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Sur mer, aux plus violentes tempêtes succède assez souvent un calme plat. De même, à Paris, il arrive que les événements se précipitent pendant quelques jours et puis que tout à coup les choses reprennent pour un temps leur cours ordinaire.
Il faut bien qu’un drame ait des entractes, mais au théâtre le dénouement n’est jamais remis au lendemain, tandis que, dans la vie réelle, on l’attend parfois des mois et même des années.
Ainsi, le drame auquel le dernier des Scaër se trouvait mêlé avait commencé en 1860 par un sanglant prologue ; on était en 1870 et rien n’annonçait encore qu’il dût bientôt finir.
Après une semaine fertile en péripéties et en catastrophes, Hervé, depuis la résurrection d’Alain Kernoul, venait de passer bien des heures paisibles.
Il s’était remis de tant de violentes émotions et il n’aurait tenu qu’à lui de les oublier pour songer à se refaire une existence à l’abri des orages.
Un égoïste comme Pibrac n’y aurait pas manqué ; et si Hervé se fût décidé à ne plus s’occuper que de lui-même, il n’aurait pas eu grand chose à se reprocher, car il n’était pas personnellement intéressé à continuer la guerre déclarée à des ennemis puissants et dangereux.
Venger la mort – problématique – d’une enfant qu’il avait à peine eu le temps d’aimer et la mort d’une pauvre créature qu’il n’avait vue qu’une seule fois, ce n’était pas un but auquel il fût tenu de sacrifier son avenir.
Il lui en coûtait déjà assez cher d’avoir pris parti pour les victimes, puisqu’il avait payé de sa ruine sa généreuse conduite.
Il aurait pu s’en tenir là, rassembler les débris de sa fortune et partir pour en conquérir une autre à l’étranger.
Rien ne l’empêchait d’emmener Alain qu’il ne voulait pas abandonner et qui n’avait plus rien à faire à Paris, ni à Trégunc, puisque Zina était morte.
Mais Hervé avait promis à Mme de Mazatlan de rester pour l’aider à rassembler les preuves d’un crime que la prescription allait bientôt couvrir. C’était une dernière partie à jouer, et qu’il la gagnât ou qu’il la perdît, Hervé aurait tenu parole à une femme qui avait fait sur lui une profonde impression.
Après les incidents de la journée du vendredi, Hervé, en quittant le gars aux biques sur la place Vendôme, avait couru chez la marquise qu’il n’avait pas vue depuis le mercredi des Cendres et, n’ayant plus rien à lui cacher, il lui avait tout dit ; tout, même la scène entre lui et Mlle Solange, sous la neige et en fiacre, jusques et y compris la rencontre du prétendu Canadien devant la grille de l’hôtel du boulevard Malesherbes.
Sur quoi, Mme de Mazatlan s’était mise à plaindre Mlle de Bernage livrée à un misérable qui vendait son silence à son complice en exigeant que ce complice lui sacrifiât sa fille.
Scaër s’était écrié que si Mlle de Bernage avait eu du cœur, elle aurait refusé de se prêter à ce honteux marché, mais il avait su gré à la marquise du sentiment qu’elle exprimait et il s’était juré de plus belle de lui obéir en toutes choses.
Elle n’en restait pas moins pour lui une énigme vivante, cette adorable femme qui ne pouvait pas ne pas voir qu’il commençait à l’aimer et qui ne faisait rien pour l’encourager ni pour le décourager.
Elle ne lui donnait que des conseils : entre autres celui de laisser faire Alain et de la tenir au courant de ce qu’il ferait, mais de ne plus s’occuper de Bernage et de sa bande, jusqu’au jour où elle jugerait qu’il était temps d’agir.
En revanche, elle avait autorisé Scaër à venir la voir aussi souvent qu’il voudrait et il usait largement de la permission.
Il n’avait pas manqué une seule fois d’arriver chez elle à trois heures, et il était toujours reçu, sinon familièrement, du moins affectueusement. Il n’osait pas lui parler d’amour, mais il pouvait se convaincre qu’il ne lui était pas indifférent et que l’heure viendrait peut-être où elle lui faciliterait un aveu.
Qu’attendait-elle ? Hervé eut l’idée que le souvenir d’Héva Nesbitt la retenait.
Elle n’avait pas la certitude absolue que la pauvre Héva était morte, et elle hésitait à s’attacher à l’homme que son amie d’enfance avait aimé.
Et s’il s’abstenait de la presser en se déclarant, c’est qu’il craignait qu’elle ne le soupçonnât de vouloir l’épouser pour sa fortune, quoiqu’il eût fait tout récemment ses preuves de désintéressement.
Un mariage avec l’opulente veuve du marquis de Mazatlan eût été très bien assorti, alors qu’il était encore le seigneur de Scaër, châtelain et propriétaire foncier.
Maintenant, à la veille d’être dépossédé de ses terres, ce mariage aurait eu l’air d’une spéculation.
Il venait de passer par-dessus le même inconvénient en se fiançant à la fille d’un spéculateur enrichi et il n’avait pas eu le bénéfice de cette concession, puisque la mésalliance ne s’était pas accomplie.
Aussi, n’était-il tenté qu’à demi de courir encore une fois la même chance.
Il ne se pressait donc pas et il se laissait vivre, heureux d’oublier près de la marquise que sa situation était plus tendue que jamais.
Tout contribuait d’ailleurs à l’endormir dans les délices de ses visites quotidiennes à l’hôtel de la rue Guyot.
Le gars aux biques ne donnait pas signe de vie, l’interne n’avait pas reparu, et Pibrac, qui sans doute était tout à Margot, Pibrac ne s’était pas montré.
Solange n’avait pas renouvelé son escapade du mercredi des Cendres, et si elle continuait à sortir en huit-ressorts avec son nouveau prétendu, Scaër ne l’avait plus rencontrée.
Il attendait donc tranquillement le moment où il devait s’aboucher avec Alain et, du vendredi au mardi, le temps ne lui parut pas trop long.
Quand arriva le jour du rendez-vous sous le pont de la Tournelle, il était tout prêt à reprendre du service actif après un repos qui l’avait retrempé.
Il ne doutait pas qu’Alain eût bien employé le congé qu’il avait demandé et il espérait que le gars lui apporterait des informations qui lui permettraient de marcher droit au but.
En attendant, il continuait à habiter l’hôtel du Rhin, quoiqu’il se fût aperçu que le portier le regardait d’une certaine façon, depuis la malencontreuse visite du Cornouaillais en loques.
Évidemment, ce portier les avait vus conférer ensemble, au pied de la Colonne, et la considération qu’ils avaient pour le baron de Scaër n’était plus la même.
Scaër d’ailleurs n’avait pas remarqué qu’on l’espionnât, quoiqu’il ouvrît l’œil, comme le lui avait conseillé l’interne. L’homme rasé ne s’était plus retrouvé sur son chemin, et cela par l’excellente raison que l’homme rasé, étant devenu le gendre accepté de M. de Bernage, n’avait plus besoin de faire l’agent de police pour surveiller un rival évincé.
Il ne s’était pas montré non plus au cercle et, quoi qu’en dît Pibrac, on pouvait douter que son futur beau-père l’y présentât, car lui-même n’y venait plus depuis quelques jours.
Hervé le savait, parce qu’il s’en était informé en y déjeunant le mardi matin, et Hervé eût été surpris qu’il en fût autrement.
Bernage ne devait pas rechercher les occasions de rencontrer un homme qu’il avait offensé en rompant brutalement un mariage arrêté depuis six mois.
Après ce déjeuner prémédité, Hervé avait lu les journaux pour voir s’il y était question de l’incendie, et il y avait trouvé une indication intéressante, parmi beaucoup de renseignements insignifiants.
Une de ces feuilles, mieux informée que les autres, affirmait que la maison brûlée appartenait à un étranger, absent depuis bien des années de Paris où il n’avait pas laissé de représentant, et que, faute de pouvoir le mettre personnellement en demeure de démolir les murs qui menaçaient ruine, l’autorité allait d’office faire raser ce qui restait debout de l’édifice détruit.
La feuille bien informée ne donnait pas le nom du propriétaire, mais elle mentionnait une particularité assez curieuse.
Ce propriétaire, qui laissait son immeuble à l’abandon, envoyait chaque année, au mois de mars et par lettre chargée, une somme plus forte que le montant de ses impositions dont il ne connaissait pas le chiffre exact, puisqu’on ne savait où lui adresser les avertissements.
On ne lui envoyait pas non plus les quittances, puisqu’on ne connaissait pas le lieu de sa résidence qui, du reste, changeait souvent, car les lettres chargées ne venaient presque jamais du même pays.
Il en arrivait de toutes les parties du monde, l’Europe exceptée. Cet original s’en rapportait à la bonne foi du percepteur qui n’abusait pas sa confiance, et l’État ne s’était jamais plaint de ce contribuable exemplaire qui s’acquittait par avance.
