Fortuné Du Boisgobey
Le crime de l'omnibus

Chapitre V

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Chapitre V

 

Pendant que l’entreprenant Binos et le sagace Piédouche trouvaient, par un de ces hasards qui n’arrivent qu’aux gens habiles, le domicile et le nom de la pauvre morte, le capitaliste Paulet avait d’autres soucis que celui de poursuivre les auteurs du crime de l’omnibus, et cela pour plusieurs raisons, dont la première était qu’il ignorait complètement cette histoire.

 

M. Paulet ne lisait guère que les journaux financiers, et lorsqu’il parcourait les feuilles politiques, il passait dédaigneusement les faits divers. M. Paulet se piquait d’être un homme sérieux et ne s’intéressait qu’aux choses sérieuses. Il se vantait de n’avoir jamais ouvert un roman, et si, depuis quelque temps, il se préoccupait des artistes, c’est qu’il avait acquis la certitude qu’à notre époque le métier de peintre est un des plus lucratifs qui soient, lorsqu’on l’exerce avec succès.

 

Ce n’était pas sans peine qu’il s’était formé cette conviction. Il avait passé sa vie à mépriser les barbouilleurs, comme il disait. Il les prenait pour des meurt-de-faim – c’était son mot – ou pour des mange-tout destinés à finir sur la paille. Mais un de ses amis l’avait renseigné sur le tard. Cet ami, qui avait fait fortune en vendant des curiosités, des antiquités et même des tableaux, lui avait prouvé, par des chiffres et par des exemples, que les artistes en vogue gagnent énormément d’argent et que plusieurs deviennent millionnaires. Ils ne font jamais que des affaires sûres, disait l’ex-marchand d’objets d’art, et ils sont certains de ne jamais tomber en faillite. Ce dernier argument avait beaucoup frappé M. Paulet, qui, pour rien au monde, n’aurait voulu exposer la fortune de sa fille à disparaître dans un désastre commercial. Or, il avait justement sous la main un peintre d’avenir qui vendait déjà ses toiles fort cher et qui était en passe de les vendre bientôt encore plus cher, un garçon laborieux, économe et rangé, dont il connaissait les antécédents et la famille, bien tourné, bien élevé et bien posé dans le monde, un vrai phénix des gendres, qui, pour que rien ne lui manquât, plaisait à Marguerite.

 

M. Paulet avait donc jeté son dévolu sur Paul Freneuse et n’attendait pour lui faire des ouvertures directes qu’une occasion qui ne pouvait pas manquer de se présenter prochainement. Peu s’en était fallu qu’au théâtre, pendant qu’on jouait les Chevaliers du Brouillard, l’entretien ne prît une tournure décisive. Mais cet entretien avait été interrompu par un incident qui, depuis cette représentation troublée, avait fait passer de bien mauvaises nuits au père de la blonde Marguerite.

 

La dépêche qui lui annonçait que son frère venait de mourir en le déshéritant était rédigée dans le style habituel des télégrammes, c’est-à-dire que l’expéditeur avait si bien économisé les mots qu’elle était à peine intelligible. M. Paulet avait télégraphié aussitôt pour demander des explications complémentaires, et son correspondant, qui était le notaire du défunt, lui avait répondu par cette phrase laconique : « Je pars demain pour Paris. »

 

Et M. Paulet attendait avec impatience cet honnête notaire, qui avait toujours défendu ses intérêts et qui probablement n’entreprendrait pas sans de graves motifs un si long voyage. Le testateur était décédé à Amélie-les-Bains, une ville d’eaux située au pied des Pyrénées orientales, à deux cent cinquante lieues de la capitale. L’officier ministériel qui avait recueilli ses volontés dernières ne se serait certes pas déplacé s’il ne s’était agi que de remettre au frère déshérité une copie de l’acte qui le dépouillait.

 

Aussi M. Paulet vivait-il depuis trois jours dans les alternatives d’abattement et d’espérance qui lui semblaient bien pénibles. Il tenait à son repos presque autant qu’à la fortune, et ces incertitudes le troublaient au point de lui faire perdre appétit et le sommeil. Sa fille, beaucoup moins agitée que lui, ne le reconnaissait plus. Il était devenu à peu près inabordable. Elle avait essayé de lui rappeler que Paul Freneuse attendait leur visite dans son atelier, et il l’avait fort mal reçue. Il lui avait même déclaré nettement qu’il ne sortirait pas avant de s’être abouché avec le notaire, qui pouvait arriver d’un instant à l’autre. Et Marguerite avait renoncer à le persuader. Elle se consolait en essayant des toilettes de deuil qui lui allaient fort bien.

 

M. Paulet ne quittait pas son cabinet. Il y passait son temps à compulser d’anciennes correspondances qu’il avait entretenues avec son frère, avant leur brouille définitive. Il tâchait de découvrir dans ces lettres écrites pendant le séjour de ce frère en Italie, quelques indications relatives au mariage qu’il le soupçonnait d’avoir contracté à Rome, et il n’y trouvait rien de positif. La grande question était de savoir si le défunt avait eu là-bas des enfants légitimes ou naturels, et surtout ce que ces enfants étaient devenus. M. Paulet faisait donc faire des recherches qui n’avaient abouti jusqu’alors qu’à des résultats incomplets, et depuis que son frère était mort, il lui tardait plus que jamais d’éclaircir ces points importants.

 

Le quatrième jour, après un déjeuner mélancoliqueMarguerite n’avait pas paru sous prétexte de migraine, le père déshérité venait de s’asseoir devant son bureau, lorsqu’un de ses domestiques vint lui dire qu’un monsieur demandait à lui parler.

 

– Comment s’appelle-t-il, ce monsieur ? demanda M. Paulet.

 

Et quand il sut que ce visiteur n’avait pas voulu dire son nom :

 

– Je ne reçois pas les gens que je ne connais pas, reprit-il.

 

– Il annonce qu’il vient entretenir monsieur d’une affaire très importante, murmura le valet de chambre.

 

« Oh ! oh ! pensa M. Paulet, si c’était le notaire de là-bas ? Ces provinciaux ignorent les usages. Celui-là se sera figuré qu’on entre chez moi comme dans son étude… et il aura jugé inutile de remettre sa carte… »

 

– C’est bien. Faites entrer, dit-il à haute voix.

 

Et il se leva pour recevoir ce personnage si impatiemment attendu. Une minute après, la porte s’ouvrit, et un individu entra, qui n’était ni notaire, ni provincial, cela se voyait de reste.

 

– Comment ! c’est vous ! lui dit le capitaliste en fronçant le sourcil. Je vous avais enjoint de ne revenir qu’au cas où vous m’apporteriez des certitudes au lieu de probabilités vagues.

 

– Je me suis conformé à vos ordres, Monsieur, répondit le visiteur. Vous ne m’avez pas vu depuis quelque temps, parce que je n’avais rien de nouveau à vous apprendre ; mais aujourdhui j’en ai les mains pleines, de certitudes.

 

– C’est ce que nous allons voir. Mais d’abord rappelez-moi donc votre nom que j’ai complètement oublié, dit dédaigneusement M. Paulet.

