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La richesse ne fait pas le bonheur ; c’est un dicton qui court et que répètent volontiers les pauvres diables, pour se consoler des injustices de la fortune. La philosophie convient aux déshérités.
Peut-être, s’ils disaient ce qu’ils pensent, au fond, tiendraient-ils un autre langage, mais il y a du vrai dans cette formule générale.
Il est difficile d’être complètement heureux sans argent, mais on peut aussi être tout à la fois très riche et très malheureux, car l’argent ne donne ni la santé, ni le contentement de soi-même, et il ne préserve pas de l’ennui, cette plaie des oisifs opulents. Encore moins préserve-t-il des soucis.
C’est pour mettre en lumière cette vérité incontestable que La Fontaine a écrit « Le Savetier et le Financier ».
Sa fable s’applique surtout aux hommes qui, au lieu de jouir en paix de capitaux laborieusement acquis, ne songent qu’à les défendre et à les augmenter.
C’est le combat perpétuel qu’on appelle « les affaires » ; et c’était le cas de M. Laideguive de Bernage, plusieurs fois millionnaire et pas du tout disposé à se contenter de ses millions. Mais celui-là était dans son élément naturel et il n’aspirait nullement au repos. La lutte pour l’argent, c’était sa vie.
Il ne se privait d’ailleurs d’aucune des distractions que Paris offre aux gens qui roulent sur l’or, et il était arrivé à ce moment psychologique où l’ambition vient aux capitalistes.
Charles de Bernage, spéculateur enrichi et futur candidat à la députation, n’avait jamais eu le temps de s’apercevoir qu’il lui manquait quelque chose.
Sa fille, en revanche, n’avait pas toujours mené une existence agréable. Enfermée jusqu’à dix-sept ans dans un pensionnat et fort isolée depuis qu’elle en était sortie, elle n’avait pas commencé à vivre, – s’il est vrai que vivre c’est sentir, – que le jour où s’était décidé son mariage avec Hervé.
Ce jour-là, seulement, s’étaient ouverts pour elle des horizons nouveaux. Elle entrevoyait un avenir de fêtes et d’indépendance qu’elle n’avait pas craint d’annoncer à son fiancé. Il ne s’agissait plus que d’attendre l’heure bénie qui allait lui apporter la joyeuse liberté qu’elle rêvait. Mais, en attendant, elle ne s’amusait guère. Ses journées s’écoulaient monotones, et les thés ce cinq heures ne suffisaient pas à la distraire.
Depuis les visites qu’elle avait reçues le dimanche, elle n’avait vu personne et elle s’était mortellement ennuyée en la peu réjouissante compagnie de Mme de Cornuel.
Son père avait dîné en ville le lundi et le mardi – des dîners d’hommes, assurait-il, dans des maisons sérieuses où il ne la conduisait jamais. Et la pauvre Solange n’avait pas mis le pied dehors, de peur de se trouver mêlée à la foule inélégante qui encombre les rues de Paris, pendant les jours gras.
Solange, comme toutes les nouvelles venues dans le monde, sacrifiait ses préférences pour suivre les lois de la mode, et quoiqu’elle mourût d’envie de sortir, elle s’en privait, parce qu’il n’était pas de bon ton de se promener en même temps que le cortège du bœuf.
Elle s’était donc confinée dans l’hôtel du boulevard Malesherbes et la solitude lui avait été d’autant plus pénible à supporter qu’elle comptait sur Hervé, qui ne manquait presque jamais de venir lui faire sa cour, avant ou après le dîner.
Solange s’était donc levée de mauvaise humeur, le mercredi des Cendres, et, quoiqu’elle n’eût pas été élevée très religieusement, elle avait demandé à sa gouvernante de la conduire à l’église Saint-Augustin où affluaient, ce jour-là, les pénitentes de distinction.
On déjeunait à midi chez M. de Bernage qui, absorbé par ses affaires, ne prenait pas toujours part à ce premier repas. Il arrivait même quelquefois que mademoiselle déjeunait seule, parce que Mme de Cornuel était souffrante.
Mais, ce mercredi, le valet de chambre eut trois convives à servir. Le déjeuner n’en fut pas plus gai pour cela.
Solange boudait ; son père avait l’air soucieux et, contrairement à ses habitudes, la dame de compagnie ne desserrait les dents que pour manger.
Ce n’était pas qu’ils n’eussent rien à se dire, mais la présence d’un domestique les empêchait d’aborder des sujets intéressants – encore un des inconvénients de la richesse – et ils étaient trop préoccupés pour échanger des paroles insignifiantes.
La conversation ne s’engagea qu’au dessert, après que M. de Bernage eût renvoyé le valet de chambre, et ce fut sa fille qui entama l’entretien en disant :
– Est-ce que M. de Scaër est malade ?
– Je ne crois pas, répondit le père. Pourquoi me demandes-tu cela ?
– Parce que je m’étonne de ne l’avoir pas vu depuis dimanche.
– Est-ce à dire que tu t’affliges de son absence ?
– Un peu, je l’avoue. Sans doute, il a de bonnes raisons pour s’abstenir, mais ces raisons, je voudrais les connaître, et j’exigerai qu’il me les explique. Du reste, mon cher père, je saisis l’occasion de vous déclarer que la situation n’est plus tenable ni pour lui, ni pour moi.
– Comment cela ?
– Voilà six mois que nous sommes fiancés, il est temps d’en finir.
– C’est absolument mon avis.
– Alors, qu’attendez-vous pour fixer la date de notre mariage ? Si vous continuez à le renvoyer aux calendes grecques, autant vaudrait décider qu’il ne se fera jamais.
– En serais-tu très fâchée ? demanda Bernage en regardant sa fille dans le blanc des yeux.
– Quelle singulière question !
– Toute naturelle, au contraire. Je tiens à connaître le fond de ta pensée.
– Sur quoi ?
– Ne savez-vous pas que je le désire ?
– Je sais que tu as consenti à épouser M. de Scaër…
– C’est vous qui me l’avez proposé.
– Parfaitement… mais je ne sais pas si tu y tiens.
– En vérité, mon père, je ne vous comprends pas. Où voulez-vous en venir ?
– À te prier de réfléchir, avant de te lier pour la vie.
– Encore une fois, mon père, il y a six mois que je réfléchis.
– D’accord… mais six mois ne suffisent pas toujours pour bien connaître un homme. En affaires, il m’est arrivé souvent d’être trompé par des gens qui m’inspiraient une confiance absolue.
– Eh ! bien, ma chère enfant, le mariage est une affaire… où le cœur doit avoir sa part, j’en conviens, mais…
– Vous ne prétendez pas, je suppose, que M. de Scaër vous a trompé sur sa situation de fortune ?
– Non, certes. Je la connaissais mieux qu’il ne la connaissait lui-même. Je savais qu’il avait dissipé son patrimoine et qu’il ne lui restait que des dettes. Elle ne pouvait donc pas empirer et je n’en ai tenu aucun compte. J’ai vu que ce jeune homme te plaisait et j’ai pu apprécier ses mérites, qui sont réels. Tu es assez riche pour te marier à ton gré. Je n’ai pas marchandé mon consentement, parce que j’avais alors la conviction que ce mariage ferait ton bonheur.
– Et maintenant vous pensez le contraire ?
– Je pense que, de même qu’on peut être trompé sur le chiffre d’une dot, on peut l’être aussi sur les qualités d’un prétendu.
– Que s’est-il donc passé qui ait pu vous faire changer d’avis ?
– Je vais te le dire. Réponds d’abord à une question que je vais te poser : Serais-tu heureuse avec un mari qui te donnerait sujet d’être jalouse ?
– Non, répondit nettement Solange. Je veux avant tout être aimée, et si mon mari s’occupait d’une autre femme, ce serait qu’il ne m’aimerait pas.
– Je prends acte de ta déclaration.
– Et vous allez me dire que M. de Scaër a beaucoup vécu… qu’il a eu des maîtresses… Peu m’importe ! Je ne me préoccupe pas de son passé… mais s’il en avait quand nous serons mariés, j’en mourrais…
– Si je ne l’aimais pas d’amour, je ne l’épouserais pas… et quoi que vous en disiez, je suis sûre qu’il me sera fidèle.
– Alors, tu crois que le mariage fera de lui un autre homme ?
– C’est déjà fait, et pourtant il n’est encore que mon fiancé.
– Tu affirmes ; moi, je doute.
– N’a-t-il pas renoncé à la vie qu’il menait avant de s’engager avec moi ? Vous en êtes convenu vous-même… vous étiez là quand il a poussé la loyauté jusqu’à s’excuser de s’être laissé entraîner au bal de l’Opéra et le scrupule jusqu’à m’en demander pardon.
– S’il n’avait pas d’autre tort que celui-là, je ne douterais pas de lui. Les drôlesses qu’on rencontre au bal de l’Opéra ne sont pas des rivales à redouter pour une jeune femme. Mais il y en a de plus dangereuses…
– Dans le monde où nous vivons, je le sais… et je ne les crains pas. M. de Scaër a fait ses preuves, dimanche, pendant la visite de Mme de Mazatlan. Je ne crois pas qu’il existe une beauté plus parfaite… et plus séduisante. Eh bien ! M. de Scaër ne s’est occupé d’elle que tout juste assez pour être poli.