Le renseignement que Scaër avait inutilement essayé d’obtenir au bureau des contributions lui arrivait ainsi de la façon la plus inattendue, et ce renseignement s’accordait avec les suppositions auxquelles Scaër s’était arrêté.
Le propriétaire absent devait être Georges Nesbitt et les impôts étaient payés sous son nom par M. de Bernage qui avait des correspondants partout, et qui tenait beaucoup à éviter que la maison fût saisie et vendue à la requête des agents du fisc, faute de paiement des impôts.
Le journal ne disait pas si elle était assurée, ni si le feu y avait été mis volontairement, mais sur ce dernier point, le doute n’était plus possible : l’incendie n’était pas accidentel et l’incendiaire avait agi par ordre de Bernage qui, fatigué peut-être de payer, s’était décidé à détruire la maison pour anéantir la preuve matérielle d’un crime.
S’il y avait un cadavre sous les ruines, il y resterait, à moins que l’assassin ne profitât de l’événement pour le faire disparaître.
C’était précisément ce qu’il fallait empêcher, et Hervé ne voyait pas encore comment il s’y prendrait pour devancer les assassins, s’ils tentaient quelque opération de ce genre.
Une semaine s’était écoulée depuis le sinistre. Ils avaient donc eu six nuits pour essayer.
Il est vrai que les premières journées ne leur avaient pas été propices. Les pompiers étaient restés soixante heures et plus sur le terrain à inonder d’eau les ruines fumantes. Après les pompiers étaient venus les agents de ville pour surveiller les décombres. Le commissaire de police les avait inspectés et on avait dû y faire des rondes aussi bien la nuit que le jour.
Mais aussi la surveillance avait dû se relâcher depuis qu’on avait organisé un service d’ordre, et très probablement il ne restait plus là que des plantons, comme on en met pour garder les constructions inachevées.
Les assassins avaient donc pu s’introduire dans la maison, et d’ailleurs rien ne démontrait qu’ils n’eussent pas opéré avant l’incendie, alors qu’ils pouvaient entrer comme ils le voulaient, leur gérante ayant certainement gardé les clés de toutes les portes.
Quoi qu’il en fût, Hervé devait se hâter et il n’attendait pour agir que de s’être remis en contact avec Alain qui allait lui apporter un concours précieux et peut-être des indications utiles. Mais l’heure n’était pas venue de le rencontrer et, après une longue station au cercle, il s’achemina pédestrement vers l’hôtel de la marquise.
Si Hervé se rendait, à l’heure où il avait accoutumé d’y aller, chez Mme de Mazatlan, ce n’était pas qu’il se proposât de lui parler de son projet d’entrer en action le soir même.
Il aurait craint de faire naître en elle des espérances qui peut-être ne se réaliseraient pas, et aussi de l’inquiétude, car il ne doutait pas qu’elle s’intéressât assez à lui pour se préoccuper du danger qu’il allait courir.
Il comptait se borner à lui dire qu’il devait très prochainement voir Alain Kernoul et il voulait profiter de l’occasion pour lui demander si, de son côté, elle n’avait rien appris de neuf.
Il s’était aperçu qu’elle évitait de l’entretenir de l’emploi qu’elle faisait de son temps, et comme elle l’avait prié de ne plus s’occuper de ce qui se passait à l’hôtel de Bernage, il se figurait qu’elle menait sans bruit une enquête dont elle se réservait de lui faire connaître le résultat lorsqu’il aurait abouti.
Il aurait préféré une entente complète, mais il ne pouvait pas se permettre de réclamer contre le système qu’elle avait cru devoir adopter, et il ne la soupçonnait pas de s’occuper d’autre chose que de venger la mort d’Héva Nesbitt en livrant à la justice les scélérats qui l’avaient assassinée.
Il se proposait donc de s’en tenir à des questions discrètes et de ne pas insister si la marquise ne paraissait pas disposée à y répondre.
Il prépara même, chemin faisant, celles qu’il voulait lui poser, mais il en fut pour sa peine, car, en arrivant rue Guyot, il trouva, à la porte de l’hôtel, le fidèle Dominguez qui lui dit que Mme de Mazatlan venait de sortir en voiture et qu’elle ne rentrerait que pour dîner.
Elle avait chargé son intendant de prier M. de Scaër de bien vouloir l’excuser de ne le recevoir que le lendemain.
Il n’y avait vraiment pas de quoi s’étonner que la marquise eût profité du beau temps pour aller au Bois, et le soin qu’elle avait pris de faire savoir à Hervé qu’elle l’attendrait, le jour suivant, témoignait assez que ses bonnes dispositions n’avaient pas changé.
Hervé eut cependant comme un pressentiment qu’on lui cachait quelque chose, mais il n’était pas homme à interroger un domestique.
Il se borna à répondre qu’il regrettait beaucoup de ne pas l’avoir rencontrée, qu’il ne manquerait pas de se présenter demain, à la même heure, et qu’il espérait être plus heureux.
C’était un contre-temps, mais il en prit assez facilement son parti en se disant qu’il valait mieux ne la voir qu’après avoir vu le gars aux biques, car il serait moins gêné pour s’expliquer lorsqu’il saurait ce qu’on pouvait attendre du concours d’Alain et il aurait peut-être à annoncer à sa charmante alliée des résultats acquis.
Il rebroussa chemin, et comme il avait à perdre tout le reste de la journée, il entra au parc Monceau pour s’y asseoir au soleil en réfléchissant à sa situation.
Un ciel clair et l’approche du printemps y avaient attiré de nombreux promeneurs, et beaucoup de familles bourgeoises s’alignaient en espalier le long des grandes allées où les enfants jouaient comme pendant la belle saison.
Hervé cherchait une place moins fréquentée quand il aperçut, assis en rond au détour d’un sentier écarté et causant avec vivacité, M. de Bernage, M. Ricœur de Montréal et Mme de Cornuel.
Ils lui tournaient le dos ou à peu près, et ils ne le voyaient pas, mais il les reconnut, lui, à leurs prestances, à un bout de favori qui dépassait le profil perdu de Bernage, à la taille carrée de son futur gendre et à un certain cachemire ajusté que la gouvernante mettait toujours pour sortir quand il ne faisait ni trop froid ni trop chaud.
S’il eût cédé à son premier mouvement, il se serait hâté de passer outre. L’idée lui vint, non pas de se cacher pour entendre ce qu’ils disaient, mais de les observer de loin.
Un gentleman qui se respecte n’écoute pas aux portes, ni à travers un massif de verdure, ce qui reviendrait au même ; il peut bien se permettre de suivre des yeux les gestes de gens qui ne savent pas qu’il les regarde.
C’est de l’espionnage à distance et Scaër transigea avec ses principes, sous prétexte que, dans certains cas, certaines capitulations de conscience sont excusables.
Il commença par exécuter un mouvement tournant qui l’amena derrière un rideau d’arbustes verts, assez éloigné du groupe pour que les propos qui s’échangeraient n’arrivassent pas à ses oreilles, et assez clairsemé pour lui offrir des échappées de vue, tout en le couvrant assez pour que les causeurs ne s’aperçussent pas qu’il était là.
Il y prit position sur le même banc qu’une nourrice serrée de près par un fantassin qui lui disait des douceurs et qui ne s’inquiéta pas de ce bourgeois nouveau venu.
En ce tassant sur lui-même, Hervé trouva des joints entre les branches et put ne rien perdre de la pantomime qui l’intéressait.
C’était, pour le moment, Bernage qui avait la parole, et il appuyait son discours de gestes très marqués, scandant ses phrases d’énergiques mouvements de main, de haut en bas, comme on en fait pour appuyer une admonestation.
M. Ricœur, moins démonstratif, se contentait d’approuver par des hochements de tête affirmatifs.
Mme de Cornuel s’agitait encore moins : à peine, de temps à autre, un haussement d’épaules ou un geste de protestation.
Elle avait tout l’air d’être sur la sellette et de dédaigner de se défendre contre les accusations ou les reproches des deux hommes qui semblaient s’être constitués en tribunal, avec Bernage pour ministère public et le Canadien pour juge unique.
Quel crime pouvaient-ils bien imputer à cette femme qui possédait probablement tous leurs secrets et qui ne paraissait pas s’émouvoir beaucoup de leurs objurgations ?
Des crimes ? ils avaient dû en commettre ensemble et, entre complices, on ne se malmène pas ainsi.
Il s’agissait sans doute d’une faute qu’elle avait faite dans l’exécution de quelque plan ténébreux ; une faute grave, puisque la réprimande était vive, et cette faute, Hervé croyait deviner en quoi elle consistait.
Mais pourquoi s’avisaient-ils de tenir leurs assises au milieu d’un jardin ouvert à tout venant, au lieu de délibérer dans quelque salon de l’hôtel du boulevard Malesherbes ?