 

– Blanchelaine, Monsieur ; Auguste Blanchelaine.

 

– Très bien. Je me souviens maintenant. Vous prétendez être agent d’affaires, et vous demeurez du côté du marché Saint-Honoré ?

 

– Rue de la Sourdière, 74.

 

– En effet… je dois avoir noté votre adresse quelque part… mais elle m’était sortie de la tête… car tout récemment quelqu’un me l’a demandée, et je n’ai pas pu la donner… vous feriez bien de me laisser votre carte.

 

– Je n’en ai pas sur moi… mais si vous voulez bien m’indiquer l’adresse de la personne qui désire me voir

 

– Tout à l’heure… quand vous m’aurez communiqué les nouvelles que vous m’apportez… et d’abord, j’ai à vous dire que l’autre soir, vous vous êtes permis de me saluer au théâtre… à travers toute la salle, et que je ne vous ai pas autorisé à prendre avec moi de pareilles libertés.

 

– Vous ne me les aviez pas interdites.

 

– C’est possible, mais je vous prie de ne pas recommencer. Maintenant, voyons ce que vous avez à me dire. Où en êtes-vous de vos recherches ?

 

– Elles sont terminées.

 

– Comment cela ?

 

– J’ai en main la preuve que Bartolomea Astrodi, décédée l’année dernière à Rome, avait eu, en 1862, une fille nommée Bianca.

 

– En 1862 ! répéta M. Paulet, dont le visage se rembrunissait à vue d’œil.

 

– Oui, Monsieur ; le 24 décembre. J’ai pu me procurer une copie de l’acte de baptême.

 

– Montrez-la.

 

– Je ne l’ai pas sur moi, mais je vous la remettrai quand le moment sera venu

 

– Vous avez du moins ce que contient l’acte. Cette Bartolomea Astrodi était-elle mariée ?

 

– Non, Monsieur. Sa fille Bianca est désignée comme étant née de père inconnu.

 

– Ah ! souffla M. Paulet, soulagé d’une inquiétude. Et qu’est devenue cette fille ? Elle a disparu sans doute ?

 

– C’est-à-dire qu’elle a quitté sa mère, dix ou douze ans après sa naissance. Mais sa mère a toujours su où elle était. Au commencement de cet hiver, cette Bianca chantait dans les chœurs au théâtre de la Scala, à Milan.

 

– Et… elle y est encore ?

 

– Non, Monsieur. Elle est partie pour Paris, il y a un mois.

 

– Pour Paris ! Qu’y venait-elle faire ?

 

– Chercher son père, qui était un Français.

 

– Allons donc ! s’écria le capitaliste, visiblement troublé. C’est un roman que vous me racontez là.

 

– C’est la vérité, Monsieur. Je suis parfaitement renseigné, croyez-le, à telles enseignes que je puis vous apprendre le nom de ce Français. Il s’appelle Francis Boyer. Il a eu cette enfant à Rome, où il résidait alors. Il habite maintenant le département des Pyrénées-Orientales.

 

– Ça ne vous regarde pas, dit brusquement M. Paulet. Je ne vous avais pas chargé de prendre des informations sur le père.

 

– Non, mais je ne fais jamais les choses à demi. En me renseignant sur sa fille, j’ai voulu savoir pourquoi elle avait quitté son pays… et je l’ai su.

 

– Comment l’avez-vous su ?

 

– Cela, Monsieur, c’est mon secret. Si je révélais à ceux qui m’emploient le mécanisme de ma profession, ils n’auraient plus besoin de moi.

 

» Je le sais, je le prouverai… et je sais bien d’autres choses encore.

 

– Que savez-vous donc de plus ? demanda M. Paulet, en cherchant à prendre un air indifférent.

 

– Monsieur, dit Auguste Blanchelaine, je pourrais me retrancher dans des réticences et me borner à vous rendre compte de la façon dont je me suis acquitté de la mission que vous m’aviez confiée. J’étais chargé de prendre des renseignements sur un enfant qu’aurait eu, il y a une vingtaine d’années, à Rome, une certaine Bartolomea Astrodi. Ces renseignements, je vous les apporte, et je suis en mesure de les appuyer de preuves authentiques. Il ne me resterait donc, si je voulais m’en tenir là, qu’à vous réclamer le prix de mes peines et soins.

 

– Je ne refuse pas de vous payer.

 

– J’en suis persuadé, mais vous n’apprécieriez pas mes services à leur véritable valeur, si je m’en tenais là, et je crois que le moment est venu de jouer avec vous cartes sur table.

 

– Qu’entendez-vous par ces paroles ?

 

– J’entends que je n’ignore pas pourquoi vous avez intérêt à savoir ce qu’est devenue la fille de la nommée Astrodi qui posait pour les peintres.

 

– L’intérêt que j’ai ?… mais je n’en ai aucun.

 

– Soyons sérieux, je vous prie. Si vous n’en aviez pas, vous ne m’auriez pas promis un billet de mille francs contre informations précises.

 

» Eh bien, Monsieur, cet intérêt, je me suis permis de le chercher, et je n’ai pas eu beaucoup de peine à le découvrir. Bianca Astrodi, fille de Bartolomea Astrodi, est votre nièce.

 

– Ce n’est pas vrai !… je n’ai pas de nièce.

 

– Oh ! elle n’est votre nièce que de la main gauche… et, de plus, M. Francis Boyer, son père, n’est que votre frère utérin… votre demi-frère, comme on dit vulgairement. Vous n’en êtes pas moins son héritier naturel pour la portion de sa fortune qui lui vient de votre mère… et cette part vaut bien qu’on y tienne, car elle représente un capital très important.

 

– Et quand cela serait, s’écria M. Paulet, l’existence de cette fille ne me toucherait guère. Vous venez de me dire vous-même qu’elle n’a pas été reconnue. Donc, elle n’a aucun droit à la succession.

 

– Aucun droit à la réclamer légalement, non, certes. Mais, Monsieur, vous ne l’ignorez pas, les frères ne sont pas des héritiers à réserve. Rien n’empêche M. Boyer de laisser son bien au premier venu… ou à la première venue… par exemple, à la signora Bianca Astrodi. Il est même fort heureux pour cette demoiselle que M. Boyer ne l’ait pas reconnue, car il n’aurait pas pu disposer en sa faveur de la totalité de sa fortune. Ainsi l’a décrété notre code.

 

– Si mon frère avait eu l’intention de faire d’une étrangère sa légataire universelle, il se serait inquiété de cette personne… et il n’a jamais cherché à la voir, depuis de longues années.

 

– Peut-être. Il a pu la perdre de vue et cependant ne pas l’oublier.

 

– Il aurait, du moins, exprimé le désir de la retrouver… Il aurait, d’une façon quelconque, manifesté ses intentions

 

– Mais… il les a manifestées… et ce n’est pas sa faute s’il n’a pas revu sa fille.

 

– Vous en savez plus long que moi, à ce qu’il paraît, dit avec humeur M. Paulet.

