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Depuis quinze jours environ, Lars Cleen accompagnait Milio à la pêche, matin et soir : ils quittaient la maison et y rentraient ensemble.
Di Nica, non sans beaucoup de si et de mais, avait accepté la proposition que Milio lui présentait comme une véritable fortune pour lui. (Oui, mais les conséquences ?) Le vapeur neuf devait être prêt dans un mois au plus et Cleen s’y embarquer comme interprète, à l’essai pour un mois.
Venerina avait bien répété à son oncle que Cleen ne s’était pas encore clairement expliqué, et elle lui avait recommandé d’agir avec la plus grande délicatesse, en le poussant avec toute la prudence possible à parler, à se déclarer. Le pauvre don Paranza, plus embarrassé que jamais, s’était d’abord rendu seul chez di Nica et, la place obtenue, il était rentré à la maison l’offrir à Cleen, ajoutant, dans son français barbare, que, s’il voulait attendre comme il lui en avait exprimé le désir, le retour de l’Hammerfest, il fallait travailler. Il lui avait trouvé une situation ; quand le bateau norvégien reviendrait d’Amérique, il se trouverait à la tête de deux places et il pourrait choisir l’une ou l’autre, à sa convenance. En attendant de travailler, il fallait le suivre chaque jour à la pêche.
Cette proposition avait plongé Cleen dans la confusion et la perplexité. Il était clair que la scène entre l’oncle et la nièce avait éclaté au sujet de son départ prochain et qu’il était la cause des pleurs de sa chère infirmière. Accepter, c’était donc se compromettre définitivement. Mais, comment refuser cette offre, après tous les soins, toutes les gentillesses dont elle l’avait comblé ? Et, d’ailleurs, cette offre était telle qu’elle ne le liait en rien, qu’elle le laissait libre de choisir, libre de montrer ou non sa reconnaissance pour ce qu’elle avait fait pour lui.
Chaque matin, à présent, en quittant son divan, les reins brisés, don Pietro s’exhortait de la sorte :
– Courage, don Paranza, pour ta double pêche ! Et il préparait le nécessaire : les deux gaules avec les lignes, une pour lui, l’autre pour L’Arso, la boîte d’appâts, les hameçons de rechange : rien ne manquait pour la pêche aux poissons. Mais pour la pêche au mari, où trouver ce qu’il fallait ? Où trouver l’hameçon qui ouvrirait la bouche au fiancé et l’obligerait à se déclarer ?
Il s’arrêtait un instant au milieu de sa chambre, les dents serrées, les yeux écarquillés ; puis, levant les bras au ciel, il s’écriait :
Le comble, c’est qu’il devait s’adresser à Cleen en français, alors que même en sicilien il ne s’en serait pas sorti :
Que dire après ? Comment lui servir tout cru que cette sotte s’était amourachée de lui ?
La Norvège ou le consul de Palerme le défraieraient très probablement de ses dépenses ; mais qui le dédommagerait de ce nouveau malheur ?
– C’est à lui de me dédommager, porco diavolo. Il a mis le feu chez moi. Qu’il s’y brûle, qu’il y rôtisse !
Cet air de sainte nitouche, d’innocent tombé du ciel, il allait le lui faire passer ! Et tout en appâtant ses hameçons sur la jetée, don Paranza se tournait vers L’Arso, assis sur un rocher voisin, la taille bien droite, ses yeux clairs fixés sur le bouchon qui flottait sur l’azur profond de l’eau miroitante.
Le Norvégien ne quittait pas son bouchon des yeux ; mais le voyait-il, seulement ? Il semblait pétrifié.
Cleen, à ce cri, sursautait, tiré de son rêve ; il souriait, retirait doucement sa ligne de l’eau, croyant que Milio lui reprochait sa négligence, et il rechargeait à son tour les hameçons depuis longtemps désarmés.
Comment pêcher sérieusement dans ces conditions ? Don Paranza, lui-même, perdu dans ses pensées, ruminant la meilleure façon d’entrer en matière, laissait les poissons dévorer l’appât ; il en oubliait son bouchon, il en oubliait la mer, et pour le rappeler à lui, il fallait le bruyant ressac d’une vague plus forte sur les écueils voisins. Furieux, il remontait sa ligne, et l’envie le prenait d’en fustiger la face de l’ingrat. Mais ce qui le mettait le plus en colère, c’était d’entendre Cleen répéter en souriant le juron qu’il avait appris de lui, en redressant sa canne à pêche :
Don Paranza oubliait, à ces moments-là, de parler français, et il s’exclamait :
– Mais moi, porco diavolo, je le dis sérieusement ! Toi, tu plaisantes, imbécile ! Tu t’en moques bien.
Cela ne pouvait durer. Il n’arrivait à rien et il se faisait une bile d’encre :
– Qu’ils se débrouillent ensemble, s’ils veulent. Il le déclara tout net, un soir, à sa nièce, en rentrant de la pêche.
Il ne s’attendait pas à l’éclat de rire dont Venerina accueillit l’aveu rageur de son impuissance. Son visage rayonnait :
– Tu ris ?
– Mais oui !
Venerina cacha son visage dans ses mains, en faisant signe que oui. Don Paranza, très content au fond, allégé de son fardeau au moment où il s’y attendait le moins, fit semblant de se mettre en colère :
– Comment ! Et tu ne m’en disais rien ! Tu me laisses à la torture ! Et lui aussi, il reste muet comme un poisson !