– Vraiment ? Il m’avait semblé au contraire que cette marquise t’inspirait de la jalousie.
– J’ai pu en concevoir, mais j’en suis vite revenue. Et la preuve, c’est que je n’ai rien dit quand vous l’avez invitée à venir nous voir en Bretagne.
– J’ai eu tort. Mon excuse est que je ne savais pas ce que je sais.
– Que savez-vous donc ?
– Que cette femme n’est qu’une intrigante.
– Vous disiez qu’elle possédait à Cuba des terres… des mines…
– J’ai appris qu’elle les a vendues et qu’elle vient à Paris chercher fortune… et j’ai appris bien d’autres choses encore. Ce n’est pas pour une œuvre de charité qu’elle s’est présentée ici… c’est pour y rencontrer…
– Qui ? interrompit Solange, qui pâlissait à vue d’œil.
– Tu devrais le deviner… cela m’épargnerait le chagrin de te le dire.
– Hervé ?
– Eh ! oui… Hervé !… et elle n’a pas perdu son temps, car ce joli monsieur est allé la rejoindre, un quart d’heure après son départ.
– La rejoindre ?… Je ne comprends pas.
– Ce n’est pas M. Pibrac qui a fait appeler M. de Scaër… c’est cette marquise impudente.
– Si je croyais cela !…
– Tu peux et tu dois le croire, car je te l’affirme… et je te le prouverais sur-le-champ, s’il ne me répugnait pas de te le faire dire par un de mes gens qui a vu… de ses yeux vu…
– Ils se connaissaient donc avant de se rencontrer ici ?
– Je ne sais pas s’ils se connaissaient, mais je suis sûr qu’ils ont fait connaissance, car… mais je vais t’affliger.
– Alors, prends ton courage à deux mains, car c’est abominable ce qu’il fait là, ce fier gentilhomme. Hier soir, il était au Châtelet, dans une baignoire d’avant-scène, en tête-à-tête avec la charitable marquise de Mazatlan. J’étais entré, par hasard, à ce théâtre, et je les ai aperçus, quoiqu’ils aient essayé de se dissimuler, à grand renfort d’écrans…
– Ah ! c’est infâme !
– Me reprocheras-tu encore d’avoir retardé ton mariage ?
– Il faut le rompre.
– Je l’ai rompu. Je me suis fait ouvrir la loge et j’ai prié M. de Scaër d’en sortir. Il est venu et je lui ai signifié que je lui défendais de remettre les pieds chez moi. J’étais tellement indigné que j’ai agi sans te consulter. Ai-je eu tort ?
Le père attendait de sa fille une approbation catégorique, il n’avait pas prévu la réponse qui fut :
– Et pour quoi faire, bon Dieu ! s’écria M. de Bernage.
– Pour lui dire ce que je pense de sa trahison.
– Tu parles là comme une enfant. J’ai voulu, en lui signifiant son congé, t’épargner une scène pénible. Réfléchis donc à l’inconvenance d’une entrevue après ce qui s’est passé. Je doute fort, d’ailleurs, que M. de Scaër s’y prêtât. Quand on est coupable, on n’aime pas à en convenir devant celle qu’on a offensée.
– Les faits sont là. Je te répète que je l’ai surpris avec Mme de Mazatlan, dans une avant-scène où ils se cachaient.
– A-t-il avoué que cette femme était sa maîtresse ?
– L’aveu eût été superflu. Il n’a pas nié, d’ailleurs, et au lieu d’essayer de se justifier, il s’est mis en colère. Il l’a pris de très haut avec moi. Je lui ai imposé silence et je l’ai laissé là. Je ne pouvais pas pousser les choses plus loin… on ne se bat pas avec un homme qu’on avait choisi pour gendre…
– Non… mais on peut le forcer à s’expliquer.
– C’était à lui de s’expliquer… et il n’y aurait pas manqué, s’il avait eu de bonnes raisons à me donner.
– Lui en avez-vous laissé le temps ?
– Il n’avait qu’à parler. Je l’aurais écouté. Il a préféré se fâcher. Donc, il est coupable.
– Et elle ?
– La marquise ? quand je suis entré dans la loge, elle n’a pas dit un mot, mais j’ai bien vu à son air qu’elle se sentait prise. Du reste, j’ai aussitôt prié M. de Scaër de sortir. Il est sorti et elle ne nous a pas suivis. Je l’ai emmené au foyer, où, après lui avoir dit ce que je pensais de sa conduite, je lui ai déclaré que je ne le recevrais plus…
– Et il est allé la rejoindre ?
– Je le suppose, mais je n’en sais rien, car je ne suis pas resté au théâtre. Te voilà renseignée.
– Pas comme je voudrais l’être.
– Que te faut-il donc de plus ?
– Ce n’est pas sérieusement que tu songes à interroger toi-même ce monsieur. Ce serait très maladroit, pour ne pas dire plus. Il croirait que tu tiens à lui et il abuserait de la situation.
– Il croirait ce qui est…
– Non ; tu m’a dit que tu l’aimais, c’est vrai ; mais tu as ajouté que, s’il te trompait, tu ne l’aimerais plus. Or, il te trompe et, en feignant de t’aimer, il s’est indignement moqué de toi.
– Je n’en ai pas la preuve.
– Voyons, ma chère Solange, ne déraisonne pas ! Tu souffres d’être trahie et le chagrin te souffle des résolutions folles. Je comprends cela et je ne t’en veux pas, mais je te supplie d’écouter mes conseils et de les suivre. S’ils ne suffisent pas à te convertir, consulte notre amie Mme de Cornuel. Je suis certain qu’elle est de mon avis.
Solange fit une moue significative. Elle goûtait peu la dame de compagnie que son père lui avait à peu près imposée, et Bernage s’aperçut qu’il faisait fausse route en proposant de s’en rapporter à l’arbitrage de la gouvernante.
C’était trop tard pour retirer sa proposition, car Mme de Cornuel s’empressa de répondre :
– J’ai jugé M. de Scaër dès le premier jour, mon cher Charles, et je n’ai pas caché à votre fille qu’à mon sens, ce mariage ne lui convenait pas du tout.
– C’est votre appréciation, interrompit Solange. Hier encore, ce n’était pas celle de mon père. Je m’en tiens à la mienne, et si je n’épouse pas M. de Scaër, je n’épouserai personne.
– Je crois, ma chère Solange, que tu te méprends sur tes propres sentiments, dit doucement M. de Bernage, mais à Dieu ne plaise que je te contraigne. Je sais fort bien que tu n’iras pas te jeter à la tête de ce jeune homme. Je puis donc m’en remettre à ta sagesse. S’il s’avisait de revenir ici, je ne refuserais pas de le recevoir, en ta présence, et je te laisserais l’interroger tout à ton aise. Je ne pense pas qu’il ose affronter cette épreuve, mais s’il l’osait, je m’abstiendrais d’intervenir.
– C’est tout ce que je vous demande, répliqua Solange avec une fermeté qui donna fort à réfléchir au père et à la gouvernante.
Tous deux étaient d’accord sur la nécessité de rompre le mariage projeté, mais ils ne s’attendaient ni l’un ni l’autre à une résistance aussi nettement déclarée.
Solange, jusqu’alors avait toujours pris les événements de sa vie avec une certaine insouciance. Elle n’avait pas fait de façons pour accepter, lorsque son père lui avait proposé, un beau matin, de la marier à Hervé de Scaër qu’elle connaissait fort peu, et depuis que c’était décidé, elle n’avait pas cessé de se montrer satisfaite.
Elle paraissait avoir pour Hervé une de ces affections calmes qu’on permet aux demoiselles de bonne maison, et on pouvait supposer que la rupture se ferait sans déchirement.
Il semblait maintenant que son cœur se fût mis de la partie, car au lieu de croire, sans les vérifier, aux accusations portées par son père, elle se cramponnait à une espérance chimérique. Et ces illusions-là sont particulières aux femmes aveuglément éprises.
Bernage, tout en constatant ce symptôme inquiétant, ne crut pas devoir s’en préoccuper outre mesure. Il savait bien que Scaër, brutalement évincé, n’essaierait pas de rentrer en grâce. Pour que ce Breton entêté s’humiliât jusqu’à implorer le pardon de sa fiancée, il aurait fallu qu’il fût passionnément amoureux d’elle, et Bernage était convaincu que Scaër tenait beaucoup moins à Solange qu’à la grosse fortune qu’elle devait lui apporter.
On juge les autres d’après soi.
Et si Hervé, par fierté, se tenait à l’écart, que pourrait faire pour le ramener une jeune personne bien élevée ? À coup sûr, elle n’irait pas le chercher chez lui. Tout au plus pourrait-elle lui écrire, et on le saurait, car elle n’avait pas coutume d’aller elle-même porter ses lettres à la poste.
