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Le théâtre du Châtelet, un des plus vastes de Paris, où il y en a tant, n’est pas précisément ce qu’on appelle un théâtre à la mode.
Bâti dans un quartier éloigné des grands boulevards, il attire un public plus nombreux que choisi.
L’ambigu n’est jamais chic, a écrit quelque part Nestor Roqueplan, le Parisien par excellence. Le Châtelet ne l’est pas souvent, mais le beau monde y va très bien aux premières représentations et les demoiselles à ceintures dorées ne dédaignent pas de s’y montrer.
Il y a un corps de ballet, ce qui constitue une attraction pour les viveurs – jeunes et vieux.
Et, dans la salle, si l’élément populaire domine au parterre et aux troisièmes galeries, l’élégance y est presque toujours représentée aux premières loges et aux fauteuils d’orchestre, surtout quand le spectacle en vaut la peine.
Ce n’était pas le cas, quoique la salle fût pleine, le soir de ce mardi gras de 1870.
La pièce était déjà vieille de deux mois et elle n’avait jamais eu beaucoup de vogue.
C’était ce qu’en argot de coulisses on nomme une grande machine, quatre actes et vingt-huit tableaux – fabriquée par les fournisseurs accrédités de l’époque – Clairville et Siraudin, – et c’était intitulé : Paris-Revue.
Revue par le défilé traditionnel des nouveautés de l’année et par les couplets que chantaient faux des débutantes engagées pour montrer leurs jambes ; féerie, par les décors, les cortèges et les changements à vue.
Le premier rôle de femme y était tenu par Céline Montaland, alors dans tout l’état de sa jeunesse et de sa beauté, et elle avait pour compère l’excellent acteur Montrouge – Madame Satan et Monsieur Satan – car l’action se passait en enfer ; on n’a jamais su pourquoi. Et autour de ce couple annoncé en vedette sur l’affiche, se démenaient beaucoup de jolies filles, agréablement costumées en diablotins.
Quelques-unes ont fait plus tard leur chemin dans le monde de la galanterie et, dès ce temps-là, elles avaient, en scène, de grands succès de maillot.
Mais le public du mardi gras ne vient pas au théâtre pour lorgner les actrices, et, il se composait surtout de familles bourgeoises en rupture de pot-au-feu, de celles qui s’offrent le spectacle quatre fois par an, quand elles ont donné à leur cuisinière la permission de minuit.
Les viveurs fêtent le carnaval tout autrement, et les femmes du vrai monde restent volontiers chez elles, les jours de réjouissances publiques.
Hervé de Scaër avait donc tout lieu d’espérer qu’il ne rencontrerait au Châtelet ni ses anciens camarades de plaisirs, ni les habitués des salons qu’il fréquentait.
La marquise l’espérait comme lui – elle le disait dans sa lettre – et c’était probablement une des raisons qui l’avaient décidée à choisir ce lieu de rendez-vous.
De toutes les façons de s’isoler à deux, ailleurs que chez soi, la plus sûre, c’est de s’aboucher au milieu d’une foule d’individus qui ne s’occupent pas de vous.
Hervé avait dîné seul dans un restaurant où il n’allait jamais et dîné longuement pour attendre l’heure indiquée par la dame. Après quoi, il était venu à pied, par la rue de Rivoli, en fumant son cigare et en se préparant à l’entrevue qui le préoccupait.
Au lieu d’endosser l’habit, comme il le faisait tous les soirs, il était resté en redingote, à seule fin de moins attirer l’attention dans une salle où les spectateurs en tenue de soirée ne devaient pas abonder.
Quand il arriva devant le théâtre, un entracte commençait. Le public sortait en masse et il ne fallait pas songer à remonter le courant de ce flot humain. Hervé se cantonna provisoirement sur la place, près de la fontaine, afin de laisser le torrent s’écouler.
Il se proposait de profiter, pour entrer, du moment où le passage serait libre, avant que la sonnette annonçât le lever du rideau.
Un monsieur qui roulait une cigarette s’approcha pour lui demander du feu, et s’écria, quand il le vit de près :
– Comment ! c’est toi ! qu’est-ce que tu fais ici ?
Hervé reconnut Pibrac et maudit le sort qui lui jetait encore une fois dans les jambes ce gênant compagnon.
– Décidément, tu te déranges. Depuis qu’on ne te voit plus nulle part, je me figurais que tu passais tes soirées boulevard Malesherbes, et voilà que je te trouve faisant le pied de grue à la porte d’un boui-boui.
– Tu y es bien, toi, répliqua Hervé qui ne se souciait pas du tout d’expliquer pourquoi il était venu.
– Oh ! moi, c’est différent. J’y suis pour Margot.
– Qui ça, Margot ?
– Une jeune personne que je protège, mon cher, et qui a beaucoup de talent. Elle n’a encore joué que des bouts de rôles, mais je la pousserai. Je suis au mieux avec la direction… à preuve que j’ai mes entrées dans les coulisses. Je t’y mènerai, si tu veux, et je te présenterai Margot… Elle est en diable d’argent… je ne te dis que ça !
– Tu oublies que j’ai enterré l’autre nuit ma vie de garçon.
– Un drôle d’enterrement !… tu as refusé de souper avec nous. Et je ne suis pas fâché de te répéter que je ne comprends pas tes scrupules. Parce que tu seras marié cette année, ce n’est pas une raison pour te priver de tout ; et si tu continues à poser pour la vertu, je finirai par croire que tu t’amuses à la sourdine. Je m’empresse d’ajouter que je n’y verrais pas d’inconvénient. Mais, après tout, tu as peut-être raison de ne pas vouloir que je te mène sur le théâtre… Bernage y va souvent, car, lui aussi, il est très bien avec la direction… ça se comprend… un capitaliste qui pourrait devenir un commanditaire !
– Tu vois M. de Bernage partout… c’est comme samedi dernier…
– Je le vois là où on le rencontre, et si tu te figures qu’il s’abstient de faire ses farces, à l’Opéra et ailleurs, tu te mets le doigt dans l’œil, mon gars. C’est ton affaire et ça ne me regarde pas. Mais tu peux bien entrer au moins avec moi dans la salle. Il y a une stalle libre à côté de la mienne.
– Merci, j’aime mieux flâner dehors.
– Cette fois, tu as tort. Par extraordinaire, ce soir, elle est pleine de jolies femmes, la salle. Tu aimes les blondes… Eh ! bien, j’en ai aperçu une qui est ravissante… elle est seule dans une avant-scène, et si je n’avais pas promis à Margot de l’attendre à la sortie des artistes, après la représentation, j’aurais essayé de… Tiens ! on sonne pour le deuxième acte… Margot en est du deux… si je n’étais pas à ma place, quand elle dira son couplet, elle chanterait faux et ça nuirait à son avenir dramatique… C’est bien vu ?… bien entendu ?… tu ne viens pas ?… non ?… comme tu voudras !… Si tu montes au cercle, demain, sur le coup de quatre heures, tu m’y trouveras et nous ferons un piquet…, un rubicon, à dix sous le point… ça ne te compromettra pas.
Sur cette conclusion, le joyeux Pibrac tourna le dos à son ami et suivit le monde au théâtre.
Il laissait Hervé très contrarié et assez perplexe.
Rien ne pouvait lui être plus désagréable que tout ce qu’il venait d’apprendre. Pibrac installé à l’orchestre ; Pibrac signalant la présence dans une avant-scène d’une blonde qui ne pouvait être que la marquise, c’était vraiment trop de déveine. Il n’aurait plus manqué, pour y mettre le comble, que de se trouver nez à nez avec M. de Bernage.
Hervé était presque tenté de renoncer à rejoindre Mme de Mazatlan. Mais lui pardonnerait-elle de ne pas se rendre à l’appel qu’il avait reçu ? C’était douteux, et si elle prenait mal la chose, il aurait perdu une occasion, qui ne se représenterait plus, d’avoir avec elle une explication indispensable.
Toutes réflexions faites, il se dit qu’en prenant certaines précautions, il éviterait d’être vu. On se dissimule asses facilement dans une baignoire profonde, et une fois que les spectateurs auraient repris leurs places, il ne courait plus risque de faire dans les corridors des rencontres inopportunes.
Il ne s’agissait que d’attendre encore un peu. Dans cinq minutes, le rideau serait levé, l’acte commencé et le chemin libre pour gagner incognito l’avant-scène numéro 2. Juste le temps d’achever son cigare.
Il continua donc à circuler parmi les gamins contemplant l’illumination de la façade, les vendeurs de contre-marques, les ouvreurs de portières et les marchandes d’oranges criant : À trois sous, la belle Valence ! à trois sous !
Hervé ne se préoccupait guère de ces industriels de la porte, mais sous le péristyle du théâtre erraient, comme lui, quelques spectateurs peu pressés de s’enfermer dans une salle surchauffée par le gaz, et il crut s’apercevoir que l’un de ces messieurs le regardait à la dérobée, chaque fois qu’il passait près de lui.
Ce coup d’œil jeté, pour ainsi dire, au vol, n’était pas assez accentué pour inquiéter Hervé et, en toute autre circonstance, il n’y aurait pas pris garde, mais ce n’était pas la première fois, depuis quelques jours, qu’il lui arrivait de remarquer un individu qui semblait l’observer.
Il se rappelait très bien que, l’avant-veille, quelqu’un l’avait suivi sur le boulevard de la Madeleine.
Celui-là s’était tenu à distance et n’avait pas tardé à disparaître sans laisser voir sa figure. Hervé n’était donc pas en état de décider si c’était le même qui se retrouverait sur son chemin devant le théâtre du Châtelet, mais il put cette fois dévisager tout à son aise l’homme qu’il croisait à chaque tour de promenade.
C’était un monsieur entre deux âges, convenablement vêtu et complètement rasé, comme un prêtre ou un magistrat. Physionomie sans caractère, de celles qu’on oublie un quart d’heure après qu’on les a vues.
Hervé, à tout hasard, s’efforça de graver dans sa mémoire les traits insignifiants de ce quidam, et coupa court aux rencontres périodiques en exécutant rapidement un quart de conversion qui l’amena devant le bureau du contrôle où il n’eut qu’à donner le numéro de la loge pour qu’on le laissât passer.
Il entra sans se retourner et il enfila le corridor du rez-de-chaussée.
Il n’y rencontra que deux ou trois retardataires qui se hâtaient de regagner leurs stalles, et par la porte mobile qu’ils poussèrent pour entrer à l’orchestre, il put voir que l’acte venait de commencer.
Il aperçut même, au premier rang des fauteuils, Pibrac, armé d’une énorme lorgnette qu’il s’apprêtait à braquer et cherchant des yeux à découvrir des jolies femmes dans la salle, comme un astronome cherche à découvrir au firmament de nouvelles étoiles.
Hervé se serait bien passé de la présence de ce curieux indiscret, mais il n’y pouvait rien et il en prit son parti, en se promettant de redoubler de précautions pour éviter d’être vu.
L’ouvreuse à laquelle il remit son pardessus sourit d’un air fin quand il lui demanda s’il y avait déjà quelqu’un dans l’avant-scène numéro 2, et la lui ouvrit sans bruit, avec des façons presque mystérieuses, des façons de femme de chambre qui introduit, en cachette, un amoureux chez sa maîtresse.
La marquise l’attendait, blottie dans un coin de la loge, le coin le plus éloigné de la scène, et abritée par un écran qu’elle avait eu soin de relever. Elle lui tendit la main, en lui disant à demi-voix :
– Mettez vous derrière moi et ne vous montrez pas. Il y a ici quelqu’un qui vous connaît.
– Je sais, répondit Hervé en s’asseyant tout près de la marquise. C’est ce garçon que vous avez vu l’autre nuit, au bal de l’Opéra. Je viens de le rencontrer sur la place du Châtelet ; il s’est accroché à moi, et j’ai eu beaucoup de peine à me débarrasser de lui ; mais je ne lui ai pas dit que j’allais entrer.
– Vous avez d’autant mieux fait qu’il m’a beaucoup lorgnée depuis que je suis ici. J’ai été obligée de me cacher derrière cet écran… mais j’espère qu’il a cessé de s’occuper de moi.
» Enfin, vous voilà ! Je commençais à craindre que vous ne vinssiez pas.
– Ne me dites pas cela, je vous en prie. Votre lettre m’a comblé de joie.
– Je veux bien le croire, mais vous l’avez reçue si tard que vous auriez pu avoir disposé de votre soirée.
– J’aurais tout quitté pour venir et je serais ici depuis une demi-heure, si je n’avais pas été arrêté par ce Pibrac… Mais, laissez-moi vous dire combien je suis heureux de vous revoir…
– Et surtout de m’entendre, n’est-ce pas ? Je vous ai promis des explications et vous les attendez avec impatience.
– C’est vrai… mais je tiens moins à vous parler du passé dont vous avez évoqué le souvenir qu’à vous exprimer ma sympathie et…
– L’un n’empêche pas l’autre, interrompit gaiement la marquise. Commençons par la sympathie. Je ne doute pas de votre amitié et vous pouvez compter sur la mienne. Voilà qui est fait. Convenons une fois pour toutes que nous en resterons à ce sentiment réciproque et reprenons, au point où nous l’avons laissée, notre conversation de la rue de Lisbonne.
