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– Oncle Pietro, comment dit-on : bestia en français ?
Pietro Milio, qui faisait sa toilette dans la cuisine, tourna vers sa nièce un visage ruisselant :
– Pourquoi ? Tu voudrais me donner en français le nom que je mérite ? Ça se dit : bête, ma fille. Bête ! Bête ! Tu peux me le dire aussi fort que tu voudras, tu ne me le répéteras jamais assez.
Le traiter de bête, c’était trop peu. Depuis près de deux mois, il gardait chez lui et nourrissait comme un poulet de grain ce marin qui lui était tombé du ciel. À Agrigente, naturellement, impossible d’obtenir une place à l’hôpital. Comment jeter à la rue un moribond ? Il avait alors écrit au consul de Norvège à Palerme, parfaitement, au consul ! Et le consul lui avait répondu de garder chez lui et de soigner le matelot de l’Hammerfest jusqu’à sa guérison et, en cas de mort, de le faire enterrer décemment : tous ses frais lui seraient remboursés.
Quel homme de génie, ce consul ! Comme si lui, Pietro Milio, avait de quoi avancer de l’argent et héberger des malades ! Comment ? Où ? Il avait logé le marin, mais en lui cédant son lit, et il se rompait les os sur le divan démoli qui lui entrait dans les côtes ses ressorts en montagnes russes, si bien que, chaque nuit, il rêvait qu’il était étendu de tout son long sur les pics inégaux d’une chaîne de montagnes. Mais pour ce qui est des soins, pouvait-il aller chez le pharmacien, chez l’épicier, chez le boucher prendre la marchandise à crédit, en disant que la Norvège paierait ? Alors, quoi ? nourrir le typhique de bogues et de poulpes, le matin, de congres, le soir, quand il en péchait, et, si la pêche n’avait pas été bonne, le jeûne complet !
Et cependant, ce pauvre diable de Norvégien avait réussi à s’en tirer ! Il fallait qu’il fût bâti à chaux et à sable, pour résister au médecin du pays qui avait un si bon cœur et un tel amour du prochain qu’il tuait au moins un de ses concitoyens par jour. Si don Pietro gémissait de la sorte, ce n’était pas qu’au fond il détestât le malheureux étranger, non, mais, « porco diavolo ! » s’écriait-il, où trouver un homme plus déshérité et plus guignard que moi ? »
Enfin, quelques jours encore et il allait être délivré. Le Norvégien, qu’il appelait L’Arso6 (il se nommait Lars Cleen), était entré en convalescence, et dans une semaine, deux au plus, il serait en état de se mettre en voyage.
Il était grand temps : donna Rosolina refusait de monter plus longtemps la garde auprès de sa nièce. Elle faisait remarquer qu’elle était, elle aussi, à marier et qu’il ne lui paraissait pas convenable que deux filles à marier restassent à tenir compagnie à un homme qu’elle croyait Turc et, par conséquent, hors de la grâce de Dieu. Il se levait déjà, il pouvait bouger et…, et… sait-on jamais !
Donna Rosolina n’ajoutait pas, quand elle faisait ses doléances à don Pietro, que l’attitude de Venerina envers le convalescent la choquait depuis longtemps.
Le convalescent semblait, au sortir de sa terrible maladie, retrouver une nouvelle enfance. Son sourire, le regard de ses yeux limpides, avaient une expression puérile. Il était encore d’une grande maigreur ; mais son visage s’était rasséréné, sa peau se colorait légèrement et ses cheveux, qui étaient tombés pendant sa maladie, repoussaient plus blonds et plus légers.
Venerina, à le voir si timide, comme éperdu dans la béatitude de cette résurrection en pays inconnu, au milieu d’étrangers, éprouvait pour lui une tendresse presque maternelle. Mais toute la conversation se réduisait, pour Venerina, – qui ne comprenait pas le français, et moins encore le norvégien, – à une série de variations, sur le nom du jeune homme, Cleen. S’il refusait, en plissant le nez et en détournant la tête, de prendre quelque drogue ou quelque aliment, elle prononçait ce « Cleen » d’une voix sombre, impérieuse, en fronçant les sourcils au-dessus de ses yeux sévères, comme pour dire :
– Obéis, je n’admets pas de caprices !
Si, par contre, dans un élan d’affectueuse gentillesse, la voyant passer près de lui, il la tirait par sa jupe, le visage éclairé d’un sourire de gratitude et de sympathie, Venerina prolongeait ce « Cleen » en une exclamation de stupeur et de reproche comme pour dire :
Mais cette stupeur était feinte et le reproche plein de douceur : l’un et l’autre étaient destinés à calmer les scrupules de donna Rosolina, présente à ces scènes et qui serait passée par toutes les couleurs de l’arc-en-ciel, si elle n’avait eu sur ses joues maigres un empan de rouge.