Ainsi raisonnait ce père qui connaissait mieux le cours des valeurs que le caractère de sa fille. Et il se promettait de la surveiller pour l’empêcher de faire un coup de tête. Il comptait bien d’ailleurs lui trouver un autre mari qui serait selon son cœur, à lui, Bernage, et qu’elle finirait par accepter, ne fût-ce que pour se venger de la trahison du sire de Scaër.
Mme de Cornuel était peut-être moins rassurée sur l’avenir, mais elle n’en laissa rien paraître.
Solange, après avoir lancé son ultimatum, s’était enfermée dans un silence inquiétant. Elle s’en tenait à ce qu’elle avait dit et on voyait bien que tous les sermons du monde ne la convaincraient pas qu’il ne lui restait qu’à oublier Hervé.
M. de Bernage se dit que le temps la calmerait, tandis que la discussion ne ferait que l’exciter davantage, et jugea qu’il serait maladroit d’insister.
Il se prépara donc à lever la séance, et il commença par passer brusquement à un autre sujet de conversation.
– Ma chère amie, dit-il à Mme de Cornuel, j’aurai ce soir à dîner un ami que vous connaissez, et que vous n’avez pas vu depuis longtemps… ce brave Ricœur.
– Quoi ! Il est en France ! dit la dame.
– Oui. Il vient d’arriver à Paris. Je l’ai rencontré par hasard et j’ai eu grand plaisir à l’inviter. Nous le verrons souvent, car il va se fixer ici, et c’est un aimable homme.
» Je te le présenterai, ma chère Solange, et je suis sûr qu’il t’intéressera. Il a beaucoup vu et il raconte à merveille.
– Je ne tiens pas à l’entendre, murmura la jeune fille.
– Tu changeras peut-être d’avis quand tu sauras qu’il arrive de la Havane et que c’est lui qui m’a renseigné sur cette marquise…
– Tout récemment alors, car, dimanche, vous l’avez reçue plus que poliment.
– Dimanche, je venais de causer cinq minutes avec Ricœur, sur la place de la Madeleine, mais après dix années d’absence, nous avions trop de choses à nous dire pour qu’il fût question entre nous de Mme de Mazatlan. Hier, je l’ai revu et je lui ai parlé de cette affaire de mines où j’avais eu la malencontreuse idée de me fourrer. Heureusement, il m’a édifié sur la situation actuelle de cette aventurière.
– Est-ce lui, aussi, qui vous a signalé les accointances de la marquise avec M. de Scaër ?
– Non. Ricœur ne connaît pas ce Breton. C’est le hasard qui m’a fait découvrir la vérité. Je soupçonnais déjà qu’ils s’entendaient. Je n’en avais pas la preuve. Je l’ai maintenant et je ne reverrai plus le seigneur de Scaër, mais je me propose de dire à cette femme ce que je pense de sa conduite. Qu’elle jette son bonnet par-dessus les moulins, je n’ai rien à y voir… seulement, je ne lui pardonne pas de s’être moquée de nous, et comme elle pourrait avoir l’audace de revenir chez moi, je tiens à lui notifier la résolution que j’ai prise de lui fermer ma porte.
– Parfaitement. Ce serait même déjà fait, si je n’avais pas tenu à t’avertir d’abord. Elle habite tout près d’ici.
– Avenue de Villiers, je crois, demanda vivement Solange.
– Oui… au coin de la rue Guyot. Elle a loué là, tout meublé, un petit hôtel dont le propriétaire est absent pour un an. Un de ces jours, elle s’envolera vers le pays d’où elle est venue. Cette marquise d’outre-mer est un oiseau de passage, et qui sait ?… M. de Scaër s’envolera peut-être avec elle. C’est la grâce que je nous souhaite.
Solange, sans doute, ne s’associait pas au vœu exprimé par son père, et sans doute aussi elle savait tout ce qu’elle voulait savoir, car elle ne dit plus un seul mot.
Bernage, par une transition assez naturelle, était involontairement revenu au sujet d’entretien qu’il tenait à laisser de côté. Il s’en repentait déjà et, de peur de retomber dans la même faute, il se leva de table ; Mme de Cornuel le suivit dans le salon, en lui demandant tout haut pour le dîner du soir des instructions dont elle aurait pu se passer, sachant très bien sur quel pied d’intimité Bernage était avec son invité, qu’elle connaissait de longue date.
Solange devina sans peine que la dame prenait ce prétexte pour s’en aller conférer en tête-à-tête avec son vieil ami, et elle s’empressa de regagner son appartement de jeune fille.
Ce n’était pas pour y pleurer l’abandon où la laissait son fiancé qu’elle s’y réfugiait, ni même pour s’y confiner.
Elle avait un projet arrêté et elle ne perdit pas une minute pour le mettre à exécution.
Solange avait conservé du pensionnat l’habitude très louable de s’habiller dès le matin et d’ailleurs, ce jour-là, elle était allée à l’église avant le déjeuner. Elle n’eut qu’à mettre son chapeau sur sa tête et un manteau sur ses épaules pour être prête, et il lui était facile de sortir de l’hôtel sans être vue.
Les fenêtres de sa chambre donnaient sur le jardin, où elle pouvait descendre par un escalier particulier, et elle avait la clé d’une petite porte qui s’ouvrait, au fond de ce jardin, sur la rue de la Bienfaisance.
Jamais son père n’entrait chez elle ; sa gouvernante y venait très rarement. Ils ne s’apercevraient pas de son absence.
Le temps avait changé depuis la veille. Le ciel se couvrait de nuages chargés de neige et le jour tournait au crépuscule, quoiqu’il fût à peine deux heures. Un temps fait à souhait pour courir les rues incognito.
Solange, une fois hors du jardin, rabattit sa voilette sur son visage et fila, en rasant le mur, vers le boulevard Malesherbes.
Où allait-elle ? Bien fin qui l’eût deviné. Les rares passants qui remarquaient son allure furtive devaient croire que cette femme voilée venait de quitter clandestinement un toit conjugal pour courir au rendez-vous donné par un amant.
Elles ont toutes, en ces occasions, une façon de se couler le long des maisons qui les signale à l’œil exercé d’un vieux Parisien.
Et, cette fois, le plus habile se serait mépris, car Solange n’avait pas de mari à tromper et ce n’était pas précisément l’amour qui l’avait attirée hors de l’hôtel de Bernage, quoique l’amour fût pour quelque chose dans cette escapade.
Son père, s’il eût été là, aurait peut-être pensé que, pour lui forcer la main, elle avait résolu de se compromettre avec Hervé de Scaër et qu’elle se hâtait ainsi vers l’hôtel du Rhin où il logeait. Il n’aurait certes pas soupçonné l’étrange dessein qui s’était logé dans cette tête exaltée et il eût été bien surpris de la voir remonter le boulevard Malesherbes.
Ce n’était pas le chemin de la place Vendôme.
Elle marchait d’un pas ferme et rapide, contre une bise glacée qui lui coupait la figure à travers son voile, sourde aux appels des cochers maraudeurs, et indifférente aux œillades des messieurs qu’elle croisait.
C’était la première fois qu’il lui arrivait de circuler seule, à pied, dans ce Paris où les jeunes filles bien nées ne s’aventurent guère sans un chaperon – ce chaperon fût-il une simple femme de chambre – et à la voir ainsi, alerte et décidée, on eût dit qu’elle n’avait de sa vie fait autre chose.
Elle eut tôt fait d’arriver, en traversant le boulevard de Courcelles, à la place Malesherbes, et elle continua, en obliquant à gauche, par l’avenue de Villiers.
Là commence un quartier où les hôtels particuliers, grands ou petits, ont poussé comme des champignons.
Les peintres ont commencé. Ceux-là avaient une raison pour aller s’établir sur les sommets. Ils ont besoin de la claire lumière qui vient du Nord et, au cœur de la ville, l’espace et le jour manquent pour installer commodément un atelier. Et puis un artiste propriétaire est nécessairement un artiste arrivé et il fait payer ses tableaux en conséquence.
Les demi-mondaines ont suivi. Pour elles, le petit hôtel, c’est le signe visible du grade gagné par de brillants succès dans l’armée de la galanterie. Paris leur doit des rues nouvelles. Elles ont hérissé de bâtisses les terrains vagues et elles reçoivent leurs amis, qui s’en plaignent, dans des parages où on allait chasser au furet sous le règne de Charles X.
Enfin, la bourgeoisie est venue. Les habitudes anglaises se sont implantées en France, et la manie du chez-moi – du home, comme disent nos voisins d’outre-Manche – a gagné les Parisiens. Les riches, qui se contentaient jadis d’un bel appartement au premier étage, dans un quartier central, se croient obligés, maintenant, d’habiter une maison à eux appartenant, à plusieurs kilomètres de la Bourse et du Palais-Royal.
Ils s’y ennuient à mourir, mais ils sont dans le train. Ils ont un hôtel, et cela suffit à les consoler de l’isolement.
