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Mais quelqu’un savait fort bien qu’il n’était pas un imbécile. C’était son patron, Di Nica, dont il réglait au mieux les commissions et les affaires avec ces voleurs d’agents maritimes de Tunis et de Malte. S’il n’en disait rien, ce n’était ni pour nier les mérites de Cleen, ni pour lui refuser un juste éloge, c’était « à cause des conséquences » que cet éloge aurait pu provoquer.
Pourtant. Di Nica crut lui témoigner généreusement l’estime où il tenait ses bons et loyaux services en lui accordant dix jours de congé, à l’occasion de son mariage.
– Tu trouves que c’est peu, disait-il à don Pietro, qui ne paraissait pas satisfait. C’est assez, c’est plus qu’il n’en faut. Tu vas voir, en dix jours, le bel enfant qu’ils vont confectionner. Tout au plus pourrais-je lui permettre, quand il rembarquera, d’emmener sa femme à Tunis et à Malte, en voyage de noces. C’est un garçon sérieux, j’ai confiance en lui. Mais je ne peux pas faire plus.
Il bondit quand don Pietro lui proposa d’être témoin au mariage :
– Je n’ai rien contre ce brave garçon, au contraire. Mais si j’acceptais une fois, je ne ferais plus que ça toute ma vie. Non, non, mon cher Pietro. J’enverrai à la mariée un petit cadeau, en hommage à notre vieille amitié ; mais, surtout, ne le dis à personne…
De son côté, donna Rosolina, à force de presser sur le bon cœur que Dieu lui avait donné, en fit sortir un cadeau pour Venerina : une paire de boucles d’oreilles à pendentifs. Elle avait la gentillesse, par-dessus le marché, d’offrir aux jeunes mariés, pour leurs dix jours de lune de miel, sa maison de campagne au pied du mont Cioccafa.
– Mais prenez garde de ne pas abîmer le mobilier…
Il y avait là quatre chaises boiteuses et si mangées des vers que, pour un peu, elles auraient marché seules. L’odeur de moisi qui régnait dans la cahute décrépite, perdue dans les arbres, était insupportable.
Le premier soin de Venerina, en arrivant en voiture avec son mari, son oncle et sa tante, fut d’ouvrir toutes grandes les fenêtres.
– Les tentures ! Les rideaux ! criait désespérément donna Rosolina, courant après sa nièce.
– Ils vont prendre un peu l’air ! Ça leur fera du bien !
– Oui, mais avec toute cette lumière, ils vont perdre leur couleur.
– Ce n’est pas du brocart !
L’heure qu’elle passa dans sa maison de campagne avec les nouveaux mariés fut pour donna Rosolina un véritable supplice. Elle souffrait de voir tripoter le moindre objet, comme si on lui avait arraché ses accroche-cœur trempés dans l’huile. Quand, avec leurs gros souliers ferrés, le gardien et sa famille entrèrent pour saluer les jeunes époux, elle pensa défaillir.
Le gardien surveillait la propriété ; il habitait avec sa famille dans la cour caillouteuse de la villa, près de la citerne, une pièce sombre, à la fois maison et étable. Perplexe, ne sachant s’il faisait bien ou mal, il apportait, en cadeau de noces, un panier de fruits séchés.
Lars Cleen contemplait avec stupeur ces êtres humains, vêtus de haillons, brûlés par le soleil, qui lui faisaient l’effet d’appartenir à un autre monde.
La femme du gardien annonçait en souriant qu’un de ses cinq enfants, le second, avait les fièvres depuis deux mois et restait étendu sur la paille, comme un mort.
Elle souriait, non pas qu’elle n’eût un gros chagrin, mais pour ne pas montrer sa peine, alors que les maîtres étaient en fête.
– Je viendrai le voir, promit Venerina.
– Mais non ! Que dit Votre Excellence ? Ne vous occupez pas de nous, pauvres que nous sommes ! Votre Excellence est là pour se divertir… Quel beau mari ! Je n’ose pas le regarder.
– Et moi ? demanda don Paranza. Je ne suis pas beau ? Et je viens aussi de me marier… avec donna Rosolina. Nous faisons deux beaux couples !
– Voulez-vous bien vous taire ! glapit Rosolina, scandalisée. Je n’aime pas qu’on plaisante avec ces choses-là.
Venerina riait comme une folle.
– Mais je suis sérieux !… Je suis sérieux ! protestait don Pietro.
Et, pour faire rire sa nièce, il insista tellement sur sa mauvaise plaisanterie que la vieille fille ne voulut pas rentrer seule avec lui. Elle ordonna au gardien de monter sur le siège, à côté du cocher.
– Les mauvaises langues ! Sait-on jamais, avec un vieux fou comme vous !
– Ah ! chère donna Rosolina ! que voulez-vous que je fasse, à présent ? gémit don Pietro, une fois dans la voiture, en branlant la tête et en se mouchant avec un grand soupir, comme s’il se dégonflait d’un coup de toute la gaieté prodiguée devant sa nièce. Je voudrais seulement avoir rendu heureuse cette pauvre enfant !
Il avait l’impression d’avoir atteint le but de sa longue existence cahotée. Que lui restait-il d’autre à faire, désormais, que de se mettre à la disposition de la mort, la conscience tranquille, mais angoissée ? Quatre jours encore à s’ennuyer ; et puis, la fosse commune…
La voiture longeait justement le cimetière et les feux du couchant éclairaient le plateau.
– Trois pelletées de terre… Et qu’aurai-je fait, en ce bas monde ?
Donna Rosolina, près de lui, les lèvres serrées, les yeux fixes, s’efforçait d’imaginer ce que faisaient les époux dans sa maison et réfrénait ses regrets, pleine de colère contre le petit vieux assis à côté d’elle. Elle se tourna de son côté ; il avait fermé les yeux, elle crut qu’il dormait :
– Réveillez-vous… Nous arrivons.
Don Pietro rouvrit ses yeux rougis en grommelant :
– Je le sais bien, qu’on arrive… Je pense à mes congres de ce soir. Qui me les fera cuire ?