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– Ah !… ah !
Et à chaque marche d’escalier, il recommençait à geindre :
– Ah !… ah !
La Sgriscia entendit ses gémissements ; elle courut ouvrir à Dom Ravana :
– Très malade… Mais laissez-moi ; restez dans votre cuisine… Cosimino va venir. Ne vous faites pas voir avant que je vous appelle. Allez… À la cuisine !
La Sgriscia regagna son antre sans piper. Dom Ravana monta dans sa chambre, enleva sa soutane et resta en culotte et en gilet de chasse. Un gilet trop long et trop large. Dom Ravana arpentait la pièce en manches de chemise, tout en réfléchissant amèrement.
Sa conscience était bourrelée de remords. Le doute n’était plus possible. Dieu dans sa miséricorde lui accordait la grâce de le mettre à l’épreuve par l’entremise de ce diable boiteux travesti en femme, et lui, l’ingrat, ne savait pas en profiter. Il succombait à la tentation.
– Ah ! s’écriait-il, dans son désespoir, s’arrêtant de temps à autre pour lever les bras au ciel.
Le pauvre mobilier semblait perdu dans cette chambre immense, sur ce pavé de vieilles briques de Valence, fendues et disjointes de place en place. Au milieu du mur de droite le petit lit bien propre sur ses tréteaux de fer apparents ; au-dessus un vieux crucifix d’ivoire, jauni par le temps. (Les yeux de Dom Ravana n’osaient pas, ce jour-là, se lever jusqu’à lui). Dans un coin, près du lit, une vieille carabine et, pendues au mur, quelques grosses clés, les clés de la maison de campagne.
– Voilà Cosimino. Toujours ponctuel, le pauvre…
– Je vous en prie, commença Cosimino avant de franchir le seuil, ne me faites pas voir cette sorcière boiteuse. C’est sa faute si… Mais ne parlons plus de ça. Voilà le remède. Allez me chercher une cuillerée.
Dom Ravana se fit humble et empressé :
– J’y vais, j’y vais… Et merci, mon fils. Tu me rends la vie. Entre, entre dans la chambre.
Il revint bientôt, pâle et tremblant, la cuillère à la main : – Je l’ai punie, tu sais ? Elle est en train de pleurer dans la cuisine. Tu as raison, mon fils, elle est la cause de tout. Tu as entendu hier au marché les ordres que je lui ai donnés. Eh bien, pendant que je suais sang et eau, Dieu le sait, à avaler cette étoupe que m’ordonne le médecin, je la vois entrer toute malicieuse, dans la salle à manger, et elle cachait avec sa main un beau plat de… Qu’est-ce que tu aurais fait, toi ?
– J’aurais mangé le homard, répliqua Cosimino d’un ton sec. Mais après, j’aurais expié moi-même mon péché de gourmandise, au lieu de le faire expier à un pauvre innocent !
Dom Ravana ferma les yeux d’un air navré et poussa un profond soupir. Cosimino parlait d’or ; sans aucun doute il était barbare de faire prendre chaque fois au sacristain l’émétique ordonné par le docteur Nicastro. Il suffisait à Dom Ravana d’assister aux effets du vomitif pour en éprouver le bienfait, et suivre l’exemple que Cosimino lui donnait. C’était barbare, mais Cosimino savait-il combien de fois dom Ravana avait été préservé de la tentation par la pensée de la scène qui suivrait. Pour triompher de sa chair, Dom Ravana avait besoin, comme d’un frein, du remords qui le prenait à voir son sacristain souffrir là sous ses yeux, injustement. Il avait comblé Cosimino de dons et de bienfaits. Que lui demandait-il en échange ? Ce seul et unique sacrifice pour la santé de son âme plus encore que pour celle de son corps. Chaque fois, le spectacle du supplice auquel la victime se soumettait sans révolte le bouleversait profondément ; le remords, la rage, la honte, l’assaillaient avec tant de force que l’envie le prenait de se jeter par la fenêtre.
– Qu’est-ce que c’est ? Vous pleurez maintenant ? disait Cosimino. Des larmes de crocodile !
– Non, gémissait Dom Ravana avec l’accent de l’affliction la plus sincère.
– Ça va bien, ça va bien ; étendez-vous sur le lit et regardez. Je prends la première cuillerée.
Dom Ravana s’étendit sur le lit les yeux gros de larmes, le visage contracté de douleur. Cosimino posa la bouilloire sur la lampe à alcool pour avoir de l’eau tiède au moment voulu ; puis, fermant les yeux, il avala la première cuillerée d’émétique.
– Voilà qui est fait… Mais ne me plaignez pas, ne me plaignez pas, taisez-vous, ou je fais un malheur.
– Je me tais, mon garçon, je me tais… Parlons d’autre chose… Demain, si le temps le permet et si je me sens mieux, j’irai à la campagne… Viens-y aussi. Amène ta femme et les enfants ; vous prendrez tous l’air sans penser à rien… Mais quelle mauvaise année, Cosimino !… Dieu nous punit de nos péchés ! La patience divine est à bout. Le monde pleure, mais les pleurs n’empêchent pas les massacres. Tu le sais, n’est-ce pas : guerre en Afrique, guerre en Chine. Les pauvres gens souffrent, mais souffrir ne les empêche pas de voler. La colère du Seigneur est sur nous. La grêle, tu as vu ? elle a pillé les jardins et les vignes… Et la gelée menace les oliviers. Dis un peu… Tu te sens déjà ?… Non ?
– Non, Monsieur le Curé, rien encore. Je vais prendre de l’eau tiède.
– C’est ça, parfait… Continuons à causer. Nous disions que la récolte de blé a été plutôt bonne et que si Dieu le veut et si la Vierge Marie nous en fait la grâce, elle compensera un peu la malechance de l’année.
Cosimino écoutait avec grande attention, mais probablement sans comprendre un seul mot. Par instants son visage passait par toutes les couleurs de l’arc-en-ciel ; puis il devenait blanc comme un linge ; une sueur froide coulait de son front. Il s’agitait sur sa chaise ; son œil se révulsait.
– Ah ! Monsieur le curé, ça commence à remuer… Je crois que nous y sommes.
– Sgriscia, Sgriscia, criait alors Dom Ravana, pâlissant à son tour et regardant fixement Cosimino pour retirer du spectacle tous les bons effets du remède. – Venez vite, je crois que nous y sommes.
La Sgriscia accourait tenir le front de son maître, pendant que Cosimino profitait de ses efforts et de ses contorsions pour lui appliquer sournoisement quelques solides coups de pieds dans les tibias.