Hervé conjectura qu’ils tenaient à ne pas être dérangés par Mlle de Bernage qui chez son père avait ses coudées franches, et qui ne s’était peut-être pas soumise aussi complètement que pouvaient le faire supposer ses promenades en voiture avec M. Ricœur de Montréal.
Ce qu’il y avait de certain, c’était qu’on ne l’avait pas convoquée à ce conseil de famille en plein vent, et très probablement on y traitait des sujets qui passaient sa compétence.
La discussion se prolongeait, mais peu à peu elle devint moins animée. Mme de Cornuel, sans gesticuler et sans élever la voix, produisit sans doute des justifications qui calmèrent son vieil ami Bernage, car il cessa de pérorer pour l’écouter avec une attention soutenue et elle finit par tenir le dé de la conversation, c’est-à-dire qu’à elle seule, elle parlait beaucoup plus que ses deux interlocuteurs, car le futur gendre se taisait et le futur beau-père risquait par ci, par là, quelques objections, pendant qu’elle exposait un plan qui vraisemblablement leur souriait.
Scaër bénissait le hasard qui l’avait conduit là tout à point pour surprendre ce trio en flagrant délit de conciliabule, et s’il n’avait rien entendu, il comptait bien mettre à profit ce qu’il avait vu.
Les gens qu’il épiait ne s’étaient pas encore doutés de sa présence et il ne craignait pas qu’ils le découvrissent dans son embuscade, car ils n’auraient pas pu passer de front dans l’étroite allée où il se tenait, et si, par impossible, ils avaient pris ce chemin pour s’en aller, il en eût été quitte pour s’accouder sur ses genoux en baissant le nez et en cachant son visage.
En prévision de ce cas et afin d’essayer cette posture, il s’était mis à tracer avec le bout de sa canne des ronds sur le sable.
Le colloque prit fin et les causeurs se séparèrent. Bernage et le soi-disant Canadien regagnèrent la grande allée centrale qui traverse le parc d’un bout à l’autre, tandis que Mme de Cornuel, prenant une direction tout opposée, s’acheminait vers le boulevard de Courcelles.
Évidemment, ils s’étaient mis d’accord avant de clore l’entretien et ils allaient maintenant agir de concert.
Hervé les laissa s’éloigner, et vingt minutes après leur départ, il s’en alla, sans se presser, par l’avenue Hoche, qui s’appelait alors l’avenue de la Reine-Hortense.
Il avait pris ce chemin afin d’éviter de rencontrer les conjurés qui venaient de se disperser, et comme rien ne le pressait, il monta jusqu’à la place de l’Étoile pour rentrer dans Paris en descendant l’avenue des Champs-Élysées.
Elle regorgeait d’équipages, de cavaliers et de promeneurs élégants, cette magnifique avenue par laquelle devaient passer, l’année suivante, les Allemands vainqueurs.
Personne alors ne songeait à la guerre et Paris n’avait jamais été si brillant. On se ruait au plaisir, comme si la fin du monde eût été proche, et pourtant nul n’avait le pressentiment des malheurs qui allaient fondre sur la France.
Hervé moins que tout autre, et, en ce moment, il pensait beaucoup plus au présent qu’à l’avenir.
Il cherchait à deviner ce que ses trois ennemis avaient pu se dire pendant cette conférence au parc Monceau et surtout ce qu’ils allaient faire.
Certainement, ils venaient d’arrêter un plan de campagne et ils ne perdraient pas de temps pour l’exécuter.
Mme de Cornuel devait coopérer à l’exécution, ce n’était pas douteux. Peut-être même était-ce elle qui l’avait conçu, ce plan adopté, après discussion, par ses deux complices.
Ils lui avaient reproché d’abord une fausse manœuvre, mais elle s’était disculpée, et elle en avait proposé d’autres qui répareraient l’erreur commise et qui assureraient le succès final.
Quel but visaient-ils et contre qui allaient-ils tourner les armes dont ils disposaient ?
Évidemment, contre Scaër et contre Mme de Mazatlan qui les gênaient ; peut-être aussi contre Alain, que la Cornuel connaissait bien et qui pouvait devenir dangereux ; mais ils ne devaient pas tenir à les exterminer. Ils avaient déjà assez de méfaits à cacher, et ils ne supprimeraient pas impunément ces trois personnes comme ils avaient fait disparaître jadis Héva Nesbitt, sa mère et son oncle. Il leur suffisait de les surveiller.
Leur but, c’était d’effacer les traces des crimes de 1860, en attendant que la dixième année fût révolue.
Il s’en fallait de quelques mois seulement et, après, ils n’auraient plus rien à redouter de la justice.
Ces traces, on les trouverait dans la maison de la rue de la Huchette, si l’incendie ne les avait pas anéanties.
C’était là que les coupables allaient opérer.
Il s’agissait de les gagner de vitesse.
Ces raisonnements occupèrent Hervé jusqu’à l’heure où il dut songer à ne pas manquer le rendez-vous pris avec Alain Kernoul.
Il dîna seul dans un restaurant des Champs-Élysées, peu fréquenté pendant l’hiver : il dîna longuement, et, réconforté par un repas arrosé de grands vins, il se dirigea par les quais vers le pont de la Tournelle.
La nuit était noire et le temps s’était refroidi. Hervé cheminait à contre vent sur des quais exposés à toutes les bises. Il avait déjà beaucoup marché dans la journée et le trajet lui parut long.
Il pestait même contre Alain qui lui avait donné rendez-vous à l’autre bout de Paris, alors qu’il aurait pu choisir le fond de la place du Carrousel aussi désert, le soir, que les dessous du pont de la Tournelle et moins périlleux. Il se dit pourtant que le gars aux biques ne faisait rien sans réflexion et qu’il devait avoir eu de bonnes raisons pour préférer les bords de la Seine.
Hervé, du reste, s’était précautionné dès le matin contre les inconvénients et contre les dangers d’une conférence nocturne sur une berge écartée, en plein hiver. Il s’était vêtu chaudement, il avait mis dans sa poche un revolver chargé et il tenait à la main une canne solide.
Ainsi équipé, il pouvait braver les intempéries et il ne craignait personne.
Il était d’ailleurs décider à jouer sa vie, s’il le fallait, pour atteindre son but qui était de démasquer les assassins d’Héva en découvrant la preuve matérielle de leur crime.
Il arriva sans incident à la pointe de l’île Saint-Louis et dix heures sonnaient à l’horloge de l’Hôtel de Ville quand il s’engagea sur le quai d’Orléans, qui précède le quai de Béthune.
À dix heures du soir, le boulevard des Italiens est aussi animé qu’en plein jour, mais dans l’île Saint-Louis, tout le monde dort. Pas une boutique ouverte, si tant est qu’il y ait des boutiques sur ce quai où les chalands sont rares, pas une fenêtre éclairée, pas un passant attardé.
La rivière même était silencieuse et sombre. La navigation cesse aussitôt que le soleil est couché et à bord des bateaux amarrés le long des rives, les mariniers éteignent leurs falots à l’heure où jadis on sonnait le couvre-feu.
– Allons ! se dit Hervé, personne ne dérangera notre entrevue… et ce n’est pas ici comme au parc Monceau… on ne pourra pas nous épier sous l’arche, comme j’ai épié tantôt ces coquins sous l’orme… il me paraît qu’il y fait noir comme dans un four, sous ce pont… Pourvu que le gars ne se fasse pas attendre !…
Le seigneur de Scaër monologuait ainsi en descendant la rampe qui allait du quai à la berge. Quand il fut au bas, il lui sembla voir quelque chose remuer dans l’ombre projetée par le pont et il mit la main sur son revolver.
Mais un appel connu des Bretons frappa son oreille : le chant du hibou, qui fut le cri de ralliement des Chouans et qu’on n’entend jamais à Paris.
Hervé comprit que c’était Alain qui s’annonçait ainsi et il ne se trompait pas, car le gars aux biques, sortant de son embuscade sous la voûte, s’avança vivement à la rencontre de son maître.
– Comment diable ! t’y es-tu pris pour me reconnaître ? lui demanda Hervé. On n’y voit goutte.
– J’y vois la nuit comme les chats-huants, répondit Alain.
– Et tu les imites dans la perfection. Tu as bien fait de chanter, car je te prenais pour un rôdeur et je me préparais à te recevoir en te brûlant la figure, dit Scaër en exhibant son revolver.
– Je l’ai bien pensé et c’est pour ça que je me suis annoncé de loin. Il pourra servir, votre pistolet.
– Contre qui ? Est-ce qu’on t’a suivi ?
– Je ne crois pas, mais là où nous allons, il fera bon être armé. J’ai apporté une trique…
– Dans la maison brûlée, notre maître. N’était-ce pas convenu ?
– Tu as découvert un moyen d’y entrer ?