Les architectes ont profité de cette manie pour se donner carrière. Ils ont bâti à tort et à travers, dans tous les styles, et imité toutes les époques.
Il y avait sous Louis XV des Folies-Beaujon, des Folies-Méricourt et autres fantaisies immobilières des financiers de ce temps-là ; il y a maintenant des Folies « n’importe qui » copiées sur leurs devancières. Il y a des castels en briques, dans le goût Louis XIII. Il y a même des constructions agrémentées de tours, de barbacanes et de mâchicoulis, auxquelles il ne manque guère que la patine du temps pour avoir l’air de châteaux-forts du moyen âge.
L’hôtel de Bernage ne ressemblait pas à ces immeubles excentriques. C’était un hôtel sérieux, situé sur un boulevard où les terrains valent très cher. Son propriétaire aurait dédaigné les colifichets du quartier Villiers, et Solange, qui sortait de l’imposante demeure paternelle, ne les regardait guère, quoiqu’elle les vît pour la première fois. Elle ne poussait pas plus loin que le parc Monceau ses promenades accompagnées. Tout au plus, lui était-il arrivé de passer en voiture par cette avenue qui n’aboutit qu’aux fortifications. Mais elle savait à peu près où se trouvait la rue Guyot, qui s’appelle aujourd’hui la rue Fortuny et qui était déjà habitée par des peintres en vogue dont lui parlaient les amies qu’elle recevait à ses thés de cinq heures.
C’était, avait dit son père, au coin de cette rue et de l’avenue de Villiers que s’était logée Mme de Mazatlan, et c’était chez cette marquise qu’elle se rendait bravement, comme un soldat marche à l’ennemi, sans s’inquiéter de l’issue de la rencontre qu’il va chercher.
Solange était ainsi faite qu’elle ne pouvait pas supporter l’incertitude, et son tempérament la portait toujours aux résolutions extrêmes. Si elle n’avait pas risqué de courir à l’hôtel du Rhin chercher une explication, c’est qu’elle craignait de n’y pas rencontrer Hervé de Scaër, qui n’avait pas coutume de passer ses journées dans sa chambre d’auberge ; mais elle voulait à tout prix savoir ce qu’il y avait de vrai dans les déclarations de son père qui lui semblaient suspectes, et, en attendant qu’elle pût mettre au pied du mur son fiancé, l’intrépide jeune fille allait interroger sa rivale. Démarche hardie, assurément, mais non pas déraisonnable, puisqu’elle devait être décisive.
Et elle l’exécutait avec une énergie sans pareille, car la neige commençait à tomber, comme si le ciel eût voulu la contraindre à rebrousser chemin.
Les passants se hâtaient, chassés par la bourrasque, et elle ne tarda guère à se trouver seule sur cette large voie qui se couvrait d’un tapis blanc, mais elle touchait au terme de cette expédition aventureuse, car elle apercevait le nom de la rue Guyot sur la plaque collée à une maison d’angle.
Il y avait deux maisons, une grande et une petite, ayant toutes les deux apparence d’hôtel. Mme de Mazatlan, affirmait Bernage, en occupait une. Mais, laquelle ? Solange pensa que c’était la plus grande qui semblait mieux que l’autre, convenir à une marquise richissime ou soi-disant telle. Et elle allait se décider à sonner à la grille de cette importante habitation, lorsqu’elle vit sur le trottoir un facteur de la poste qui en sortait.
Ce facteur devait connaître l’adresse de la dame, et Mlle de Bernage osa l’arrêter pour la lui demander. À quoi il répondit que la marquise demeurait en face et que, justement, il allait de ce pas y porter une lettre qu’il venait de tirer de sa boîte et qu’il tenait à la main, une lettre sur laquelle Solange reconnut tout de suite l’écriture du dernier des Scaër, une grosse écriture ronde qu’il était impossible de confondre avec une autre.
Solange tressaillit, et peu s’en fallut qu’elle ne renonçât à son projet. Hervé en était à écrire à cette femme que, deux jours auparavant, il feignait de ne pas connaître ; donc, il n’y avait plus à douter de son infidélité, mais la scabreuse visite lui procurerait du moins la satisfaction de forcer la marquise à rougir de sa conduite et, après avoir hésité un instant, elle suivit le facteur qui traversait la rue.
L’hôtel de Mme de Mazatlan était d’apparence modeste et on y entrait par une porte bâtarde. À côté, il y avait un terrain à vendre. En ce temps-là, ils ne manquaient pas dans cette rue assez récemment percée. La marquise n’avait pas de voisins et sa suite, si elle en avait une, ne devait pas être nombreuse, car le logis n’avait que deux étages, en y comprenant un rez-de-chaussée surélevé. Pas de remise, pas d’écurie. Sans doute, elle louait au mois la voiture et les chevaux dont elle se servait. Mlle de Bernage, accoutumée à juger la situation de fortune des gens d’après leur train de maison, commençait à penser que la dame n’était pas si millionnaire qu’elle l’avait cru.
Peu importait, d’ailleurs, qu’elle fût riche ou non, car si Hervé s’était amouraché d’elle, ce n’était assurément pas pour les beaux yeux de sa cassette.
Le facteur sonna. On le fit attendre un peu, puis la porte s’ouvrit et sur le seuil parut un homme qui n’avait ni la livrée ni la mine d’un laquais. Grand, sec et vieux, avec son teint basané et ses cheveux gris, il avait plutôt l’air d’un de ces intendants de grande maison comme on en voit en Espagne chez les seigneurs qui ont le droit de se couvrir devant le Roi.
Sans desserrer les dents, il prit la lettre que lui présentait le facteur et il allait refermer la porte, lorsque Mlle de Bernage s’avança et lui demanda si sa maîtresse était visible.
Et, comme cet imposant serviteur ne se pressait pas de répondre, elle ajouta :
– Dites-lui que je viens de la part de M. Hervé de Scaër.
Ce coup d’audace était une imprudence, car la marquise – si M. Bernage ne l’avait pas calomniée – allait se mettre en garde contre une messagère anonyme qui se disait envoyée par Hervé. De deux choses l’une : ou elle se refuserait de la recevoir, ou, si elle la recevait, elle ne manquerait pas de lui dire en face : vous mentez.
Et l’explication qui commencerait ainsi ne pouvait que mal tourner. Mais Solange prévoyait que, dans tous les cas, cette explication serait orageuse, et elle aimait autant casser les vitres, dès le début. Ce qu’elle craignait, c’était d’être consignée à la porte et elle regrettait d’avoir cédé à un premier mouvement qui l’avait poussée à jeter comme un défi le nom de son fiancé.
Il se trouva qu’elle avait, sans le savoir, prononcé le « Sésame, ouvre-toi ! » du conte des Mille et une Nuits.
Au nom de Scaër, l’homme vêtu de noir s’inclina respectueusement et dit, avec un accent espagnol très prononcé :
– Si Madame veut bien me suivre, je vais prévenir Mme la marquise.
Et il précéda la prétendue ambassadrice d’Hervé dans un vestibule plein de fleurs où se dressait, portant un plateau entre ses pattes, un gigantesque ours empaillé.
L’hôtel appartenait à un Russe, absent, qui l’avait meublé à la mode moscovite, et loué pour un an, avec le mobilier, à Mme de Mazatlan.
Ce boyard n’avait pas dû y mener une vie édifiante, car le domestique introduisit et laissa Mlle de Bernage dans un boudoir garni de divans circulaires et tapissé de glaces, qui aurait pu convenir à une horizontale de grande marque.
Solange était trop surexcitée pour remarquer tout cela, mais elle s’abstint de s’asseoir, afin de marquer par son attitude qu’elle ne venait pas causer avec une amie. Elle alla se camper, debout, près d’une fenêtre qui donnait sur le terrain à vendre et elle attendit l’entrée de la marquise.
Elle ne prit pas la pose d’une artiste de mélodrame, les bras croisés et la tête rejetée en arrière, mais elle était très pâle et ses yeux étincelaient. Son cœur battait la charge et il y avait de quoi, car elle allait jouer son bonheur comme un duelliste joue sa vie.
Par moments, elle se reprenait à espérer que son père s’était trompé – peut-être volontairement – et que Mme de Mazatlan allait, d’un mot, mettre fin à un malentendu funeste ; puis, elle se disait que la trahison n’était pas douteuse et qu’il ne lui restait qu’à forcer la marquise à en convenir.
Triste satisfaction qui ne la consolerait pas d’avoir été trahie.
Le temps qu’il faisait dehors était en harmonie avec l’état de son âme. La neige tombait à gros flocons et le jour blafard qui pénétrait à travers les rideaux de la fenêtre éclairait à peine ce petit salon, où il n’y avait pas de feu dans la cheminée.
Solange entrevit une main qui soulevait une portière de soie, puis, une femme se montra qu’elle reconnut aussitôt, à la lettre décachetée qu’elle venait de lire et qu’elle tenait encore : la lettre d’Hervé.
C’était la marquise.
Solange tournait le dos au jour et Mme de Mazatlan ne distinguait pas très bien les traits de son visage.
