquis Giglio d’Auletta, qui le désirait fort, après tout ce que Papiano lui avait dit de moi. Mais le marquis ne sortait presque plus de chez lui, et puis, jamais il ne prendrait part à une séance de spiritisme, à cause de ses idées religieuses…
– Et comment, demandai-je, lui s’abstenant, le permet-il à sa petite-fille ?
– C’est qu’il sait en quelles mains il la remet ! s’écria Papiano d’une voix altière.
Je ne voulus pas en savoir davantage. Pourquoi Adrienne refusait-elle d’assister à ces expériences ? Par scrupule religieux. Or, si la petite-fille du marquis Giglio prenait part à ces séances, avec le consentement de son grand-père clérical, ne pourrait-elle y participer, elle aussi ? Fort de cet argument, je cherchai à la persuader, la veille de la première séance.
Elle était entrée dans ma chambre avec son père, qui, ayant entendu ma proposition, soupira :
– Mais nous en sommes toujours là, monsieur Meis. La religion, en face de ce problème, dresse des oreilles d’âne et se cabre, comme la science. Et pourtant, nos expériences, je l’ai déjà dit et expliqué bien des fois à ma fille, ne sont nullement contraires ni à l’une ni à l’autre. Et même, pour la religion en particulier, elles sont une preuve des vérités qu’elle soutient.
– Et si j’avais peur ? objecta Adrienne.
– De quoi ? lui rétorqua son père. De l’épreuve ?
– Ou des ténèbres ? ajoutai-je. Nous sommes tous là avec vous, mademoiselle ! Voudrez-vous manquer seule ?
– Mais moi… répondit, embarrassée, Adrienne, je n’y crois pas, voilà…
Elle ne put en ajouter davantage. À son embarras, je compris que ce n’était pas seulement la religion qui empêchait Adrienne d’assister à ces expériences. La peur qu’elle mettait en avant pouvait avoir une autre cause que M. Anselme ne soupçonnait pas. Ou peut-être lui répugnait-il d’assister au spectacle de son père puérilement trompé par Papiano et mademoiselle Caporale ?
Je n’eus pas le courage d’insister.
Mais elle, comme si elle avait lu dans mon cœur le déplaisir que son refus me causait, laissa échapper dans l’obscurité un : Du reste… que je recueillis au vol.
– Ah ! bravo ! Nous vous aurons donc avec nous ?
– Pour demain soir seulement, accorda-t-elle en souriant.
Le lendemain, sur le tard, Papiano vint préparer la chambre ; il y introduisit une table rectangulaire, en sapin, sans tiroir, sans vernis, commune ; il débarrassa un coin de la pièce, y suspendit à une ficelle un drap, puis apporta une guitare, un collier de chien avec beaucoup de sonnettes et d’autres objets. Ces préparatifs furent faits à la lumière de la fameuse petite lanterne à verre rouge. Tout en préparant, il ne cessa pas un seul instant de parler.
– Le drap sert d’accumulateur de cette force mystérieuse : vous le verrez s’agiter, monsieur Meis, s’éclairer parfois d’une lumière étrange, pour ainsi dire sidérale. Oui, monsieur ! Nous n’avons pas réussi encore à obtenir des matérialisations, mais des lumières, oui, vous en verrez, si mademoiselle Silvia se trouve ce soir en bonnes dispositions. Elle communique avec l’esprit d’un de ses anciens camarades d’Académie, mort, Dieu nous en préserve ! de phtisie, à dix-huit ans. C’est du moins ce que dit mademoiselle Caporale. Avant même de savoir qu’elle avait cette faculté médianique, elle communiquait avec l’esprit de Max. Oui, monsieur ! C’est ainsi qu’il s’appelait : Max… attendez… Max Oliz, si je ne me trompe. Possédée par cet esprit, elle improvisait sur le piano, jusqu’à tomber par terre, évanouie, à certains moments. Un soir même, des gens se rassemblèrent, en bas, dans la rue, qui ensuite l’applaudirent.
– Et mademoiselle Caporale en eut presque peur, ajoutai-je tranquillement.
– Ah ! vous le savez ? fit Papiano interdit.
– Elle me l’a dit elle-même. De sorte, donc, qu’ils applaudirent la musique de Max, exécutée par les mains de mademoiselle Caporale ?
– Sans doute ! C’est dommage que nous n’ayons pas de piano à la maison. Nous devons nous contenter de quelque petit motif, de quelque refrain, esquissé sur la guitare. Max se met en colère, vous savez ! jusqu’à briser les cordes, certaines fois… Mais vous entendrez ce soir… Il me semble que tout est en ordre, maintenant.
– Et, dites-moi un peu, monsieur Térence. Par curiosité, voulus-je lui demander, avant qu’il s’en allât, et vous, y croyez-vous ? Y croyez-vous vraiment ?
– Voilà ! me répondit-il tout de suite, comme s’il eût prévu la question… Pour dire la vérité, je ne réussis pas à y voir clair. Non pas parce que les expériences se font dans les ténèbres, faites attention ! Les phénomènes, les manifestations sont réels, il n’y a pas à dire : indéniables. Nous ne pouvons point nous défier de nous-mêmes…
– Et pourquoi pas ? Au contraire ! fis-je.
– Comment ? Je ne comprends pas !
– Nous nous abusons si facilement ! Surtout quand il nous plaît de croire en quelque chose.