– Un moyen sûr. J’ai passé toute la nuit dernière dans la cour. Ah ! je n’ai pas perdu mon temps depuis que je vous ai quitté sur la place Vendôme ! D’abord, j’ai trouvé un logement rue des Grands-Degrés, tout près de la rue de la Huchette… et puis je me suis habillé comme vous voyez.
Le gars aux biques portait, sous une limousine de roulier, un bourgeron bleu serré à la taille par une ceinture rouge qui maintenait un pantalon de velours à l’instar des charbonniers auvergnats, il avait chaussé de gros souliers à clous et il s’était coiffé d’un chapeau à larges bords comme les forts de la halle.
– Je gagerais que le chef de la figuration du Châtelet ne me reconnaîtrait pas, s’il passait à côté de moi dans la rue, reprit Alain.
– C’est très bien, mais…
– Je me suis pouillé comme ça pour faire des connaissances dans le quartier… autour de la place Maubert… et j’en ai fait… j’ai aidé les maraîchers qui viennent au marché à décharger leurs voitures et les débardeurs du quai de la Tournelle à décharger les bateaux… j’ai fréquenté la bibine de la rue des Anglais.
– Oui, c’est un cabaret où il n’y a que des ivrognes et des voleurs.
– Et pourquoi mènes-tu cette jolie vie ?
– Pour faire peau neuve… et j’y ai réussi. Je vais et je viens rue de la Huchette… je passe sous le nez de cette crémière qui m’a dénoncé et elle ne me regarde seulement pas.
– Comment as-tu pu t’introduire dans la maison et y coucher ?
– Y coucher, ça n’est pas le mot. Je suis resté assis toute la nuit sur un tas de moellons et je n’ai pas dormi une minute. Voilà ce que c’est… depuis deux jours, les sergents de ville sont partis et on a mis là pour garder les décombres un vieux cantonnier qui a été soldat. Il aime à boire et je lui ai payé des litres chez le marchand de vins… nous sommes maintenant une paire d’amis. Hier soir, je me suis arrangé pour le rencontrer, comme il arrivait prendre sa faction et je lui ai demandé s’il voulait me permettre de me chauffer au feu qu’il allume au milieu de la cour… J’avais dans ma poche une bouteille d’eau-de-vie que je lui ai montrée… Il a bu tant qu’il a voulu et il ne demande qu’à recommencer.
– Alors, tu crois que, moi aussi…
– Si vous arriviez avec moi, il se méfierait à cause de vos beaux habits. Il faudra attendre qu’il soit ivre-mort. Ça ne sera pas très long. Et quand il n’aura plus sa connaissance, je viendrai vous chercher. On a posé une barrière à la place de la porte qui a brûlé, mais je sais l’ouvrir… et je vous l’ouvrirai.
– Ce soir ?
– Dans une heure, si vous voulez, car une fois que nous serons dans la maison, nous aurons de la besogne, et ce ne sera pas trop du reste de la nuit pour y faire des fouilles. C’est le bon moment pour y aller.
– Non, notre maître. Les débits ferment à dix heures… personne ne nous verra… et d’ailleurs, vous resterez un peu en arrière quand nous approcherons de la maison… vous m’attendrez dans la rue du Chat-qui-Pêche, et pour saouler le père Crochet, il ne me faudra pas plus de trente à quarante minutes… On boit dur au pardon de Trégunc, mais jamais je n’ai vu boire comme ce vieux-là… il viderait un litre de trois-six d’un coup… il n’a pas besoin du gobelet… il avale ça à la régalade.
– Pourvu qu’on ne l’ait pas remplacé depuis hier ?…
– Non… non… je l’ai rencontré tantôt, à la brune, dans la rue de la Bûcherie… il s’en allait à son poste et il voulait m’emmener avec lui… il a fallu que je lui promette de venir lui dire bonsoir quand j’aurais fini ma journée. Il compte sur une autre tournée d’eau-de-vie et je suis sûr qu’il languit déjà de ne pas me voir arriver.
– Partons, alors ! Le chemin est libre, je suppose ?
– Voyez ! notre maître… pas une âme !… nous sommes seuls…
– Non. Il y a quelqu’un là-haut.
Les becs de gaz du quai éclairaient le buste d’un homme accoudé sur le parapet du pont.
– Oh ! murmura Kernoul, c’est un bourgeois qui prend l’air.
L’homme disparut et Alain reprit :
– Le voilà parti, il ne s’occupait pas de nous, et je crois bien qu’il ne nous a pas vus. Il faudrait qu’il eût de bons yeux.
– Les mouchards en ont d’excellents.
– Pas meilleurs que les miens, notre maître, et j’ai eu beau les ouvrir depuis trois jours, je n’ai vu personne sur mes talons. Si la police faisait suivre quelqu’un, ce ne serait pas vous, ce serait moi. Et puisqu’on ne m’a pas suivi, nous pouvons marcher.
– Eh bien ! marchons ! dit Hervé.
Il reprit vivement, comme un homme qui se ravise tout à coup :
– Et ton épaule démise !… Tu n’as plus le bras en écharpe ?
– Non, Dieu merci !… Je ne m’en sers pas encore comme auparavant, mais ça ne tardera pas et, en attendant, je m’apprends à manier mon bâton de la main gauche.
– Tu ferais mieux de te soigner. L’interne te l’a recommandé.
– Je me soignerai quand nous en aurons fini avec ces faillis chiens.
– Alors, en route !
Le maître et le serviteur remontèrent ensemble sur le quai, traversèrent le pont où il n’y avait plus personne et suivirent le quai de la Tournelle jusqu’à l’entrée du pont de l’Archevêché.
Là, Alain, tournant à gauche, s’engagea dans une petite rue en pente.
– C’est ici que je loge, dit-il en montrant du doigt une maison noire et une porte bâtarde au-dessus de laquelle se balançait une lanterne jaune portant cette inscription : « Ici, on loge à la nuit. »
Hervé se dit que le gars aux biques avait élu domicile dans une véritable souricière où il était sans cesse exposé à une visite de police, mais il garda sa réflexion pour lui.
La rue des Grands-Degrés qu’ils avaient prise donne dans la rue de la Bûcherie, qui aboutit à la rue de la Huchette dont elle n’est que le prolongement.
– Vous voyez que nous ne serons pas dérangés, notre maître, dit Alain quand ils arrivèrent devant la ruelle du Chat-qui-Pêche. Je vais filer devant, et d’ici à trois quarts d’heure, je reviendrai vous chercher, si ça ne vous fait pas de peine de m’attendre.
– J’attendrai tout le temps qu’il faudra. Tu as donc apporté de quoi saouler ton homme ?
Alain montra une bouteille qu’il avait cachée dans sa ceinture et prit les devants pendant que son maître s’embusquait contre la clôture en planches qui barrait l’entrée de la petite rue.
La position n’avait rien d’agréable, car le froid devenait de plus en plus piquant, et Scaër, tout en piétinant pour se réchauffer, se prit à souhaiter que sa faction ne se prolongeât pas trop. Il était solide et il en avait supporté bien d’autres quand il chassait en battue dans sa forêt de Carnoël, mais il n’était pas invulnérable et une fluxion de poitrine n’aurait pas avancé ses affaires.
Il avait adopté sans discussion le plan du gars aux biques, mais il ne se croyait pas assuré du succès. Il n’en admirait pas moins la hardiesse et la fertilité d’invention de ce Cornouaillais, si vite dégrossi par six mois de figuration sur un théâtre et si bien trempé par le malheur qui venait de le frapper.
Alain ne parlait plus de Zina, mais il y pensait sans cesse, et c’était la résolution prise de venger la mort de sa femme qui faisait de lui un auxiliaire aussi ingénieux qu’intrépide.
Il reparut, comme il l’avait dit, au bout de quarante minutes et, sans dire un mot, il fit signe à Hervé de le suivre le long de la palissade qui bordait les ruines du côté de la rue de la Huchette, et qui présentait, en face de l’entrée de la maison, une solution de continuité, tout juste assez large pour qu’un homme pût y passer.
Alain s’y glissa et Hervé s’y glissa après lui.
L’allée par laquelle on entrait dans la maison avant l’incendie avait maintenant l’aspect d’une brèche ouverte par le canon dans la muraille d’une forteresse.
La porte avait disparu, le plafond s’était effondré, l’escalier n’était plus qu’un amas de planches carbonisées ; des débris de toutes sortes obstruaient le passage, mais l’accès de la cour n’était pas impossible. Il ne s’agissait que de franchir ou de tourner ces obstacles, et Alain, qui connaissait le chemin, servit de guide à son maître jusqu’au bout du couloir.
Là, on avait fixé une barrière mobile et on y avait mis un cadenas ; précaution inutile, car on aurait pu faire sauter d’un coup de pied cette clôture fragile.