Hervé ne demandait pas mieux, car, bien qu’il prétendît le contraire, c’était surtout la curiosité qui le tenait, une curiosité rétrospective : le désir d’être renseigné sur le sort d’Héva Nesbitt.
La marquise avait fait sur lui une très vive impression ; il la trouvait charmante, mais il n’en était pas encore à l’admiration passionnée.
– Je vous ai dit, commença-t-elle, que j’ai été la meilleure amie de la pauvre enfant qui vous avait donné sa foi. Il y aura bientôt dix ans qu’elle a disparu. Nous étions à peu près du même âge. Donc, maintenant, je suis vieille.
– Vous me l’apprenez, dit Hervé.
Et il ne mentait pas, car elle avait l’air d’être aussi jeune que Mlle de Bernage, qui n’était pas majeure.
– Héva ne vous a jamais parlé de moi ? demanda-t-elle sans transition.
– Elle m’a parlé quelquefois d’une parente qui s’appelait… Vicky.
– En anglais, Vicky est le diminutif de Victoria… C’est mon petit nom. Ma mère et Mme Nesbitt étaient sœurs. J’ai bien le droit de venger ma tante et ma cousine germaine. Vous m’avez promis de m’y aider.
Il était écrit là-haut que les confidences de la marquise seraient interrompues encore une fois. Elle n’acheva pas la phrase qu’elle venait de commencer par une conjonction restrictive, ou, si elle l’acheva, le reste se perdit dans le fracas de l’orchestre, subitement déchaîné.
L’acte se passait en enfer et, depuis le lever du rideau, la scène n’était encore occupée que par des diables subalternes qui se renvoyaient des coqs-à-l’âne et des calembredaines pour amuser le public, en attendant l’entrée de M. Satan, leur maître. Et c’était cette entrée que les musiciens annonçaient à grand renfort de cymbales et de grosse caisse.
Impossible de continuer à chuchoter dans la loge, tant que tonnerait cet ouragan d’harmonie, et il menaçait de se prolonger, car c’était tout un cortège qui allait défiler, au bruit des fanfares.
Hervé et la marquise se résignèrent à laisser passer la tempête musicale avant de se remettre à la causerie, suspendue au moment même où elle allait devenir intéressante. Provisoirement, ils n’avaient qu’à regarder la mise en scène, et ils n’y manquèrent pas.
Satan parut sous un dais porté par des femmes travesties en pages diaboliques et suivi d’une escouade de démons cornus parmi lesquels Hervé reconnut tout de suite le gars aux biques.
Mme Satan vint à son tour, escortée des dames de sa cour, et cette marche triomphale continua jusqu’à ce que le roi et la reine des ténèbres eussent pris place sur leurs trônes respectifs. Les innombrables figurants des deux sexes se rangèrent des deux côtés de la scène, et les cuivres firent trêve, afin que Satan pût lancer les paroles traditionnelles :
Dans toute féerie qui se respecte, il y a un ballet, et c’est toujours en ces termes consacrés qu’on l’annonce.
Les divertissements du Châtelet étaient très bien montés, en ce temps-là. La danse classique y tenait moins de place qu’à l’Opéra, mais on y soignait particulièrement les ensembles, et comme les jolies filles n’y étaient pas rares, c’était un spectacle fait à souhait pour le plaisir des yeux.
Hervé ne fut pas tenté de se mettre en évidence pour le mieux voir et la marquise n’eut garde de baisser l’écran protecteur qui l’abritait, mais ils ne se privèrent ni l’un ni l’autre de regarder les évolutions gracieusement réglées des danseuses.
Bientôt même, Mme de Mazatlan eut recours à sa lorgnette, mais ce fut pour la braquer sur les coulisses où se tenaient, entre deux portants, des pompiers, des machinistes et même quelques abonnés privilégiés, fervents amateurs de la chorégraphie de l’endroit, venus pour ne rien perdre d’un pas dansé par leurs protégées.
Hervé ne s’occupait pas de ces messieurs, mais il ne tarda guère à s’apercevoir que le premier figurant de la rangée qui touchait presque l’avant-scène numéro 2 était Alain Kernoul qu’il avait déjà remarqué pendant le défilé. Le gars était si près qu’il aurait pu lui parler et se faire entendre de lui sans trop crier.
C’est à quoi il ne songeait guère, mais il ne pouvait pas s’empêcher d’admirer de Cornouaillais que l’amour avait tiré du fond de ses landes pour l’amener à Paris et le métamorphoser en comparse de théâtre. Et il s’étonnait de l’aplomb de ce gardeur de chèvres qui semblait n’avoir de sa vie fait autre chose que de brûler les planches, comme on dit au théâtre. En général, les Bas-Bretons ne s’acclimataient pas si facilement. On en voit qui, après leur service militaire, oublient en rentrant au pays tout ce qu’ils ont appris au régiment, y compris la langue française. Il est vrai que celui-là avait pris sur les tréteaux forains l’habitude de paraître en public.
Du reste, il était beaucoup mieux en garde du corps de Satan qu’en troubadour de pendule, ce brave Alain. Ses traits taillés à coups de hache, ses sourcils épais, ses yeux caves et ses dents de jeune loup, qui brillaient sous le rouge dont il s’était barbouillé la figure, faisaient de lui un diable très présentable.
Appuyé sur sa fourche en carton doré, il se tenait raide comme un pieu, le regard fixe et la bouche close, au rebours des autres figurants, ses voisins, qui ne se gênaient pas pour bavarder entre eux et pour échanger des œillades avec les marcheuses.
Évidemment, Alain ne se doutait pas que le maître de Trégunc était à deux pas de lui et il pensait à toute autre chose qu’aux ronds de jambes des ballerines infernales : sans doute à sa chère malade qu’il avait laissée seule dans son pauvre logis – pauvre et suspect, car rien ne prouvait qu’elle y fût en sûreté.
Hervé se demanda pourquoi le gars n’était pas resté près d’elle. Riche maintenant du billet de cent francs que son ancien maître lui avait glissé dans la main en le quittant, Alain n’avait plus besoin de venir au Châtelet pour gagner quarante sous, comme il était allé naguère au bal de l’Opéra, dans l’espoir d’y récolter des gratifications.
Hervé, qui connaissait bien ses compatriotes, savait qu’ils tiennent à l’argent. C’est dans leur sang et ce défaut capital ne leur endurcit pas le cœur. Ils en ont même un autre qui fait plus de tort à leurs qualités natives, l’ivrognerie. Mais celui-là leur vient avec l’âge, et Alain n’avait pas encore eu le temps de le contracter.
Mme de Mazatlan continuait à lorgner obstinément les messieurs embusqués dans les coulisses, et Hervé commençait à s’étonner de la persistance qu’elle mettait à les examiner, lorsqu’elle posa sa jumelle sur l’appui de la loge.
– Ce n’est pas lui, murmura-t-elle.
Hervé entendit. L’orchestre faisait moins de bruit depuis qu’il accompagnait des pas de deux et des pas de quatre, de sorte que, maintenant on pouvait s’entendre en causant dans l’avant-scène, à condition d’élever un peu la voix.
– Oserai-je vous demander de qui vous parlez ? interrogea Hervé.
– De quelqu’un que je croyais reconnaître… et qui vient de s’éclipser.
La marquise ajouta, en souriant :
– Et vous, Monsieur, qui donc regardiez-vous avec tant d’attention ?… une des jolies diablesses qui se trémoussent sur la scène ?…
– Oh ! non, ces demoiselles me sont tout à fait indifférentes. Je regardais un diable… qui est là, tout près de nous. Je vais bien vous étonner en vous apprenant que ce diable est né sur mes terres de Cornouailles et qu’il gardait encore, il y a trois ans, les chèvres d’une de mes fermes.
– Il y a trois ans ?
– Mon Dieu, oui ; et je vous étonnerais bien davantage si je vous disais comment il est venu échouer sur les planches de ce théâtre. L’histoire est touchante et elle vous intéresserait, j’en suis sûr.
– Je le crois d’autant mieux que je m’imagine avoir déjà vu quelque part la figure de ce garçon.
– Vous devez vous tromper. Où l’auriez-vous rencontré ?
– Je ne sais trop. Peut-être dans votre pays. Précisément, j’y suis descendue, il y a trois ans…
– En 1867. J’ai de bonnes raisons pour m’en souvenir.
– Moi aussi. Je n’ai fait qu’y poser le pied, pour ainsi dire, mais je me rappelle les moindres détails de cette excursion. Ainsi, je crois voir encore, assis sur le revers d’un fossé, le jour de ma visite au dolmen de Trévic, un petit pâtre que j’ai questionné et qui m’a dit que la lande sur laquelle je marchais appartenait au baron de Scaër. Il parlait de vous comme le Chat botté du conte de Perrault parlait de son maître, le marquis de Carabas.
– Et il mentait comme mentait le Chat botté, interrompit gaiement Hervé, car en ce temps-là, je n’avais que des dettes.
– Eh bien, ce pâtre ressemblait beaucoup au figurant que vous me montrez. Je serais curieuse de savoir si c’est lui que j’ai rencontré là-bas.
– Je me charge de le lui demander. Je pourrai même vous l’amener, si vous tenez à l’interroger vous-même.
– Oh ! oui… après la représentation.
– Je n’ai qu’à lui faire signe… seulement, il faudrait d’abord qu’il me vît, car il ne soupçonne pas que je suis là.
– Tâchez d’attirer son attention, pendant qu’il est à portée.
– Ce ne sera pas difficile… mais je crains d’attirer aussi celle de Pibrac qui trône aux fauteuils d’orchestre…
– Vous avez raison ; mieux vaut ne pas nous exposer à ce désagrément. D’autres que ce Pibrac pourraient nous découvrir… d’autant que j’aperçois là-bas, dans la coulisse, un monsieur qui m’inquiète. Il avait disparu… le voilà revenu et je veux m’assurer d’abord que ce n’est pas…
La marquise, sans cesser de regarder ce personnage, avança la main pour reprendre la lorgnette, mais elle ne réussit qu’à la faire tomber sur les timbales d’un musicien assis juste au-dessous de l’avant-scène. La lorgnette fit tant de bruit en heurtant la peau d’âne que les spectateurs les plus rapprochés tressautèrent dans leurs stalles et que le chef d’orchestre se retourna, furieux.
La marquise, pour éviter de se montrer, aurait fait volontiers le sacrifice de sa lorgnette, mais le timbalier venait de la ramasser ; il s’était levé pour la remettre au maladroit qui avait failli crever sa caisse, et il frappait avec un de ses tampons contre le soubassement de la loge, pour avertir ceux qui l’occupaient.
Les spectateurs riaient, l’instrumentiste maugréait, et du haut de son pupitre le chef d’orchestre brandissait son archet comme pour jeter l’anathème au coupable.
Ce ridicule accident avait troublé ses musiciens qui lâchaient des fausses notes, et même les danseuses, qui manquaient la mesure. Des chut ! énergiques s’élevaient de tous côtés, sans parler des exclamations gouailleuses : « le baissera !… le baissera pas. »
Il s’agissait de l’écran qui restait levé, en dépit des appels réitérés de l’homme aux timbales, et plus les gens de l’avant-scène faisaient la sourde oreille, plus le murmure s’accentuait. On commençait à mal interpréter l’obstination qu’ils mettaient à se cacher et les commentaires inconvenants allaient leur train.
Comique d’abord, l’incident menaçait de tourner en scandale, par la faute d’un sot qui aurait dû se tenir tranquille, sauf à remettre après l’acte, à l’ouvreuse, l’objet tombé qu’on ne lui réclamait pas.
Satan lui-même, – Satan-Montrouge, – du fond de la scène où il trônait, se préoccupait de cet intermède inattendu et Mme Satan s’en amusait de bon cœur.
Hervé sentit qu’il fallait en finir, sous peine de voir intervenir le commissaire chargé de maintenant l’ordre dans le théâtre, et sans consulter Mme de Mazatlan, qui n’était pas en état de le conseiller, il se leva, s’accouda sur le rebord de la loge et reçut des mains du musicien la malencontreuse lorgnette.
Ce dénouement d’une situation grotesque fut salué par des applaudissements ironiques et le seigneur de Scaër se hâta de rentrer dans l’ombre.
Quand il se redressa, ses yeux rencontrèrent ceux de Pibrac, qui leva les bras au ciel pour exprimer sa stupéfaction.
Et, comme un malheur n’arrive jamais seul, Hervé, en se retirant, appuya involontairement sur l’écran qui s’abaissa.
La marquise se trouva ainsi en évidence, au moment où une fausse manœuvre d’un gazier, posté dans les frises, envoyait jusqu’au fond de l’avant-scène un aveuglant rayon de lumière électrique qui aurait dû tomber sur ces demoiselles du corps de ballet. Elle apparut tout à coup dans un nimbe comme une fée d’apothéose, et cet éclairage qui ne lui était pas destiné attira sur sa blonde beauté l’attention de tous ceux que la chute du télescope de poche avant occupés un instant. On la vit de la salle, on la vit de la scène, on la vit des coulisses. Jamais incognito ne fut plus complètement et plus subitement violé.