 

– Pas plus, mais autant, répondit avec calme le sieur Auguste Blanchelaine. J’ai eu l’honneur de vous dire que j’avais coutume d’élucider à fond les affaires qu’on veut bien me confier. J’ai donc me ménager des intelligences dans le pays où s’est fixé M. votre frère, peu de temps après son retour en France.

 

» J’ai un correspondant à Amélie-les-Bains.

 

– Ah ! c’est trop fort… et je m’étonne de votre audace… Vous vous êtes permis de m’espionner, et vous osez me le dire en facePrétendez-vous aussi que je vous paye pour vous être mêlé de ce qui ne vous regardait pas ?

 

– Je ne prétends rien. Je me borne à vous exposer des faits. C’est à vous d’en tirer les conséquences.

 

– Allez au diable avec vos conséquences ! cria M. Paulet, emporté par la colère. Je n’ai que faire de vous maintenant ; mon frère vient de mourir.

 

– Je le savais.

 

– Vous le saviez ?

 

– Oui, depuis hier. Et je sais encore qu’il vous a déshérité au profit de Bianca Astrodi.

 

– Vous allez peut-être me dire aussi que vous avez vu le testament ?

 

– Non. Et vous ne l’avez pas vu non plus. Mais le notaire qui l’a reçu a vous écrire. Vous êtes fixé.

 

– Que je le sois ou non, je n’ai plus besoin de vos services.

 

– Mes services vous sont, au contraire, plus nécessaires que jamais. Que donneriez-vous à qui vous apporterait la preuve que Bianca Astrodi est morte ?

 

– Comment osez-vous dire que cette fille est morte ? Vous vous moquez de moi, je pense. Vous prétendiez tout à l’heure qu’elle était à Paris.

 

– Eh ! mais, ricana Blanchelaine, on meurt à Paris comme ailleurs.

 

– Et vous avez la preuve du décès ?

 

– Je l’ai et je suis prêt à vous la fournir… pas pour rien, bien entendu.

 

– Je serais bien sot de vous la payer, car je n’ai pas besoin de vous pour me la procurer.

 

– Essayez.

 

– Il me suffira de compulser les registres des actes de l’état civil, dans toutes les mairies de Paris.

 

– Libre à vous. Les gens qui meurent ne sont pas toujours inscrits sous leur véritable nom.

 

– Si cette Astrodi l’a été sous un autre nom que le sien, comment pourrez-vous me fournir un acte de décès qui établisse qu’elle est morte ?

 

– C’est mon affaire.

 

– Et alors même que vous me le fourniriez, à quoi me servirait-il ? Si cette Italienne a hérité, ses héritiers à elle hériteront.

 

– Assurément. Mais quel jour est décédé M. Francis Boyer ?

 

– Mercredi, à trois heures.

 

– Eh bien, si l’Astrodi était morte mardi, qu’arriverait-il ?

 

– Ça ne changerait rien à la situation.

 

– Je croyais, Monsieur, que vous connaissiez mieux votre code.

 

– Vous n’allez pas, je suppose, me faire un cours de droit. Et moi je n’ai pas de temps à perdre. Expliquez-vous clairement et finissons-en.

 

– Je ne demande pas mieux. Pour hériter de quelqu’un, il faut lui survivre, n’est-ce pas ?

 

– Sans doute.

 

– Donc, un testament fait au profit d’un mort est nul de plein droit.

 

– C’est évident, mais…

 

– Ce testament devient caducC’est le terme consacré.

 

– Et alors ?…

 

– Alors, c’est comme s’il n’existait pas ; la succession revient tout entière aux héritiers naturels.

 

– Vous êtes sûr de ce que vous avancez là ?

 

– Absolument sûr ! Si vous en doutez, consultez votre notaire, ou votre avoué, ou n’importe quel homme de loi.

 

– De sorte que, si cette fille est décédée un jour avant mon frère

 

– Un jour ou une heure, peu importe. Elle n’a pas pu hériter si elle est morte avant que la succession fût ouverte. C’est uniquement une question de date. Et pour la trancher, il suffit de produire les deux actes de décès.

 

– Celui de mon frère et celui de cette fille ?

 

– Précisément. Vous aurez quand vous voudrez, si vous ne l’avez déjà, celui de M. Francis Boyer. C’est à vous de voir si vous tenez à vous procurer celui de Bianca Astrodi.

 

– Alors, vous venez me proposer de me le vendre ?

 

– Mon Dieu, oui.

 

– Savez-vous, M. Blanchelaine, que vous faites là un singulier commerce ?

 

– En ce monde, on fait ce qu’on peut. Si j’étais propriétaire comme vous, je ne m’amuserais pas à être marchand de successions. Mais c’est un métier qui en vaut un autre, et mes clients n’ont jamais eu à se plaindre de moi ; vous-même, Monsieur, vous n’aurez qu’à vous en louer si, comme je l’espère, nous parvenons à nous entendre, car vous me devrez une belle fortune, et il ne vous en coûtera qu’une somme relativement médiocre. Je vous rappelle, d’ailleurs, que c’est vous qui êtes venu me chercher.

 

– Pardon ! J’avais entendu parler de vous par un de mes amis qui m’avait assuré que vous entrepreniez à forfait des recherches sur les personnes et que vous étiez un habile homme. Je vous ai fait venir, et je vous ai chargé de prendre des renseignements sur la nommée Bartolomea Astrodi… mais je ne vous ai pas dit un seul mot qui eût trait à un héritage.

 

– Oh ! d’accord. Mais il aurait fallu que je fusse bien bête pour ne pas deviner qu’il s’agissait de cela. Aussi ai-je commencé par m’informer des successions que vous pouviez avoir à recueillir éventuellement. Et je n’ai pas eu beaucoup de peine à établir votre situation et celle de votre frère.

 

– Si j’avais su que vous procéderiez ainsi, je ne me serais pas adressé à vous.

 

– Cela vous plaît à dire maintenant ; vous me permettrez de penser le contraire et de vous remettre en mémoire une conversation que j’ai eu l’honneur d’avoir avec vous… pas la première ; la seconde… car vous avez bien voulu me recevoir deux fois. Au cours de notre dernière entrevue, comme je vous demandais ce que j’aurais à faire si j’acquérais la certitude que Bartolomea Astrodi avait eu un enfant, vous vous êtes écrié que si cet enfant existait, il serait à souhaiter qu’il mourût.

 

– Vous n’allez pas prétendre, j’espère, que je vous ai commandé de le tuer.

 

– Fi donc ! dit en haussant les épaules le sieur Auguste Blanchelaine. Est-ce qu’un homme comme vous donne de pareilles commissions à un agent qu’il emploie ? Il se borne à exprimer un souhait, et c’est ce que vous avez fait… Vous m’avez dit – je me rappelle textuellement vos paroles – vous m’avez dit : « Celui qui m’apprendrait que l’enfant de cette Italienne est mort m’apporterait une bonne nouvelle ». Je me souviens très bien aussi que je vous ai répondu : « Les bonnes nouvelles se payent très cher » ; à quoi vous avez répliqué : « Je ne regarderais pas au prix ».

 

– Vous avez, Monsieur, une mémoire extraordinaire, grommela M. Paulet, visiblement troublé. Et il me paraît qu’avec vous il faut prendre garde aux expressions qu’on emploie dans la conversation.

