Luigi Pirandello
Vieille Sicile

L’ÉTRANGER

II

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II

Assise sur son lit, ses cheveux noirs tout embroussaillés, les yeux gros de sommeil, Venerina ne se décidait pas encore à se lever, quand elle entendit dans l’escalier un piétinement, des souffles haletants et la voix de son oncle qui criait :

 

– Doucement, doucement… Nous y sommes… Elle se précipita pour ouvrir la porte, mais elle s’arrêta court, saisie de stupeur et d’effroi :

 

– Seigneur, qu’est-ce qui arrive ?

 

Gravissant l’étroit escalier, une sorte de civière approchait du seuil, soutenue avec peine par un groupe de matelots à bout de souffle, l’air consterné. Sous une grande couverture de laine, quelqu’un était étendu là.

 

– Mon oncle ! Mon oncle ! cria Venerina.

 

Mais la voix de l’oncle lui répondit de derrière le groupe des porteurs qui montaient lourdement les dernières marches.

 

– N’aie pas peur ! J’ai fait une bonne pêche, ce matin ! Dieu ne nous abandonne pas ! Doucement, doucement, les enfants, nous y sommes ! Entrez. Vous allez l’étendre sur mon lit !

 

Venerina vit, à côté de son oncle, un jeune homme d’une taille gigantesque, un étranger certainement, blond, le visage bronzé, un petit coffre sur le bras ; elle baissa les yeux sur la civière que les marins, pour reprendre haleine, avaient posée près de l’entrée, et elle demanda :

 

– Qui est-ce ? Que s’est-il passé ?

 

– C’est un poisson d’un nouveau genre, tu vas voir ! répondit don Pietro d’un ton qui fit sourire les matelots en train de s’éponger le front. Une vraie bénédiction du ciel ! Allons, les enfants, dépêchons-nous ! Là, sur mon lit.

 

Et il conduisit les matelots et leur triste fardeau jusqu’à sa chambre encore en désordre.

 

L’étranger géant, écartant tous les autres, se pencha sur la civière ; il fit glisser doucement la couverture et, sous les yeux de Venerina épouvantée, il découvrit un pauvre malade, réduit à l’état de squelette, qui élargissait de grands yeux d’un bleu si limpide, qu’on les eût dits de verre, au milieu de la tragique maigreur de son visage envahi de barbe ; puis, avec des précautions maternelles, il le souleva comme un enfant et l’étendit sur le lit.

 

– Sortez tous ! commanda don Pietro. Laissons-les seuls tous les deux. Soyez , les enfants, le capitaine de l’Hammerfest ne vous oubliera pas !

 

La porte fermée, il reprit, s’adressant à sa nièce :

 

– Tu vois. Et tu disais encore que nous n’avions pas de chance ! Un bateau chaque fois qu’il meurt un pape ; mais, quand il en arrive un, il est béni. Remercions Dieu.

 

– Mais qui est-ce ? Est-ce qu’on peut savoir ce qui est arrivé ? redemanda Venerina.

 

Et Don Paranza :

 

– Rien ! Un matelot qui a la fièvre typhoïde ; il est à toute extrémité. Le capitaine, en voyant ma tête d’imbécile, s’est dit : « Tiens ! je vais te faire un cadeau, mon brave. » Si ce pauvre garçon était mort pendant la traversée, il aurait fini dans la gueule de quelque requin ; il a préféré arriver jusqu’à Port-Empédocle, parce qu’il savait qu’il y trouverait Pietro Milio. Il a préféré un âne à un requin. C’était son droit. J’irai, aujourdhui même, à Agrigente, pour lui avoir un lit à l’hôpital. Je vais passer d’abord chez ta tante Rosolina. J’imagine qu’elle me fera la grâce de te tenir compagnie jusqu’à mon retour d’Agrigente. Espérons que nous en serons débarrassés ce soir. Attends… j’ai une chose à dire à ce…

 

Il rouvrit la porte de la chambre et adressa quelques phrases en français au jeune étranger, qui inclina plusieurs fois la tête en guise de réponse ; puis, il dit à sa nièce en s’en allant :

 

– Je t’en prie, ne bouge pas de ta chambre. Je vais revenir avec ta tante.