Hervé se précipita pour relever l’écran et il le releva, mais trop tard. L’effet était produit. Alain lui-même avait reconnu son maître, et c’était le seul bon résultat qu’eût produit ce baroque accident. Mais le ballet tirait à sa fin et si, comme on devait le supposer, le tableau suivant se passait en dialogues, sans musique, Hervé et la marquise allaient pouvoir échanger leurs impressions et se concerter sur ce qu’ils avaient à faire pour se préserver des conséquences possibles d’une illumination intempestive.
– Pibrac nous a vus, dit Hervé pendant que la toile tombait. Pour ma part, je m’en moque, et comme il ne sait pas qui vous êtes, il n’y a que demi-mal.
– S’il n’y avait que lui, je ne serais pas inquiète, murmura la marquise. Mais je crains fort de vous avoir compromis en vous donnant rendez-vous ici.
– Compromis, moi !… Et comment ?
– J’aime autant ne pas vous le dire. Vous vous tourmenteriez peut-être sans motif, car après tout, j’ai pu me tromper… mais je crois que je vais partir… la place est trop périlleuse.
– Ce que je vous ai promis de vous apprendre. Ce n’est pas ma faute si tous ces contre-temps successifs m’ont empêchée jusqu’à présent de tenir ma promesse. Et vous n’y perdrez rien, car il ne tiendra qu’à vous de me revoir bientôt. Après ce qui vient de se passer, je n’ai plus de ménagements à garder et je vous dois la vérité.
Hervé, ne comprenant pas grand’chose à ce langage plein de réticences, pensa que la marquise, incomplètement remise d’une émotion dont il ignorait encore la véritable cause, divaguait un peu et qu’il convenait de lui laisser le temps de se calmer tout à fait.
– Madame, dit-il doucement, je suis et je serai toujours à vos ordres, mais permettez-moi de vous dire que vous auriez grand tort de sortir en ce moment. Pibrac vient de quitter son fauteuil d’orchestre et vous vous exposeriez à le rencontrer dans le corridor. Attendez qu’il ait repris sa place. Cela ne tardera guère. Il est sans doute allé fumer une cigarette dehors et il rentrera dans cinq minutes. L’entracte sera très court.
– Ce n’est pas ce monsieur que je crains, répliqua la marquise. Il ne m’a vue que masquée, au bal de l’Opéra, et il ne me reconnaîtra pas.
– C’est juste… mais… si vous ne le craignez pas, qui craignez-vous donc ?
– Personne. Je suis veuve… par conséquent, je suis libre. Mais vous…
– Moi aussi, puisque je ne suis pas encore marié.
– Vous êtes du moins engagé avec Mlle de Bernage, et si elle apprenait qu’on vous a vu dans ma loge…
– Comment l’apprendrait-elle ?
– Son père ne connaît-il pas ce Pibrac ?
– Fort peu… et il ne l’aime pas. Si Pibrac se permettait de lui parler de moi, il le recevrait fort mal et il ne l’écouterait pas. Du reste, vous venez de me dire que vous ne redoutiez pas les indiscrétions de ce garçon sans conséquence. Convenez donc, Madame, que vous avez quelque autre sujet d’inquiétude.
– Eh bien ! oui. Tout à l’heure, j’ai cru apercevoir dans la coulisse… de l’autre côté de la scène… presque en face de nous… M. de Bernage.
Hervé allait se récrier. Il se souvint tout à coup des propos que Pibrac lui avait tenus sur la place du Châtelet. Bernage, affirmait Pibrac, fréquentait le foyer des artistes de ce théâtre qu’il commanditerait peut-être un jour. Bernage avait bien pu y venir, ce soir-là, faire le galantin auprès des danseuses.
– Si c’est lui, reprit la marquise, il nous a certainement vus quand la lumière électrique est tombée sur nous… et Dieu sait ce qu’il a dû penser.
Hervé de Scaër eut un mouvement de révolte. Il n’était pas homme à souffrir que son futur beau-père se mêlât de contrôler sa conduite, et l’idée d’être traité comme un écolier pris en faute lui était insupportable.
– Peu m’importe ce qu’il en pensera, répliqua-t-il sèchement. Je ne suis pas un enfant qu’on morigène et je ne reconnais pas à M. de Bernage le droit de s’occuper de ce que je fais.
– Vous m’accorderez bien cependant qu’il pourra vous demander comment nous nous connaissons assez pour aller au spectacle ensemble… car enfin, il croit que je vous ai vu une seule fois dans le salon de sa fille.
– Je lui répondrai que cela ne le regarde pas.
– Ce serait une vraie déclaration de rupture.
– Peut-être… mais, quoi qu’il arrive, je ne veux pas me mettre sur le pied d’avoir à rendre compte de mes actions.
– Décidément, vous n’êtes pas très amoureux de Mlle de Bernage, dit en souriant la marquise.
– Que je le sois ou non, répliqua brusquement Hervé, j’ai souci de ma dignité et je tiens à mon indépendance. Personne ne me fera jamais la loi.
– Alors, pour une question d’amour-propre, vous renonceriez à un mariage avantageux ?
– Sans hésiter… comme j’y aurais renoncé pour épouser Héva, si elle était encore de ce monde… et même maintenant, si j’espérais la retrouver, je quitterais tout. Mais puisqu’il ne s’agit plus que de la venger, je veux, pour en finir avec une situation fausse, dire la vérité à M. de Bernage et à sa fille. Pourquoi la leur cacherais-je ?… Il y a dix ans, j’ignorais leur existence… j’étais bien libre d’aimer une jeune fille qui m’aimait. Et vous-même, Madame, puisque vous êtes entrée en relations avec eux, pourquoi ne leur apprendriez-vous pas que vous venez à Paris pour tâcher de retrouver la trace d’une cousine et d’une tante disparues ? C’est là un dessein dont vous n’avez pas à rougir, pas plus que je n’ai à rougir de vous seconder. Et qui sait si M. de Bernage ne nous sera pas utile ?… il est très répandu dans tous les mondes. Il est donc plus à même que nous de recueillir des informations utiles sur un drame qui très probablement s’est dénoué à Paris.
– Vous ne lui avez jamais parlé de cette ancienne histoire ?
– Non ; mais je suis tout prêt à lui en parler, si vous m’y autorisez… ou plutôt, pourquoi ne lui en parleriez-vous pas ? il ira certainement vous voir.
– Me conseillez-vous de lui parler aussi de notre rencontre sous le dolmen de Trévic ? demanda la marquise en regardant fixement Hervé qui ne sut que lui répondre.
Il n’avait pas encore envisagé le côté délicat de la situation et Mme de Mazatlan le lui indiquait nettement.
– Vous vous taisez, reprit-elle. Je comprends que ma question vous embarrasse et je vois bien qu’avant tout, il faut que je vous explique la raison qui m’empêche de confier mes projets à M. de Bernage… mais pour vous l’expliquer, il faut d’abord que je vous dise tout ce que je sais sur la disparition de mes deux parentes.
– Enfin ! pensa Hervé qui attendait avec impatience ce récit plusieurs fois annoncé et toujours différé par suite d’incidents imprévus.
– Mme Nesbitt et sa fille, qui habitaient, comme ma mère et moi, Philadelphie, on été appelées en France par l’oncle d’Héva, un frère de son père, établi depuis longtemps à Paris où il avait fait une grande fortune. Cet oncle, ne s’étant jamais marié, n’avait pas d’enfants et Héva était son unique héritière, mais il était brouillé avec toute sa famille et il y avait des années qu’il avait donné de ses nouvelles, lorsque, vers la fin de 1859, Mme Nesbitt reçut une lettre de lui. Il lui annonçait qu’il était disposé à se réconcilier avec elle et à laisser toute sa fortune à sa nièce. Mais il tenait absolument à voir la mère et la fille et il priait Mme Nesbitt de lui amener Héva. Ma tante n’était pas très riche, l’héritage à recueillir devait être considérable et rien ne la retenait aux États-Unis, puisqu’elle était veuve. Elle se décida sans trop de peine à entreprendre le voyage. Elle partit avec ma cousine, et comme la traversée l’avait beaucoup fatiguée, elle débarqua à Brest, où touchaient alors les paquebots de la ligne nouvellement établie de New-York au Havre. Et de Brest, à ma mère qui, je vous l’ai dit, était sa sœur, elle écrivit que forcé de partir subitement pour la Chine où il avait de gros intérêts, l’oncle Nesbitt lui avait envoyé à Brest un de ses commis pour la recevoir et pour l’installer, jusqu’à son retour de l’Extrême-Orient, dans une jolie petite habitation louée tout exprès pour elle, entre Concarneau et Pontaven. C’est là que vous avez vu la pauvre Héva.
– Oui… et je savais qu’elle y était venue de Brest… mais je ne savais rien de plus… elle ne m’a jamais parlé de cet oncle.
– Elle ne le connaissait pas et il l’intéressait si peu qu’elle ne me disait pas un mot de lui dans ses lettres. Il n’y était question que de vous et…
La marquise s’interrompit encore une fois et montrant du doigt le rideau baissé :
– Voyez donc, murmura-t-elle, cet œil qui nous regarde !
Hervé regarda et vit en effet briller un œil appliqué contre un des trous percés dans le rideau de scène pour la commodité des actrices qui aiment à passer en revue, pendant les entractes, leurs adorateurs, disséminés dans la salle.
Cet œil était braqué sur la loge, mais il n’y avait vraiment pas lieu de s’en émouvoir, car il devait appartenir à une danseuse, et Hervé, qui se souciait fort peu de ces demoiselles, enrageait de voir Mme de Mazatlan se préoccuper d’un incident aussi insignifiant, au lieu de continuer un récit dont il attendait la suite avec une impatience bien naturelle.
Elle se taisait, comme si elle eût été fascinée par le maudit œil qui n’était pas celui d’une cabotine, car il n’était entouré d’aucun maquillage ; pas de noir aux deux coins, pas de rouge sur le haut de la joue qu’on entrevoyait par l’ouverture ronde et large.
Cet œil n’appartenait pas non plus à Alain Kernoul, comme Hervé aurait pu le croire. Alain avait des sourcils en broussailles et le visage barbouillé d’ocre. Et, d’ailleurs, les simples figurants n’ont pas la permission de rôder sur la scène quand la toile est baissée.
– Et bien ! Madame, demanda gaiement Hervé, êtes-vous rassurée ?
– Pas trop, répondit sur le même ton la marquise. Je m’imagine toujours qu’on nous espionne… Mais je vous fais languir, et je devrais me hâter d’achever la triste histoire que j’ai commencé à vous raconter, car je persiste à croire que je ferai bien de partir, dès qu’on frappera les trois coups. Où en étais-je ?
– À l’installation de Mme Nesbitt dans la chaumière qu’elle a occupée près d’un an.
– Dix mois à peu près. La dernière lettre que ma mère a reçue d’elle était datée du 29 septembre 1860, et dans cette lettre, ma tante annonçait que son beau-frère était attendu à Paris et qu’elle irait prochainement l’y rejoindre avec Héva. Depuis, nous n’avons plus rien reçu. Ma mère a écrit à sa sœur ; j’ai écrit à ma cousine… nous n’avons pas eu de réponse, et, deux mois après, ma pauvre mère est morte… presque subitement. Je restais seule au monde et j’avais à peine de quoi vivre. On me proposa une place d’institutrice dans une très riche famille de la Havane… J’acceptai et, je l’avoue, le chagrin d’avoir perdu ma mère et les soucis de ma nouvelle existence me firent oublier un peu mes parentes. Je dois dire que je leur en voulais un peu de leur silence, car l’idée ne m’était pas venue qu’il leur fût arrivé malheur. Ma tante avait toujours été excentrique ; Héva était une nature passionnée et les côtés positifs de la vie ne la préoccupaient guère. Croirez-vous que ni elle, ni sa mère n’ont jamais songé à nous apprendre où demeurait à Paris l’homme qui les avait appelées en France ! Je ne savais rien de lui, si ce n’est qu’il s’appelait Georges Nesbitt, et qu’il était le seul frère survivant de feu le commodore Edmond Nesbitt, mari de ma tante.
» À qui me serais-je adressée pour me renseigner sur le sort de mes parentes ?
– Mais… à moi, puisque votre cousine vous parlait de moi dans ses lettres.
– Comme dans les romans on parle d’un amoureux. Elle me faisait votre portrait… elle me décrivait le pays que vous habitiez… elle me répétait les serments que vous échangiez… elle m’a raconté trois fois la scène de vos fiançailles au pied du dolmen de Trévic… mais elle ne m’a jamais donné sur vous une indication sérieuse. Je savais que vous étiez le dernier représentant d’une noble race, que vous habitiez un vieux château, à deux lieues de la mer, et que vous vous appeliez Hervé de Scaër… je savais aussi que vous étiez grand et mince, et que vous aviez les yeux noirs. Ce n’était pas suffisant pour me guider dans les recherches que j’aurais voulu entreprendre. Et d’ailleurs, je vous le répète, je n’étais pas alors en situation d’ouvrir une enquête sur la disparition de mes infortunées parentes. Quatre ans après la mort de ma mère, ma situation a changé. Je me suis mariée. J’ai épousé un gentilhomme espagnol, beaucoup plus âgé que moi, qui possédait une grande fortune. Il était déjà atteint du terrible mal auquel il a succombé et les médecins lui avaient ordonné de voyager sur mer. Mes cinq années de mariage se sont passées sur un yacht, à traverser l’Atlantique dans tous les sens, et à relâcher tantôt en Portugal, tantôt au Brésil. Nous avons séjourné tout un hiver à Madère, parce que le climat convenait à mon mari… nous avons aussi visité les côtes de France.
