Luigi Pirandello
Vieille Sicile

L’ÉTRANGER

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Un espoir tenace vivait en lui. C’était la dernière digue contre la mélancolie qui l’envahissait et l’étouffait : c’était l’espoir de se retrouver en son enfant et de se sentir avec lui, à travers lui, moins seul sur la terre d’exil.

 

Mais cette espérance s’envola dès qu’il vit son fils, venu au monde deux jours plus tôt en son absence. C’était tout le portrait de sa mère.

 

– Il est tout noir, pauvre petit. Sang de Sicile ! dit Venerina de son lit, tandis qu’il le contemplait dans son berceau, profondément déçu. Ferme les rideaux, tu vas l’éveiller… Il ne m’a pas laissé fermer l’œil de la nuit, pauvre mignon ! il a des coliques. Il dort, laisse-m’en profiter

 

Cleen, ému, baisa sa femme au front, referma les volets et sortit de la chambre sur la pointe des pieds. Dès qu’il fut seul, il cacha son visage dans ses mains et se mit à pleurer.

 

Qu’avait-il espéré ? Un signe, un seul, chez ce petit être, la couleur des yeux, celle des cheveux, qui le proclamât sien, étranger comme lui et qui rappelât son pays. Qu’avait-il espéré ? Même alors, n’aurait-il pas grandi ici, avec les autres enfants du village, sous ce soleil brûlant, soumis à des habitudes de vie étrangères à son père, élevé presque exclusivement par sa mère, par conséquent avec les mêmes idées, les mêmes sentiments qu’elle. Qu’avait-il espéré ? Il serait un étranger pour son fils comme pour tous les autres…

 

Dans les deux jours qu’il passait chez lui chaque semaine, il cherchait à dissimuler son état d’âme, et cela ne lui était pas difficile : personne ne faisait attention à lui. Don Pietro s’en allait, comme d’habitude, à la pêche, et Venerina ne s’occupait que du poupon, qu’elle ne le laissait même pas toucher :

 

– Tu le fais pleurer… Tu ne sais pas le tenir… Allons, sors un peu, va faire un tour. Pourquoi me regardes-tu comme ça ?… Va faire une visite à tante Rosolina. Il y a trois jours que je ne l’ai vueDon Pietro a peut-être raison. Elle veut sans doute que tu lui fasses la cour.

 

Pour faire plaisir à sa femme, Cleen alla une fois rendre visite à donna Rosolina ; mais il fut reçu de telle façon qu’il jura de n’y jamais retourner seul ou en compagnie.

 

– Non, monsieur, je ne vous laisserai pas franchir mon seuil, lui déclara donna Rosolina, les yeux pudiquement baissés. Je regrette, mais je ne puis vous le cacher. Vous êtes mon neveu, c’est entendu, mais on vous sait étranger, avec des mœurs curieuses ; et qui sait ce qu’on pourrait croire ! Je ne puis vous recevoir seul. Je passerai tout à l’heure chez vous, si vous ne voulez pas venir ici avec Venerina.

 

Il se trouva ainsi mis à la porte et n’eut pas le cœur d’en rire, comme fit Venerina, quand il lui raconta la chose. Puisqu’elle connaissait si bien la folie de cette vieille, pourquoi lui avoir fait faire cette figure d’imbécile ? Est-ce qu’elle aussi voulait se moquer de lui ?

 

– Tu n’as pas encore trouvé d’ami ? lui demandait Venerina.

 

– Non…

 

– C’est difficile, je le sais : les Siciliens sont un peu ours. Mais tu es, toi, comme une mouche sans tête. Éveille-toi un peu ! Va retrouver l’oncle, il est sur la jetée. Entre hommes, vous avez de quoi causer. Moi, je n’ai pas le temps de te faire la conversation : j’ai trop de travail !

 

Il la regardait avec l’envie de lui demander :

 

– Tu ne m’aimes plus ?

 

Venerina, voyant qu’il ne bougeait pas, levait les yeux de sa couture et, devant son air égaré, éclatait de rire :

 

– Que veux-tu de moi ? Un homme qui reste à la maison comme un enfant, ça ne s’est jamais vu ! Apprends un peu à vivre comme les hommes d’ici, dehors plus que dedans. Je n’aime pas te voir ainsi. Tu me fais de la peine.

 

Quand il était sorti, elle ne le voyait plus. Mais à l’air triste qu’il prenait en s’apprêtant à sortir, chassé de chez lui, tout pareil à un chien sans maître, elle aurait pu deviner de quel cœur il allait se traîner par les rues de ce village où le sort l’avait jeté et qu’il détestait déjà.