Ce fut la répétition de ce qui s’était passé, le dimanche gras, dans le petit salon de l’hôtel de Bernage, avec cette différence que le dernier des Scaër n’était pas là et que la visiteuse se trouvait dans l’ombre, tandis que la dame du logis s’avançait en pleine lumière.
– Vous venez, dites-vous, de la part de M. de Scaër, commença la marquise. Il s’est donc ravisé ?
– Je ne viens pas de la part de M. de Scaër, répondit froidement Solange.
– Vous ici, Mademoiselle ! s’écria Mme de Mazatlan qui venait enfin de reconnaître la visiteuse.
– Vous vous étonnez de m’y voir. Je m’en étonne plus que vous et je vais vous dire pourquoi j’y viens.
– Vous ne le devinez pas, après avoir lu cette lettre que vous tenez à la main ?
– Cette lettre ?…
– Elle est de lui, j’en suis certaine. J’ai vu le facteur la remettre et, sur l’adresse, j’ai reconnu l’écriture…
– De M. de Scaër. En effet, il m’annonce un malheur. Mais il ne me parle pas de vous, Mademoiselle. Qui peut vous faire croire que…
– Je sais ce qui s’est passé, hier soir, au théâtre du Châtelet.
– Ah !… et comment le savez-vous ?
– Mon père m’a dit que vous occupiez une avant-scène avec M. de Scaër.
– Pourquoi m’en cacherais-je ? Votre père est venu y chercher M. de Scaër. Ils sont sortis ensemble de la loge où j’étais et je ne les ai plus revus.
– Je vais vous l’apprendre. Ils ont eu une explication très vive. Mon père a blâmé M. de Scaër de s’afficher…
– S’afficher ! répéta la marquise avec hauteur ; voilà un mot qui ressemble fort à une impertinence à mon adresse. M. de Scaër et moi, nous sommes du même monde, et je n’admets pas qu’il se soit compromis, ni qu’il m’ait compromise, en se montrant avec moi au spectacle.
– Non, s’il eût été de vos amis, mais vous l’aviez vu pour la première fois l’avant-veille.
» Du reste, mis en demeure par mon père de se justifier, M. de Scaër n’a pas daigné se justifier.
– Il a bien fait. Un galant homme ne doit pas se défendre contre certaines accusations… je ne me défendrais pas, moi qui suis une femme.
Ce fut dit d’un tel ton que Mlle de Bernage modéra le sien.
– Alors, demanda-t-elle, entre vous et lui… il n’y a… rien que…
– Que supposez-vous donc, Mademoiselle ?
– Qu’il m’a trahie, murmura la jeune fille d’une voix étouffée. Mon père n’en doute pas et il a rompu mon mariage.
– Que me dites-vous là ?
– La vérité, Madame. Ne le savez-vous pas ?
– Comment le saurais-je, puisque je n’ai pas revu M. de Scaër ? Et… il a accepté la rupture ?
– Il l’a presque provoquée.
– Il est très vif. M. de Bernage l’aura blessé.
– S’il m’aimait, il aurait supporté les duretés de mon père.
– Et, depuis hier, il n’a pas essayé de se disculper ?
– Non, Madame. Que dois-je penser de cette façon d’agir ? Je suis venue ici tout exprès pour vous le demander.
Mme de Mazatlan tressaillit. La franchise de cette déclaration la touchait. Elle aurait voulu prouver à cette jeune fille que son fiancé n’avait rien à se reprocher ; mais comment lui faire comprendre pourquoi Hervé était venu la rejoindre au théâtre ? Il aurait fallu lui parler d’une histoire que, pour plus d’une raison, elle ne pouvait pas lui confier.
– Je vous remercie, Mademoiselle, de vous adresser à moi, dit-elle après un court silence. Je suis prête à vous répondre. Mais j’ai aussi une question à vous poser : votre père est-il informé de la démarche que vous faites en ce moment ?
– Non, Madame. Il s’y serait probablement opposé. Je ne l’ai pas consulté.
– C’est bien, Mademoiselle. À vous, je puis dire la vérité. M. de Scaër et moi nous nous sommes associés pour coopérer à une bonne œuvre.
– La fondation de cet hôpital ? demanda ironiquement Solange.
– Non. Il s’agit de tout autre chose… M. de Scaër s’est offert à me seconder dans une entreprise.
– Il s’est offert, dites-vous ?… c’est singulier !… vous ne le connaissiez pas avant de le rencontrer chez mon père.
– Je le connaissais de nom depuis longtemps… depuis plus de dix ans… et plus récemment, j’ai fait un voyage en Bretagne où j’ai beaucoup entendu parler de lui. J’ai été très heureuse de le voir. Il pouvait m’être d’un grand secours pour réparer le mal que d’autres ont fait. Je n’ai pas hésité à lui écrire et, comme je préférais ne pas le recevoir chez moi, je l’ai prié de venir me rejoindre au théâtre du Châtelet où j’avais une loge, hier soir. J’avais choisi ce lieu de rendez-vous tout exprès pour éviter les propos de mes gens. Ils auraient pu dire aux vôtres que j’avais eu la visite de votre fiancé. Au théâtre, je comptais qu’on ne nous verrait pas. Il en est advenu autrement. M. de Bernage a mal interprété la présence de M. de Scaër dans l’avant-scène que j’occupais. S’il avait bien voulu m’entendre, tout se serait expliqué bien vite. Il a mieux aimé s’en prendre à M. de Scaër, qui s’est fâché… avec raison. Je n’ai rien à me reprocher.
– Pardon, Madame… vous me disiez tout à l’heure que vous étiez prête à m’apprendre pourquoi M. de Scaër s’est soumis, sans réclamer, à l’exclusion que mon père lui a signifiée.
– Je le ferai… dès que j’aurai revu M. de Scaër, mais je ne puis pas deviner les motifs de son silence.
– Je les devine, moi, murmura Solange qui avait les larmes aux yeux. Il s’est tu, parce qu’il ne m’aime plus, si tant est qu’il m’ait jamais aimée. Et s’il ne m’aime plus, c’est qu’il en aime une autre… vous, sans doute.
La marquise ne put s’empêcher de rougir. Elle aussi s’était demandé déjà si elle n’avait pas inspiré à Hervé un sentiment plus vif que de la sympathie, et elle n’avait pas tenté de savoir à quoi s’en tenir. Hervé ne s’était pas encore catégoriquement prononcé sur la nature de celui que lui inspirait Mlle de Bernage. Et avant d’aller plus loin, Mme de Mazatlan tenait à connaître l’état du cœur de cette jeune fille qui abordait si hardiment et menait si rondement les interrogatoires.
– Et vous, demanda-t-elle, l’aimez-vous ?
– Oui, puisque je suis venue ici, répondit Solange sans hésiter. Croyez-vous donc que vous m’auriez vue chez vous, si je ne souffrais que dans mon amour-propre ? La blessure que j’ai reçue est plus profonde et je sens que je n’en guérirai pas.
– Avez-vous dit cela à votre père ?
– Je lui ai dit que si je n’épousais pas M. de Scaër, je ne me marierais jamais. Il n’a pas paru me croire et il a affecté de me parler d’un ami à lui qui vient d’arriver à Paris après de longs voyages et qu’il doit me présenter ce soir. Quand je lui ai déclaré que je voulais interroger moi-même M. de Scaër, il m’a affirmé que M. de Scaër, se sentant coupable, n’oserait pas reparaître devant moi. Et mon père a ajouté qu’à vous, Madame, il viendrait notifier la résolution qu’il a prise de ne plus vous recevoir.
– Engagez-le à s’en dispenser. Je ne veux pas le revoir. Quant à vous, Mademoiselle, je vous prie de ne pas me croire votre ennemie. Vous faites ce que je ferais peut-être si j’étais à votre place. Quoi qu’il arrive, je ne garderai de votre visite qu’un bon souvenir.
– Mais vous continuerez à voir M. de Scaër, dit amèrement Solange.
– Oui. Nous nous sommes alliés pour accomplir une œuvre de réparation et de justice… je vous l’ai déjà dit.
– Quelle œuvre ?… apprenez-le moi, si vous voulez que je vous croie.
– Je ne puis. C’est un secret.
– Entre vous et lui !… Ah ! je comprends que vous me le cachiez !
– Ce secret, vous le saurez peut-être un jour… quand nous aurons atteint le but que nous poursuivons, et alors vous reconnaîtrez que vos soupçons n’étaient pas fondés. Jusque-là, je dois me taire.
– Soit !… mais si vous tenez à me prouver que j’ai tort, que ne me montrez-vous cette lettre que vous venez de recevoir ?