 

Dans la rue, les gens l’interrogeaient, et, à tous il répondait, sans même se retourner :

 

– Une bonne pêche, une bonne pêche : du beau travail !

 

La servante voulait l’empêcher d’entrer ; il pénétra quand même chez donna Rosolina. Il la trouva en chemise et jupon court, ses maigres bras nus, une serviette sur ses épaules osseuses, en train de préparer un lait de son pour se rafraîchir le teint.

 

– Malédiction ! glapit la vieille fille.

 

Et elle dissimula d’un bond, derrière un rideau, ses cinquante-quatre ans sonnés.

 

– Qui entre ici ? Qui a cette audace ?

 

– Je ferme les yeux ! Je ferme les yeux ! assura Pietro Milio. Ne craignez rien pour vos charmes !

 

– Tournez-vous ! commanda donna Rosolina.

 

Don Pietro obéit ; la porte de la chambre battit furieusement. Et ce fut à travers la porte qu’il lui conta ce qui était arrivé, en la priant de se dépêcher.

 

Impossible ! Une donna Rosolina ne sort pas de chez elle à pareille heure. Non, non, impossible !… C’était un cas exceptionnel ? Sans doute, sans doute, mais le malade était-il vieux ou jeune ?

 

– Dieu du Ciel et de la Terre, gémissait don Pietro. À votre âge, parlez-vous sérieusement ? Il n’est ni vieux ni jeune ; il est à l’agonie. Dépêchez-vous !

 

Il s’écoula plus d’une heure avant que donna Rosolina se décidât à prendre congé de son miroir. Elle se présenta à la fin sur son trente-et-un, pareille à une guenon endimanchée, son grand châle des Indes balayant le sol de ses franges et retenu sur la poitrine par un grand fermoir d’or incrusté à pendentifs, de grosses boucles aux oreilles, le front orné de deux accroche-cœur en virgules, tout luisants d’huile, les joues et les lèvres fardées :

 

– Je suis à vous ! Je suis à vous !…

 

Ses petits yeux porcins, aux longs cils, lançaient des regards en coulisse et réclamaient admiration et gratitude à don Pietro pour cet habillage extraordinairement rapide. (Ces yeux avaient, autrefois, réclamé beaucoup plus de don Pietro ; mais il était resté de pierre, comme son nom.)

 

Ils trouvèrent Venerina affolée. Le jeune étranger s’était risqué à frapper à la porte de la chambre où elle s’était enfermée ; il avait bredouillé quelque chose dans son jargon, puis il était parti.

 

– Patience jusqu’à ce soir ! grogna Don Paranza. Je cours à Agrigente. Mais dis un peu : le malade n’a rien demandé ?

 

Ils entrèrent tous les trois sur la pointe des pieds pour l’examiner. Ils restèrent près du seuil, retenant leur souffle.

 

Il était comme mort.

 

– Oh ! Seigneur Jésus ! geignait donna Rosolina. J’ai trop peur. Je rentre chez moi.

 

– Vous allez rester toutes les deux dans la pièce à côté, déclara don Pietro. De temps en temps, vous viendrez jusqu’à la porte voir comment il va. Si seulement il pouvait durer encore deux jours ! Mais il a l’air de tourner de l’œil ; il ne manquerait plus que ça ! Ah ! les beaux revenus que m’envoie la Norvège ! Enfin, laissez-moi m’en aller…

 

Donna Rosolina le saisit par le bras :

 

– Dites un peu : est-ce un Turc ou un chrétien ?

 

– Un Turc ! Un Turc ! Il ne se confesse pas ! répondit don Pietro, pour se débarrasser d’elles.

 

– Oh ! ma mère, un excommunié !

 

Et la vieille fille, faisant d’une main le signe de la croix et tendant l’autre vers Venerina pour l’entraîner, se prit à soupirer, dès qu’elle fut dans la chambre de sa nièce :

 

– Toujours pareil !

 

Elle faisait allusion à don Pietro, qui était enfin sorti.

