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Ce jour-là, les habitants de la rue de la Sourdière qui flânaient sur le pas de leurs portes eurent un spectacle auquel ils n’étaient pas accoutumés.
Deux fiacres qui se suivaient de près s’arrêtèrent au coin de la rue Gomboust, où ils étaient arrivés par la rue Saint-Roch, et se rangèrent à la file contre les maisons.
Du premier, descendirent quatre hommes et une grosse femme qui se séparèrent aussitôt en trois groupes.
Au même moment, deux autres hommes sortirent de la seconde voiture, et se dirigèrent à petits pas vers le marché Saint-Honoré.
La femme entra dans la rue de la Sourdière. À dix pas derrière elle, marchait un petit vieillard coiffé d’un chapeau tromblon.
Un peu plus en arrière, venaient deux grands diables d’assez mauvaise mine qui s’avançaient à la file et à pas comptés.
Le cinquième voyageur du premier convoi prit le même chemin que les deux qui avaient tourné du côté du marché. Celui-là était habillé de noir et cravaté de blanc, comme un ordonnateur des pompes funèbres.
Tous ces gens, qui n’avaient pas l’air de se connaître entre eux, faisaient cependant partie de la même expédition ; un observateur l’aurait deviné tout de suite.
Mais les petits marchands qui les virent passer n’y entendirent pas malice, et personne ne se mit aux fenêtres pour les regarder.
La femme entra dans une cour qui précédait une assez belle maison et s’aboucha avec le concierge.
Le petit vieillard qui la suivait arriva avant que le colloque fût fini, et, comme ils demandaient tous les deux la même personne, le portier leur fit à tous les deux la même réponse :
– Au premier, la porte à gauche. Mais je ne sais pas si Madame reçoit, et elle va partir en voyage.
Ils montèrent l’escalier ensemble, sans échanger une parole.
Quand ils arrivèrent sur le palier, ce fut autre chose.
– Vous avez bien compris ce que vous avez à dire, n’est-ce pas ? demanda le vieillard en baissant la voix. Vous êtes la sœur de ma femme de ménage. Je suis sourd, et j’ai tout fait pour me guérir de ma surdité. Vous m’avez parlé de Mme Stella qui donne des consultations sur toutes les maladies, et vous m’amenez chez elle pour qu’elle me prescrive un traitement.
– Connu ! connu ! répondit la grosse femme.
– Et quand vous m’aurez annoncé, vous me laisserez parler.
– Ça me va, car je ne saurais quoi dire.
– Voici la porte, reprit le bonhomme en montrant la plaque où brillait le nom de l’élève de Mlle Lenormand. Sonnez, ma bonne.
Et pendant que sa commère tirait le bouton de cuivre, il aperçut une autre inscription qui faisait vis-à-vis à celle-là.
– Bon ! murmura-t-il, il y a un agent d’affaires en face. C’est l’associé, je le parierais. Et j’ai dans l’idée que je ferai coup double.
– On n’ouvre pas, dit la femme.
Elle recommença, mais sans plus de succès.
– Les habitués doivent avoir une manière de se faire reconnaître, dit tout bas le vieux. Il s’agirait de la trouver, et ce n’est pas facile. Carillonnez toujours. Nous allons voir.
Le carillon ne produisit aucun effet. Rien ne bougea dans l’appartement de la devineresse, mais le bonhomme qui n’était sourd qu’en chambre crut entendre qu’on marchait dans l’appartement de l’agent d’affaires, et s’en rapprocha tout doucement pour mieux écouter.
Il allait coller son oreille contre la porte, quand cette porte s’entrouvrit.
– Tiens ! s’écria-t-il, M. Piédouche !
En même temps, il avançait la tête et le bras par l’entrebâillement.
– Comment ! c’est vous, père Pigache ! dit l’homme qui avait ouvert.
– Ah ! je suis joliment content de vous voir, car j’ai un tas de choses à vous conter. Il s’en passe de drôles au Grand-Bock depuis que vous n’y venez plus. Et je ne m’attendais pas à vous rencontrer ici. J’étais monté avec ma bonne pour consulter Mme Stella.
– Elle n’y est pas, cria Piédouche en se faisant un porte-voix de ses deux mains.
– Ah ! j’en suis bien fâché. On m’a dit qu’elle me donnerait un remède qui me débarrasserait de mon infirmité. Je reviendrai une autre fois ; mais, puisque vous voilà, je voudrais bien causer avec vous.
– Je n’ai pas le temps.
– Oh ! ça ne sera pas long. Vous pouvez bien me donner cinq minutes.
– Qu’est-ce que vous avez à me dire ?
– Des choses qui vous intéresseront. Figurez-vous que depuis deux jours l’établissement du père Poivreau est plein de mouchards.
Piédouche tenait toujours la porte entrebâillée et ne paraissait pas disposé à livrer passage au père Pigache.