À cette nouvelle audace, la marquise se cabra comme un cheval de sang, brusquement attaqué par un cavalier brutal. Elle allait de la main montrer la porte à la fille de M. de Bernage, mais elle ne fit qu’esquisser le geste, et, maîtrisant sa juste colère, elle dit à Solange, en lui mettant sous le nez la lettre dépliée :
Solange obéit. Hervé avait écrit :
« Alain et sa femme ont péri cette nuit, victimes d’une catastrophe préparée, je n’en doute pas, par les assassins d’Héva. Il faut que je vous voie aujourd’hui et je vous supplie de me recevoir. Je vais quitter la France. Vous vous chargerez de venger nos morts. »
C’était tout. Pas un mot de la rupture du mariage ; pas même une formule de politesse en tête ou au bas de ce billet laconique.
Rien que la signature : « Hervé de Scaër. »
Solange, n’en pouvant croire ses yeux, restait tout interdite.
– Mademoiselle, reprit sèchement la marquise, maintenant que j’ai fait ce que vous désiriez, vous devez être fixée sur l’origine des relations que j’ai nouées avec M. de Scaër. Nous en resterons là, si vous le voulez bien. Je n’ai plus rien à vous dire.
– Un crime ! balbutia la jeune fille.
– Oui, un crime… ou plutôt des crimes… que ni M. de Scaër ni moi n’avons commis. Ne m’en demandez pas davantage. Je ne vous répondrais pas.
Solange aurait sans doute insisté. Le bruit clair d’un timbre l’empêcha de parler : un bruit qu’elle connaissait bien pour l’avoir entendu dans l’hôtel de son père, quand le concierge annonçait une visite au valet de pied de service.
Au même instant, l’homme vêtu de noir reparut.
– Reconduisez Madame, lui dit la marquise.
Matée, vaincue, bouleversée, Mlle de Bernage suivit silencieusement ce majordome qui l’accompagna jusqu’à la porte de la rue.
La neige tombait toujours et c’était pitié de mettre une femme dehors par le temps qu’il faisait. L’Espagnol y mit Solange, sans sourciller, et pendant qu’il l’y mettait, Mme de Mazatlan passa dans un autre salon où l’attendait Hervé qui venait d’arriver.
Elle comptait sur sa visite annoncée par le billet qu’elle avait reçu, et comme Mlle de Bernage s’était présentée en même temps que le facteur, elle avait donné à son intendant Dominguez l’ordre d’introduire M. de Scaër dans une autre pièce que le boudoir, si la visiteuse était encore là lorsqu’il viendrait.
Elle trouva Hervé aussi ému qu’elle l’était elle-même.
– C’est donc vrai ! lui demanda-t-elle en lui tendant la main, ce pauvre Alain ?…
– La maison qu’il habitait a brûlé cette nuit. Il s’y est jeté pour sauver sa femme malade… la maison s’est écroulée et ils sont restés écrasés sous les décombres.
– C’est épouvantable !… mais… partir, vous !… quitter la France !
– Il le faut.
– Et pourquoi ?
Hervé ne répondit pas et la marquise reprit :
– Est-ce parce que votre mariage est rompu ?
– Mon mariage ! s’écria Hervé. Comment savez-vous ?…
– Je viens d’apprendre ce qui s’est passé, hier soir, au théâtre, entre vous et M. de Bernage.
– Aurait-il eu l’audace de venir ici ?
– Non, c’est sa fille qui est venue. Elle est partie, mais elle était encore là quand vous avez sonné.
– Sait-elle que c’était moi qui arrivais ?
– Je me suis bien gardée de le lui dire. Il y aurait eu une scène pénible. J’avais déjà trop souffert de celle que j’ai subie.
– Une scène !… à vous, Madame ?
– Mon Dieu, oui… une scène de jalousie. Mlle de Bernage, ne sachant si elle devait croire aux affirmations de son père, a eu le courage de venir me demander si je lui ai pris votre cœur. Je l’ai rassurée et je ne lui en veux pas, car sa démarche prouve qu’elle vous aime.
– Je n’en sais rien, mais je n’oublierai pas l’injure que son père m’a faite. Vous me demandez pourquoi je veux quitter la France ? Parce qu’il n’y a plus de place pour moi dans un pays où j’ai reçu un affront que je ne peux pas venger, car cet homme, si je le provoquais, refuserait de se battre avec moi, sous prétexte que j’ai failli être son gendre.
– Ainsi, vous renoncez à épouser Mlle de Bernage ?
– Sans regret, je vous le jure… et j’espère, Madame, que vous me pardonnerez de vous laisser seule en face des assassins d’Héva.
– Au moment où ils viennent, dites-vous, de commettre un nouveau crime !
– Je n’ai plus d’armes pour lutter contre eux.
– Plus d’armes !… Qu’entendez-vous par ces paroles ?
Hervé hésita un peu. Il lui en coûtait d’avouer à Mme de Mazatlan qu’il allait s’expatrier parce qu’il était ruiné. Il se décida pourtant à répondre :
– L’argent est le nerf de la guerre et je n’ai plus d’argent.
– N’est-ce que cela ? s’écria la marquise. J’en ai, moi.
– Oui… je sais que vous êtes riche et je sais encore mieux que je suis pauvre. Pour entreprendre une campagne contre tous ces misérables, je serais un allié inutile… et gênant. La rupture de mon mariage me rejette dans la situation où je me trouvais il y a un an. Si je n’étais pas forcé de partir, je ne m’affligerais pas de cette rupture, car, en devenant le gendre de cet homme, j’aurais vendu mon nom pour racheter mes terres. Mieux vaut que j’ailler chercher fortune en Australie ou ailleurs. Mais il me reste à peine de quoi tenter cette chance et je ne veux pas user sur le pavé de Paris mes dernières ressources.
– Je vous comprends, Monsieur, et je vous approuve… Il ne s’agit pas, je pense, de partir immédiatement ?
– Non, Madame. Ma résolution est prise, mais je puis encore tenir ici quelques semaines.
– C’est plus de temps qu’il ne faut pour venger nos morts… comme vous me l’avez écrit dans cette lettre que j’ai montrée à Mlle de Bernage.
– Quoi ! elle sait…
– Je venais de la recevoir et je la tenais à la main. Mlle de Bernage a reconnu votre écriture et elle m’a sommée de la lui laisser lire. J’y ai consenti pour lui prouver que ce n’était pas un billet doux. J’ai eu tort de céder à mon premier mouvement… à cause de l’allusion aux crimes dont nous cherchons les auteurs… mais cette allusion, Mlle de Bernage ne l’a pas comprise.
– Oh ! peu m’importe !… et si je pouvais croire que vous êtes sur la trace des assassins…
– Vous n’en douterez pas quand j’aurai complété les renseignements que je vous donnais hier, dans la loge, au moment où M. de Bernage y est entré. Mais, d’abord, apprenez-moi comment est mort ce malheureux garçon que vous m’avez montré sur la scène du Châtelet et que j’avais vu en Bretagne. Vous dites que les assassins d’Héva l’ont tué. Que leur avait-il donc fait ?
– Ils ont peut-être découvert qu’il me connaissait.
– Je ne sais rien de lui. Au théâtre, vous ne m’avez pas dit comment il s’appelait. En lisant votre lettre, j’ai deviné qu’il s’agissait de lui, parce que je savais que ce nom d’Alain est un nom Breton… j’ignorais qu’il était marié.
– Oui… c’est une longue histoire que je ne pouvais pas vous dire au théâtre et qu’il faut que vous sachiez pour comprendre l’épouvantable dénouement qu’elle a eu.
Scaër raconta les touchantes et douloureuses aventures du pauvre gars aux biques, depuis sa fuite de Trégunc à la suite d’une troupe de bohémiens, jusqu’à son arrivée à Paris avec Zina.
Quand il en vint à l’installation du ménage dans la maison de la rue de la Huchette, Mme de Mazatlan, qui s’était attendrie en écoutant la première partie du récit, devint plus attentive et ne se priva pas d’interrompre le narrateur pour lui demander :
– Comment était cette femme qui leur a offert de les loger ?
Hervé, ne l’ayant jamais vue, ne pouvait pas fournir son signalement, mais il dit tout ce qu’il savait sur elle et il aborda ensuite un sujet qui se rattachait indirectement à celui-là.
Il parla du carnet volé au bal de l’Opéra et des indications qui se rapportaient si bien à la maison brûlée.
La marquise redoublait d’attention et sa figure s’éclairait de la satisfaction que procure la trouvaille inattendue d’une solution longtemps cherchée, mais cette solution, elle attendait pour la formuler que Scaër eût tout dit.
Il alla jusqu’au bout de ce compte-rendu. Il expliqua comment Alain avait dû périr, victime de son dévouement aussi inutile qu’héroïque et pourquoi il n’espérait plus le revoir. Il ne doutait pas que le feu n’eût été mis volontairement, mais il doutait que les incendiaires l’eussent mis pour se défaire d’Alain et de Zina, car ils ne pouvaient pas prévoir que le gars, qui était sorti pour aller figurer au Châtelet, reviendrait se jeter dans la fournaise de la rue de la Huchette, et l’invitation à déménager lancée par l’énigmatique Mme Chauvry semblait démontrer que les gens qui tenaient à détruire la maison ne tenaient pas essentiellement à détruire en même temps les locataires. Ils ne tenaient pas non plus à les sauver, puisqu’ils n’avaient pas voulu différer jusqu’après leur départ l’exécution de leur criminel projet.