Alain n’eut pas besoin de recourir à ce procédé violent. Le gardien lui avait ouvert, quand il s’était présenté en brandissant la bouteille d’eau-de-vie, comme un parlementaire arbore un drapeau blanc aux avant-postes. Et le cadenas, non refermé, pendait, avec sa clef, accroché, en dedans, à la barrière.
Après avoir fait passé son maître, le gars aux biques, pour se préserver d’une surprise, s’empressa de remettre le cadenas en place.
C’est ce qu’on appelle, en termes de stratégie, assurer ses derrières.
Scaër se retrouva dans cette cour carrée qu’il avait déjà vue et qu’il eut quelque peine à reconnaître, encombrée de moellons et de plâtras, qui formaient de véritables barricades.
Par cette nuit noire, Scaër n’aurait rien distingué, mais la lueur d’un foyer placé au centre du quadrilatère éclairait à demi les bâtiments éventrés.
Ces vulgaires constructions, noircies, rôties, percées à jour, avaient pris des aspects de ruines antiques.
C’est un effet assez fréquent des grands incendies.
Le palais de la Cour des comptes, brûlé par les communards, a maintenant l’aspect d’un monument de la vieille Rome, détruit par les barbares.
– Il est là, derrière ce tas de pierres, dit Alain, il a sifflé le litre comme il aurait sifflé un petit verre, il dort comme une brute et il va cuver son trois-six jusqu’à demain matin. Venez voir ça, notre maître.
Il fallut passer par-dessus des monceaux de décombres pour arriver jusqu’à l’ivrogne, étendu sur le ventre, à côté du brasier qu’il avait allumé pour se chauffer avec des poutres arrachées des planchers et des persiennes tombées.
Il tenait encore à la main le goulot de la bouteille vide.
Ce gardien autorisé n’avait pas du tout l’air d’un ancien militaire. Il était vêtu à peu près comme un rôdeur de barrières et Scaër s’étonna qu’on eût choisi un pareil chenapan pour surveiller la maison incendiée, au lieu de charger de cette mission de confiance quelque brave pensionnaire de l’hôtel des Invalides.
C’est une faveur assez recherchée par ces vieux guerriers, accoutumés à bivouaquer. Ils gagnent ainsi de quoi s’acheter du tabac et ils font consciencieusement leur devoir.
Pourquoi donc avait-on préféré ce drôle qui se laissait payer à boire par le premier venu et qui s’enivrait si facilement ?
Près de lui, on sentait l’eau-de-vie à plein nez, comme s’il se fût amusé à arroser d’alcool les débris sur lesquels il se vautrait.
– Es-tu bien sûr qu’il dort ? demanda Scaër à demi-voix.
– Un coup de canon ne le réveillerait pas… Voyez plutôt, répondit Alain en le poussant du pied.
L’ivrogne ne bougea pas, et Hervé revint de l’idée qui lui était venue à l’esprit. Il avait cru un instant que cet homme était un mouchard déguisé et qu’il faisait semblant de dormir pour les espionner.
Rassuré maintenant, il ne songea plus qu’à visiter les ruines où il espérait trouver les preuves qu’il cherchait.
Les rez-de-chaussée étaient seuls accessibles, car le feu avait détruit tous les escaliers qui conduisaient aux étages supérieurs.
Hervé, pour diriger ses recherches, ne possédait comme point de repère que les indications qui figuraient sur le carnet volé.
Il l’avait sur lui, ce carnet, et il se faisait fort de reconnaître, en la comparant au dessin qui la représentait, la chambre où une croix rouge marquée au crayon indiquait le point où il fallait chercher.
Mais si cette chambre était au premier étage, elle était inaccessible à des explorateurs qui n’étaient pas munis d’échelles.
Et puis, dans lequel des quatre corps de logis qui entouraient la cour se trouvait-elle ? Rien ne l’indiquait sur le croquis. Le plan tracé sur un autre feuillet de l’agenda semblait désigner le côté de la rue Zacharie, mais ce n’était pas très clair, et Hervé, incertain, ne se pressait pas de donner ses ordres à Alain, qui avait tout l’air de les attendre. Il se demandait aussi comment ils s’y prendraient pour reconnaître dans les ténèbres l’endroit signalé, car il n’avait pas pensé à apporter de quoi s’éclairer.
« On ne s’avise jamais de tout. » C’est un proverbe dont le gars aux biques, en cette circonstance, démontra la fausseté.
– Voilà ce qu’il nous faut, dit-il en ramassant une lanterne que l’ivrogne avait posée sur le pavé. Elle est garnie d’huile pour brûler toute la nuit ; nous n’aurons pas la peine de l’allumer puisque le père Crochet a pris ce soin et, si elle venait à s’éteindre, j’ai dans ma poche de quoi la rallumer.
– Bon ! dit Hervé, mais par où commencerons-nous l’inspection ?
– Si vous m’en croyez, notre maître, nous commencerons par le bâtiment où j’ai vu de la lumière, une nuit, cet hiver. J’ai dans l’idée que le secret est là.
– Parbleu ! tu as raison… ceux qui y sont venus devaient connaître la cachette… je suppose qu’ils sont entrés par la rue Zacharie, mais nous ne pouvons pas faire comme eux. Par où passerons-nous ?
– Par une brèche que je connais. Hier, j’ai fait le tour de la cour… le mur est tout crevassé de ce côté-là et j’y ai découvert un trou, juste à hauteur d’homme… nous n’aurons besoin ni de grimper, ni de nous mettre à quatre pattes.
– Très bien. Montre-moi le chemin, mon gars.
Alain tenait la lanterne ; il l’éleva à bout de bras pour guider Scaër qui suivit ce fanal, et tantôt louvoyant, tantôt escaladant, car le chemin était parsemé d’entassements de décombres, ils arrivèrent non sans peine à la muraille indiquée par le Cornouaillais.
Si elle tenait encore debout, c’était bien par miracle, car la violence du feu concentré dans l’intérieur du bâtiment l’avait trouée par places, comme auraient pu le faire des boulets de canon.
La maison, bâtie, comme on dit, de boue et de crachat, n’avait pas résisté à un incendie, évidemment préparé et alimenté par des gens intéressés à la détruire.
Ils y avaient à peu près réussi, et il ne faisait pas bon s’aventurer sous ses ruines branlantes qui menaçaient de s’écrouler d’un instant à l’autre.
Scaër n’était pas homme à reculer, et il passa après Alain qui venait d’entrer par la crevasse.
Ils se trouvèrent dans une salle basse dont ils n’apercevaient pas le fond et où ils respiraient une odeur infecte, l’odeur du pétrole répandu à profusion.
Le feu avait commencé là, ce n’était pas douteux, et il avait fait de terribles ravages.
Les planchers des étages supérieurs avaient été consumés ; le toit s’était effondré. À la place du corps de logis, il ne restait plus que le vide sous le ciel, quelque chose comme un immense puits, dont les murs calcinés formaient les parois.
Le sol était couvert de cendres noires où on enfonçait jusqu’à la cheville. Peut-être avait-on entassé là des meubles ou des bois de construction qui avaient flambé jusqu’à la dernière parcelle.
Comment se reconnaître dans ce local bouleversé par l’incendie ? Les cloisons qui le divisaient sans doute avant la catastrophe n’existaient plus. Il ne restait pas le moindre vestige de la chambre dessinée sur le carnet.
Et pourtant, elle avait dû être là, tout l’indiquait. Ce n’était pas sans motif qu’on y avait préparé le foyer de l’incendie. On voulait anéantir, avant tout le reste, ce côté de l’édifice, parce qu’il recelait la preuve matérielle du crime de 1860. On espérait qu’il n’y resterait pas pierre sur pierre et que tout disparaîtrait dans un écrasement général.
On s’était trompé, puisque des pans de murs étaient restés debout. Et s’il fallait s’en rapporter aux signes figurés sur le carnet, c’était précisément dans l’épaisseur d’un mur qu’on avait caché… quoi ?… un trésor ou un cadavre ?…
Un trésor, c’était peu probable, et Hervé ne s’expliquait pas d’où lui était venue cette idée qui lui avait une ou deux fois traversée la cervelle. Pourquoi l’aurait-on laissé là ce trésor, au lieu de le transporter en lieu sûr avant de brûler la maison ?
Tout laissait supposer, au contraire, qu’on avait maçonné dans une des murailles le corps d’une victime : celui de Georges Nesbitt, peut-être, de Georges Nesbitt que personne n’avait vu depuis dix ans ; ou ceux de sa nièce et de sa belle-sœur, disparues depuis longtemps.
Quoi qu’il en fût, un crime devait avoir été commis là. Il s’agissait d’en retrouver la trace et c’était malaisé.
Ils commencèrent par faire le tour de la salle, Alain portant la lanterne et la promenant le long des murailles pendant que son maître, le carnet à la main, comparait les indications avec les pans de murs qu’ils inspectaient successivement.
Au fond, tout au fond, du côté du quai, ils finirent par en rencontrer un qui avait résisté, parce qu’il était plus massif et plus solidement construit.