 

– Il faut prendre garde aussi à ce qu’on m’écrit. Je ne vous cacherai pas que j’ai soigneusement conservé une lettre signée de vous qui contient des instructions détaillées. Aux termes de cette lettre, je devais, au casBartolomea Astrodi aurait laissé un enfant, m’informer de ce qu’était devenu cet enfant, et, lorsque je le saurais, faire tout ce qui serait possible pour l’empêcher de venir en France. Vous ajoutiez même que si par hasard il y était venu et qu’il y fût encore, il fallait, par n’importe quel moyen, l’empêcher d’y rester. Vous entendez, par n’importe quel moyen ?

 

– Je sous-entendais : avouable, dit vivement M. Paulet. Si je n’ai pas ajouté le mot, c’est que cela allait de soi. Les honnêtes gens n’ont jamais recours qu’à ces moyens-là, et je suis un honnête homme.

 

– Je n’en doute pas. Mais il n’en est pas moins vrai que vous m’avez donné carte blanche pour vous débarrasser d’une personne qui vous gênait.

 

– Me débarrasser n’est pas le mot… vous choisissez singulièrement les termes que vous employez.

 

– Je choisis ceux qui rendent le mieux ma pensée.

 

– Mais je vous somme de l’expliquer, votre pensée. On dirait, à vous entendre, que vous avez tué cette fille, et que vous cherchez à faire de moi votre complice.

 

– Vous allez trop loin, ricana Blanchelaine. Je n’ai tué personne, je vous prie de le croire. J’ai voulu seulement vous montrer que je n’ai pas agi sans ordres et que j’ai travaillé pour votre compte. Du reste, cela tombe sous le sens. Je n’étais pas personnellement intéressé à ce que la fille de Bartolomea Astrodi disparût.

 

– Disparût ! disparût ! vous vous plaisez à vous servir de locutions équivoques.

 

– En quoi, équivoques ? Cette jeune fille est morte. Quand on meurt, on disparaît.

 

– Mais enfin comment est-elle morte ?

 

– Si je vous le disais, vous pourriez vous passer de moi, et c’est ce que je ne veux pas. Je me suis donné assez de peine pour que vous me récompensiez convenablement. Songez donc à tout ce que j’ai fait depuis un mois. J’ai mené deux ou trois enquêtes à la fois, et je les ai menées à bien. Enquête sur Bartolomea, la respectable mère de Bianca ; enquête sur ladite Bianca ; enquête sur M. Francis Boyer, votre demi-frère

 

– Oh ! celle-là, je ne vous en sais pas gré, dit entre ses dents M. Paulet.

 

– Je n’exige pas de vous de la reconnaissance, répliqua Blanchelaine avec une douceur ironique. Je me borne à vous proposer de m’acheter l’acte de décès de Bianca Astrodi.

 

– J’entends bien, et, toutes réflexions faites, je refuse.

 

– Libre à vous, cher Monsieur. Serait-il indiscret de vous demander de me faire connaître le motif de ce refus ?

 

– Nullement ; je refuse, parce que l’acte m’est tout à fait inutile.

 

– Vous voulez dire que vous vous passerez de moi pour vous le procurer.

 

– Pas du tout ; j’admets au contraire que je ne parviendrai pas sans vous à me le faire délivrer. Je me propose même de ne pas essayer.

 

– Alors, vous renoncez à la succession de votre frère. Voilà du désintéressement, ou je ne m’y connais pas.

 

– Pardon ! la légataire est morte, n’est-ce pas ?

 

– Morte et enterrée.

 

– Eh bien, elle ne viendra pas réclamer l’héritage.

 

– Non. Mais si vous réclamez votre part, on ne vous la délivrera pas. Le testament a été remis au président du tribunal de l’arrondissement, et je vous réponds que les héritiers naturels ne seront pas envoyés en possession, tant que la mort de Bianca Astrodi ne sera pas prouvée par une pièce authentique. On nommera un curateur qui administrera la fortune jusqu’à présentation de la légataire ou de son acte de décès… Et cette fortune se capitalisera indéfiniment, car personne n’en jouira. C’est une consolation, je le sais, mais elle est maigre. Après ça, vous me direz que, dans trente ans d’ici, la prescription vous sera acquiseNon pas à vous… à vos petits enfants… car vraisemblablement vous ne serez plus de ce monde… et il se pourrait même que Mademoiselle votre fille

 

– Assez ! s’écria M. Paulet, poussé à bout par ces raisonnements irréfutables. Combien me demandez-vous pour me remettre cet acte ?

 

– À la bonne heure, s’écria Blanchelaine, vous devenez raisonnable, et nous allons enfin nous entendre, car je ne vous poserai que des conditions justes, et mes prétentions sont très modérées.

 

– Formulez-les donc, dit M. Paulet avec humeur.

 

– Très volontiers. Votre frère laisse à peu près douze cent mille francs.

 

– Beaucoup moins que cela.

 

– Je suis certain que je ne me trompe pas de cinquante mille. Mes renseignements ont été puisés à bonne source.

 

– Dans tous les cas, je n’ai droit qu’à la moitié de cette fortune.

 

– Je le sais. L’autre moitié revient aux héritiers du côté paternel, puisque M. Boyer n’était que votre frère de mère.

 

» Il y aurait même, soit dit en passant, une affaire à faire avec ces héritiers qui ont autant d’intérêt que vous à établir que la légataire universelle est morte. Je ne me suis pas occupé d’eux, et je ne m’en occuperai pas. Mais vous pourriez, vous, en traitant avec eux, rentrer dans une partie de vos déboursés, car il serait équitable qu’ils vous remboursassent la moitié de la commission que vous allez me payer.

 

– Peut-être, murmura M. Paulet, mais passonsénoncez un chiffre.

 

– Je pourrais exiger le partage égal, mais je me contenterai du cinquième… soit cent mille francs… vous voyez que je calcule sur le minimum, car votre frère vous laisse plus près de six cent mille francs que de cinq cent mille.

 

– Cent mille francs ! vous avez le front de me demander cent mille francs ! J’aimerais mieux renoncer à tout que de vous les donner.

 

– À votre aise, Monsieur, répondit froidement Blanchelaine. J’aurai perdu mes peines, mais vous perdrez une fortune.

 

M. Paulet fit un geste de colère et se mit à arpenter à grands pas son cabinet.

 

– Je n’ai pas le projet de chercher à vous convaincre que vous avez tort, reprit l’agent. Je vous engage cependant à réfléchir encore avant de prendre une résolution définitive ; car, si je sors de votre cabinet sans que nous tombions d’accord, je n’y remettrai plus les pieds, je vous en préviens. J’aime les affaires qui se décident promptement, et je n’ai pas de temps à perdre. Ce soir, celle dont je me suis occupé pour vous sera rayée de mon répertoire, et vous me rappelleriez demain que je ne me dérangerais pas.

 

– Mais enfin, Monsieur, dit en s’arrêtant brusquement dans sa promenade le père de Marguerite, vous n’avez pas, je suppose, la prétention de toucher cent mille francs aujourdhui ?