Venerina éprouvait, elle aussi, le sentiment d’une résurrection. Habituée à demeurer toujours seule dans cette maison pauvre et nue, sans la moindre intimité avec quiconque, sans aucun sentiment un peu vif, elle était, depuis longtemps, la proie d’un invincible ennui, d’un spleen sans issue : son cœur s’était desséché, et cette stérilité sentimentale provoquait chez elle une paresse absolue. Elle aurait été en peine de dire pourquoi, à présent, elle s’occupait si volontiers du ménage, comment elle faisait pour se lever de si bonne heure et passer son temps à se parer.
– C’est un miracle ! un vrai miracle ! s’écriait don Paranza, quand il rentrait le soir, avec ses engins de pêche, tout parfumé de mer.
Il trouvait tout en ordre, la table mise, le souper prêt.
Il pénétrait dans la chambre du convalescent, en se frottant les mains :
– Bonsouarre, mossiur Cleen, bonsouarre !
– Buona sera, répondait en italien le convalescent en souriant, et en détachant, en sculptant presque, la prononciation de ces deux mots.
– Comment ! comment ! s’écriait don Pietro, étonné, en regardant alternativement Venerina, qui riait, et donna Rosolina, plus sérieuse que jamais, assise, les lèvres pincées et les paupières basses.
Peu à peu, Venerina avait réussi à enseigner à l’étranger quelques phrases en italien et un peu de nomenclature élémentaire. Son procédé était des plus simples : elle lui indiquait un objet dans la chambre et l’obligeait à en répéter le nom jusqu’à ce que la prononciation fût correcte : bicchiere, letto, seggiola, finestra.
Quels éclats de rire quand il se trompait ; et le rire redoublait, si elle s’apercevait que sa tante, raidie dans sa sévérité pudibonde, serrait les lèvres pour ne pas céder à la contagion de ce rire, surtout quand le malade accompagnait de gestes comiques les mots détachés, télégraphiant en signaux à bras les parties essentielles de la phrase qui lui faisaient défaut. Mais bientôt, il fut capable de dire : « Ouvrir, fermer fenêtre, prendre verre » et même : « Je veux aller au lit. » Mais ce « je veux » une fois appris, il ne tarda pas à en faire un usage extrêmement fréquent, et l’application qu’il apportait à le prononcer donnait au mot quelque chose de plus impératif. Venerina en riait, mais elle pensa atténuer ce ton catégorique en apprenant au malade à faire suivre, chaque fois, « je veux », de « je vous prie ». Mais il ne parvenait pas à prononcer correctement ce « je vous prie », et, quand il voulait quelque chose, il attendait que Venerina se tournât vers lui, et, joignant alors ses mains dans un joli geste de prière, il lançait son « je veux » avec une force et une brièveté plus impérieuses que jamais. Le geste de prière était absolument nécessaire chaque fois qu’il voulait obtenir la petite boîte que son camarade avait apportée du bateau, le jour où il en avait été débarqué moribond. Venerina la lui tendait chaque fois de mauvais gré et sans rien de sa gentillesse habituelle. Cette boîte représentait pour lui la patrie lointaine : elle contenait tous ses souvenirs, des lettres, quelques portraits. Venerina l’épiait d’un regard oblique, tandis qu’il relisait quelques-unes de ses lettres ou qu’il demeurait distrait, les yeux pleins de rêve ; et il lui apparaissait soudain sous un autre aspect, comme absorbé par une autre atmosphère qui l’éloignait d’elle. Elle remarquait alors mille particularités de la race du marin, qu’elle n’avait pas, jusque-là, observées. Cette boîte, dans laquelle il fouillait avec tant d’insistance, lui évoquait l’image de l’autre marin, du géant qui l’avait soulevé de la civière comme une plume, l’avait déposé sur le lit et s’en était allé en pleurant. Elle qui avait si bien soigné le malheureux abandonné ! Qui était-il, après tout ? D’où venait-il ? Quels souvenirs conservait-il avec tant d’amour dans cette boîte ? Venerina haussait les épaules avec rage, elle se disait :
– Qu’est-ce que ça peut bien me faire ?
Et elle le laissait seul dans sa chambre à se repaître de ses souvenirs secrets, entraînant sa tante, qui la suivait, tout étourdie de cette résolution soudaine :
– Qu’est-ce qu’il y a donc ?
– Il n’y a rien. Allons-nous en !
Venerina retombait alors, du coup, dans son ennui et sa paresse. Une rage sourde l’emplissait d’amertume, ou bien c’était un flot de désirs vagues qui l’accablait ; de nouveau, la maison lui paraissait vide et la vie aussi, elle se révoltait :
– Je ne veux rien faire, plus rien !