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Cherche que tu chercheras, impossible de mettre la main sur le moindre vêtement… Pietro Milio (Don Paranza5, comme on le surnommait dans le pays) lançait à tous les échos son juron favori : « Porco diavolo », sans y trouver le soulagement espéré. Pour mieux décharger sa bile, il s’approcha de la cloison qui séparait sa chambre de celle de sa nièce Venerina :
– Tu dors, hurla-t-il. À ton aise… Reste au lit jusqu’à midi si ça te plaît. Mais je te préviens que ton imbécile d’oncle ne te rapportera pas de poissons d’aujourd’hui…
C’était la vérité vraie… Don Paranza, ce matin-là, n’irait pas à la pêche, ainsi qu’il faisait chaque jour depuis des années. Il lui fallait – porco diavolo – s’habiller « en dimanche », comme il disait, en sa qualité de vice-consul de Suède et Norvège. Et cette Venerina, parfaitement au courant, depuis la veille, de l’arrivée d’un bateau norvégien, ne lui avait sorti ni chemise empesée, ni cravate, ni jumelles, ni redingote, rien de rien.
En fait de chemises, dans les deux tiroirs du haut de la commode, il avait trouvé des cafards que l’épouvante avait mis en fuite :
– Ne vous dérangez pas ! Ne vous dérangez pas !… Et pardon de l’indiscrétion !
Dans le dernier tiroir, une chemise, la seule et l’unique, amidonnée depuis une éternité, dont l’empois avait jauni. Don Paranza la sortit du tiroir du bout des doigts, avec toute espèce de précautions : il redoutait que les insectes des deux étages supérieurs n’y eussent élu domicile. Son regard tomba sur le col, le plastron et les poignets effilochés :
– Allons, bon ! fit-il, voilà que la barbe leur a poussé, maintenant !
Et il les frotta avec un bout de bougie pour égaliser les fils.
Il était évident que les autres chemises blanches (il ne devait pas y en avoir beaucoup !) attendaient depuis des mois dans la corbeille au linge sale les navires marchands de Suède et de Norvège.
Vice-consul de Suède et Norvège à Port-Empédocle, Don Paranza faisait, en même temps, fonction d’interprète sur les rares bateaux Scandinaves qui venaient prendre un chargement de soufre. Une chemise empesée par bateau : deux ou trois par an en tout. Ce n’était pas l’amidon qui le ruinait.
Il n’aurait pu vivre, bien entendu, des maigres revenus d’une profession aussi intermittente, sans l’appoint de sa pêche quotidienne et d’une misérable pension que lui valait sa qualité de « victime des Bourbons… » Sa stupidité ne datait pas d’hier, – il se plaisait à le répéter, – il avait toujours été idiot : il avait combattu pour le pays, pour la liberté et il s’était ruiné.
Il avait quitté Agrigente pour descendre habiter la Marine, comme on nommait alors la demi-douzaine de bicoques dressées sur la plage et contre lesquelles, les jours de siroco, les vagues venaient se briser furieusement. Il se rappelait l’époque où Port-Empédocle ne possédait que son petit môle, connu à présent sous le nom de Vieux-Môle, et la haute tour, sombre, carrée, bâtie peut-être pour défendre la côte au temps des Aragonais et où l’on enfermait les forçats.
Pietro Milio, à cette époque bénie, gagnait tout l’argent qu’il voulait. Il n’y avait pour tous les navires marchands qui relâchaient dans le port que deux interprètes : lui et cette grande perche d’Agostino di Nica, qui était toujours sur ses talons pour ramasser les miettes qu’il laissait tomber. Les capitaines au long cours, quelle que fût leur nationalité, devaient se contenter des trois mots de français qu’il leur jetait à la face, avec le plus pur accent sicilien : Mossiure, oune chosse, etc…
Ah ! s’il n’y avait pas eu la patrie, l’amour sacré de la patrie !
En réalité, la seule sottise de Don Paranza était d’avoir eu vingt ans en 1848. S’il en avait eu dix ou cinquante, il n’aurait pas gâché sa vie. Sa faute était donc bien involontaire.
Compromis, dans un complot politique, il avait, en pleine prospérité, dû s’exiler à Malte. Il avait eu, ensuite, la stupidité d’avoir trente-deux ans en 1860 : c’était la conséquence naturelle de la première. À Malte, établi à La Vallette, il s’était fait, au cours de ces douze ans, une jolie position, avec l’aide d’autres émigrés. Mais cette année 1860 ! Il frémissait encore rien que d’y repenser. À Milazzo, avec Garibaldi, pan ! il avait reçu une balle en pleine poitrine ! Et dire qu’il n’avait pas su profiter du cadeau que lui faisait ce sicaire des Bourbons : il n’en était pas mort.
Quand il revint, Port-Empédocle s’était miraculeusement agrandi aux dépens de la vieille Agrigente, allongée sur sa colline haute, à quatre milles de la mer, résignée à mourir d’une mort lente, pour la quatre ou cinquième fois, et contemplant d’un côté les ruines de l’antique cité grecque, de l’autre le port en train de naître. Milio avait trouvé là, se livrant une concurrence acharnée, une foule d’interprètes, plus savants les uns que les autres.
Agostino di Nica, demeuré seul après son départ pour Malte, s’était rempli les poches et avait bientôt abandonné la profession d’interprète pour s’adonner au commerce : un petit vapeur qu’il avait acheté faisait la navette entre Port-Empédocle et les deux îles voisines de Lampedusa et de Pantelleria.