 

Ne sachant où aller, il se rendait à l’agence de son patron. Il trouvait régulièrement le vieux Di Nica derrière ses commis, le cou dressé, les lunettes sur la pointe du nez, surveillant ce qu’ils inscrivaient sur les registres. Il ne se défiait pas d’eux, – oh ! pas le moins du monde ! – mais c’est si vite fait, par distraction, d’écrire un chiffre pour un autre, de faire une erreur d’addition !… Et puis, il surveillait leur calligraphie… La calligraphie était son faible ; il voulait que ses livres de comptes fussent propres et nets. La petite pièce où il se tenait était humide et sombre, au rez-de-chaussée ; certains jours, dès quatre heures, on n’y voyait plus : il fallait allumer les lampes.

 

– C’est une honte, patron Di Nica. Quand on a autant de sous que vous en avez !

 

– J’ai des sous, moi ? demandait le vieux. J’ai ceux que vous voudrez bien me donner ! Et puis, que voulez-vous ! j’ai débuté ici, c’est ici que je veux finir !

 

En voyant entrer Cleen, il se tourmentait : celui-là, à présent, que veut-il ?

 

Il allait vers lui, la tête rejetée en arrière pour pouvoir regarder à travers ses besicles posées au bout de son nez et disait :

 

– Que voulez-vous, mon garçon ? Rien ? Eh bien ! prenez une chaise et asseyez-vous là, devant la porte.

 

Il redoutait les distractions de ses commis ; et puis, il ne voulait pas que Cleen fût au courant des affaires de l’agence avant le voyage.

 

Cleen restait assis un instant sur le seuil. Personne ne voulait donc de lui ? Et pourtant, il ne portait plus sa toque de fourrure ; il était habillé comme tout le monde ; pourquoi les passants se retournaient-ils pour le dévisager comme un objet rare exposé devant l’agence ? Soudain, il voyait cabrioler devant lui un gamin qui lui réclamait aussitôt après un petit sou, et tous de rire.

 

– Qu’est-ce que c’est ? criait le vieux Di Nica, en s’avançant sur le seuil. Le guignol ? Les marionnettes ?

 

Les gamins se sauvaient avec des cris et des sifflets.

 

– Mon garçon, disait alors Di Nica à Cleen, les gens d’ici sont des sauvages. Allez-vous-en ! Faites-moi ce plaisir.

 

Et Cleen s’en allait. Ce vieil avare, avec sa défiance continuelle, lui donnait la nausée. Il descendait à la plage, couverte de tas de soufre, et il assistait, avec une amertume et un dégoût profonds, au labeur bestial de tous ces gens, sous le grand soleil. Pourquoi, avec les trésors que produisait ce commerce, ne pensait-on pas à faire travailler de façon plus humaine ces malheureux, moins bien traités que des bêtes de somme ? Des chariots, des wagonnets et un aménagement des quais, n’aurait-on pu embarquer plus rapidement tout ce soufre ?

 

– Pas un mot là-dessus, lui recommandait don Paranza, le soir, après souper, si tu ne veux pas finir sur la croix, comme Jésus-Christ ! Tous les richards du pays ont intérêt à ce que les quais ne soient pas aménagés, parce qu’ils sont propriétaires des spigonare qui portent le soufre de la plage aux cargosPrends garde, c’est la croix qui t’attend !

 

Et sur la plage nue, entre les dépôts de soufre, couraient les égouts découverts qui empestaient le pays, et chacun se lamentait, et personne ne faisait rien pour fournir le village de l’eau nécessaire. À quoi servait tout cet argent pourchassé avec tant d’acharnement ? Qui en profitait ? Tous ces richards étaient plus pauvres que les pauvres ! Pas un théâtre, pas un endroit où se divertir honnêtement après ce terrible labeur. Dès le soir venu, le village paraissait mort, veillé par quatre réverbères à pétrole. Et on eût dit que les hommes, au milieu des difficultés continuelles et des ruses de cette lutte pour le gain, n’avaient même pas le temps de penser à l’amour. Quant aux femmes, elles se montraient indolentes, négligées, dépourvues de toute coquetterie.

 

Le mari était fait pour travailler, la femme pour s’occuper de la maison et des enfants.

 

– C’est donc ça, pensait Cleen ? C’est donc ça toute la vie ?

 

Et un sanglot lui montait à la gorge.

 


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