– Alors, quand vous m’êtes apparue sur la grève de Trévic…
– Notre yacht était mouillé tout près de là. J’avais le projet de consacrer quelques jours à visiter la contrée où ma pauvre amie avait vécu et à m’informer d’elle auprès des gens du pays. Mon mari, trop souffrant pour descendre à terre, était resté à bord. Pendant la nuit, le vent du sud-ouest se leva. Il soufflait en tempête et menaçait de jeter le yacht sur les rochers. Il fallut lever l’ancre, prendre le large…
– Et vous n’êtes plus jamais revenue en Bretagne ?
– Jamais. M. de Mazatlan se fit ramener à la Havane et, dix-huit mois après, il y mourut en me léguant toute sa fortune, à charge d’en consacrer une partie à la fondation d’un hôpital pour les phtisiques. Je résolus alors de me fixer en France, où j’étais née… J’ai oublié de vous dire que mon père était Français. Capitaine au long cours, il avait épousé à New-York ma mère, qui était Canadienne, et il avait amené sa femme au Havre, où j’ai passé toute mon enfance. J’avais dix ans quand je l’ai perdu. Ma mère, veuve, revint vivre près de sa sœur qui était mariée à Philadelphie…
» Vous savez le reste de ma biographie, puisque j’ai commencé mon récit par la fin.
– Vous ne m’avez pas dit depuis quand vous êtes à Paris, murmura Scaër, un peu désappointé, car dans ce récit il avait été fort peu question d’Héva Nesbitt.
– Depuis la fin de l’été dernier, répondit la marquise. J’y ai vécu très isolée, mais je n’y ai pas tout à fait perdu mon temps, car je l’ai employé à prendre des informations sur l’oncle d’Héva… cet oncle trois ou quatre fois millionnaire qui l’avait appelée en France, il y a dix ans. Je me suis renseignée à la légation et au consulat des États-Unis.
– Et vous y avez appris ?…
– Qu’il était parti, en 1860, pour un voyage en Chine, qu’il n’était jamais revenu et qu’il avait dû périr dans un naufrage.
– Mais sa fortune n’avait pas péri avec lui, je suppose.
– Non, sans doute. Malheureusement, on ignore où il l’avait placée.
» Et de mes infortunées parentes, nul n’a pu me donner des nouvelles. Personne ne les a vues à Paris, et cependant elles y sont venues.
– Pas encore, mais je l’aurai… et je sais déjà qu’avant de s’embarquer pour Hong-Kong, l’oncle d’Héva avait déposé chez un notaire de Paris un testament par lequel il instituait sa nièce légataire universelle.
– Et ce testament n’indiquait pas en quoi consistait son avoir ?
– Non. Il est parfaitement régulier, mais il n’a que trois lignes.
– C’est étrange. Mais… ce négociant devait avoir des commettants… des associés peut-être… et par eux, on pourrait savoir…
– On saura. J’ai déjà des indications… seulement, il est moins facile que vous ne pensez d’arriver à une certitude. M. Nesbitt remuait de gros capitaux, mais il n’était pas à la tête d’une maison de commerce proprement dite… et ses relations d’affaires étaient surtout avec l’Extrême-Orient… la Chine, le Japon et les Indes néerlandaises. Et il y allait souvent. Croiriez-vous qu’à Paris, où il résidait habituellement depuis quinze ans, il n’a jamais eu de domicile fixe. Il logeait à l’auberge. C’est une manie américaine. En dernier lieu, il habitait l’hôtel Saint-James, rue Saint-Honoré.
– Et vivant ainsi en camp volant, il faisait venir sa belle-sœur et sa nièce ! Singulière idée !
– Il était décidé à changer d’existence. Il écrivait à ma tante qu’il allait acheter une maison où elle pourrait s’installer largement avec sa fille et dont il occuperait le reste. Il lui annonçait même qu’il y donnerait des fêtes et il laissait entendre qu’il ferait faire un beau mariage à Héva.
– Où était donc situé le palais où il comptait recevoir si brillante compagnie ?
– Au centre de Paris, disait-il ; et il ajoutait qu’il y aurait un vaste jardin quand la transformation serait achevée.
– De plus en plus bizarre ! murmura Hervé.
– Je n’en sais pas davantage sur l’emplacement qu’il avait choisi. Il ne paraît pas d’ailleurs que ce projet ait eu de suite. Du moins, le notaire qui a reçu le testament n’a eu connaissance d’aucune acquisition de ce genre. Mais le hasard m’a mise sur une autre piste qui me conduira, j’espère, à des découvertes plus intéressantes. L’homme qui vint recevoir à Brest ma tante et ma cousine s’appelait Berry, m’écrivit Héva. Or, cinq ans après, à la Havane, mon mari prit comme régisseur d’une de ses terres un certain Berry, qu’il dut chasser au bout de six mois, parce que ce drôle le volait. Je ne pris pas garde alors à ce nom qui aurait dû réveiller en moi un souvenir. Mais, tout récemment, j’ai su que Berry était à Paris. Mon intendant, un vieux serviteur que j’ai gardé après mon veuvage, l’a reconnu tout récemment dans la rue, et quand il m’a parlé de cette rencontre, le rapprochement que j’aurais dû faire autrefois m’est venu à l’esprit tout à coup. Je me suis demandé si cet homme n’était pas l’ancien commis de M. Nesbitt. J’ai interrogé mon intendant afin de savoir s’il se rappellerait comment le marquis de Mazatlan avait engagé à son service un étranger qui aurait dû lui être suspect, car les gens qui viennent chercher fortune à Cuba sont presque tous des aventuriers. Ce brave Dominguez s’est très bien souvenu que cet homme avait présenté à mon mari un certificat d’honorabilité signé par un gros négociant de Paris.
– Par l’oncle Nesbitt ? interrogea Hervé qui suivait attentivement le fil du discours de la marquise, mais qui ne devinait pas encore où elle allait en venir…
– Non… pas par l’oncle Nesbitt, répondit Mme de Mazatlan. C’eût été déjà quelque chose que d’être informée de la présence à Paris de l’ancien messager de l’oncle disparu. J’aurais tout mis en œuvre pour le retrouver et, sans doute, j’y serais parvenue, mais j’ai fait une découverte plus importante et plus imprévue. Dominguez m’a affirmé que l’attestation donnée à ce Berry venait d’un Français qui vit à Paris, très considéré, parce qu’il est très riche.
» Celui-là n’était pas difficile à trouver.
– Si c’est un homme du monde, je le connais peut-être.
– Avant de vous le nommer, laissez-moi vous dire que je vous cherchais aussi, et que j’y ai mis plus de temps. Je savais que vous habitiez Paris, mais j’ai eu de la peine à connaître votre adresse, et quand je l’ai sue, j’ai beaucoup hésité à me mettre en relations avec vous. Je n’osais pas vous écrire, encore moins me présenter chez vous, avant d’être sûre que vous n’aviez pas tout à fait oublié Héva et notre rencontre sur la côte. Si je vous disais que j’ai chargé Dominguez de vous épier… que l’autre soir il vous avait vu entrer au bal de l’Opéra… et qu’à cette nouvelle, j’y ai couru… J’ai mis un domino pour la première fois de ma vie… et, ne sachant pas si je trouverais l’occasion de vous parler, j’ai préparé ce billet que vous avez pris…
– Et que je garde précieusement… mais pardonnez-moi de revenir à ce monsieur si bien posé qui a recommandé le commis de l’oncle d’Héva.
» Dites-moi son nom, Madame, je vous en supplie.
Hervé de Scaër n’employait pas souvent les grands mots et s’il se servait d’une formule d’invocation presque solennelle, c’est que la situation l’y avait poussé.
Il suppliait, au lieu de se contenter d’une simple prière, parce qu’il souhaitait ardemment de savoir le nom du protecteur de Berry, qui avait dû jouer un rôle dans la disparition d’Héva Nesbitt, un rôle subalterne sans doute, le principal ayant été rempli par le signataire du certificat.
Il y tenait d’autant plus que la marquise venait de lui laisser entrevoir qu’il connaissait cet homme, pour l’avoir vu dans le monde.
Et, quoi qu’il en fût, il ne doutait pas de le découvrir dès que Mme de Mazatlan le lui aurait nommé.
Elle ne se pressait pas de répondre, et il lisait dans ses yeux qu’elle hésitait à le dénoncer, comme on hésite à mettre le feu à un baril de poudre, même quand on n’a personnellement rien à craindre des suites de l’explosion.
– Eh ! bien ? demanda fiévreusement Hervé ; ce nom ?…
– À quoi bon vous le dire ? murmura la marquise. Il suffit que je le sache. Jusqu’à présent, je n’ai pas la certitude que ce personnage ait trempé dans l’enlèvement de mes malheureuses parentes. J’ai pris mes mesures pour arriver à découvrir la vérité. C’est une enquête à faire et je la ferai bien sans vous.
– Ce n’est pas ce que vous m’aviez promis et je m’aperçois que j’ai perdu votre confiance.
– En aucune façon. Pour vous prouver le contraire, je m’engage à vous désigner l’homme que je soupçonne, aussitôt que je serai sûre qu’il est coupable.
– Pourquoi pas maintenant ?
– Parce que, si je me trompais, j’aurais à me repentir de vous avoir affligé mal à propos.
– Affligé ! s’écria Scaër. Est-ce à dire qu’il s’agit de quelqu’un qui me touche ?
Et comme Mme de Mazatlan ne répondait pas :
– S’il en est ainsi, il serait cruel à vous de me laisser dans le doute, car je pourrais accuser à tort un de mes amis. Je vous demande en grâce de m’éclairer… Je vous le demande au nom d’Héva.
– Vous le voulez ? murmura la marquise, visiblement émue.
– Si vous n’étiez pas femme, je vous dirais que je l’exige.
– Eh ! bien, soit !… ne vous en prenez qu’à vous-même du chagrin que je vais vous causer. L’honorable gentilhomme qui garantissait la moralité de ce Berry, régisseur infidèle et peut-être complice du crime commis il y a dix ans, ce gentilhomme, vous le connaissez bien… vous ne le connaissez que trop. C’est…
À ce moment, avant que le nom anxieusement attendu par Hervé sortît des lèvres de Mme de Mazatlan, on frappa doucement à la porte de la loge.
La marquise s’arrêta net, et Hervé comprit qu’avant de la presser de compléter la révélation commencée, il fallait en finir avec ce nouveau et inexplicable contre-temps. Inexplicable, car on ne s’annonce pas ainsi quand on veut pénétrer dans une loge occupée. On s’adresse à l’ouvreuse qui la garde et qui en a la clef.
Il est vrai que les ouvreuses ne sont pas toujours à leur poste.
La marquise regardait Hervé comme pour le consulter. Ce n’était pas le moment de délibérer et il prit sur lui d’aller ouvrir.
Il n’y avait guère qu’un garçon mal élevé qui fût capable de déranger un tête-à-tête au théâtre, et Hervé pressentait qu’il allait se trouver en face d’Ernest Pibrac.
Il resta stupéfait en voyant que le visiteur indiscret était M. de Bernage.
Il ne pouvait pas lui fermer la porte au nez, quoiqu’il en eût bonne envie, et il dut s’effacer pour le laisser passer.
M. de Bernage entra, salua Mme de Mazatlan et lui dit d’un air dégagé :
– Me pardonnerez-vous, Madame, d’envahir ainsi votre loge ? Je viens d’y apercevoir de loin M. de Scaër, et je vais vous l’enlever pour quelques instants. J’ai une communication à lui faire… une communication importante et urgente.
La marquise, très troublée, se taisait. Hervé répondit pour elle, – du ton le plus cassant qu’il pût prendre.
– Monsieur, dit-il sèchement, vous auriez pu attendre la fin du spectacle. Je ne suis pas à vos ordres et je…
– Ne vous emportez pas, interrompit le père de Solange, et veuillez croire que s’il ne s’agissait pas de choses graves, je ne serais pas venu vous chercher ici. Je vous prie de sortir avec moi et de m’accorder dix minutes d’entretien.
» Madame m’excusera, et quand je vous aurai dit ce que j’ai à vous dire, vous serez libre de la rejoindre.
Hervé montra la porte à son futur beau-père et le suivit dans le corridor, où M. de Bernage reprit :
– Nous ne pouvons pas nous expliquer ici. Prenez la peine de m’accompagner au foyer. Je ne vous y retiendrai pas longtemps.
– Soit ! dit Hervé, décidé à en finir.
On venait de frapper les trois coups pour annoncer le lever du rideau et il n’y avait plus de flâneurs dans les couloirs.
Le foyer aussi était désert et M. de Bernage n’y fit pas attendre au fiancé de Solange la communication annoncée.
– Monsieur, lui dit-il, j’aurais pu en effet remettre à un autre moment un entretien indispensable, mais j’aime les solutions promptes et les situations nettes.
– Moi aussi, Monsieur, répliqua fièrement le dernier des Scaër.
– Alors, ce sera vite réglé. Vous deviez être mon gendre ; vous ne pouvez plus l’être. Ma fille n’épousera pas un homme qui s’affiche avec une aventurière.