Venerina baissa les mains ; son visage réapparut :
– Il n’a rien su te dire ?… Même aujourd’hui ?
– Muet comme une carpe, je te dis, comme une morue sèche ! J’ai le foie gonflé de bile, tant je me suis fait de souci tous ces jours.
– Il a dû avoir honte…, fit Venerina, cherchant à l’excuser.
– Avoir honte, un homme ! cria don Pietro. Il a fait rire à mes dépens tous les poissons de la mer ! Où est-il ? Appelle-le ; qu’il me parle ce soir-même : il ne suffit pas qu’il t’ait dit à toi ce qu’il devait.
– Alors, ne fais pas les gros yeux, lui recommanda Venerina en souriant.
Don Paranza s’apaisa et, secouant sa tête crépue, grommela dans sa barbe :
– Je suis une grosse… Tu le sais mieux que moi. Dis-moi un peu comment tu as fait, sans savoir le français…
Venerina rougit, haussa à peine les épaules, et ses yeux noirs étincelèrent.
– J’ai fait comme j’ai su, fit-elle avec une malice naïve.
– Et quand cela ?
– Aujourd’hui même, quand vous êtes rentrés, a midi, après le déjeuner. Il m’a pris la main… Moi, je…
– Ça va ! Ça va ! grogna don Paranza, qui n’avait jamais été amoureux de sa vie. Le dîner est prêt ? Je vais lui parler.
Venerina le supplia des yeux de ne pas s’emporter et se sauva. Don Pietro pénétra dans la chambre de Cleen.
Cleen, le front appuyé aux vitres du balcon, regardait dehors, mais sans rien voir. La petite place devant la maison était déserte et sombre. Les réverbères à pétrole n’avaient pas été allumés ; la lune, seule, était chargée, ce soir-là, de l’éclairage du bourg. En entendant la porte s’ouvrir, Cleen sursauta. Qui sait à quoi il rêvait !
Don Paranza se campa au milieu de la chambre, en hochant la tête : il aurait voulu lui faire un sermon de vieil oncle grognon, mais il sentit la difficulté d’un sermon en français assorti à l’air bourru qu’il venait de prendre, et, réfrénant, non sans effort, son impatience, il commença ainsi :
– Mossiur Cleen, ma nièsse m’a dit…
Cleen sourit timidement, l’air égaré, et fit plusieurs fois : oui, de la tête.
– Oui ? reprit don Paranza. Ça va bien.
Il allongea ses deux index et, les joignant à plusieurs reprises par le bout pour exprimer l’union de deux époux :
– Vous et ma nièsse…, mariage…, oui ?
– Si vous voulez !… répondit Cleen en ouvrant les mains, comme s’il n’était pas bien sûr de l’acceptation de Milio.
– Oh ! pour moi ! fit don Pietro en italien.
– Très heureux, mossiur Cleen, très heureux. C’est fait. Donnez-moi la main…
Ils se serrèrent la main. Ainsi fut conclu le mariage. Mais Cleen en restait étourdi. Il souriait d’un sourire timide, tout embarrassé par l’étrange situation où il s’était mis sans le vouloir bien nettement. Certes, cette Sicilienne brune lui plaisait ; il aimait sa vivacité, ses yeux de soleil ; il lui était très reconnaissant de ses soins affectueux ; il lui devait la vie, oui, mais… la prendre pour femme, vraiment, si vite !
– Maintenant, reprit don Paranza dans son français, je vous prie, mossiur Cleen : cherchez, cherchez d’apprendre notre langue… Je vous prie…
Venerina frappait à la porte :
– À table !
Ce premier soir, à table, ils éprouvèrent tous les trois un grand embarras. Cleen semblait tomber des nues ; Venerina, le visage en feu, honteuse de son audace, n’osait regarder ni son fiancé ni son oncle. Ses yeux se brouillaient quand ils rencontraient ceux de Cleen, et s’abaissaient aussitôt. Elle souriait pour répondre au sourire de son fiancé, aussi embarrassé qu’elle ; mais il lui venait une envie folle de quitter la table, de s’enfermer dans sa chambre et de se jeter sur son lit pour pleurer à l’aise. Pleurer tout son soûl, sans savoir pourquoi.
– Si ces deux-là ne sont pas fous, c’est que la folie a disparu de cette terre, pensait de son côte don Paranza, les sourcils froncés, sur des charbons ardents, lui aussi.
Et il avalait avec effort le maigre souper.
Mais, le repas fini, Cleen, non sans quelque hésitation, le pria de transmettre à Venerina un gentil compliment qu’il ne pouvait lui faire lui-même ; puis, ce fut Venerina qui le chargea de traduire son remerciement et d’ajouter…
– Quoi ? demanda don Paranza, écarquillant les yeux.
Et comme, après ce premier échange de phrases, la conversation entre les deux fiancés cherchait à continuer par son intermédiaire, il donna soudain du poing sur la table :
– Qu’est-ce que c’est que ce métier-là !… Débrouillez-vous tout seuls !
Il se leva au milieu des rires des deux jeunes gens, et s’installa, pour fumer sa pipe, sur le divan, non sans grogner, dans sa barbe laineuse, son éternel : « Porco diavolo ! »