 

– Non, car je n’ai pas sur moi la copie de l’acte de décès. Donnant, donnant. Vous me les remettrez quand je vous apporterai… ou plutôt… vous allez voir à quel point je suis loyal… quand vous serez entré en possession de votre héritage.

 

– Sur cette base, nous pourrions nous entendre, si…

 

– Mais je veux un engagement écrit.

 

– Comment ! vous vous défiez de moi ?

 

– En aucune façon, mais les affaires sont les affaires. On ne sait ni qui vit ni qui meurt. Si par hasard vous veniez à manquer avant que tout fût réglé, j’aurais très mauvaise grâce à réclamer de Mlle Paulet l’exécution d’un traité qu’elle n’aurait pas conclu.

 

– Encore faudrait-il que je connusse la forme que vous entendez donner à ce traité, puisque vous qualifiez ainsi une convention en dehors de tous les usages.

 

– Il me suffit qu’elle ne soit pas entachée d’illégalité. Vous reconnaîtrez tout simplement, par un acte sur papier timbré, qu’en rémunération de démarches entreprises par votre ordre, vous me devez la somme de cent mille francs, payables le jour où vous toucherez la part qui vous revient dans la succession de votre frère. Il n’y a là rien d’immoral. Les tribunaux sanctionnent bien les engagements contractés avec les agences matrimoniales.

 

– D’ailleurs, si je signe, je ne vous ferai pas de procès, murmura M. Paulet. Est-ce tout ?

 

– Mon Dieu ! ouisauf une condition que vous accepterez, je n’en doute pas, et pour laquelle je me contenterai d’une promesse verbale.

 

– Du quoi s’agit-il encore ?

 

– Je vous demanderai de me donner votre parole d’honneur de ne parler à qui que ce soit de nos arrangements.

 

– Oh ! si ce n’est que cela… je n’ai nulle envie de m’en vanter.

 

– Sans vous en vanter, vous pourriez en entretenir quelqu’un de vos amis… par exemple, celui qui vous a demandé mon adresse.

 

– La personne qui m’a demandé votre adresse n’a rien à voir dans tout cela, dit M. Paulet. Mes affaires ne l’intéresseraient pas, et je ne m’aviserai pas de les lui confier.

 

– Je le crois, répliqua le sieur Blanchelaine, mais je voudrais une certitude.

 

– Vous n’allez pas, je pense, exiger que je prenne, sur papier timbré, l’engagement de garder le silence.

 

– J’ai déjà eu l’honneur de vous dire que votre parole d’honneur me suffirait.

 

– Eh bien, je vous la donne.

 

– Je la reçois, et j’y compte. Oserai-je vous prier maintenant de m’apprendre le nom de votre ami… celui qui désire savoir où je demeure ?

 

– À quoi bon ? Vous ne le connaissez pas.

 

– Mais je serais charmé de faire sa connaissance. Sans doute il a besoin de mes services, et je vis de mon état. C’est pourquoi je tiens à augmenter ma clientèle.

 

– Cela se conçoit, et je vous enverrai ce monsieur. Il s’agit de rechercher un débiteur.

 

– C’est ma spécialité, et je ferai de mon mieux, si votre ami veut bien m’employer. C’est un négociant, sans doute ? Un homme du monde ne s’adresserait pas à une agence pour rentrer dans une créance.

 

– Ce n’est pas un négociant ; c’est un peintre.

 

– Un peintre ! oh ! alors, je sais qui c’est. Vous étiez avec lui, l’autre soir, dans une loge au théâtre de la Porte-Saint-Martin. C’est Paul Freneuse.

 

– Ah ! murmura M. Paulet assez étonné. Est-ce que vous êtes en relation avec lui ?

 

– En relation, non. Mais on me l’a montré, et je le rencontre souvent dans la rue ou au spectacle. C’est une figure qu’on n’oublie pas quand on l’a vue… une figure essentiellement parisienne. Il a beaucoup de talent, et autant de réputation que de talent.

 

– Alors, il est inutile que je vous le recommande.

 

– Tout à fait inutile. Je me mettrais volontiers à sa disposition, si mes services pouvaient lui être utiles. Mais je vous serai particulièrement obligé de ne pas me l’envoyer.

 

– Pourquoi ?

 

– Parce que je ne crois pas qu’il ait sérieusement l’intention de recourir à moi. Un artiste créancier, c’est rare… Mais un artiste qui poursuit un débiteur, ça ne s’est jamais vu.

 

» Cette idée a pu venir à l’esprit de Freneuse, mais je parierais bien qu’il n’y a pas persisté… ou, si par hasard il l’a encore, il est probable qu’il en changera… et comme je n’ai pas de temps à perdre, je préfère ne pas me mêler d’une affaire qu’il me faudrait peut-être laisser là un beau matin. Je vous prie donc, s’il insistait pour avoir mon adresse, de lui dire que vous l’avez oubliée.

 

– Soit, je vous promets de ne pas la lui donner. Mais vous avez bien fait de m’avertir, car je ne la lui aurais pas cachée, et il est probable que je le verrai très prochainement.

 

» Mais revenons à des choses plus importantes. Quand m’apporterez-vous l’acte de décès de la fille Astrodi ?

 

– Demain ou après-demain au plus tard… si vous me signez aujourdhui l’engagement qui garantira mon droit à un courtage.

 

Et comme il vit que M. Paulet ne se pressait pas de prendre la plume pour se lier, Blanchelaine ajouta :

 

– Que craignez-vous ? La rédaction que je vous ai proposée ne laisse de place à aucune équivoque. Vous ne me rétribuerez qu’après avoir touché.

 

» Entre nous, pas de malentendu possible… pas de difficultés non plus. Nous avons des intérêts communs, et nous les réglerons bien facilement, lorsque notre but sera atteint… et cet heureux moment ne tardera guère. D’ici à deux jours vous serez en mesure d’établir que la légataire de M. Francis Boyer n’était plus de ce monde quand il l’a instituée, et avant un mois, vous entrerez en possession de votre part d’héritage.

 

Cette agréable perspective montrée si à propos décida M. Paulet. Il s’assit devant son bureau, ouvrit un tiroir, y prit une feuille de papier marqué par le fisc, et libella de sa plus belle écriture une promesse rédigée dans les termes indiqués par le sieur Blanchelaine, qui la lut attentivement et la serra dans son portefeuille avec une évidente satisfaction.

 

– Maintenant, Monsieur, dit ce marchand de successions, c’est comme si vous aviez un demi-million de plus, et moi cent mille francs qui compteront dans ma modeste fortune beaucoup plus que cinq ou six cent mille dans la vôtre. Il ne me reste qu’à prendre congé de vous et à vous prier de donner des ordres pour que vos domestiques me reçoivent lorsque je me présenterai. J’espère pouvoir vous remettre l’acte de décès après-demain matin avant midi. Ce sera ensuite à vous de faire le reste.

 

– Très bien. Je vous attendrai, murmura M. Paulet.

 

Il reconduisit le négociateur, qui sortit sans ajouter un mot, et il revenait tout pensif vers son bureau, lorsqu’un léger bruit lui fit relever la tête.