– Je dis ce qui est. J’ai pris des renseignements sur cette soi-disant marquise et je sais ce qu’elle vaut. Je sais aussi qu’elle est d’accord avec vous pour nous tromper… Ne niez pas !… Dimanche, après la visite qu’elle a eu l’impudence de nous faire, vous êtes allé la retrouver dans une rue voisine de mon hôtel… un de mes domestiques vous y a vu. Et voilà que, ce soir, je vous surprends dans une baignoire d’avant-scène, où vous vous cachiez tous les deux… C’est trop… la mesure est comble. J’ai beaucoup vécu, Monsieur le baron, et j’excuse bien des fautes. Vous avez eu, je le sais, une jeunesse dissipée, et j’aurais pu vous pardonner une légèreté… comme d’aller, par exemple, au bal de l’Opéra… je ne vous pardonne pas d’être l’amant d’une femme qui a osé s’introduire chez moi sous un prétexte ridicule… et ce n’est pas pour la recevoir quand vous serez marié que j’ai acheté vos terres et votre château.
– Monsieur !…
– Oh ! pas d’éclat, s’il vous plaît ! vous savez fort bien qu’entre nous il n’y a pas de duel possible. Vous auriez du reste tout à y perdre. Restons-en où nous en sommes et oubliez, comme je l’oublierai, qu’il a été question de votre mariage avec ma fille. Quant aux affaires d’intérêt, elles seront faciles à régler entre nous. En fait d’immeubles, promesse vaut vente. Je reste donc propriétaire de vos biens du Finistère, et c’est à vos créanciers hypothécaires que j’en paierai le prix. Mon notaire s’entendra à ce sujet avec le vôtre et il est tout à fait inutile que je vous revoie.
Sur cette impertinente conclusion, le père de Solange planta là le seigneur dépossédé de Scaër, qui le laissa partir sans en venir aux voies de fait et même sans répliquer à ce brutal ultimatum.
On ne peut pas souffleter un homme dont on a failli devenir le gendre et on ne discute pas une signification de rupture formulée à peu près comme un acte d’huissier.
Hervé étouffait de rage, et ce n’était pas le dépit de renoncer à la main d’une riche héritière ni le regret de se retrouver ruiné comme devant qui l’exaspérait. C’était l’humiliation d’avoir été traité de la sorte par un parvenu fier de ses millions. L’orgueil de race se réveillait en lui et il se reprochait déjà d’avoir songer à se mésallier pour sauver ses domaines. Mieux valait cent fois s’expatrier que de vivre dans la dépendance d’un Bernage qui n’aurait pas manqué plus tard de lui faire durement sentir qu’en ce siècle positif, l’argent prime la noblesse, comme la force prime le droit.
Il se demandait aussi d’où venait ce revirement subit dans les intentions d’un homme qui avait eu le premier l’idée de ce mariage mal assorti, et qui n’était certes pas d’un rigorisme outré sur le chapitre des mœurs.
Pourquoi Bernage, habitué des coulisses, le prenait-il maintenant de si haut en parlant d’une femme que l’avant-veille il portait aux nues ? Que s’était-il passé depuis la visite de Mme de Mazatlan à l’hôtel du boulevard Malesherbes ?
Hervé ne pouvait mieux faire que d’aller raconter à la marquise la scène qu’il venait de subir et qui simplifiait singulièrement sa situation vis-à-vis de cette fidèle amie d’Héva Nesbitt, puisque rien ne l’empêchait plus de se montrer avec elle, ni de s’associer à ses projets.
Il l’avait laissée dans la loge où elle devait l’attendre avec impatience. Il y courut, mais il n’y arriva pas sans encombre, car au bas de l’escalier du foyer il tomba bien malgré lui dans les bras de Pibrac qui l’arrêta en ricanant :
– Pincé, mon petit ! Je sais où tu vas. Tu as eu beau jouer de l’écran dans l’avant-scène, je t’y ai pigé avec la blonde que je t’avais signalée. Voilà donc pourquoi tu m’as lâché tantôt à la porte du théâtre !… Es-tu assez cachottier !… Et tu t’es laissé prendre par Bernage !… c’est bien fait !… ça t’apprendra à faire le mystérieux avec un ami !…
– Comment sais-tu ?…
– J’ai vu passer ton futur beau-père quand il est allé te relancer… et tout à l’heure, je viens encore de le rencontrer. Il n’avait pas l’air content, ce capitaliste, et j’ai dans l’idée qu’il t’a cherché noise. Dame ! ça se comprend… quand tu as envie de faire tes farces, tu devrais mieux prendre tes précautions… par égard pour la dot de ta future. Un million ou deux, sans compter les espérances, ça ne se trouve pas souvent, par le temps qui court. Si ton mariage manquait, ta blonde te coûterait cher.
– Je me moque de la dot, de la fille et du père.
– Ah ! bah !… est-ce que Bernage t’aurait dit le fameux : « Tout est rompu, mon gendre ? » … Diable ! je te plaindrais.
– Ne me plains pas et laisse-moi aller.
– Où ça ?… retrouver ta princesse ?… Ah ! tu vas bien, toi, quand tu t’y mets ! et dire que samedi tu n’as pas voulu souper avec nous au Grand-Quinze !… Bernage ne serait pas venu t’y chercher, tandis que ce soir…
Scaër, agacé, eut recours aux grands moyens : d’une bourrade, il écarta Pibrac et il se lança au pas accéléré dans le corridor.
L’ouvreuse, qui avait repris sa faction devant la loge, le reconnut et prit un air mystérieux pour lui dire :
– Cette dame vient de partir et elle m’a chargée de prier Monsieur de ne pas l’attendre.
Décidément, tout tournait contre Hervé, pendant cette malencontreuse soirée. Il restait brouillé avec M. de Bernage et il s’en était fallu d’une seconde qu’il apprît le nom de l’homme que la marquise soupçonnait d’avoir fait disparaître Héva.
Ce nom, il ne tenait qu’à lui de le connaître bientôt, car la marquise maintenant ne refuserait plus de le recevoir chez elle et, après les confidences qu’elle venait de lui faire, elle n’avait plus de raison pour lui cacher le mot de l’énigme, le mot final, celui que l’entrée inattendue de M. de Bernage l’avait empêchée de prononcer ; et il saurait enfin à qui s’en prendre de l’enlèvement d’Héva Nesbitt.
En attendant, il restait sous le coup d’un désastre. La rupture de son mariage, c’était la ruine.
Depuis que ce mariage était décidé, Hervé avait continué à vivre largement et l’argent ne lui avait pas encore manqué, car il touchait ses revenus comme par le passé. Les hypothèques ne stérilisent pas les terres et tant que les terres ne sont pas saisies ou vendues, le propriétaire perçoit les fruits.
Hervé venait justement de vendre une coupe de bois de sa forêt de Clohars et il en avait encaissé le prix, dix-neuf mille francs, déposés par lui en compte courant à la Banque de France.
Ce n’était donc pas la misère immédiate et il pouvait encore tenir un certain temps sur le pavé de Paris. Mais quand il aurait vu la fin de ce reste d’opulence, il n’aurait plus qu’à disparaître. Et encore devait-il garder de quoi tenter de se refaire en Australie, comme il y avait songé plus d’une fois avant que M. de Bernage l’eût choisi pour gendre.
Ce même Bernage allait évidemment exiger que l’acte de vente fût signé à bref délai, et cela fait, il ne perdrait pas une minute pour user de son droit en dépossédant le vendeur.
C’était la guerre qu’il venait de déclarer au dernier des Scaër, et il la poursuivrait sans trêve ni merci.
Comment et pourquoi en était-il arrivé là tout à coup ? Ce n’était pas le moment de chercher la cause de ce brusque changement. Et Hervé ne pensa qu’à fuir ce maudit théâtre du Châtelet où il n’avait fait que passer d’un désagrément à un autre pour aboutir à une catastrophe.
Il reprit son pardessus qu’il avait laissé à l’ouvreuse et il rebroussa chemin pour gagner la sortie.
Il était écrit qu’il n’échapperait pas à Pibrac. Il le retrouva planté devant la porte de l’orchestre, et cet insupportable camarade lui barra encore une fois le passage.
Hervé crut d’abord que Pibrac l’attendait là pour lui demander raison de la poussée qu’il avait reçue au bas de l’escalier du foyer, et il s’apprêtait à lui répondre vertement, car il eût été ravi de passer sa colère sur quelqu’un, mais Pibrac lui dit en lui riant au nez :
– Eh ! bien, l’oiseau s’est donc envolé ? Tu n’as pas de chance. Cette blonde qui te brouille avec ton futur beau-père et qui file ensuite me fait l’effet d’être une jolie farceuse. À ta place, moi, je la lâcherais. Elle a du chic, c’est vrai, mais elle porte malheur. C’est une femme à la guigne. Et puis, je ne la crois pas inédite. On ne m’ôtera pas de l’idée que je l’ai déjà vue quelque part.
À ce discours saugrenu, la colère d’Hervé tomba subitement.
Le ton facétieux de Pibrac l’avait désarmé et il enviait l’insouciance de ce garçon qui riait de tout et qui prenait si gaiement le malheur d’un ami.
– Moque-toi donc de ça, reprit le joyeux Ernest. Ça ne manque pas de femmes, ici… au contraire !… une de perdue, dix de retrouvées. Raccommode-toi avec papa beau-père, si le cœur t’en dit… et si tu n’y tiens pas, remets-toi carrément à faire la fête. Pour commencer, viens avec moi dans les coulisses. Je te présenterai Margot. Elle est gaie comme un pinson et elle a des petites camarades qui sont gentilles. Je vais monter une partie dont tu me diras des nouvelles. Nous irons au café Anglais noyer ton chagrin dans les pots.
À quel mouvement céda le seigneur de Scaër en acceptant la proposition de ce fou ? Sans doute, à un mouvement de dépit. Il était ainsi fait que les événements fâcheux le poussaient toujours aux résolutions extrêmes.
– Soit ! dit-il rageusement. Mène-moi sur le théâtre et invite tes drôlesses.
– À la bonne heure ! s’écria Pibrac, tu commences à entendre raison. Viens, mon gars ! Tu verras que tu t’en trouveras bien. La nuit porte conseil… le vin de Champagne aussi… et demain, tu seras beaucoup mieux disposé pour faire ta paix avec Bernage. S’il essaie de te tenir rigueur, tu lui parleras du faux nez qu’il portait au bal de l’Opéra et il mettra les pouces.
Ayant dit, Pibrac prit Hervé par le bras, pour l’empêcher de se raviser et l’entraîna jusqu’au fond du corridor où se trouvait justement la porte par laquelle on va de la salle à la scène.
L’ouvreuse de l’avant-scène sourit quand Hervé passa près d’elle. Peut-être s’étonnait-elle que ce grand brun se consolât si vite du départ de la dame blonde.
Pibrac, pratiquant souvent ce chemin, la connaissait et lui envoya un bonjour protecteur avant de frapper d’un air d’autorité, comme il convient à un monsieur qui a ses entrées au foyer de la danse.
Même au Châtelet, il n’en faut pas plus pour poser un homme.
L’huis réservé s’ouvrit et le cerbère chargé de le garder sourit à Pibrac qui ne lui ménageait pas les gratifications et qui lui dit majestueusement :
– Monsieur est avec moi.
C’était la première fois que Scaër mettait les pieds sur les planches d’un théâtre. Il s’y trouva d’abord un peu dépaysé, mais son interlocuteur lui servit de guide à travers le dédale des portants et le conduisit derrière la toile de fond.
Le tableau qui commençait se passait dans un salon fermé – le salon de M. Satan – mais comme le décor devait disparaître pour le tableau suivant, les figurants des deux sexes se tenaient prêts à entrer en scène, abrités par la cloison mobile qui allait bientôt laisser à découvert le palais du Diable.
À part de ce troupeau et cantonnées dans un coin, les protégées auxquelles on avait distribué des bouts de rôle attendaient aussi le changement pour se produire aux yeux du public.
Et, au premier rang de ce groupe, la préférée de Pibrac, une rousse assez appétissante, Margot, en diable d’argent, habillée d’une étoffe de circonstance, blanche et brillante comme l’enveloppe d’un bâton de chocolat.
Elle n’eut pas plutôt aperçu son Ernest qu’elle accourut à sa rencontre en l’apostrophant d’une façon peu gracieuse.
– Qu’est-ce que tu viens chercher ici ? lui cria-t-elle.
– Comment ! mais c’est toi qui m’as dit d’y venir, répliqua Pibrac.
– Tu vas me faire manquer mon entrée. Et puis, quand tu es sur mes talons, je chante faux.
Elle aurait dû dire qu’elle ne chantait jamais juste, et Hervé, qui s’en doutait, aurait ri s’il eût été moins préoccupé.
– Elle est bien bonne, celle-là ! s’exclama Pibrac. Pas plus tard que tantôt, tu m’as dit tout le contraire.
– Possible, mon cher… mais j’ai changé d’idée depuis tantôt.
– C’est bon… je n’aime pas à jouer les gêneurs. Je vais faire un tour au foyer, pendant que tu diras ton couplet. Et après le quatre, j’irai te chercher à la sortie des artistes.
– Pourquoi faire ?
