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Après qu’elle eut dominé le premier embarras de sa brusque intimité avec un homme qui lui faisait encore l’effet d’être tombé du ciel, Venerina se mit à protéger et à conduire par la main, comme un enfant, son mari enchanté des spectacles que lui offrait la campagne, cette nature violente et pour lui si étrange.
Il s’arrêtait pour contempler longuement les troncs difformes des oliviers, tout en bosses, en éperons, en jointures tordues et noueuses, et il n’en finissait plus de répéter : « Le soleil ! Le soleil ! » comme si ces troncs portaient l’empreinte vivante de cette brûlante rage solaire dont il se sentait étourdi, presque soûlé.
Le soleil, il le retrouvait partout, et en particulier dans les yeux et sur les lèvres charnues de sa femme. Ses émerveillements mettaient Venerina en joie, et elle l’entraînait pour lui montrer d’autres choses plus dignes d’être vues : la grotte du Ciocaffa, par exemple. Mais il s’arrêtait, quand elle s’y attendait le moins, devant les choses les plus ordinaires :
– Qu’est-ce que tu regardes ? Les figuiers de Barbarie ?
Il était pareil à un enfant, et elle lui éclatait de rire au nez, à le voir émerveillé par des riens. Elle le secouait aussi, lui soufflait sur les yeux pour le tirer de sa stupeur :
– Éveille-toi ! Éveille-toi !
Il souriait, l’embrassait et se laissait guider par elle comme un aveugle.
Il ne pouvait s’empêcher de lui parler sans cesse de la famille du gardien, qu’ils étaient allés voir, comme ils l’avaient promis. Il ne se résignait pas à l’idée que ces gens habitaient entassés dans cette pièce, dans cette tanière fumeuse et puante. Venerina lui répétait vainement :
– Si tu leur enlevais l’âne, le cochon et les poules, ils ne pourraient plus y dormir en paix. Il faut qu’ils habitent tous ensemble ; ils ne font qu’une famille.
– C’est horrible ! C’est horrible ! criait-il en levant les bras au ciel.
Et ce pauvre enfant par terre, sur son grabat, couleur d’argile, et réduit à l’état de squelette par les fièvres ? Cet enfant, eh bien ! on le soignait avec les infusions traditionnelles, qui le guériraient, comme elles guérissaient tout le monde.
– N’y pense pas, lui disait Venerina, affligée, elle aussi, mais beaucoup moins, car elle savait ce qu’est la vie du pauvre monde.
Elle s’imaginait que son mari le savait aussi bien qu’elle et, le voyant bouleversé, elle se disait qu’il était d’une bonté anormale, presque maladive, et cela lui déplaisait.
Ces dix jours de campagne passèrent vite. De retour au village, Venerina accompagna son mari jusqu’au bateau, mais ne voulut pas s’embarquer avec lui pour le voyage de noces offert par Di Nica.
– Tu verras Tunis, que nos chers frères latins, les Français, nous ont si gracieusement volée… Tu verras Malte, où ton imbécile d’oncle s’est ruiné… Ah ! si je pouvais vous accompagner ! Tu verrais comme je me giflerais de bon cœur, s’il m’arrivait de me rencontrer dans les rues de La Vallette tel que j’étais alors, jeune, stupide et patriote.
Mais Venerina n’y consentit pas : elle craignait la mer ; et puis, elle aurait eu honte au milieu de tous ces hommes. Don Pietro insistait :
– Tu seras avec ton mari… Les femmes d’ici sont toutes les mêmes. Elles aimeraient mieux mourir que faire plaisir à leur homme.
– Et toi, qu’en dis-tu ?
Lui n’en disait rien. Il regardait Venerina avec le désir de l’avoir près de lui ; mais il ne voulait pas qu’elle fît un sacrifice, ni qu’elle risquât de souffrir en voyage.
– J’ai compris, conclut don Paranza. Tu es un grand babbalacchio8.
Lars ne comprit pas l’expression sicilienne qu’employait l’oncle, mais il sourit en voyant s’esclaffer Venerina. Et il partit seul.
À peine le bateau eut-il pris le large, après les derniers saluts du mouchoir à sa femme qui, sur le quai du Vieux-Môle, agitait le sien, il éprouva instinctivement un grand soulagement, mais qui le rendit plus triste, à y mieux réfléchir. Il se rendit compte, seul à nouveau devant la mer, qu’il avait souffert pendant ces dix jours d’une terrible contrainte, en dépit du plaisir qu’il éprouvait auprès de sa femme. Il retrouvait la possibilité de penser librement, de s’abandonner à lui-même, sans plus avoir à torturer son cerveau pour deviner et comprendre les sentiments de cette créature si différente de lui et qui, pourtant, lui appartenait si intimement.
Il trouva quelque réconfort à se dire qu’avec le temps, il s’adapterait à sa nouvelle existence, qu’il arriverait à penser, à sentir comme Venerina, et aussi que sa femme réussirait, à force d’affection et d’intimité, à pénétrer jusqu’à lui, à ne plus le laisser seul dans son angoissant exil du cœur et du cerveau.
Venerina, de son côté, pensait à son mari. Elle désirait avec ardeur son retour, mais elle ne parvenait pas à imaginer autre chose qu’une brève escale : deux jours à la maison et le reste de la semaine, en mer ; deux jours avec son mari et le reste de la semaine, seule, à attendre chaque soir que l’oncle revînt de la pêche ; alors, souper et puis se coucher, seule… Et cela ne la contentait pas. Elle aussi trouvait que c’était trop peu. Et elle passait des heures et des heures dans l’attente, une attente secrète, qui lui faisait un peu peur.
– Quand ?