L’emplacement paraissait correspondre à la croix au crayon rouge marquée sur le plan.
Il y avait eu là des meubles scellés au mur par des crampons de fer qu’on voyait encore, des meubles que le feu avait réduits en cendres et qui avaient bien pu masquer une cachette.
En y regardant de plus près, Hervé s’aperçut que le plâtre effrité laissait à découvert une surface lisse d’une teinte plus foncée, et en y portant la main, il sentit que sous le plâtre il y avait une plaque en fer.
Il la heurta du poing et il lui sembla qu’elle sonnait creux.
– Nous y sommes, dit Alain.
Hervé n’en doutait pas, mais il ne suffisait pas d’avoir découvert la cachette ; il restait à savoir ce qu’elle contenait et comment forcer la clôture métallique qui la protégeait ?
Alain, qui avait prévu tant de choses, n’avait pas songé à se munir d’un levier pour la soulever ou d’un marteau pour la briser.
L’expédition était à recommencer.
Mais c’était quelque chose que d’avoir reconnu la place où il fallait fouiller. Il ne s’agissait plus que de revenir la nuit prochaine et d’apporter cette fois de bons outils.
Le maître et le serviteur tinrent conseil. Ils tombèrent bientôt d’accord qu’il n’y avait rien à faire pour le moment et que rien ne les empêcherait de risquer une nouvelle tentative qui serait certainement couronnée de succès.
Avant de battre en retraite, Scaër voulut achever d’explorer ce rez-de-chaussée où ils auraient à opérer le lendemain.
Ils passèrent derrière le mur creux, par une ouverture qui, avant l’incendie, était fermée par une porte, et en avançant, Alain, qui marchait le premier, sentit tout à coup le terrain manquer sous ses pas et n’eut que le temps de se rejeter vivement en arrière pour ne pas disparaître dans un trou.
Hervé, qui le suivait de près, le reçut dans ses bras et le remit d’aplomb en lui demandant sur quoi il venait de trébucher.
– J’ai mis le pied sur la première marche de l’escalier d’une cave, répondit le gars aux biques.
Et abaissant la lanterne qu’il n’avait pas lâchée, il montra à son maître une ouverture béante, au ras du sol.
– Il y avait là une trappe et la trappe a brûlé, reprit-il. J’ai bien manqué rouler jusqu’au fond, car l’escalier me fait l’effet d’être à pic et je serais resté sur le coup.
– Il serait bon de savoir où il aboutit, cet escalier, dit Scaër. Si nous y descendions ?…
– Nous arriverions dans un caveau où les locataires, quand il y en avait, serraient leurs provisions… ça ne nous avancerait pas beaucoup.
– Je me figure qu’il y a là un souterrain qui a une sortie dans la rue. Cette maison n’est pas une maison comme une autre et les gens qui la laissaient à l’abandon devaient avoir un moyen d’y pénétrer sans être vus.
– Ma foi ! c’est bien possible, et si vous y tenez…
Alain n’acheva pas. Son maître lui ferma la bouche en lui disant de prêter l’oreille.
Des bruits montaient des profondeurs du sous-sol ; des bruits confus et intermittents ; des bruits de pas et des bruits de voix. On marchait et on s’arrêtait ; on parlait et on se taisait.
– Tu entends ? murmura Scaër, on vient par là…
– C’est vrai… la police, peut-être… Allons-nous-en, notre maître… nous aurons le temps de filer par la cour.
– Non… je veux voir qui c’est… cachons-nous et attendons, dit Hervé en entraînant Alain de l’autre côté du mur de séparation.
Il l’emmena jusqu’à la brèche par laquelle ils étaient entrés et par laquelle ils pouvaient sortir.
– Éteins ta lanterne, lui dit-il tout bas.
Le gars aux biques obéit en murmurant :
– J’ai en poche de quoi la rallumer. C’est tout ce qu’il faut.
Ils se collèrent contre la muraille et ils ne bougèrent plus.
Dans la cour, le feu que l’ivrogne avait allumé pour se chauffer ne flambait presque plus et la clarté qui aurait pu trahir leur présence se mourait.
Ils étaient protégés par l’obscurité ; leur ligne de retraite était assurée ; en cas d’attaque, Hervé avait son revolver et Alain son bâton. Ils étaient donc en état de se défendre, et en mesure de se dérober : à leur choix.
Ils n’attendirent pas longtemps. Par l’ouverture béante au bout du mur de séparation, un homme passa, puis un autre, chacun d’eux tenant à la main une lanterne sourde, c’est-à-dire fermée de trois côtés par des cloisons opaques et n’éclairant que par sa quatrième face.
C’est un ustensile à l’usage des voleurs, et ces gens avaient bien les allures de malandrins qui viennent faire un mauvais coup.
Ils avançaient à pas de loup, mais ils savaient très bien ce qu’ils voulaient, car, sans hésiter et sans tâtonner, ils tournèrent court et ils s’arrêtèrent devant la plaque dont Hervé avait reconnu l’existence, un instant auparavant.
Eux aussi venaient pour la cachette et ils n’avaient pas eu besoin de la chercher. Ils y étaient allés tout droit.
Ils commencèrent par poser au pied du mur leurs lanternes, sans songer à s’en servir pour inspecter les profondeurs de la salle.
Ils se croyaient bien sûrs d’être seuls.
Scaër ne pouvait pas voir les visages restés dans l’ombre, mais à la taille et à l’encolure, il lui sembla reconnaître M. de Bernage et son futur gendre.
S’il lui était resté quelques doutes sur leur participation aux crimes de 1860, leur présence en ce lieu et à cette heure les aurait dissipés.
Hervé s’expliquait maintenant la pantomime à laquelle il avait assisté de loin dans le parc Monceau. C’était la Cornuel qui leur avait conseillé cette expédition nocturne et ils n’avaient pas perdu de temps pour l’entreprendre.
Mais, pourquoi venaient-ils ? Pour visiter la cachette, sans doute, et il devenait probable qu’elle contenait un trésor qu’ils voulaient emporter. Sans quoi, ils n’auraient pas pris tant de peine.
Ce trésor, Scaër n’avait aucune envie de le leur disputer. Il lui suffisait de les voir opérer et de savoir ce qu’ils allaient en faire.
Il ne s’agissait pour cela que de prendre patience, car ils paraissaient disposés à aller vite en besogne.
L’un d’eux, le plus petit, tira de sa poche un outil qui pouvait bien être un ciseau à froid et se mit avec ardeur à desceller la plaque en pratiquant des pesées de place en place.
L’autre se contentait de surveiller le travail et de donner des indications en désignant les points où le métal se soulevait sous l’effort de l’outil manié par des mains vigoureuses.
Au bout de dix minutes, la plaque détachée du mur commençait à céder sous la pression du poids qui pesait sur elle de l’intérieur et elle ne tarda guère à s’abattre sur les travailleurs en entraînant dans sa chute un corps plus volumineux que consistant.
Quelque chose comme un mannequin, ayant forme humaine, et ce mannequin resta étendu à plat sur le plancher de la salle, au milieu d’un nuage de poussière.
Ceux qui l’avaient déniché levèrent aussitôt leurs lanternes pour examiner la cachette vide et, de son poste d’observation, Scaër put voir qu’elle était peu profonde.
On avait creusé le mur tout juste assez pour y loger un cadavre.
Ils se mirent ensuite à attacher avec une corde qu’ils avaient apportée ce pauvre corps qui n’était plus qu’un squelette habillé et, quand ce fut fait, ils s’y attelèrent, en ayant soin de ne pas oublier les lanternes.
Ils en avaient besoin pour s’en aller comme ils étaient venus, et de plus, ils tenaient à ne pas laisser de traces de leur passage.
Où allaient-ils ainsi et qu’allaient-ils faire du cadavre ? S’ils l’avaient enlevé, ce n’était certes pas pour l’enterrer ailleurs.
Hervé pensa que c’était peut-être pour le brûler. Mais où auraient-ils procédé à cette opération ? S’ils l’avaient tentée, ç’eût été sur place, et ils traînaient ces tristes restes comme les équarrisseurs traînent un cheval mort.
Hervé résolut de les suivre, non seulement pour savoir à quoi s’en tenir, mais aussi pour constater l’identité de ces deux voleurs de cadavres.
Il croyait bien les avoir reconnus, et du reste, Bernage et son complice étaient seuls intéressés à faire disparaître le corps d’une de leurs victimes, mais Hervé tenait à acquérir une certitude.
Il espérait même arriver à un résultat plus décisif, et c’était cet espoir qui l’avait empêché de se jeter sur ces scélérats. Ils étaient deux, mais avec l’aide du gars aux biques, la partie eût été au moins égale. Seulement, il se serait exposé à manquer son but, qui était de les livrer à la justice. Ils se seraient défendus et ils devaient être armés. Une bataille à coups de pistolet dans les ténèbres aurait pu tourner à leur avantage, et s’il y avait eu des tués ou des blessés, Hervé aurait été fort empêché d’expliquer comment il s’était mis dans le cas de jouer du revolver.