Il le regardait d’un air soupçonneux, et il regardait aussi la grosse marchande d’oranges qui assistait de loin à leur colloque.
Mais au mot de « mouchards », il changea d’attitude.
– Qu’est-ce qui se passe donc au Grand-Bock, demanda-t-il, en criant à tue-tête pour ne pas être obligé de répéter la question.
– Il paraît qu’on cherche un individu qui se trouve mêlé à une affaire d’assassinat, et qui fréquente l’estaminet sous un faux nom. Je peux vous donner tous les détails. Mais ça vous gêne peut-être de me recevoir parce que vous n’êtes pas chez vous, dit Pigache en montrant la plaque où était inscrit le nom de Blanchelaine.
– Je suis chez un de mes amis qui est en courses, et qui m’a prié de le remplacer pour une heure.
– Alors, je ne vous dérange pas, et nous avons le temps de causer. Je vais dire à ma bonne d’aller m’attendre dans la rue.
Cette dernière proposition décida Piédouche. Il ne se souciait pas d’introduire dans son domicile une femme qu’il ne connaissait pas, mais le sourd ne lui inspirait aucune défiance, et il jugeait utile de l’interroger à fond sur les agissements de la police au café du père Poivreau.
– Nous ne pouvons pas parler ici, reprit Pigache. Mon infirmité vous oblige à hurler, et nous finirions par attirer les voisins.
» Va-t’en, Virginie. Si ça t’ennuie de rester en bas, tu peux aller t’asseoir aux Tuileries, devant le grand bassin : je t’y rejoindrai tout à l’heure.
Il savait bien que Virginie comprenait à demi-mot et qu’elle n’irait pas si loin.
La brave marchande d’oranges lui obéissait aveuglément depuis qu’elle savait à qui elle avait affaire. Elle ne demanda pas d’autre explication, et elle descendit l’escalier plus vite qu’elle ne l’avait monté.
– Entrez, mon vieux, dit Piédouche en s’effaçant.
Pigache passa. Piédouche ferma la porte au verrou et le conduisit dans son cabinet où se promenait une femme que Freneuse aurait reconnue sans peine, s’il eût été là, car elle était vêtue exactement comme le soir de la représentation des Chevaliers du brouillard.
Elle fronça le sourcil en voyant le bonhomme que son complice amenait, et ses yeux demandèrent qui c’était.
– Ne t’inquiète pas, lui dit Piédouche à demi-voix. J’ai besoin de tirer les vers du nez à cet imbécile, et si je m’aperçois que c’est un espion, il ne sortira pas d’ici vivant.
En parlant ainsi, Piédouche regardait à la dérobée le bon Pigache, qui ne broncha point. La physionomie du vieillard resta souriante et niaise, comme d’habitude.
– Bon ! je suis fixé, reprit le soi-disant Blanchelaine. J’avais peur qu’il ne fît semblant d’être sourd. Maintenant, je suis sûr qu’il l’est. Nous pouvons causer comme s’il n’était pas là.
– Mais enfin qu’est-ce que c’est que cet homme-là, et que vient-il faire ici ?
– C’est un crétin qui fréquente le Grand-Bock et ce n’est pas chez moi qu’il venait. Sa bonne l’avait amené pour te consulter sur sa surdité.
– Alors, c’est lui qui sonnait ?
– Non, c’était sa bonne, et quand j’ai entrebâillé ma porte, je me suis trouvé bec à bec avec lui.
– Bon ! mais pourquoi l’as-tu fait entrer ?
– Parce qu’il m’a dit qu’on a vu des agents de la Sûreté dans l’estaminet du père Poivreau, et que je veux savoir de quoi il retourne.
– Expédie-le vite alors, parce que je ne veux pas laisser la petite seule. Elle parle de partir ce soir, et, pour la calmer, j’ai été obligée de lui promettre que nous irions chercher la malle de sa sœur chez Sophie Cornu.
Pendant cet échange d’explications, Pigache était resté en contemplation devant la dame et se préparait à la saluer.
– Madame est la femme de l’ami qui m’a prié de garder son bureau, lui cria Piédouche.
– Tous mes compliments à Monsieur votre ami, dit le bonhomme en s’inclinant jusqu’à terre.
– C’est bon ! c’est bon ! asseyez-vous et contez-moi votre histoire.
» Alors, la police cherche un assassin chez Poivreau ?
– Oui, et j’ai dans l’idée qu’elle ne le pincera pas, car il n’y vient plus personne. Il se méfie, voyez-vous, et il ne remettra plus les pieds au Grand-Bock.
– Enfin, qui a-t-il assassiné ? Il y a huit jours que les journaux n’ont parlé d’un crime.
– On dit que c’est une vieille affaire. Une jeune fille qu’on aurait tuée dans un omnibus.