 

Sa fille Marguerite venait d’entrebâiller une porte qui communiquait avec le salon, et se tenait sur le seuil du cabinet.

 

– Peut-on entrer ? demanda-t-elle en souriant.

 

– Oui, puisque je suis seul, répondit M. Paulet.

 

– Depuis dix secondes seulement. J’ai cru que ce monsieur ne s’en irait jamais.

 

– Tu savais donc que j’étais avec quelqu’un ?

 

– Je venais vous voir, et au moment où j’allais entrer, j’ai entendu deux voix. Alors j’ai attendu.

 

– J’espère du moins que tu n’as pas écouté à la porte ?

 

– Pas précisément, mais j’ai l’oreille fine, et vous parliez très haut.

 

– Et tu as compris de quoi il était question entre nous ?

 

– Pas beaucoup. J’ai saisi au vol un nom.

 

– Quel nom ?

 

– Le nom de M. Paul Freneuse, et j’en ai été toute surprise. Qu’est-ce que ce monsieur vous disait donc de lui ?

 

– Tu es bien curieuse !

 

– Mais non ; pas trop. Je suis sûre que ce n’est pas un secret.

 

– Tu te trompes. Je m’entretenais d’affaires qui ne te regardent pas.

 

– Vous avez donc des affaires avec M. Freneuse ?

 

– Marguerite, tu m’ennuies. Dis-moi ce que tu veux me dire et laisse-moi.

 

– Je veux vous demander si la réclusion que vous m’imposez depuis quatre jours ne prendra pas bientôt fin.

 

– Comment ! la réclusion ! Est-ce que j’ai fait cadenasser ton appartement ? N’es-tu pas libre de tes actions, comme tu l’as toujours été ?

 

– Mon Dieu ! je sais bien que je ne suis pas aux arrêts, comme un sous-lieutenant qui a manqué à la discipline. Je puis aller et venir d’un bout à l’autre de l’appartement ; rien ne m’empêche de me mettre à la fenêtre et de voir passer les gens dans la rue de la Ferme-des-Mathurins… où il ne passe personne. Et si ce spectacle récréatif ne suffit pas à me distraire, il ne tiendrait qu’à moi de sortir avec miss Betsy, ma gouvernante, qui me mènerait promener aux Champs-Élysées et manger des gâteaux à la pâtisserie anglaise de la rue de Rivoli.

 

– Que te faut-il donc de plus ? dit M. Paulet, en haussant les épaules. T’imagines-tu que je vais donner des dîners ou te conduire au théâtre, alors que nous sommes en grand deuil… et un deuil tout récent ? Mon frère vient de mourir, tu le sais bien.

 

– Il est mort à deux cents lieues d’ici, et je ne l’ai jamais vu. Vous n’exigerez pas que je me désole, et vous aurez raison, car il m’est impossible de feindre un sentiment que je n’éprouve pas.

 

– Je comprends cela… et moi-même, je ne me crois pas obligé de pleurer ce malheureux Francis qui ne m’a pas donné signe de vie depuis des années et qui a fait de son mieux pour me déshériter ; mais il y a des convenances sociales auxquelles nul ne peut se soustraire. Si je n’en tenais pas compte, chacun me jetterait la pierre.

 

– Oh ! je ne vous demande pas d’aller dans le monde. Je me suis même conformée à l’usage. Vous voyez que je suis habillée de noir des pieds à la tête… et en laine, s’il vous plaît. Mais il est avec la coutume des accommodements. Je ne crois pas qu’il nous soit interdit d’aller voir nos amis.

 

– Non, sans doute. Seulement… je ne savais pas que mes amis fussent capables de t’amuser.

 

– Il est certain que vous en avez beaucoup qui ne m’amusent pas du tout. Mais il me semblait que l’autre soir, à la Porte-Saint-Martin, vous aviez promis à M. Paul Freneuse de visiter son atelier.

 

– Ah ! ah ! c’est donc là que tu voulais en venir, petite rusée ? Tu aurais beaucoup mieux fait de me dire franchement que tu en grillais d’envie.

 

– Alors vous n’y voyez pas d’inconvénient ?

 

– D’inconvénient, non… pas précisément. Ce jeune homme est fort bien… il n’a pas les défauts des artistes… s’il les avait, je ne le recevrais pas chez moi. Et puisque je lui ai dit que nous irions le voir, nous irons… un de ces jours.

 

– Pourquoi pas tout de suite ?

 

– Parce que j’attends d’un moment à l’autre le notaire qui a revu le testament de mon frère.

 

– Quoi ! ce notaire vient à Paris ! Je croyais que M. Boyer vous avait déshérité.

 

– Il en a eu l’intention, mais il est survenu un événement qui… ce serait beaucoup trop long à t’expliquer, et d’ailleurs, tu n’entends rien aux affairescontente-toi de savoir que tout va bien. Je te laisserai une jolie fortune, et tu ne perdras pas, comme je le craignais, celle de ton oncle. Tu seras plus riche que je ne l’espérais, ma petite Marguerite, conclut M. Paulet en se frottant les mains.

 

– Tant mieux ! Je pourrai me marier à ma fantaisie, s’écria la jeune fille. J’aurai de l’argent pour deux.

 

– Bon, je comprends. Cela signifie, n’est-ce pas ? que tu t’es mis en tête d’épouser Paul Freneuse.

 

Marguerite rougit un peu, mais elle ne se déconcerta point.

 

– Eh bien, quand cela serait ? dit-elle. Vous ne m’avez pas défendu de penser à M. Freneuse.

 

– Assurément non, répondit M. Paulet. Tu pourrais même ajouter qu’en accueillant ce jeune homme comme je l’ai accueilli, je t’ai laissé entendre qu’il ne me déplairait pas de lui accorder ta main… s’il me la demandait.

 

– Il vous la demandera, mon père.

 

– Comment es-tu si bien informée de ses intentions ?… Ah ! j’y suis… l’autre soir, au théâtre, je vous ai laissés en tête-à-tête un instant, et il a profité de mon absence pour se déclarer. Il aurait beaucoup mieux fait de s’adresser à moi d’abord… c’est la règle en pareil casJe sais bien que les artistes se croient autorisés à ne pas agir comme les autres.

 

– Mais, mon père, je vous assure que M. Freneuse ne m’a pas fait la moindre déclaration.

 

– Alors, d’où vient que tu connais ses projets ?

 

– Je ne serais pas femme si je ne les avais pas devinés.

 

– Et… tu l’as encouragé à y donner suite ?

 

– Encouragé ? Non… c’eût été trop. Mais je ne l’ai pas découragé.

 

– Alors, tu l’aimes ?

 

– Il me plaît beaucoup, murmura Marguerite, en baissant les yeux.

 

– Ce n’est pas répondre, dit M. Paulet, qui n’aimait pas les équivoques. Vous êtes étonnantes, vous autres jeunes filles ; dès qu’on vous parle mariage, vous vous croyez obligées de prendre un air niais, et l’on ne peut plus tirer de vous une parole sensée.

 

» Voyons ! explique-toi clairement. Aimes-tu ou n’aimes-tu pas Freneuse ?