Dehors, au contraire, il lui suffisait de tirer en l’air pour attirer du monde, peut-être même des sergents de ville, quoique déjà, dans ce temps-là, on ne les vît pas souvent là où leur présence eût été utile.
Alain avait deviné la pensée de son maître.
Alain était prêt. Hervé lui dit tout bas de prendre sa lanterne, sans la rallumer, et ils retrouvèrent sans lumière le passage qu’ils avaient déjà franchi, le passage entre le mur de la cour centrale et le mur de séparation.
Ils retrouvèrent aussi, à fleur de sol, l’ouverture de l’escalier et, cette fois, ils évitèrent d’y tomber, en se servant de leurs bâtons pour tâter le terrain, comme font les aveugles, avant de mettre un pied devant l’autre.
Scaër voulut absolument passer le premier, quoique le gars aux biques le suppliât tout bas de n’en rien faire.
En cas de retour offensif des deux coquins qu’ils suivaient, Scaër tenait à recevoir le choc avant Alain, qui n’avait pas encore recouvré complètement l’usage de son bras droit.
L’escalier était raide, mais il n’était pas long, et après avoir descendu une douzaine de marches, Hervé prit pied sur un terrain plane, toujours dans une obscurité profonde.
Il étendit les mains et, de chaque côté, ses mains touchèrent un mur. Au même moment, des bouffées d’air froid lui arrivèrent au visage. Il en conclut qu’il se trouvait dans un couloir étroit qui aboutissait directement à une issue, mais il ne devinait pas où pouvait déboucher ce chemin creusé à dix pieds en contre-bas du rez-de-chaussée de la maison.
Avant de s’y engager, il écouta avec attention et il perçut le bruit léger d’un frôlement continu. Les bandits continuaient à traîner le corps.
Donc, ceux qui les suivaient étaient dans la bonne voie, et Hervé hésita d’autant moins à avancer qu’il entrevit un instant un point lumineux.
Sans doute une des lanternes qui, heurtée involontairement contre la muraille, avait pirouetté sur elle-même et présenté en arrière la vitre lumineuse.
Ce n’était qu’un phare à éclipses prolongées, mais il suffisait qu’il eût brillé quelques secondes pour indiquer le chemin aux deux Bretons.
Il s’agissait donc de ne pas trop se rapprocher et de marcher tout doucement, car le moindre bruit aurait trahi leur présence.
Il arriva même que Scaër ayant trébuché sur un caillou, le traînage cessa immédiatement et deux lueurs reparurent.
Les voleurs de cadavres avaient entendu et s’étaient arrêtés court. Peut-être allaient-ils revenir sur leurs pas. Hervé arma son revolver pour se préparer à les recevoir. Il le leur aurait mis sous le nez, s’ils s’étaient approchés et, en les menaçant de leur brûler la cervelle, ils les aurait poussés jusqu’à la sortie.
Il ne fut pas obligé d’en venir à cette extrémité.
Les deux complices, n’entendant plus rien, crurent sans doute qu’une pierre avait fait ce bruit en se détachant de la voûte, et ils se remirent en marche avec leur sinistre remorque.
Hervé leur laissa prendre un peu d’avance et les suivit en redoublant de précaution.
Alain, toujours muet comme un poisson et marchant aussi moelleusement qu’un chat, emboîtait le pas à son maître.
Il n’en finissait pas, ce corridor. Depuis qu’ils y cheminaient, ils avaient eu trois fois le temps de passer sous les murs de la maison incendiée et d’atteindre un autre escalier qui devait remonter au niveau de la rue.
Et, depuis quelques instants, Hervé voyait, en face de lui, des clartés ou plutôt des reflets qui avaient tout l’air d’être ceux de becs de gaz allumés dans le lointain.
Ces reflets s’accentuèrent à ce point qu’il fut contraint de s’arrêter, sous peine d’entrer dans une zone lumineuse où il eût cessé d’être invisible.
En même temps, il aperçut une grille barrant l’entrée du couloir et les silhouettes des deux bandits se détachant sur le fond plus clair de l’air extérieur.
Alors, il comprit.
Ce souterrain, creusé sous le quai, aboutissait à la Seine.
Tout s’expliquait. Les deux complices avaient pris ce chemin, connu d’eux seuls, pour être sûrs d’entrer et de sortir sans être vus, et ils allaient sans doute jeter le cadavre à la rivière.
Hervé les avait vus distinctement tracasser la grille et un grincement de ferrailles lui apprit qu’ils l’avaient fermé à clé, derrière eux, après l’avoir ouverte en arrivant, et qu’ils étaient en train de la rouvrir pour s’en aller.
Il ne tenait qu’à lui de les déranger au milieu de leur opération en tombant sur eux à l’improviste, mais les motifs qui l’avaient empêché de les assaillir dans le corridor le retinrent encore une fois.
Il voulait livrer bataille en plein air, là où le bruit de la lutte attirerait des agents ou des passants, et non pas dans un souterrain où même les coups de revolver n’attireraient personne.
Il se figurait qu’ils allaient déboucher de plain-pied sur une berge, en contre-bas du quai Saint-Michel.
Ils auraient à traverser cette berge, en remorquant le cadavre pour gagner le bord de l’eau, et ce serait le vrai moment de les attaquer, avant qu’ils eussent le temps de le faire disparaître.
Seulement, il fallait manœuvrer adroitement et lestement, car si, une fois dehors, ils refermaient la grille, Hervé et Alain se trouveraient pris comme dans une souricière.
Et d’autre part, si Hervé se montrait trop tôt, les deux coquins se retourneraient contre lui et la lutte s’engagerait dans le corridor, ce qu’il voulait éviter.
Il se tint donc coi, mais il se tint prêt, et du point où il s’était arrêté, il put suivre des yeux tous les mouvements de ses adversaires, suffisamment éclairés par les reflets du gaz municipal.
Il les vit éteindre leurs lanternes, pousser la grille qui s’ouvrait du dedans au dehors, s’avancer jusqu’à l’extrême limite du souterrain, tendre le cou, baisser la tête et regarder au-dessous d’eux.
L’ouverture se trouvait donc à une certaine hauteur et non pas au niveau de la berge, comme le supposait Scaër.
Qu’allaient faire maintenant les deux coquins ? Scaër ne le devinait pas. Il fut très surpris de voir le plus grand se mettre à plat ventre, ses jambes pendant dans le vide, se laisser glisser jusqu’à ce qu’on ne vît plus que sa tête et finalement disparaître tout à fait.
L’autre, resté à l’entrée du couloir, se mit à pousser le cadavre jusqu’à ce qu’il dépassât le mur, lui fit faire la bascule après avoir pris à deux mains la corde qui l’attachait, laissa filer doucement cette corde, la lâcha quand la tension eut cessé, et s’affala à son tour en manœuvrant de la même façon que son camarade.
Où étaient-ils descendus avec leur répugnant fardeau ? Pour le savoir, Hervé avança et il allait se pencher pour regarder en contre-bas, quand, à sa grande stupéfaction, il vit émerger le bout d’une gaffe, c’est-à-dire d’une perche terminée par un croc.
Celui qui tenait l’autre extrémité de cet instrument à l’usage des mariniers s’en servit pour accrocher un des barreaux de la grille, restée ouverte, et pour essayer de la refermer en lui donnant, d’en bas, une violente impulsion.
Il y serait parvenu plus facilement, s’il eût opéré avec ses mains, avant de prendre le même chemin que son complice, mais il allait certainement y réussir quand même.
Avec une présence d’esprit extraordinaire, Hervé manœuvra pour l’en empêcher, tout en lui laissant croire que c’était fait.
Il empoigna un autre barreau et il tira dans le même sens que le grappin, pendant qu’il plaçait son pied entre la grille et le mur. En même temps, pour imiter le bruit d’un pêne claquant dans une serrure, il frappait le fer avec le canon de son revolver.
La gaffe disparut aussitôt. Le stratagème avait réussi. Hervé restait libre de sortir et de poursuivre l’ennemi qui ne se doutait pas de sa présence.
Avant de se lancer, il voulut voir sur quel terrain il allait s’engager, et il s’approcha jusqu’à toucher la grille entrouverte. Il passa même sa tête par l’entrebâillement, et alors il reconnut l’erreur dans laquelle il était tombé.
La berge qu’il avait rêvée n’existait pas. La Seine baignait le mur du quai et l’orifice du souterrain se trouvait à deux mètres au-dessus de l’eau.
Les voleurs de cadavre, pour monter et pour descendre, s’étaient servis des anneaux de fer scellés dans le soubassement de la muraille, après y avoir amarré l’embarcation dans laquelle ils étaient venus, et cette embarcation, ils se préparaient à s’en servir pour s’en aller.