De tous ces faits contradictoires, il était difficile de tirer une conclusion, et, cependant, dès qu’Hervé eut fini de les exposer, la marquise n’hésita pas.
– J’ai compris, dit-elle. Cette maison est celle où Georges Nesbitt voulait loger sa nièce et sa belle-sœur, quand il les a appelées en France. Il venait de l’acheter, et il allait la faire aménager pour l’habiter avec elles quand il est parti brusquement. Il n’a pas pu la vendre, puisqu’il n’a plus reparu. Elle doit lui appartenir encore, s’il est vivant. On a profité de son absence pour y attirer Héva et sa mère. C’est là qu’on les a tuées… et qu’on les a enterrées. Le hasard y a amené le malheureux Alain en le mettant sur le chemin de cette femme qui cherchait un pauvre diable pour en faire un gardien… un surveillant… elle craignait que des rôdeurs ne s’introduisissent la nuit dans cette maison abandonnée et n’y découvrissent les cadavres… ou… qui sait ?… la fortune de Nesbitt, que les assassins y auraient cachée, après l’avoir tué, lui aussi.
– Je commence à le croire, murmura Hervé ; mais pourquoi se sont-ils ravisés ?… pourquoi ont-ils mis le feu ?
– Parce qu’ils ont su que nous les cherchions.
– Comment l’auraient-ils su ?
– Vous rappelez-vous que je vous ai parlé d’un certain Berry qui vint, il y a dix ans, attendre et recevoir, à Brest, Héva Nesbitt et sa mère ?…
– Et qui plus tard, à la Havane, entra au service de votre mari.
– Il est à Paris, je vous l’ai dit. Dominguez, mon vieil intendant, l’a rencontré et l’a reconnu. Berry, de son côté, a reconnu Dominguez. Il l’a suivi, il s’est informé et il a appris que je demeure ici. Il a dû se mettre en rapport avec son complice d’autrefois.
– Négociant, il ne l’est plus, mais il est toujours très riche. Berry, qui n’a pas fait fortune, a dû lui demander de payer son silence… en le menaçant de le dénoncer à la justice.
– C’est assez vraisemblable, mais cela n’expliquerait pas l’incendie.
– Supposez que Berry nous ait vus ensemble et que son complice nous connaisse.
– Eh bien ?
– Dans ce cas, Berry n’a certainement pas manqué d’avertir ce complice du danger qui les menaçait, car Berry a su, à la Havane, que leurs victimes étaient mes parentes et il a pu deviner que je suis venue en France pour tâcher de retrouver leurs traces. Les deux scélérats s’étaient mis d’accord ; ils ont pensé d’abord à anéantir la preuve de leur crime et ensuite à se débarrasser de nous : de moi, parce que je cherche mes parentes disparues ; de vous, parce qu’ils savent que ce carnet est entre vos mains, depuis le bal de l’Opéra.
– Vous croyez donc qu’on l’a volé à l’un d’eux ?
– Je n’en doute pas et vous n’en douterez pas non plus quand je vous aurai nommé le grand coupable… celui qui a bénéficié du crime.
– Nommez-le donc !
La marquise ne se hâta point et il y eut un silence, mais cette fois personne ne survint pour l’empêcher de prononcer ce nom qu’elle avait eu sur les lèvres, la veille, au théâtre du Châtelet.
– L’homme qui avait envoyé Berry à Brest, reprit-elle lentement, c’est M. de Bernage.
– Ah ! s’écria Scaër, j’aurais dû le deviner.
– Comprenez-vous maintenant pourquoi il ne veut plus de vous pour gendre ?… Il a appris que j’étais entrée en relations avec vous… Il l’a appris tout récemment… hier, peut-être… Dimanche, quand j’ai été reçue chez lui, il ne le savait pas encore… mais dès qu’il l’a su, il n’a pas hésité une minute à rompre avec vous et à détruire la maison du crime… le soir même, c’était fait… et il ne s’en tiendra pas là.
– Elle lui appartenait donc, cette maison ?
– À lui, ou à Georges Nesbitt, disparu depuis dix ans.
– Et le carnet ?
– C’est à lui qu’on l’a volé. N’était-il pas au bal de l’Opéra ?
– Pibrac prétend l’y avoir vu. Mais qui l’a volé ?
– Son ancien complice, probablement. Ils ne s’étaient pas encore concertés, et Berry prenait ses précautions pour le cas où ils ne parviendraient pas à s’entendre. Le voleur, m’avez-vous dit, portait une fausse barbe ; c’était Berry qui s’était ainsi déguisé afin que M. de Bernage ne le reconnût pas.
– Il espérait sans doute trouver dans ce portefeuille la somme qu’il exigeait pour se taire…
– Ou bien la lettre de menaces qu’il avait écrite. Et s’il s’est défait du carnet volé, en le fourrant dans votre poche, c’est que, à ce moment-là, il ne savait pas qui vous étiez… mais il l’a su bien vite, puisqu’il vous a suivi jusqu’à l’hôtel du Rhin. Je ne puis que conjecturer ce qui s’est passé ensuite, mais j’imagine que les tentatives de ce coquin ayant échoué, il s’est décidé à traiter avec Bernage. Maintenant, ils sont ligués contre nous. Ils en ont fini avec Alain. Notre tour viendra… non… pas le vôtre, puisque vous allez quitter la France.
– Je ne partirai pas, dit vivement Hervé, et je vais les dénoncer.
– Vous oubliez que vous n’avez pas de preuves contre eux. Vous oubliez aussi que vous étiez sur le point d’épouser Mlle de Bernage. Si vous accusiez son père, on croirait que c’est pour vous venger d’avoir été éconduit.
Hervé n’avait pas songé qu’en effet il était le seul homme qui n’eût pour ainsi dire pas le droit de dénoncer ce Bernage, qui avait failli devenir son beau-père, et il comprenait que, s’il osait en venir à cette extrémité, l’opinion du monde se tournerait contre lui.
– Que faire donc ? demanda-t-il.
– D’abord, chercher des preuves, répondit sans hésiter la marquise. Quand nous en aurons de positives, je me chargerai, moi, d’avertir la justice. Je n’ai pas de ménagements à garder avec l’assassin d’Héva.
Hervé pensait à part lui que ses relations avec Mme de Mazatlan la gêneraient pour entreprendre une campagne contre le père de Solange, mais il s’abstint de le dire, et elle reprit :
– Les preuves, c’est cet incendie qui nous les fournira. Nous saurons à qui appartient la maison brûlée. À Georges Nesbitt, je n’en doute pas, et Georges Nesbitt a été l’associé de M. de Bernage. Et ce n’est pas tout… cette femme qui est venue hier soir sommer votre pauvre compatriote de déguerpir, c’est la dame de compagnie.
– Mes pressentiments ne me trompent jamais, et quand je l’ai vue, dimanche, chez M. de Bernage, j’ai eu l’intuition qu’elle avait dû jouer un rôle dans le drame qui a commencé, il y a dix ans. Si Alain n’était pas mort, il la reconnaîtrait, j’en suis sûr. Mais nous nous renseignerons à Clamart, à l’adresse où il lui écrivait, et vous verrez que Mme de Cornuel et Mme Chauvry ne sont qu’une seule et même personne. Quand nous en serons là, je sais ce qu’il nous restera à faire. Maintenant, me permettrez-vous de vous donner un conseil ?
– Eh ! bien… vous n’êtes pas resté jusqu’à la fin de l’incendie… allez vous informer de ce qui s’est passé après votre départ. Qui sait si, par miracle, Alain n’a pas échappé à la mort ?…
– S’il vivait, il serait venu chez moi.
– Il est peut-être blessé et on l’aura transporté dans un hôpital.
– Et le secret que nous cherchons est dans cette maison de la rue de la Huchette.
– J’y cours. Quand vous reverrai-je ?
– Quand vous aurez des nouvelles à m’apprendre. Je serai toujours très heureuse de vous recevoir, mais nous ferons bien d’être prudents. On va nous épier.
– On m’épie déjà, je m’en suis aperçu. Il y a un homme que j’ai trouvé deux fois sur mon chemin.
– Comment est-il ?
– Il est complètement rasé… comme un valet de chambre…
– C’est lui !… c’est ce Berry !… où l’avez-vous rencontré ?
– D’abord, sur le boulevard de la Madeleine, dimanche dernier. Hier soir, je l’ai revu qui se promenait devant le théâtre du Châtelet où j’allais entrer, et plus tard, lorsque je suis monté sur la scène avec Pibrac, je l’ai encore retrouvé dans les coulisses. Mais M. de Bernage, vous le savez, y est venu aussi, et dimanche il était avec moi sur le boulevard, quand cet individu m’a suivi… Ils ne se connaissent pas… s’ils se connaissaient, ils se seraient abouchés…
– Devant vous !… ils n’avaient garde.