 

– Toujours dans les nuages ! Ah ! s’il avait eu un peu plus de jugeote

 

Donna Rosolina prenait prétexte des malheurs continuels de don Paranza pour parler, avec mille réticences et à grand renfort de soupirs, de leur mariage manqué. Et, cette fois encore, elle ne manqua pas de voir la main de Dieu levée pour châtier don Pietro de ne l’avoir pas épousée.

 

Venerina semblait prêter la plus grande attention aux propos de sa tante ; en réalité, elle pensait, avec un sentiment de pitié et d’effroi, au malheureux en train de mourir, seul, abandonné, loin de son pays, où une femme et des enfants l’attendaient peut-être. Elle proposa à sa tante d’entrer voir comment il allait.

 

Pressées l’une contre l’autre, sur la pointe des pieds, elles franchirent le seuil et tendirent la tête vers le lit.

 

Le malade avait les yeux fermés : on eût dit un Christ de cire, après la descente de croix. Dormait-il, ou était-il déjà mort ?

 

Elles s’avancèrent doucement ; au bruit, le malade entrouvrit les yeux, ses grands yeux bleus, au regard vague. Les deux femmes resserrèrent leur étreinte ; il souleva la main, fit mine de parler ; épouvantées, elles poussèrent un cri et coururent se réfugier dans la cuisine.

 

Sur le tard, entendant la clochette de la porte, elles se hâtèrent d’ouvrir ; mais ce n’était pas don Pietro. Le jeune étranger du matin se dressa devant elles. La vieille fille courut se cacher ; mais Venerina, courageusement, l’accompagna jusqu’à la chambre du malade, déjà plongée dans l’obscurité, alluma une bougie et la tendit à l’étranger, qui la remercia en inclinant la tête avec un triste sourire ; elle le contempla un instant, pleine de compassion : elle le vit se pencher sur le lit, poser doucement sa main sur le front du malade et elle l’entendit appeler avec douceur :

 

– CleenCleen

 

Était-ce son nom ou un mot d’affection ?

 

Le malade regardait dans les yeux son camarade, comme s’il ne le reconnaissait pas. Elle vit alors le corps gigantesque du jeune matelot brusquement soulevé de sanglots ; elle l’entendit pleurer, courbé sur le lit, et parler avec angoisse, d’une voix baignée de larmes, dans une langue inconnue. Les larmes montèrent aux yeux de Venerina. L’étranger, se tournant vers elle, lui fit signe qu’il voulait écrire. Elle inclina la tête pour montrer qu’elle avait compris et lui donna ce qu’il fallait. Quand il eut terminé, il lui remit la lettre et une petite bourse.

 

Venerina ne comprit pas les mots qu’il prononçait ; mais elle devina, à ses gestes et à l’expression de son visage, qu’il lui recommandait son malheureux compagnon. Elle le vit enfin se baisser à nouveau vers le lit, embrasser plusieurs fois le malade sur le front et sortir en courant, un mouchoir sur la bouche pour étouffer les sanglots qui le secouaient.

 

Donna Rosolina, un moment plus tard, prise de peur, passa la tête et aperçut Venerina assise, comme si de rien n’était, absorbée dans ses réflexions, les yeux pleins de larmes. Elle l’appela :

 

– Psstt !… Psstt !…

 

Et son geste voulait dire :

 

– Mais que fais-tu ? Tu es folle ?

 

Venerina lui montra la lettre et la petite bourse qu’elle tenait encore à la main et lui fit signe d’entrer. Il n’y avait pas de quoi avoir peur. Elle lui raconta, à voix basse, la scène émouvante entre les deux camarades et la pria de s’asseoir, elle aussi, pour veiller le pauvre homme qui agonisait, abandonné de tous.

 

Dans le silence de la nuit, tout à coup, éclata le cri d’une sirène, un cri aigu, qui n’en finissait plus, déchirant comme un cri humain.

 

Venerina regarda sa tante, puis le malade étendu sur son lit, environné d’ombre, et elle dit tout bas :

 

– Ils s’en vont… Ils lui disent adieu

 


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