– Mais à moi, non, vous savez : cela ne me plaît pas ! protesta Papiano. Mon beau-père, qui est très enfoncé dans ses études, y croit. Moi, voyez-vous, je n’ai même pas le temps de penser… si même j’en avais l’envie. J’ai tant à faire ! Je perds ainsi quelques soirées, pour faire plaisir à mon beau-père. De mon côté, je suis d’avis que, tant que nous serons en vie, nous ne pourrons rien savoir de la mort. Donc, ne vous semble-t-il pas inutile d’y penser ? Ingénions-nous à vivre le mieux possible plutôt ! Je me sauve maintenant prendre, rue des Pontifes, mademoiselle Pantogada.
Il revint environ une demi-heure après, très contrarié. Avec mademoiselle Pantogada et la gouvernante était venu un certain peintre espagnol, qui me fut présenté, les dents serrées, comme ami de la maison Giglio. Il s’appelait Manuel Bernaldez et parlait correctement l’italien ; il n’y eut pas moyen pourtant de lui faire prononcer l’s de mon nom : on eût dit qu’à chaque fois qu’il était pour le prononcer, il avait peur de s’y blesser la langue.
– Adrien Mei, disait-il, comme si tout à coup nous étions devenus une paire d’amis.
Entrèrent ces dames : Pépita, la gouvernante, mademoiselle Caporale, Adrienne.
– Toi aussi ? Quelle nouveauté ! lui dit Papiano de mauvaise grâce.
Il ne s’y attendait pas, à celle-là ! Cependant, à la façon dont avait été accueilli le Bernaldez, j’avais compris que le marquis Giglio ne devait rien savoir de sa présence à la séance et qu’il devait y avoir là-dessous quelque petite intrigue avec Pépita.
Mais le grand Térence ne renonça pas à son plan. Disposant autour de la table la chaîne médianique, il fit asseoir à côté de lui Adrienne et mit à côté de moi la Pantogada.
N’étais-je pas content ? Non. Et Pépita non plus. Parlant à peu près comme son père, elle se rebella aussitôt :
– Millé graces, cé ne puede pas aller ainsi ! Yo veux estar entre la señor Paleari et ma gobernante, caro señor Terence !
La demi-obscurité rougeâtre permettait à peine de discerner les formes ; de sorte que je ne pus voir jusqu’à quel point répondait à la réalité le portrait que Papiano m’avait ébauché de mademoiselle Pantogada. Ses manières, pourtant, sa voix et cette rébellion subite, s’accordaient parfaitement avec l’idée que je m’étais faite d’elle d’après cette description.
Certes, en refusant si dédaigneusement la place que Papiano lui avait assignée à côté de moi, mademoiselle Pantogada m’offensait. Pourtant, non seulement je ne le pris pas mal, mais même je m’en réjouis.
– Fort juste ! s’écria Papiano. Et alors, on peut faire ainsi : à côté de monsieur Meis, s’assoira madame Candide ; puis, prenez place ici, mademoiselle. Mon beau-père restera où il est, et nous autres, tous les trois aussi, comme nous sommes. Cela va ?
Eh non ! cela n’allait pas encore : ni pour moi, ni pour mademoiselle Caporale, ni pour Adrienne et ni – comme on le vit bientôt – pour la Pépita, qui se trouva beaucoup mieux dans une nouvelle chaîne disposée justement par le génialissime esprit de Max.
Pour le moment, je vis à côté de moi comme un fantôme de femme, avec une espèce de petite colline sur la tête (était-ce un chapeau ? était-ce une coiffe ? une perruque ? que diable était-ce ?). De dessous cette énorme charge sortaient de temps en temps certains soupirs terminés par un gémissement bref. Personne n’avait pensé à me présenter à cette dame Candide ; à présent, pour faire la chaîne, nous devions nous tenir par la main, et elle soupirait. Cela ne lui paraissait pas bien fait, voilà ! Dieu, quelle main froide !
De l’autre main, je tenais la gauche de mademoiselle Caporale, assise au bout de la table, les épaules contre le drap suspendu au coin ; Papiano lui tenait la droite. À côté d’Adrienne, de l’autre côté, était assis le peintre ; M. Anselme était à l’autre bout de la table, vis-à-vis de la Caporale.
Papiano dit :
– Il faudrait avant tout expliquer à monsieur Meis et à mademoiselle Pantogada le langage… Comment s’appelle-t-il ?
– Typtologique, dit M. Anselme.
– S’il vous plaît, à moi aussi, se hasarda à dire madame Candide, en s’agitant sur sa chaise.
– C’est très juste ! Aussi à madame Candide, naturellement.
– Voici, commença à expliquer M. Anselme. Deux coups veulent dire oui…
– Des coups ? interrompit Pépita. Quels coups ?
– Des coups ! répondit Papiano, ou percussions sur la table ou sur les chaises, ou ailleurs, ou que l’on fait percevoir par voie d’attouchements.
– Ah ! no ! no ! no ! no ! no ! s’écria-t-elle alors précipitamment, bondissant sur ses pieds. Yo n’aimé pas cela les attouchements. Dé qui ?
– Mais de l’esprit de Max, mademoiselle ! lui expliqua Papiano. Je vous en ai parlé en venant : cela ne fait pas mal, rassurez-vous.
– Typtologiques, appuya d’un air de commisération, en femme supérieure, madame Candide.
– Donc, reprit M. Anselme, deux coups, oui ; trois coups, non ; quatre, ténèbres ; cinq, parlez ; six, lumière. Cela suffira ainsi. Et à présent, concentrons-nous, messieurs.
On fit silence.