– Ah ! s’écria Hervé en se frappant le front, je me souviens… Bernage m’a quitté sur la place de la Madeleine et je l’ai vu de loin aborder un homme qui paraissait l’attendre.
– C’est cela !… Berry, tout en vous suivant, lui aura fait signe de venir lui parler à l’écart… il est allé rejoindre Berry et c’est à ce moment-là qu’ils se sont mis d’accord.
– Non, puisque Bernage nous a fait bon visage, à vous et moi, quand il nous a trouvés causant avec sa fille…
– Parce que Berry n’avait pas eu le temps de lui dire ce qu’il savait sur nous. Peut-être aussi ne savait-il encore que fort peu de chose. Ils se sont revus depuis…
– Oui… c’est Bernage qui l’a amené dans les coulisses et qui l’a présenté aux danseuses comme un étranger très riche. Je m’explique tout maintenant. Ces deux coquins s’entendent… raison de plus pour que je ne vous laisse pas seule exposée à leurs attaques.
– Je ne refuse pas l’appui que vous m’offrez. Mais je vous prie de faire d’abord ce que je vous ai demandé.
» Au revoir, Monsieur ! ajouta la marquise, en tendant au baron de Scaër une main qu’il serra avec effusion.
Hervé avait dit tout ce qu’il avait à dire et l’instant eût été mal choisi pour exprimer à la marquise les sentiments qu’elle lui inspirait. Du reste, il n’y voyait pas encore très clair dans son propre cœur et il ne pouvait pas s’empêcher de plaindre Solange.
Elle n’avait rien à se reprocher, cette fille d’un père criminel, et jusqu’à présent le châtiment n’atteignait qu’elle.
Mais les torts de M. de Bernage n’étaient pas de ceux qu’on peut pardonner, et Hervé, tout en plaignant celle qu’il abandonnait, était bien résolu à ne plus lui donner signe de vie.
La marquise n’avait pas sonné Dominguez pour qu’il reconduisît M. de Scaër, mais le salon où elle l’avait reçu était au rez-de-chaussée, et il n’eut aucune peine à trouver la porte de la rue.
Lorsqu’il l’eut ouverte et refermée derrière lui, Hervé se trouva pris dans un ouragan de neige. Aveuglé par les flocons que le vent lui chassait au visage, il recula pour s’abriter un peu, en s’adossant au mur de l’hôtel occupé par Mme de Mazatlan, pour attendre là qu’un fiacre vînt à passer par l’avenue de Villiers.
Il eut la chance d’en aviser un qui cheminait péniblement sur la chaussée, et il héla le cocher qui s’empressa de s’arrêter pour charger ce voyageur inespéré.
Hervé allait y courir et s’y jeter, lorsqu’il entendit qu’on l’appelait par son nom. Il se retourna vivement et il vit une femme qui venait à lui du fond de la rue Guyot. Cette femme releva sa voilette, et il reconnut Mlle de Bernage.
Il n’en pouvait croire ses yeux et il maudissait cette rencontre, mais il n’eut pas la cruauté de fuir celle qu’il s’était juré de ne jamais revoir. Il alla même au-devant d’elle et il arriva tout juste à temps pour l’empêcher de tomber, car elle se soutenait à peine.
– Je le savais bien, que c’était vous qui étiez chez cette femme, murmura-t-elle d’une voix éteinte.
Hervé ne voulait ni la laisser là, ni sonner pour demander assistance à l’intendant de la marquise. Il l’enleva par la taille et il la porta jusqu’au fiacre providentiel. Le cocher avait déjà ouvert la portière. Hervé déposa la jeune femme sur les coussins. Il allait commander à ce cocher de la voiturer jusqu’à l’hôtel de Bernage ; mais il fut pris d’un remords et, après avoir jeté l’adresse : « boulevard Malesherbes, au coin de la rue de la Bienfaisance », il prit place à côté de la pauvre Solange.
Elle n’avait pas complètement perdu connaissance, mais elle était hors d’état de parler. Elle grelottait, et ses dents claquaient. Elle laissa aller sa tête sur l’épaule d’Hervé. Il fallut bien qu’il l’entourât d’un bras et qu’il lui tînt les mains pour les réchauffer entre les siennes. Leurs visages se touchaient presque.
Le fiacre roulait sans secousses et sans bruit sur la neige molle. Ceux qui les auraient vus les auraient pris pour deux amoureux, et, de toutes les aventures par lesquelles passait le dernier des Scaër, celle-là n’était pas la moins bizarre.
Lui qui, tout à l’heure, chez la marquise, se félicitait de la rupture de son mariage, il sentait maintenant battre contre sa poitrine le cœur de la fille de l’odieux Bernage, et il était ému, attendri. Il aurait voulu la consoler et il lui venait aux lèvres de douces paroles qu’il n’osait pas prononcer.
Il devinait que Solange, congédiée par Mme de Mazatlan, avait compris que son infidèle fiancé venait d’arriver et que, pour s’assurer que c’était bien lui, elle avait eu le courage de l’attendre sous la neige, par un froid glacial.
Elle avait joué sa vie pour le revoir ; elle méritait mieux que de la pitié.
Du reste, il ne semblait pas qu’elle eût conscience de sa situation, car elle restait immobile et muette.
Hervé se demandait déjà ce qu’il allait faire quand ils arriveraient à l’hôtel de Bernage, qui n’était pas loin.
Il voulait bien y conduire Solange, mais il ne voulait pas y entrer ; aussi se promettait-il de descendre seul, de sonner à la grille pour avertir le portier et de le laisser secourir la fille de son maître, si, pendant le trajet, elle ne sortait pas de la torpeur où elle était tombée.
Au moment où le fiacre traversait le boulevard de Courcelles, qui était alors très mal pavé, un cahot la réveilla. Elle se redressa tout à coup et, se dégageant de l’étreinte d’Hervé, elle lui dit :
– Ne me touchez pas. Vous me faites horreur.
Il ne répondit pas un mot. Qu’aurait-il pu dire ? Il savait bien pourquoi elle le traitait ainsi et il n’avait aucune envie de se justifier.
– Vous m’avez trahie, reprit-elle avec une violence qu’elle ne cherchait pas à contenir. Que faisiez-vous chez cette femme ? Je pourrais vous pardonner d’y être allé après la scène que mon père vous a faite… je ne vous pardonnerai jamais de m’avoir trompée en me disant que vous ne la connaissiez pas avant de la rencontrer chez moi.
» Vous mentiez !… elle aussi a menti tout à l’heure en me disant que vous vous étiez associés pour venger je ne sais quels morts… elle a parlé d’un crime… et quand je l’ai sommée de s’expliquer, elle a refusé de me répondre. Soyez franc !… avouez que vous l’aimez et que vous ne m’avez jamais aimée… Pourquoi donc vouliez vous m’épouser ? pour ma fortune, sans doute.
– Il vous manquait de m’injurier, répliqua sèchement Hervé.
– Je vous aimais, moi, et vous m’avez brisé le cœur, sanglota la jeune fille.
Hervé n’était pas cuirassé contre la pitié. Les reproches l’avaient blessé ; les larmes le touchèrent et il n’eut pas le courage de désespérer celle qui avait été sa fiancée.
– Vous oubliez, Mademoiselle, que votre père m’a brutalement signifié mon congé… Je ne songeais pas à rompre.
– Interrogez-le… il vous dira que c’est lui qui…
– Mais je n’ai pas rompu, moi… il n’a pas le droit de m’imposer sa volonté, et il ne tient qu’à vous de me prouver que vos sentiments n’ont pas changé. Nous allons arriver à l’hôtel… mon père y est… entrez avec moi… nous lui déclarerons que nous nous marierons malgré lui… et si cela ne suffit pas, je lui dirai que je viens de me compromettre, en allant vous chercher chez vous…
– Tenez ! reprit l’amoureuse exaltée, la grille est ouverte… nos gens vont nous voir… Mon père saura qu’ils nous ont vus… il faudra bien qu’il cède.
Hervé avait faibli un instant, mais il se souvint à temps que ce père était l’assassin d’Héva. Pour couper court à cette scène pénible, il mit la tête à la portière et il cria au cocher d’arrêter, un peu avant la majestueuse entrée de l’hôtel de Bernage. Le cocher obéit et Hervé sauta sur le trottoir.
En ramenant la jeune fille chez elle, il croyait en avoir assez fait et il tenait à en rester là.
Au moment où il descendit, un coupé de maître qui venait en sens inverse s’arrêta devant la grille à dix pas de lui, et il en vit sortir un homme qu’il reconnut du premier coup d’œil.
Cet homme, c’était celui qui l’avait suivi trois jours auparavant, sur le boulevard de la Madeleine, et qu’il avait encore entrevu au Châtelet. C’était ce Berry, signalé par la marquise, l’ancien complice de M. de Bernage.
Si Hervé avait eu quelques velléités de renouer, cette rencontre les aurait dissipées.
La mesure était comble. Il fut brutal.
Laissant là Solange, qui se flattait de l’avoir reconquis, il fila au pas accéléré, sans regarder derrière lui.