– Pour aller souper, parbleu !… avec mon ami, qui a envie de s’amuser ce soir. Tâche d’amener Juliette et Delphine. Nous mangerons du homard à l’américaine.
– Merci ! je ne l’aime pas, et, ce soir, je n’ai pas envie de souper. J’ai la migraine. Ainsi, ne te dérange pas pour m’attendre, mon gros. Ton ami m’excusera, ajouta Margot en coulant une œillade à Hervé.
– Bon ! ricana Pibrac. Il y a un Brésilien sous roche.
– Qu’est-ce que tu me chantes avec ton Brésilien ?
– À moins que ce ne soit un Russe ou un nabab indien. Ne me la fais pas à la migraine, ma petite. Ça ne prendrait pas.
– Ah ! c’est comme ça ?… Eh bien ! crois ce que tu voudras et fiche-moi la paix !… Je suis bonne fille, mais je ne veux pas qu’on m’embête, et si tu n’es pas content…
– Voyons, Margot… pas de coup de tête… tu en serais bien fâchée après.
– Mais, non !… mais non !… ce n’est pas le Pérou que ta connaissance, et je ne serais pas embarrassée pour te remplacer, mon cher !
Après cette conclusion impolie, Margot fit demi-tour et se replia sur le petit groupe féminin d’où elle s’était détachée pour empêcher Ernest d’avancer.
Et Ernest fit la sottise de la suivre, en essayant de la prendre par la douceur.
C’est le scénario habituel des querelles entre amoureux de cette catégorie. Le monsieur commence par objurguer la demoiselle et finit par l’implorer.
En dépit du scepticisme qu’il professait à l’endroit des femmes, Pibrac ne faisait pas exception à la règle.
Hervé connaissait, pour y avoir passé comme les autres, l’ordre et la marche de ces disputes, et n’étant pas tenté de mettre le doigt entre l’arbre et l’écorce, il avait eu soin de se tenir à distance.
Il ne doutait pas que l’infortuné Pibrac n’eût deviné pourquoi sa Margot refusait de souper, et il prévoyait que cette explication orageuse aurait pour effet de le priver de la compagnie de son ami retenu par la jalousie auprès de la donzelle.
Peu lui importait, du reste. Dans un moment de colère, il s’était laissé amener sur la scène ; il ne tenait pas du tout à y rester jusqu’à la fin du spectacle.
Après avoir suivi des yeux Ernest qui s’obstinait à escorter sa cabotine, et les avoir vus rentrer dans la coulisse en se chamaillant, Hervé allait filer tout doucement du côté opposé, lorsqu’il aperçut, appuyé contre un portant, un monsieur qu’il reconnut pour l’avoir croisé plusieurs fois sous le péristyle du théâtre.
Ce monsieur pouvait fort bien être venu là pour Margot, car il la couvait des yeux, et les petites camarades chuchotaient en le regardant.
Évidemment, elles se moquaient entre elles du gros Ernest, qui ne prenait pas souci de ce personnage prêt à lui souffler sa belle.
– Allons, se dit Scaër, j’avais bien tort de croire que ce monsieur m’espionnait dehors. Il attendait tout bonnement l’heure du berger. C’est ce pauvre Pibrac qui aurait dû se défier de lui, car il est clair que Mlle Margot va le planter là pour ce vilain bonhomme qui n’a pas du tout l’air d’un Brésilien.
Tout en se félicitant de se tirer de cette bagarre, Hervé filait derrière la toile du fond, afin de regagner la porte par laquelle il était entré avec Pibrac.
Il faisait bien de se hâter, car des symptômes significatifs annonçaient que le changement à vue n’allait pas tarder.
Les machinistes prenaient leurs postes, les figurants se massaient en reculant vers le troisième plan, et le régisseur gesticulait pour accélérer la manœuvre.
Si peu que Scaër se fût attardé, il se serait trouvé pris dans quelque évolution qui l’aurait retenu sur la scène, après le changement – mésaventure ridicule qu’il tenait essentiellement à éviter.
Il réussit à traverser sans accroc et à se glisser par un mouvement tournant dans la coulisse latérale où il n’avait plus à redouter d’être hué par le public, toujours gouailleur, si la cloison du salon de M. Satan venait à s’écarter avant qu’il fût rentré dans la salle.
Il allait courir à la petite porte de communication, quand il sentit qu’on le tirait par la manche de son pardessus.
Il se retourna de mauvaise humeur, persuadé que c’était Pibrac qui le rattrapait. Il se trompait. Pibrac était tout à Margot. C’était Alain qui l’arrêtait, et le gars aux biques lui dit d’un air triste :
– Ah ! monsieur le baron, je suis bien content de pouvoir vous parler. Si vous n’étiez pas venu au Châtelet, ce soir, je crois bien que j’aurais osé aller chez vous… et pourtant, c’est une mauvaise nouvelle que j’ai à vous apprendre.
– Quoi ! dit Hervé, est-ce que cette pauvre jeune femme ?…
Il n’osa pas achever la phrase, convaincu qu’il était que la mauvaise nouvelle apportée par Alain ne pouvait être que la nouvelle de la mort de Zina. Et il en voulait déjà à ce garçon d’être venu figurer, pour gagner quarante sous le soir du jour où la malheureuse avait rendu l’âme.
– Ma femme ne va ni mieux ni pis, dit le gars aux biques. Elle a reçu le coup plus courageusement que moi.
– Quel coup ?
– La dame de Clamart nous chasse du logement qu’elle nous avait prêté.
– Elle t’a écrit ?
– Elle est venue… deux heures après que vous avez été parti.
– Et pourquoi vous renvoie-t-elle ?
– Il paraît que le propriétaire va arriver et qu’il veut faire démolir la maison pour en bâtir une autre à la même place.
– Franchement, il n’a pas tort. Elle menace ruine, cette masure, et elle s’écroulerait si on ne la jetait bas.
– C’est vrai… mais il faut que nous décampions.
– Eh bien ! ne t’ai-je pas dit que je me chargeais de vous caser dans un appartement où vous serez beaucoup mieux ?
– Oui, et vous êtes bien bon de vous occuper de nous… mais en attendant que vous l’ayez trouvé, Zina sera forcée d’entrer à l’hôpital.
– Je trouverai d’ici à très peu de jours et vous ne déménagerez pas avant que votre nouveau logis soit prêt.
– Mme Chauvry ne l’entend pas comme ça. Elle nous a signifié de déguerpir tout de suite. Elle voulait que ce fût ce soir.
– Elle est donc folle !… Tu l’as envoyée promener, je suppose.
– Je lui ai dit que ce n’était pas possible. Zina est hors d’état de descendre l’escalier et je n’aurais pas pu me procurer ce soir un brancard et des porteurs… Le mardi gras, personne ne veut travailler. Et puis, où aller ?… avec l’argent que vous m’avez donné je pourrais bien payer une chambre dans un garni, mais Zina est trop malade. Aucun logeur ne voudrait d’elle. Ces gens-là n’aiment pas qu’on meure chez eux.
– Bon !… qu’a dit à cela cette femme ?
– Elle m’a répondu que cela ne la regardait pas… qu’elle nous avait hébergé par charité, qu’elle était bien libre de nous renvoyer quand ça lui convenait, et que si nous étions encore là demain, elle nous ferait mettre à la porte par les sergents de ville.
– Ça, je l’en défie, par exemple. On ne jette pas une malade sur le pavé, sans lui laisser le temps de se loger ailleurs.
– Je le croyais… cette dame prétend qu’elle en a le droit… Elle a même ajouté, en s’en allant : si vous couchez ici cette nuit et qu’il vous arrive malheur, tant pis pour vous !
– Voilà une méchante coquine !… mais ne crains rien, mon brave. Si elle essayait de te faire des misères, j’irais trouver avec toi le commissaire de police du quartier et nous verrions si elle oserait pousser les choses plus loin.
Et Hervé reprit, après un court temps d’arrêt :
– Je ne serais même pas fâché qu’elle m’obligeât à y aller, chez le commissaire… Je le prierais de demander à cette gérante le nom du propriétaire qu’elle représente. J’ai des raisons pour tenir à connaître ce monsieur.
Hervé venait de se rappeler tout à coup les indications du carnet que les multiples incidents de la soirée lui avaient fait oublier, et il croyait déjà apercevoir un fil conducteur qui pourrait guider ses recherches, car il pressentait que Mme Chauvry devait connaître le secret qui le préoccupait, – par intermittences, – depuis qu’un filou lui avait mis en poche l’énigmatique agenda.
Il n’avait pas encore eu l’idée de rattacher les bizarres agissements de la dame au mystère que lui faisaient soupçonner les lignes tracées sur certains feuillets de ce livret, mais il commençait à penser que cette inconnue pourrait les expliquer.
Si, comme il était permis de le supposer, un crime avait été commis ou un trésor caché dans la maison de la rue de la Huchette, Mme Chauvry ne l’ignorait pas, et peut-être n’avait-elle installé là un pauvre ménage ramassé sur le boulevard Saint-Michel qu’afin d’être prévenue immédiatement au cas où la police ou bien des voleurs s’aviseraient d’y pénétrer – la police s’il y avait eu crime ; des voleurs si on y avait enfoui de l’argent.
L’explication était plausible, mais elle n’était pas complète, car, dans cette hypothèse, il restait à expliquer pourquoi la même femme s’était subitement décidée à expulser ses locataires.
Elle n’avait donc plus besoin de leurs services.
– Mme Chauvry nous a fait du bien, dit timidement Alain ; je ne voudrais pas lui faire arriver de la peine.
Le gars aux biques avait bon cœur, et son maître lui sut gré du sentiment qu’il exprimait. Hervé avait d’ailleurs en ce moment d’autres soucis que celui d’éclaircir un mystère qui ne le touchait pas personnellement.
– Tu as raison, dit-il, mieux vaut que je ne m’occupe pas d’elle. Tu ne lui as pas parlé de moi, j’espère ?
– Pas du tout, notre maître. Vous me l’aviez défendu.
– Bon !… je vais tâcher de te mettre à même de changer de domicile immédiatement. Ta femme peut bien passer quelques jours à la maison Dubois, faubourg Saint-Denis.
Et comme Alain ne paraissait pas comprendre :
– C’est une maison de santé où on soigne les malades à peu de frais. La tienne y sera très bien et, pour y entrer, les formalités ne sont pas longues. Il n’y a qu’à payer une quinzaine d’avance. C’est ce que je ferai demain matin et on enverra aussitôt une litière pour transporter Zina. Tu l’accompagneras pendant le trajet et rien ne t’empêchera de lui tenir compagnie toute la journée.
– Oh !… un cabinet dans le premier garni venu me suffira. Zina va être bien contente… elle le serait encore plus, si vous lui disiez vous-même tout ce que vous venez de me dire.
– Je ne demande pas mieux, mais à quel moment ? Demain, toute ma matinée sera prise.
– Si j’osais, notre maître… je vous demanderai d’y venir ce soir.
– Après la représentation ? Ah ! ma foi ! non. J’en ai assez de ce théâtre, et je m’en vais, sans plus tarder.
– Je puis bien m’en aller aussi.
– Et ta figuration ?… voilà justement qu’on sonne au rideau… il faut que tu entres en scène.
– Un diable de moins dans le cortège, on ne s’en apercevra pas. Et si le chef s’en apercevait, je lui dirais que j’ai la fièvre et que je ne peux plus tenir sur mes jambes.
– Pourquoi donc tiens-tu tant à ce que je voie ta femme ce soir ?
– Parce qu’elle se tourmente, depuis que la dame nous a donné congé. Si je lui disais que votre bonté va nous tirer d’affaire, elle ne me croirait peut-être pas… et si vous venez, elle reprendra courage.
– Qu’à cela ne tienne !… après tout, si on te renvoie d’ici, tu n’y perdras pas grand’chose, puisque tu n’es plus dans la nécessité de continuer le sot métier que tu fais. Donc, c’est convenu… Nous allons ensemble rue de la Huchette… et je monterai encore une fois les cinq étages… pour l’amour de Zina ; va te déshabiller, mon gars, et viens me rejoindre sur le quai, au coin du pont. Seulement, dépêche-toi.
– Je ne vous demande que dix minutes, répondit Alain en se précipitant vers l’escalier intérieur qui conduit au vestiaire des figurants.
Scaër, talonné par la crainte d’être encore une fois rattrapé par le sempiternel Pibrac, gagna prestement la petite porte et, une fois dans le corridor, il ne fit qu’un saut jusqu’à la sortie du théâtre.
Ce n’était pas encore assez pour qu’il se crût à l’abri des rencontres fâcheuses, et il courut, tout d’une haleine, jusqu’à l’entrée du Pont-au-Change, où il avait promis à Alain de l’attendre.
Les flâneurs qui se promenaient sur la petite place du Châtelet en venaient pas rôder jusque-là.
Il faut bien le dire, ce n’était pas seulement par bonté d’âme que Scaër avait consenti à accompagner le gars aux biques.
Scaër se réjouissait d’apporter des consolations à une pauvre fille dont le triste sort l’apitoyait, mais il n’était pas fâché non plus de savoir ce qu’elle pensait de la dame de Clamart et de la signification du congé.
Les femmes sont toujours plus fines que les hommes, et Zina lui avait paru beaucoup plus capable que ce brave Alain d’apprécier ce que valait la suspecte gérante et de deviner le véritable motif qui la faisait agir.