Cette réponse, faite du ton le plus naturel et le plus indifférent, troubla considérablement la devineresse et son acolyte.
Ils ne s’attendaient guère à entendre ce vieil ahuri leur parler de la mort de Bianca Astrodi et leur en parler comme si tout le monde savait que Bianca était morte assassinée.
Et il n’en fallait pas tant pour les mettre en défiance.
Ils échangèrent un regard, et la femme fit mine de s’en aller.
– Comment savez-vous ça ? dit Piédouche à l’ancien droguiste, sans forcer le diapason de sa voix.
– Vous me demandez le nom de l’assassin qu’on cherche, répondit Pigache en se faisant un cornet acoustique avec sa main. Malheureusement, je ne le connais pas plus que vous. Les pratiques du père Poivreau ne valent pas cher, et les soupçons se portent un peu sur tout le monde, surtout sur ceux qu’on ne voit plus à l’estaminet. Mais je puis vous nommer l’animal qui est cause de tout ça. C’est ce méchant rapin qui faisait votre partie de piquet… le nommé Binos. Il paraît qu’il est allé déposer une plainte à la préfecture de police.
– Ça ne m’étonne pas, grommela Piédouche en s’adressant à sa compagne. Le vieux dit probablement la vérité, et je suis de plus en plus certain qu’il est sourd, car il n’a pas répondu à ma question, ou du moins il a répondu tout de travers. Il n’a pas entendu et il n’entend pas un mot de ce que nous disons.
– Je le crois, murmura la femme ; mais ça n’empêche pas que c’est très grave, ce qu’il vient de nous apprendre. J’ai dans l’idée que ce Binos a dû te dénoncer. Tu as eu joliment tort de causer avec lui de l’affaire.
– Il le fallait bien pour ravoir l’épingle et la lettre. Mais je ne serais pas étonné que, ne me voyant plus venir à l’estaminet, il ait fini par me soupçonner, sans compter que son ami Freneuse a dû le pousser. Il nous a vus, ce Freneuse, et si par malheur le Paulet lui donnait l’adresse de M. Blanchelaine, agent d’affaires, nous serions dans de bien mauvais draps.
– C’est-à-dire que nous irions coucher en prison le jour même. Si tu m’en crois, nous n’en courrons pas la chance. J’ai bien envie de partir ce soir avec Pia.
– Mais tu viens de me dire qu’elle veut absolument la malle de sa sœur.
– Si ce n’était que ça, j’irais la chercher sans elle, cette malle. Mais elle veut aussi aller encore une fois au cimetière de Saint-Ouen.
– Et après, elle consentira à partir ?
– Elle ne demande que ça.
– Eh bien ! conduis-la chez Sophie Cornu, conduis-la à Saint-Ouen. Il ne faut pas trois heures pour faire le voyage. Tu auras encore tout le temps de te préparer à prendre l’express de huit heures. Moins tu resteras à Paris avec elle, et mieux ça vaudra, car les peintres sauront que la petite n’est plus chez Lorenzo, et ils sont capables de se mettre en campagne pour la retrouver. Nous sommes à la merci d’un hasard… le hasard d’une rencontre.
– Oh ! j’aurai soin de baisser les stores du fiacre… et d’ailleurs on ne la cherche pas encore.
– Non, mais on la cherchera peut-être demain. Donc, file ce soir sur Marseille. J’irai vous y rejoindre après-demain.
– Je crois que tu as raison, et, pour ne pas perdre de temps, je vais envoyer la petite négresse me chercher une voiture.
– Très bien. Attends seulement que je me sois débarrassé de cette vieille bête qui vient de nous rendre un fameux service.
Et, se tournant vers le bonhomme qui était resté debout, il lui cria, le plus haut qu’il put :
– Excusez-moi, père Pigache. Madame me racontait qu’on lui avait justement parlé de cette histoire de l’omnibus. Moi, je crois qu’il n’y a pas dans tout ça de quoi fouetter un chat, et je tiens à rassurer ce pauvre diable de Poivreau. Voulez-vous aller m’attendre au Grand-Bock ? J’y serai dans une heure.
– Avec grand plaisir, répondit le sourd. Vous êtes comme moi, vous n’abandonnez pas vos connaissances, parce qu’elles sont dans la peine. Mais je ne veux pas vous déranger plus longtemps, et je vous présente mes salutations ainsi que mes très humbles hommages à Madame.
» Je reviendrai demain consulter votre voisine, Mme Stella, ajouta Pigache en se retirant à reculons.
Piédouche le reconduisit jusque sur le palier, le congédia avec une vigoureuse poignée de main, et se barricada dans son appartement.
Dès qu’il eut refermé sa porte, Pigache se redressa, descendit quatre à quatre les marches de l’escalier, traversa vivement la cour et se mit à courir à toutes jambes vers la rue Gomboust, où les deux fiacres attendaient.