Di Nica, sérieux comme un pape, donnait une tape à son gousset ; la monnaie tintait :
– Ma patrie, la voilà !
Mais l’argent ne l’avait pas changé, il faut bien l’avouer : pas plus fier qu’avant ! Son nez non plus n’avait pas changé, un nez énorme, présent gratuit de marâtre nature. Un nez, ça ? Un foc. Une voile de perroquet ! Et en guise de couvre chef, toujours la même casquette de toile, à visière de cuir. Quand on lui demandait pourquoi, riche comme il l’était, il ne s’accordait pas le luxe de porter chapeau, il répondait invariablement :
– Ce n’est pas pour le chapeau, c’est pour les conséquences du chapeau !
– Tandis que moi, pensait Don Paranza, avec toute ma misère, il me faut passer une redingote et m’étrangler dans un faux-col dur. Je suis vice-consul !
Et tout vice-consul qu’il fût, certains jours, quand la pêche n’avait pas été bonne, il courait le risque d’aller se coucher sans dîner, ainsi que sa nièce, une pauvre orpheline qu’il avait hérité de son frère, si chanceux lui aussi, qu’à peine débarqué en Amérique, il y était mort de la fièvre jaune. Il est vrai qu’en compensation, Don Paranza avait la médaille des vétérans de 1848 et de 1860 !
La main crispée sur sa canne à pêche, l’œil fixé sur le liège, absorbé dans les souvenirs de sa longue existence, il hochait la tête, avec amertume. Il contemplait les deux jetées du nouveau port, tendues vers la mer comme deux bras démesurés, et encadrant le Vieux-Môle, minuscule, qui avait l’honneur, à cause de ses quais, de garder le siège de la capitainerie et le phare principal avec sa tour blanche.
Tout le pays se déployait sous ses yeux, depuis la tour du Rastiglio, au pied du môle, jusqu’à la gare, là-bas, tout au bout, et il lui semblait que, pareilles aux années et aux malheurs qui s’entassaient sur lui, toutes ces maisons s’étaient entassées l’une contre l’autre, l’une sur l’autre, grimpant jusqu’au bord du plateau marneux qui surplombe la plage, couronné d’un petit cimetière blanc, avec la mer devant, la campagne derrière.
La marine, illuminée par le soleil couchant, resplendissait de toute sa blancheur, tandis que la mer d’un vert sombre, d’un vert de bouteille près du rivage, s’étendait au loin, mouvante et dorée, jusqu’à l’horizon que Punta Bianca limite à l’orient et le cap Rossello à l’occident.
L’odeur de la mer sur les brisants de la jetée, l’odeur du vent saumâtre qui, souvent, le matin, quand il partait pour la pêche, l’assaillait avec furie, lui coupait le souffle, l’empêchait d’avancer, faisait battre sa veste et son pantalon autour de lui comme des étendards, l’odeur particulière que la poussière de soufre, partout répandue, donne à la sueur des hommes au travail, cuits par le soleil africain, l’odeur du goudron, l’odeur du sel, le remugle qui s’exhalait sur la plage de la fermentation des paquets d’algues sèches mêlées au sable mouillé, toutes les odeurs de ce port qui avait grandi en même temps que lui, étaient, pour Don Paranza, toutes chargées de souvenirs et, malgré son destin misérable, il songeait avec désolation que ces années, qui avaient suffi à le conduire à la vieillesse, marquaient seulement la première enfance de la ville. C’était si vrai que, chaque jour, les jeunes donnaient un nouvel essor au pays, et, trop vieux pour y participer, il restait en arrière, à l’écart, sans que nul se souciât de lui. Tous les matins, à l’aube, du haut de la rampe de Montoro, l’appel trois fois répété d’un crieur à la voix de stentor rassemblait les travailleurs sur la plage !
Don Paranza, tous les matins, du fond de son lit, entendait les trois appels et il se levait à son tour, mais c’était pour se rendre à la pêche, en grognant. Tout en s’habillant, il écoutait grincer les chariots chargés de soufre, les chariots sans ressorts, bardés de fer et cahotant sur la chaussée de la grand’route poussiéreuse, peuplée d’ânes étiques qui arrivent par bandes, portant un pain de soufre de chaque côté du bât. Et quand il descendait sur la plage, il voyait les spigonare, leur voile triangulaire à demi amenée contre le mât, prêtes à être emplies au-delà du bras de levant, tout le long du rivage, là où s’alignent les dépôts de soufre. Devant les tas, on installait déjà les bascules, sur lesquelles le soufre est pesé, avant d’être chargé sur les épaules des hommes de mer, protégées par un sac, posé comme un capuchon sur leur tête. Nu-pieds, en pantalon de toile, les hommes de mer, portaient leur chargement aux spigonare, enfonçant dans l’eau jusqu’à la ceinture, et les spigonare, à peine remplies, déployaient leur voile et allaient vider le soufre dans les cargos ancrés dans le port, ou plus loin. Et cela durait jusqu’au coucher du soleil, quand le siroco n’empêchait pas la manœuvre.
Et Don Paranza ? Sa ligne à la main, il trempait le fil ! Et de temps à autre, secouant avec rage sa ligne, il grommelait dans sa barbe de laine blanche, qui contrastait avec le brun de sa peau cuite au soleil et le vert de ses yeux pleins d’eau :
– Porco diavolo ! Ils ne laissent même plus de poissons dans la mer !