Il avait oublié aussi d’adresser au gars une question intéressante, et ce fut par cette question qu’il entama l’entretien, quand, au bout d’un quart d’heure, Alain arriva tout essoufflé.
– Tu m’as vu dans la loge où j’étais avant de monter sur le théâtre ? lui demanda-t-il de but en blanc.
– Oui, notre maître, répondit le gars. Je vous ai vu au moment où vous vous êtes levé pour ramasser la lorgnette de votre dame.
– Tu ne la connais pas, la dame ?
– Oh ! non, notre maître.
– Pas possible !
– Elle t’a vu, en Bretagne, il y a trois ans, un jour que tu gardais tes chèvres, sur la lande de Trévic.
– Il y a trois ans, notre maître, j’étais plus souvent à Concarneau qu’à la ferme, à cause de Zina… mais ça se peut tout de même que cette dame m’ait rencontré.
– Elle t’a même parlé. Elle t’a demandé quel maître tu servais.
– Oh ! je me souviens maintenant. Elle avait débarqué d’un navire comme je n’en avais jamais vu… haut mâté, avec une coque peinte en blanc et un pavillon jaune et rouge… C’est pourtant vrai qu’elle m’a questionné sur vous. Elle voulait savoir si le château de Trégunc était loin de la côte. Je lui ai proposé de l’y conduire. Elle n’a pas voulu… et puis… attendez que je me rappelle… Ah ! elle m’a demandé aussi ce qu’on disait chez nous des étrangères qui avaient loué, dans le temps, un petit manoir pas loin des ruines de Rustéphan et qui sont parties tout d’un coup. Je n’ai pas pu lui en dire grand’chose… je n’avais que dix ans quand elles sont venues dans notre pays et je n’allais pas souvent du côté où elles demeuraient.
Hervé ne poussa pas plus loin l’interrogatoire. Alain, évidemment, n’était pas en état de le renseigner sur le sort d’Héva Nesbitt et ses réponses venaient de confirmer le récit de la marquise. Mme de Mazatlan avait dit la vérité en racontant sa courte excursion en Cornouailles. Hervé était fixé sur ce point. Il ne lui restait plus qu’à tâcher de savoir ce que Zina pensait de Mme Chauvry.
Quand ce serait fait, il pourrait enfin rentrer à l’hôtel du Rhin et réfléchir solitairement à sa nouvelle situation.
Tout en causant, Alain et lui avaient passé le grand bras de la Seine, traversé la Cité et enfilé le pont Saint-Michel, au bout duquel commence le quartier Latin.
Ce soir-là, on y fêtait le Mardi-Gras. Les cafés de la place regorgeaient de monde et des bandes d’étudiants descendaient, en chantant, le large chemin qu’ils appellent, par abréviation, le boul’Mich.
Hervé ne songeait qu’à tourner à gauche pour éviter de tomber dans cette joyeuse cohue. Il ne fut pas peu surpris de voir des gens s’en détacher et se précipiter dans la rue de la Huchette.
« Quand le peuple s’assemble ainsi,
c’est toujours sur quelque ruine »,
a écrit Alfred de Musset. À plus forte raison, quand il court.
Certainement, un malheur venait d’arriver.
Un malheur ou un simple accident, car il suffit quelquefois d’un chien écrasé par une voiture pour que la foule se rue ou s’amasse.
Hervé ne se serait guère ému, si ce tumulte s’était produit dans un autre quartier, mais le flot roulait vers la rue de la Huchette, et ce nouveau contre-temps fit qu’il s’arrêta court.
– Attendons la fin de cette bagarre, dit-il à Alain. Il est inutile qu’on nous voie entrer chez toi. Ces gens-là courent probablement après une mascarade. Laissons-les passer.
– On dirait plutôt qu’ils se sauvent, murmura le gars aux biques.
– Entends-tu ce qu’ils crient ?
– Tiens ! on regarde en l’air…
– C’est le feu, notre maître ! Voyez !
Hervé leva les yeux vers le ciel. Un épais nuage de fumée noire tourbillonnait au-dessus des toits, chassé par le vent qui soufflait de l’Est.
– Je crois en effet que c’est un incendie… et tout près d’ici, car je sens une odeur de bois brûlé et des bouffées de chaleur, dit Scaër.
– Et moi, je vois les flammes, reprit Alain.
Des gerbes d’étincelles commençaient à sortir du nuage et, par intervalles, des langues de feu jetaient des lueurs sinistres.
– Ah ! mon Dieu !… si c’était chez nous !…
– Non, je ne crois pas… le foyer est sur le quai, car le reflet illumine les maisons de l’autre côté de la rivière.
– La nôtre s’étend jusqu’au quai, vous le savez bien, notre maître… si le feu gagne, tout flambera comme une allumette… et Zina qui ne peut pas bouger… j’y vais… pourvu que j’arrive à temps !
– J’y vais avec toi.
Et ils coururent tous les deux à la rue de la Huchette.
Elle était déjà bondée de monde et ils eurent beaucoup de peine à y pénétrer. Ils s’y lancèrent pourtant. Alain, en jouant des coudes, des poings et même de la tête – à la mode bretonne – frayait le chemin à son maître qui le suivait de près. Mais plus ils avançaient, plus il devenait difficile de fendre la foule.
C’était bien la maison d’Alain qui brûlait et elle ne brûlait pas seule. Toutes les vieilles constructions qui se reliaient à elle étaient en flammes, comme si on eût mis le feu en même temps aux quatre coins du quadrilatère.
Et les secours qui arrivaient ne faisaient qu’augmenter le désordre.
En ce temps-là, on n’en était pas encore aux engins perfectionnés qui fonctionnent maintenant à Paris. Les pompes, traînées non par des chevaux, mais par des hommes, étaient des pompes à bras.
On venait d’en mettre une en batterie au coin de la ruelle du Chat-qui-Pêche, et ceux qui n’étaient pas occupés à la manœuvrer n’épargnaient pas leurs peines. Ils dressaient une échelle contre la façade de la rue de la Huchette, pendant que leur caporal enfonçait à coups de hache la porte que Kernoul avait fermée à clé.
On supposait sans doute que la maison était habitée et on préparait des moyens de sauvetage qui pourraient être efficaces, car, de ce côté, l’incendie ne paraissait pas avoir fait de grands progrès.
Alain, pris dans un groupe compact, se démenait pour s’ouvrir un passage, car il voulait à toute force sauver lui-même sa chère malade.
À ce moment, la devanture d’une des boutiques du rez-de-chaussée éclata sous la pression des flammes qui couvaient dans l’intérieur et qui jaillirent au dehors avec une telle violence qu’elles firent reculer les travailleurs.
Ce fut un désarroi général. Les pompiers, y compris leur caporal, se replièrent sur les curieux attroupés que contenaient à grand’peine quelques rares sergents de ville et qui refluèrent tumultueusement vers la place Saint-Michel. Il y eut une bousculade indescriptible, et la rue se serait vidée en un clin d’œil si elle n’eût été obstruée par des gens qui accouraient de la place.
Hervé, violemment séparé de son compagnon, fut poussé de l’autre côté de la rue, dans une embrasure de porte où il resta serré comme un hareng dans une caque.
Il ne pouvait plus bouger, mais il pouvait voir, car, depuis l’explosion, il faisait clair comme en plein jour et il se trouvait placé de façon à ne rien perdre de l’émouvant spectacle qui commençait.
Une fenêtre s’ouvrit tout en haut de la maison et une femme s’y montra, une femme vêtue de blanc.
Les flammes n’arrivaient pas jusqu’à elle, mais l’incendie montait avec une rapidité effrayante. Déjà, au premier étage, des volets tombaient, livrant passage à des jets de feu. Les fenêtres de la façade s’allumaient l’une après l’autre et la maison prenait l’aspect d’un énorme navire, percé de sabords embrasés.
Elle allait évidemment brûler de fond en comble, et c’en était fait de la pauvre Zina, à moins que, pour tenter de la sauver, un pompier héroïque n’affrontât une mort inévitable.
Plus d’un n’aurait pas hésité, mais ces braves gens ne songeaient guère à elle. La fumée leur cachait le cinquième étage et Zina n’appelait pas au secours parce qu’elle n’en avait pas la force. Elle aurait d’ailleurs crié inutilement. Les bruits de la rue et le formidable ronflement de l’incendie auraient étouffé sa voix. Elle était sans doute hors d’état de se traîner jusqu’à l’escalier. Et, parmi les curieux entassés, Hervé était peut-être le seul qui eût aperçu la malheureuse.
Encore n’avait-il fait que l’entrevoir, car elle ne s’était montrée qu’un instant.
Mais Hervé n’était pas le seul à savoir qu’une femme allait périr. Alain aussi le savait, et mieux que personne, puisqu’il l’avait laissée là, exposée à tous les dangers de l’isolement. C’était à lui de risquer sa vie et de périr avec elle, s’il ne réussissait pas à l’arracher à la mort.
Hervé le cherchait des yeux dans la foule, s’étonnait de ne plus le voir et se demandait déjà si le gars aux biques était un lâche.
Il regretta bientôt d’avoir douté du courage de ce Breton qui avait eu le tort de quitter sa femme pour aller gagner un misérable salaire.
Alain Kernoul tenait peut-être trop à l’argent ; il ne tenait pas à sa peau.
Il se jeta en avant des travailleurs qui hésitaient, et, ramassant la hache que le caporal, repoussé par les flammes, avait laissé tomber, il attaqua vigoureusement la porte de l’allée.
Elle tomba bientôt sous les coups furieux qu’il lui portait et il se précipita dans le corridor ouvert.
Le feu n’y était pas encore, parce qu’il y avait là des murs et non pas, comme dans les boutiques abandonnées, des cloisons de bois et des planchers vermoulus, mais la fumée avait envahi ce couloir étroit qui aboutissait à l’escalier et aussi à la cour intérieure.
C’était l’asphyxie certaine : de quoi faire reculer les plus intrépides.
Deux pompiers firent mine de suivre ce particulier qui leur montrait le chemin. Un officier les retint – par la même raison qu’à bord d’un navire, un commandant défend à ses marins de mettre une embarcation à la mer pour essayer inutilement de secourir un de leurs camarades qui vient d’y tomber par un gros temps.
Et, à vrai dire, l’officier n’avait pas tort, car tout indiquait que la tentative de sauvetage coûterait la vie à deux bons soldats, et rien ne semblait indiquer qu’il y eût quelqu’un à sauver dans la maison.
L’homme qui venait d’y pénétrer, sans prendre conseil de personne, ne pourrait s’en prendre qu’à lui-même, s’il lui arrivait malheur.
Hervé ne raisonnait pas ainsi ; il connaissait la situation, et si Alain n’avait pas commis cette généreuse folie, il l’aurait renié.
Le seigneur de Scaër aurait volontiers suivi l’exemple de son serviteur et, s’il se tenait coi, ce n’était pas sa grandeur qui l’attachait au pavé de la rue de la Huchette. C’était la certitude d’être arrêté dans son élan par les sergents de ville qui s’évertuaient à maintenir l’ordre et à empêcher que la foule envahissante n’entravât le service des pompes.
Faute de mieux, Hervé voulait du moins signaler la présence d’une femme à l’étage le plus élevé de la maison qui brûlait, mais de l’endroit où il l’aurait lancé, l’avertissement se serait perdu dans le vacarme. Il fit si bien qu’il parvint à se pousser au premier rang et à accrocher un officier de paix qui venait d’arriver.
– Le cinquième est habité par une femme malade, lui cria-t-il en le tirant par la manche de sa capote ; elle sera brûlée si on ne va pas la chercher.
Pour toute réponse, le fonctionnaire au képi galonné lui montra du doigt les échelles qu’on avait appliquées contre la façade avant le jaillissement des flammes. Elles atteignaient à peine la hauteur du troisième étage et, comme elles allaient prendre feu, les pompiers se hâtaient de les enlever.
Restait l’escalier, et peut-être l’officier qui dirigeait les manœuvres y aurait-il aventuré ses hommes, si Hervé avait pu lui parler, mais ce chef s’était porté vers la rue Zacharie, pour y établir une nouvelle pompe, et il ne fallait pas songer à le rejoindre à travers les agents qui barraient tous les passages.
Hervé était condamné à attendre, inactif et impuissant, la fin de ce drame qu’allait probablement dénouer une double catastrophe.
Le sort de Zina était dans les mains de Dieu, comme le sort d’Alain.
Et le danger grandissait à chaque instant, car le feu dévorait aussi les trois corps de bâtiment qui bordaient le quai Saint-Michel et les deux ruelles latérales. L’incendie était partout.
Les gens attirés par ce terrible spectacle commençaient à se trouver en très fâcheuse situation. Refoulés assez brutalement par les sergents de ville et poussés en sens inverse par d’autres curieux qui venaient du boulevard, ils étaient d’autant plus en danger d’être écrasés, qu’une pompe supplémentaire arrivait à fond de train, trouant comme un boulet de canon la foule trop lente à se garer.
Depuis quelques jours, Hervé ne faisait que tomber d’une bagarre dans une autre : bagarre au bal de l’Opéra, la nuit du samedi gras ; bagarre, le lendemain, sur le boulevard des Italiens. Il commençait à s’y habituer, mais il ne savait vraiment pas comment se tirer de celle-ci.
