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Cosimino, le sacristain de Sainte-Marie Nouvelle, postait ses trois enfants en sentinelle aux trois marchés de la ville, avec mission de le prévenir au triple galop, dès qu’apparaissait la Sgriscia, la vieille servante boiteuse de Dom Ravana.
Ce matin-là, ce fut le plus jeune des trois enfants, de garde au marché aux poissons, qui accourut tout hors d’haleine :
– La Sgriscia, papa, voilà la Sgriscia !
Il surprit la vieille en train de marchander des homards.
– Voulez-vous disparaître, démon tentateur !
Et se tournant vers le marchand de poissons :
– Je vous défends de l’écouter ! Elle n’a pas à acheter de homards ! C’est un plat défendu !
La Sgriscia, les mains sur les hanches, les coudes en bataille, s’apprêtait à la riposte, mais Cosimino ne lui laissa pas le temps de dire : « ouf ! » une poussée et, le bras tendu, il ordonna :
– Allez au diable, entendez-vous !
Le marchand de poisson prit le parti de sa cliente qui glapissait ; de tous les coins du marché, on accourait pour retenir les deux adversaires prêts à en venir aux mains. Cosimino, hors de lui, hurlait :
– Non, non et non, pas de homards. Je ne veux pas que Dom Ravana en mange. Ça lui est défendu ! Elle peut aller le lui dire de ma part… Mais elle le tente comme une diablesse qu’elle est, elle fait tout pour lui abîmer l’estomac.
Par chance, Dom Ravana en personne passait à cette minute précise :
– Tenez, le voilà. Approchez un peu, cria Cosimino en l’apercevant. Et dites si c’est vous qui avez commandé à votre bonne d’acheter des homards.
La large face de Dom Ravana blêmit ; un sourire nerveux la contractait. Il balbutia :
– À vrai dire, non, je n’ai pas…
– Non, vous dites que non, hurla la Sgriscia et elle se frappait du poing sa poitrine osseuse, pour exprimer sa stupeur indignée. Osez me le répéter en face.
Dom Ravana, soudain furieux, le prit de haut :
– Silence, bavarde. Je n’ai pas parlé de homard. Je vous ai dit du poisson.
– Jamais de la vie. Vous avez dit du homard.
– Du homard ou du poisson, c’est la même chose, déclara Cosimino, départageant la servante et le maître au milieu des rires. Du potage, du bouilli et du lait ; lait, bouilli, potage et rien d’autre. Voilà ce qu’a ordonné le médecin. C’est compris, n’est-ce pas ? Ne m’obligez pas à parler, au nom du ciel !
– Calme-toi, mon brave, tu as raison, fit Dom Ravana, mortifié et couvert de confusion.
Et se tournant vers sa gouvernante :
– Rentrez tout de suite. Et faites du bouillon comme d’habitude.
Derechef l’assistance accueillit cet ordre par un formidable éclat de rire. Dom Ravana aussi mal à l’aise qu’une limace dans le feu, s’ouvrait un chemin dans la foule et souriait jaune. Il expliquait à droite et à gauche :
– Quel brave homme que ce Cosimino… Ce bon Cosimino, il faut le comprendre… Il agit pour mon bien… Oui, oui… Allons, laissez-moi passer, mes enfants… Le Seigneur prodigue ses dons, mais moi je suis au potage, au bouilli et au lait. C’est l’ordonnance du docteur… Il ne faut pas que je mange autre chose… Cosimino a raison.