 

– Voulez-vous la vraie vérité ? demanda Marguerite, après avoir un peu hésité.

 

– Parbleu ! à qui la dirais-tu, si tu ne la disais pas à ton père ?

 

– Eh bien, je ne sais pas si je l’aime ou si je ne l’aime pas.

 

– Voilà du nouveau, par exemple ! Tu te moques de moi, je pense. Il est impossible que tu ne sois pas fixée sur tes propres sentiments.

 

– C’est peut-être bizarre, mais c’est ainsi. Vous me demandez si je l’aime… Il faudrait d’abord m’expliquer ce que vous entendez par le mot : aimer.

 

– Ah ! si tu crois que je vais te faire un cours sur ces matières-là !… Enfin, épouserais-tu volontiers Paul Freneuse ?

 

– Oui, très volontiers. Et, de tous les hommes que vous m’avez présentés, c’est le seul que j’accepterais pour mari.

 

– À la bonne heure : c’est net, s’écria en riant M. Paulet. Ce n’était pas la peine de faire tant de façons pour m’ouvrir ton cœur. Tu as choisi ce jeune homme sans me consulter ; mais je ne te blâme pas de l’avoir choisi. Je l’ai étudié, depuis que je le reçois ; je me suis renseigné sur lui, et, maintenant que je le connais bien, je crois qu’il pourrait te convenir.

 

» Il n’a pas de fortune ; son père ne lui a rien laissé… mais il gagne beaucoup d’argent, et je sais qu’il a le bon esprit de ne pas dépenser tout ce qu’il gagne. Pour un garçon, c’est très beau d’économiser… c’est une garantie de sagesse, et quand on se conduit comme il le fait, on est tout préparé pour se mettre en ménage. Je suis persuadé qu’il te rendrait heureuse.

 

– Ce n’est pas l’argent qui fait le bonheur, dit tout bas Marguerite.

 

– Pas toujours, mais il y contribue fortement, répliqua le père, qui était un homme pratique. Du reste, sur ce point, la question est tranchée. Avec ta dot et le revenu que se fait Paul Freneuse en vendant ses tableaux, vous seriez bien assez riches. Son physique doit te plaire, car il est très joli garçon. Il a de l’esprit et de bonnes manières. Reste à savoir si son caractère te convient.

 

– Comment voulez-vous que je le sache ? Je ne connais pas plus son caractère qu’il ne connaît le mien.

 

– Vous vous êtes cependant rencontrés assez souvent.

 

– Dans le monde, oui ; mais ce n’est pas là qu’on montre ses défauts.

 

– Non, sans doute. Et cependant les mariages ne se font pas autrement. À moins de se prendre à l’essai, ce qui est impraticable, il faut bien s’en rapporter un peu aux apparences. Moi qui te parle, j’ai épousé ta mère de confiance, et je ne m’en suis pas plus mal trouvé. Je ne l’avais pas vue dix fois en tout avant la noce ; tandis que toi…

 

– Moi, je suis plus exigeante. Je voudrais connaître mon mari à fondentrer dans sa vie.

 

– Diable ! si tu crois que c’est facile !

 

– Il y a un moyen très simple.

 

– Indique-le-moi ; tu me feras plaisir.

 

– Vous avez donc oublié que M. Freneuse m’a offert de faire mon portrait ?

 

– Non, mais je ne vois pas…

 

– Un portrait ne se fait pas en un jour. Il faut beaucoup de séances.

 

– Eh bien ?

 

– Eh bien ! si j’allais poser dans son atelier, je saurais bien ce qui s’y passe.

 

– Mais je suppose que dans l’atelier de Paul Freneuse il ne se passe rien que de très convenable. Si je pensais le contraire, je fermerais ma porte à ce jeune homme. Est-ce que tu aurais appris qu’il y mène une vie désordonnée ?

 

– Non, mais je sais qu’il y reçoit des modèles.

 

– Naturellement. Il paraît que, pour peindre, on ne peut pas s’en passer.

 

– En ce moment, par exemple, il achève un tableau qui représente une jeune fille.

 

– Qui garde les chèvres. Il a choisi là un drôle de sujet. Pourquoi pas une gardeuse d’oies, pendant qu’il y était ? Ces artistes ont des idées bizarres. Mais qu’est-ce que ça te fait ?

 

– Il paraît que l’Italienne qui pose pour cette figure est d’une beauté merveilleuse. M. Freneuse m’a parlé d’elle avec admiration… avec enthousiasme.

 

– Bon ! vas-tu pas t’imaginer qu’il est amoureux de cette créature ?

 

– Je ne dis pas cela, mais je serais curieuse de la voir.

 

– Pardon ! mais tu ne songes pas, j’espère, à faire sa connaissance. Ces donzelles qui arrivent à Paris pour se louer dans les ateliers sont des personnes fort peu recommandables, et j’aime à croire que, si Freneuse entreprenait ton portrait, il s’arrangerait pour que tu ne rencontrasses pas chez lui sa chevrière.

 

– Je le crois comme vous, mon père, mais cela ne prouverait rien… au contraire.

 

– Ah çà, tu es donc jalouse ? Je ne te connaissais pas ce défaut-là.

 

– C’est que, jusqu’à présent, je n’ai jamais eu l’occasion de le montrer. Tous les hommes m’étaient indifférents.

 

– Et maintenant, ce n’est plus la même chose. Il y en a un qui t’occupe. Je n’y trouve pas à redire, puisque je pense à faire de lui mon gendre. Mais en vérité la jalousie te vient un peu tôt. Attends donc au moins que tu sois mariée.

 

– L’un n’empêche pas l’autre, répliqua en souriant Mlle Paulet. Que voulez-vous ? Je suis ainsi faite, et je ne puis pas me changer. Je sais qu’il n’est pas d’usage qu’une jeune fille s’inquiète de la vie que mène avant le mariage celui qu’elle doit épouser. Moi, je veux la connaître, et je soutiens que je n’ai pas tort.

 

– En principe, non ; mais je serais curieux de savoir comment tu t’y prendras pour en venir à tes fins. Il faudrait être petit oiseau pour surveiller un homme sans qu’il s’en aperçoive… et encore les petits oiseaux n’entrent pas dans les ateliers des peintres. T’imagines-tu que tu sauras à quoi t’en tenir sur les mœurs de Freneuse lorsque je t’aurai conduite chez lui ?

 

– Peut-être. J’ai de bons yeux, et je verrai bien des choses qui vous échapperaient. Ainsi, par exemple, si nous y rencontrons l’Italienne, je saurai tout de suite s’il ne l’apprécie que comme modèle.

 

– J’en répondrais, moi. Ces coureuses en jupons rouges ne peuvent pas séduire un garçon qui a du goût. Et les artistes s’y laissent prendre moins encore que les simples bourgeois. Ils en ont tant vu !

 

– C’est arrivé, pourtant. Ne m’avez-vous pas dit que mon oncle

 

– Ton oncle ne faisait rien comme les autres.

 

– Je voudrais être sûre que M. Freneuse ne fera pas comme lui. Et, pour m’en assurer, il faut d’abord que je sache si la chevrière des Abruzzes est aussi belle qu’il le dit.