Heureusement, les foules sont comme la mer. Elles ont le flux et le reflux. La vague humaine qui avait porté Scaër devant la maison qui brûlait le rapporta sur la place Saint-Michel, où il put respirer plus à l’aise.
Elle était néanmoins fort encombrée et on n’y circulait pas facilement, car tout le quartier était sur pied et les étudiants, au lieu de monter au bal de Bullier, descendaient en masse pour voir de près un incendie de première classe.
Ces messieurs prenaient gaiement ce désastre, et Hervé comprit pourquoi, en écoutant les propos qu’ils échangeaient :
– Ohé ! la Tour de Nesle qui brûle ?
– Et Marguerite de Bourgogne n’est pas dedans. C’est dommage !
– Voilà ce que c’est que de laisser aux rats une maison où on aurait pu ouvrir une brasserie superbe.
– Pichard, qui fait son droit depuis quinze ans, prétend qu’il l’a toujours vue fermée.
– Moi, j’ai toujours cru qu’on y fabriquait de la fausse monnaie.
– Tant mieux si elle est vide, après tout ! Personne ne sera rôti.
– Si j’avais seulement un petit million, j’achèterais l’emplacement et j’y fonderais la Closerie des Lilas du quai Saint-Michel.
– Il paraît, se disait Hervé, que l’immeuble géré par Mme Chauvry n’a pas bonne renommée sur la rive gauche. Je n’aurai pas de peine à m’y renseigner.
Cette pensée consolante ne pouvait pas lui faire oublier le malheureux Alain.
Hervé, maintenant, se reprochait amèrement d’avoir cédé aux prières d’Alain qui l’avait supplié de l’accompagner, ce soir-là, rue de la Huchette. S’il avait refusé, le pauvre gars serait resté au théâtre jusqu’à la fin de la représentation et il ne se serait pas sacrifié inutilement, car il serait arrivé trop tard.
Zina aurait péri quand même, mais Alain aurait vécu.
Et il n’était pas poitrinaire, lui, tandis que les jours de la malheureuse femme étaient comptés.
Hervé, qui la connaissait à peine, la plaignait plus qu’il ne la regrettait, mais en perdant Alain, il perdait un serviteur dévoué et un auxiliaire précieux, presque un ami, et cela au moment où la rupture de son mariage l’isolait en le ruinant.
Hervé ne faisait pas ce raisonnement égoïste, et, s’il se désolait, ce n’était pas seulement parce que les services d’Alain allaient lui manquer. Hervé s’était déjà attaché à ce brave garçon et il aurait donné volontiers sa vie pour le sauver.
Il n’y fallait pas songer. Alain s’était jeté dans la fournaise, et, à l’heure présente, il devait être mort, à moins qu’un miracle l’eût préservé.
Hervé ne saurait à quoi s’en tenir que le lendemain, car il ne pouvait plus approcher de la maison qui brûlait. Un cordon d’agents barrait l’entrée de la rue de la Huchette, où il ne restait que les gardes municipaux et des pompiers travaillant à circonscrire l’incendie qu’ils n’espéraient plus éteindre.
La place elle-même, si vaste qu’elle fût, n’était plus tenable. On y étouffait et on s’y écrasait.
Hervé essaya de passer de l’autre côté de l’eau par le pont Saint-Michel.
L’entreprise était malaisée, car la foule, grossie de curieux venant de la rive droite s’épaississait de plus en plus.
Il parvint, cependant, à remonter jusqu’au bout du pont, mais là, au moment où il allait prendre le boulevard du Palais, une violente poussée le jeta sur le quai du Marché-Neuf et l’y bloqua.
Il était aux premières loges pour regarder l’incendie, et le spectacle était grandiose.
Les quatre façades de la maison close brûlaient en même temps et celle qui bordait le pont Saint-Michel vomissait des flammes par toutes les ouvertures. Des clartés sinistres illuminaient à la fois les paisibles eaux du petit bras de la Seine, les murailles du vieil Hôtel-Dieu et les deux tours carrées de Notre-Dame, impassible témoins, depuis six siècles, de bien d’autres désastres.
Hervé, qui avait l’âme d’un artiste, aurait peut-être admiré ces effets de lumière, s’il eût été rassuré sur le sort du couple infortuné qui l’intéressait, mais il ne pouvait pas oublier qu’en ce moment même Zina et Alain mouraient peut-être de la plus affreuse des morts. Et il maudissait sa destinée qui le condamnait à rester spectateur impuissant de la catastrophe finale.
Elle était prochaine, cette catastrophe, car les toits flambaient et les murs n’étaient pas assez solides pour résister longtemps encore à l’action dévorante de ce feu infernal.
Bientôt, en effet, ce qui devait arriver arriva, mais le premier écroulement ne se produisit pas du côté de la rivière. Un fracas effroyable, accompagné d’une éruption de poussière et de fumée, annonça qu’une des autres façades venaient de s’effondrer, celle de la rue de la Huchette, très probablement.
C’en était fait de ceux qui se trouvaient pris sous les décombres.
Des cris d’horreur s’élevèrent de la foule, comme pour protester contre la Providence qui aurait dû intervenir et sauver des innocents ; peut-être aussi, et à plus juste titre, contre l’incurie de l’administration qui avait toléré qu’au centre de Paris on laissât debout une masure dont le peu de solidité constituait une menace permanente pour les maisons du voisinage.
Ce dénouement prévu donna le signal d’une débandade générale, quoique les badauds qui avaient pris position dans la Cité ne courussent aucun danger.
Ils se mirent à fuir par toutes les issues et Hervé, entraîné par le torrent, se retrouva sur la place du Châtelet, sans trop savoir comment il y était arrivé.
La représentation avait pris fin ; les spectateurs étaient partis à pied ou en voiture, mais quelques cochers retardataires arrivaient encore, par l’avenue Victoria, pour tâcher de charger, à la sortie des artistes, des demoiselles attendues par des messieurs.
Hervé, qui ne tenait plus sur ses jambes, héla un de ces cochers, qui venait d’arrêter son cheval, tout près de la rue des Lavandières où se trouve la porte du paradis interdit aux galants qui n’ont pas leurs entrées dans les coulisses.
Un monsieur sortant de cette bienheureuse rue devança Hervé, et Hervé réclama énergiquement son droit de priorité.
– Comment ! c’est encore toi ! s’écria ce monsieur qui n’était autre que Pibrac. Tu es un joli lâcheur !… N’importe !… monte et conduis-moi au cercle. J’en ai long à te conter. Après je te laisserai le sapin et tu iras où tu voudras.
Hervé ne tenait pas à entendre le récit des mésaventures qu’il devinait, et il pestait contre la fatalité qui le condamnait à jouer aux barres avec Pibrac ; mais il lui tardait de rentrer chez lui et il monta dans la voiture où Pibrac prit place en disant piteusement :
– Margot m’a planté là, mon bon.
– Je m’en doutais un peu, murmura Scaër.
– Et pour qui ?… pour un individu qui a l’air d’un valet de chambre.
– Tu devrais au moins me plaindre, puisque nous sommes logés à la même enseigne. Ta blonde aussi t’a planté là… et je vois que tu ne l’as pas rattrapée.
– Je n’ai pas couru après elle.
– Et je ne courrai pas après Margot, je te prie de le croire, mais je te donne en mille à deviner ce que c’est que cet homme rasé de frais.
– Dis-le moi tout de suite, ce sera plus vite fait.
– Tu l’as peut-être remarqué. Il se tenait contre un portant, pendant que nous causions avec Margot.
– Je m’en souviens.
– Eh bien ! mon cher, c’est Bernage qui l’avait amené là.
– Bernage !…
– Parfaitement… et il a dit à ces dames que c’était un étranger, arrivé récemment à Paris et colossalement riche.
– Je m’explique maintenant que Margot ait préféré souper avec lui.
– Moi aussi, parbleu ! je me l’explique. Mais c’est un mauvais tour que Bernage m’a joué… et je lui revaudrai cela. Vous voilà brouillés ; si, comme je le suppose, tu cherches des occasions de lui être désagréable, compte sur moi ; nous serons deux contre lui, et à nous deux…
– Il n’a pas dit comment s’appelait ce monsieur, interrompit Hervé, que ce traité d’alliance ne tentait pas du tout.
– Non, grommela Pibrac, ou du moins j’ai oublié de m’en informer… mais je le saurai. Margot ne manquera pas d’afficher sa liaison avec un millionnaire, quand ce ne serait que pour faire enrager ses petits camarades… et je t’apprendrai le nom de ce nabab, si ça t’intéresse.
– Oh ! fort peu.
Hervé ne disait pas ce qu’il pensait, car l’homme que tantôt, à la porte du théâtre, il avait pris pour un espion, le préoccupait de plus belle, maintenant qu’il savait que Bernage le patronnait.
C’était encore un mauvais point à marquer à son ex-futur beau-père qui lui devenait de plus en plus suspect.
Quels liens unissaient ce financier à un personnage exotique, qui pouvait être cousu d’or, mais qui ne payait pas de mine et qui, à peine débarqué à Paris, se faisait présenter à ces demoiselles du Châtelet ? Le père de Solange avait là un singulier ami et un ami avec lequel il ne se gênait guère, puisqu’il l’avait quitté pour aller, presque sous ses yeux, faire une scène à Hervé de Scaër.
Mais le moment n’était pas venu d’ouvrir une enquête sur les relations de M. de Bernage, et Hervé ne voulait pas parler à Pibrac des soupçons qui l’agitaient, pas plus qu’il ne voulait lui dire un seul mot des événements qui venaient de troubler sa vie : pas un mot de la marquise, pas un mot d’Alain.
– Alors, s’écria l’insouciant Ernest, qu’ils aillent tout au diable !… Tu as fait ton deuil de ton mariage manqué ; moi je ne pleurerai pas Margot. Parlons d’autre chose… D’où viens-tu et qu’est-ce que tu es devenu depuis que tu t’es dérobé derrière la toile du fond ?… Ta cravate est nouée de travers, ton chapeau a des bosses et ton pardessus a des accrocs… est-ce que tu es allé voir l’incendie ?…
– Comment ! tu sais ?…
– Une demi-heure après ton départ, le bruit a couru que tout le quartier Latin brûlait.
– On exagérait ; mais j’ai été en effet pris dans la foule et j’ai eu beaucoup de peine à m’en tirer.
– Pourquoi t’y étais-tu fourré ? Est-ce que ta blonde demeure par là ?
– Ah ! tu m’ennuies, à la fin ! Tu t’occupes sans cesse de cette femme. Est-ce que je m’occupe des tiennes ?
– Là !… là !… ne te fâche pas, beau ténébreux ! Je ne me permettrai plus jamais de te questionner et je reste prêt à te soutenir, si tu as guerre avec ce vieux drôle dont tu as manqué d’épouser la fille. Du reste, nous voici arrivés à la porte du cercle. Montes-tu faire une partie pour te consoler ?
– Je n’ai nul besoin de me consoler et je vais me coucher.
– Alors, bonne nuit, mon cher, conclut Pibrac en sautant sur le trottoir. Moi, je vais tailler une banque au baccarat. Depuis que Margot m’a lâché, je dois être en veine, à moins que le proverbe…
Hervé n’entendit pas la fin de la phrase, occupé qu’il était à donner au cocher l’ordre de le conduire à l’hôtel du Rhin et, une fois débarrassé de son indiscret compagnon, il se reprit à penser aux deux touchantes victimes que le caquet de Pibrac lui avait fait oublier momentanément.
Il n’espérait plus les revoir, mais il réfléchissait à la catastrophe où Alain et Zina avaient trouvé la mort, et plus il y réfléchissait, plus elle lui semblait inexplicable.
Qu’une maison très vieille eût brûlé très vite, cela se pouvait comprendre, mais que le feu eût pris dans une maison uniquement habitée par une malade qui n’en faisait pas chez elle, faute de bois pour se chauffer, c’était plus que bizarre ; et puis, comment l’incendie avait-il éclaté presque au même instant de tous les côtés de ce bâtiment à quatre faces ?
Il fallait qu’on l’eût allumé et même qu’on l’eût préparé en y entassant des matières inflammables.
Quelle main criminelle avait accompli cette sinistre besogne ? Et à qui en voulait l’incendiaire ?
Pas au ménage qu’on y avait logé par charité. En ce monde égoïste, on méprise et on délaisse les pauvres, mais on ne les hait pas.
Si le couple gênait, on se serait contenté de le chasser.
Était-ce donc pour nuire au propriétaire qu’on y avait mis le feu ? En vérité, la destruction de son immeuble ne lui aurait pas causé un bien grand préjudice, car cet immeuble n’avait pas d’autre valeur que celle du terrain sur lequel il était construit.
Que ce propriétaire inconnu, s’étant fait assurer pour une forte somme, se fût incendié lui-même, cela s’est vu, et Hervé se serait peut-être arrêté à cette supposition, si, en descendant de voiture devant son hôtel, il ne se fût souvenu subitement d’un propos rapporté par le gars aux biques.
« Si vous couchez ici cette nuit et s’il vous arriver malheur, ne vous en prenez qu’à vous-même, avait dit à Alain Mme Chauvry.
– C’est cette femme qui a fait le coup, murmura Scaër, dernier de son nom.