 

– Bon, mais il se gardera bien de l’appeler quand nous irons le voir, et il aura raison.

 

– C’est précisément pour cela que je voudrais le surprendre. Il sait que vous venez de perdre votre frère ; il pense que vous devez être absorbé par des affaires de succession, et il ne s’attend pas à notre visite.

 

» Aujourdhui, il fait un temps superbe ; le jour est excellent pour peindre ; et il n’a garde de perdre une si bonne occasion d’avancer son tableau, car il est en retard, et le Salon ouvre le 1er mai.

 

» Je suis certaine que son modèle est là. Et c’est l’heure de la séance. De sorte que, si vous vouliez, nous irions faire un tour de promenade qui nous conduirait, comme par hasard, à la place Pigalle.

 

– Et nous monterions frapper sans façon à la porte de son atelier. Hum ! il me semble que ce serait une démarche un peu bien risquée. D’abord, il pourrait ne pas nous ouvrir, et il serait dans son droit, car nous ne l’avons pas prévenu. J’ai entendu dire, d’ailleurs, que les artistes n’ouvrent jamais quand ils ont un modèle, de peur de déranger la pose.

 

– Quand nous serons à la porte, je vous parlerai très haut. Il reconnaîtra ma voix, et il daignera bien quitter ses pinceaux pour nous recevoir. S’il nous laissait dehors, je ne lui pardonnerais pas ce procédé.

 

» C’est convenu, n’est-ce pas, mon cher père ? Vous voyez que je suis prête à sortir. Je n’ai que mon chapeau à mettre, et mon manteau. Vous aussi. Et vous n’avez pas mis les pieds dans la rue depuis trois jours. Le grand air vous fera du bien.

 

– Ta ! ta ! ta ! dit M. Paulet ; et le notaire de province que j’attends d’une minute à l’autre ?

 

– Le notaire ? répéta dédaigneusement Marguerite.

 

– Mais, oui, dit M. Paulet. Il doit m’apporter une copie du testament de mon frère, et tu comprends qu’il me tarde le voir. Les télégrammes qu’il m’a adressés sont trop laconiques. Il s’est amusé à les rédiger en petit nègre pour économiser des mots. Ces provinciaux sont bêtes.

 

– Il me semble que s’il était à Paris aujourdhui, il serait déjà venu. Les trains n’arrivent que le matin et le soir, et ce notaire, n’étant pas arrivé ce matin, n’arrivera pas dans la journée.

 

– Les trains express… mais je le soupçonne d’avoir pris un train omnibus… toujours par économie. Là-bas, ils ne connaissent pas la maxime britannique : Le temps, c’est de l’argentComment prononces-tu ça en anglais ?

 

– Time is money, mon père. Et pour mettre la maxime en pratique, je vais aller finir de m’habiller.

 

» Si ce monsieur débarquait ici pendant que vous serez sorti, votre valet de chambre viendrait vous chercher ; vous n’avez qu’à lui donner vos instructions et l’adresse de M. Freneuse.

 

– C’est une idée. Grâce à cet arrangement, je crois que je puis sans inconvénient m’absenter une heure.

 

– Et même deux, dit tout bas Mlle Paulet, qui comptait bien faire durer la visite de l’atelier.

 

– Mais, reprit son père, quel prétexte allons-nous prendre pour tomber chez Freneuse sans crier gare ?

 

– D’abord, nous n’aurions pas besoin de prétexte. Il nous a invités plusieurs fois à aller voir son tableau.

 

– D’accord ; mais quand on invite les gens, on aime bien à savoir d’avance le jour où ils viendront, afin de se préparer à les recevoir convenablement. Freneuse ne sera pas très content de nous montrer un atelier en désordre.

 

– Mais, puisque je tiens à le surprendre.

 

– Alors, il faudra lui expliquer pourquoi nous arrivons à l’improviste… et comme tu ne peux pas donner la vraie raison

 

– Vous lui direz que vous venez pour mon portrait. Il m’a offert de le commencer quand je voudrais.

 

– Hum, c’est grave, c’est très grave ! dit M. Paulet en hochant la tête.

 

– En quoi est-ce très grave ?

 

– Tu ne réfléchis pas que, si j’accepte sa proposition, c’est à peu près comme si je m’engageais à lui accorder ta main.

 

– Pourquoi donc ? C’est son état de faire des portraits, puisqu’il est peintre. Et il en a déjà fait. J’en ai vu un de lui, l’année dernière, au Salon… un portrait de femme précisément… et c’était un chef-dœuvre.

 

– Il est probable qu’on le lui avait payé… et même payé très cherCrois-tu qu’il consentirait à être payé pour le tien ?

 

– Non… je ne crois pas.

 

– Alors, c’est comme si tu recevais de lui un cadeau d’une dizaine de mille francs… Il vend ses portraits ce prix-là, je le sais… or, une jeune fille ne peut décemment accepter de cadeaux que de son fiancé.

 

– Eh bien, si je n’épousais pas M. Freneuse, vous lui achèteriez mon portrait. Et de cette façon, vous ne seriez pas son obligé.

 

– Il refuserait de me le vendre ; tu viens de le dire toi-même. Et ta figure resterait accrochée aux murs de son atelier. Ce serait joli !

 

– Il ne me ferait pas cet affront, j’en suis sûre. J’espère bien, d’ailleurs, que je ne verrai chez lui rien qui me décide à ne pas donner suite : un projet

 

– Que tu caresses, avoue-le, et que j’approuve. J’espère comme toi qu’il réussira ; cependant, on ne sait pas ce qui peut arriver, et il faut tout prévoir.

 

– Je prévois tout ; mais je tiens à mon épreuve. J’en veux courir la chance.

 

– Songe aussi que le moment est très mal choisi pour demander des séances à Freneuse. S’il entreprend ton portrait, il ne pourra pas achever son tableau pour l’Exposition.

 

– C’est précisément ce que je souhaite.

 

– Parce qu’alors il serait obligé de renvoyer l’Italienne qui lui sert de modèle. En vérité, ma chère Marguerite, je ne te reconnais plus.

 

– C’est qu’en effet je suis très changée, dit résolument Mlle Paulet.

 

– Allons ! je m’aperçois que tu es folle de ce garçon-là. Si je te contrariais, tu serais capable d’en faire une maladie. Va mettre ton chapeau, pendant que je donnerai mes ordres à François.

 

Marguerite ne se le fit pas dire deux fois. Elle savait bien qu’elle en viendrait à ses fins, et sa femme de chambre l’attendait pour mettre la dernière main à sa toilette.

 

Son père était accoutumé à lui céder, et il était de bonne humeur depuis que le sieur Blanchelaine lui avait annoncé la mort de Bianca Astrodi ; aussi avait-il pris son parti de bonne grâce.

 

Il recommanda expressément qu’on fît attendre le notaire, si par hasard il se présentait, et qu’on vînt immédiatement le prévenir de l’arrivée de ce personnage important.

 

Dix minutes après, M. Paulet et sa fille s’acheminaient à pied, bras dessus, bras dessous, vers la place Pigalle.

 


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