Ils y avaient placé le corps, et l’un d’eux, assis à l’avant, tenait déjà les rames, pendant que l’autre détachait la chaîne qui la retenait.
– Ah ! Monsieur le baron, ils vont nous échapper, si vous ne tirez pas dessus, dit à demi-voix Alain qui était venu sans bruit rejoindre son maître.
Scaër fut bien tenté de suivre le conseil que lui donnait le gars aux biques.
Il avait à la main son revolver tout armé, et à cette distance il ne les aurait pas manqués.
Un scrupule le retint, scrupule tardif et exagéré. Il les aurait volontiers attaqués de front ; il lui répugnait de faire feu sur eux comme il aurait fusillé des canards sauvages.
Et puis, il n’avait pas prévu ce dénouement et, faute d’y être préparé, la décision lui fit défaut.
Il se disait aussi que mieux valait voir d’abord ce qu’ils allaient faire.
Peut-être gagner le milieu de la rivière et y jeter le cadavre. Ils venaient de pousser au large et ils ramaient vigoureusement.
Le canot qu’ils montaient était taillé pour la course et ils avaient l’air de ne pas en être à leur première navigation, car ils manœuvraient comme des membres du Rowing-Club.
Et ils savaient parfaitement où ils allaient, car après s’être éloignés de la rive, ils s’étaient mis sans hésiter à remonter la Seine.
Il fallait s’y attendre, car s’ils l’avaient descendue, ils n’auraient pas tardé à être arrêtés par le barrage établi au-dessous du Pont-Neuf, et ils ne pouvaient pas songer à se débarrasser du cadavre dans une écluse où stationnaient de nombreux chalands habités par des marins d’eau douce.
En amont, au contraire, après avoir dépassé le point où les deux bras de la rivière se réunissent, ils trouveraient de l’espace, en se tenant à égale distance des deux rives, trop éloignées l’une de l’autre pour qu’on pût, d’un des bords, surveiller leurs mouvements et, quand il leur plairait, ils pourraient débarquer sur une berge déserte.
Ils s’étaient bien gardés de jeter le corps devant le quai Saint-Michel, beaucoup trop rapproché de la maison où ils l’avaient pris, car ce pauvre corps n’était pas lourd et il ne serait pas resté longtemps au fond de l’eau.
Peut-être se proposaient-ils de l’entourer d’une chemise de plomb pour l’empêcher de remonter à la surface.
Ces conjectures et ces raisonnements se pressaient dans la cervelle de Scaër, pendant que les assassins fuyaient en emportant ce qu’on appelle en style judiciaire le corps du délit.
Ils avaient déjà fait du chemin et ils allaient dans un instant passer sous le pont couvert qui reliait alors les deux corps de logis de l’Hôtel-Dieu et qui allait les cacher dès qu’ils l’auraient dépassé.
Hervé, furieux d’avoir manqué l’occasion, jurait comme un païen.
– Si j’avais su, je me serais jeté à la nage pour les suivre, dit Alain.
– Et tu te serais noyé, répliqua le maître avec humeur. On ne nage pas avec un seul bras… sans compter qu’ils ont deux paires d’avirons et qu’ils savent s’en servir.
– C’est vrai que je n’ai qu’un bras, mais j’ai deux jambes et je cours bien.
– Tu ne courras pas sur l’eau.
– Non, mais je les rattraperai par terre. Le courant est dur et ils ont beau souquer, ils ne vont pas très vite. Il faudra bien qu’ils finissent par aborder… et n’importe où ils aborderont, j’y serai avant eux.
– Nous y serons, rectifia Hervé. Tu as raison, mon gars, c’est le seul moyen de les prendre… et j’en suis.
– Alors, dépêchons-nous, notre maître… Nous allons être obligés de faire le tour par la rue de la Huchette et pour sortir d’ici, le chemin n’est pas commode… surtout quand on n’y voit goutte… Ah ! je suis bien fâché d’avoir éteint ma lanterne.
– Rallume-la.
Alain essaya et s’en repentit, car il perdit deux minutes à frotter des allumettes qui ne s’enflammaient pas sur les pierres humides du souterrain.
Il finit par y renoncer en voyant que Scaër s’impatientait, et comme il n’était pas patient non plus, il lança, pour s’ôter l’envie de recommencer, son fanal dans la Seine.
Hervé n’y trouva point à redire. Ils connaissaient le chemin pour l’avoir déjà parcouru sans lumière et il ne s’agissait pas de se tirer d’un labyrinthe. Ils n’avaient qu’à aller droit devant eux en tâtant les murailles.
Cette fois, Alain ouvrit la marche, Scaër le suivit de près et, pour plus de sûreté, s’accrocha à sa ceinture.
De cette façon, ils ne se perdraient pas en route.
Ils se hâtaient, mais on ne marche pas si vite dans l’obscurité, et ils n’avaient même plus pour les guider les frôlements du traînage et les lueurs intermittentes des lanternes sourdes que portaient les deux scélérats qui venaient de leur échapper.
Il arrivait aussi que le gars aux biques trébuchait et il s’ensuivait de légers temps d’arrêt qui les retardaient.
Hervé comptait les minutes et les trouvait bien longues. Il lui semblait que le premier trajet avait pris moins de temps. Puis il se disait que c’était l’effet ordinaire de l’impatience. L’autre voyage lui avait moins duré parce qu’il était distrait par la préoccupation de ne pas perdre la piste des assassins.
– Nous devrions être déjà arrivés à l’escalier, dit-il entre ses dents.
– Je crois que nous approchons, murmura le gars aux biques, et c’est ce qui fait que je ne me presse pas ; si je me cognais contre les marches, je me casserais peut-être une patte et ça n’avancerait pas les affaires. Mais une fois que nous y serons, le reste ira tout seul.
– Hum ! il y aura encore à franchir les barricades qui encombrent la cour… et le cadenas de la barrière à ouvrir…
» Pourvu que l’ivrogne ne se soit pas réveillé !
– Pas de danger, notre maître… nous lui passerons sous le nez sans qu’il s’en aperçoive.
Alain cheminait toujours. Tout à coup, il s’arrêta si court que Scaër, qui le tenait par son bourgeron, ressentit le choc et fut repoussé en arrière.
– Est-ce que nous y sommes ? demanda-t-il.
– Non… non… ce n’est pas l’escalier… si j’avais butté contre une marche, je me serais cogné les jambes, et c’est le front que je me suis cogné… je n’y comprends rien.
Hervé étendit le bras et ses mains rencontrèrent une surface moins lisse et moins dure que la plaque de fer qui masquait la cachette.
– Une porte ! s’écria-t-il ; c’est une porte ! où m’as-tu mené ?
– Je crois bien que je me suis trompé de corridor…
– Il y en a donc deux !
– Peut-être bien… je ne tâtais le mur que d’un côté… et j’ai eu joliment tort, car je ne me suis pas aperçu que je tournais à droite… c’est bien une porte… je sens le vent qui souffle par le trou de la serrure… et maintenant nous voilà égarés…
– Que le diable te confonde ! Où sommes-nous ?
– Nous devons être du côté de la rue Zacharie… et si je pouvais d’un coup de pied abattre cette maudite porte, nous serions bientôt dehors.
– Oui, dit Scaër avec humeur, mais elle est solide et tu ne réussiras pas à l’enfoncer. Tâchons de retrouver le chemin de l’escalier.
– Nous ne devons pas en être loin, et cette fois je ne me tromperai pas. C’est égal !… nous n’avons pas de chance… il n’y a peut-être qu’une porte qui n’ait pas brûlé et nous sommes venus justement nous casser le nez contre celle-là !
– Marche donc, au lieu de bavarder. Nous perdons du temps.
– Nous allons le rattraper, notre maître.
Hervé, moins optimiste que son fidèle Cornouaillais, n’espérait plus guère rejoindre les voleurs de cadavre, et commençait à regretter de n’avoir pas fait feu sur eux, au moment où ils s’étaient embarqués. Il lui semblait dur de perdre une partie si bien jouée et de la perdre par sa faute. Il avait été trop prudent, lui qui ordinairement péchait par l’excès contraire.
Et il envisageait déjà toutes les conséquences de sa mésaventure. La preuve matérielle du crime avait disparu. Les assassins l’avaient enlevée sous ses yeux.
Ils allaient évidemment jeter à la rivière le corps qu’ils venaient de retirer de la cachette creusée dans la muraille et, pour le repêcher, il aurait fallu draguer la Seine.
Encore n’aurait-on retiré que des restes méconnaissables, en supposant qu’on les retrouvât.
Et, ces restes, on les aurait portés à la Morgue sans les y exposer. À quoi bon ? Ils n’avaient, sans doute, plus figure humaine et on ne reconnaît pas des ossements recouverts de vêtements en lambeaux.
Les journaux ne parleraient pas de cette lugubre trouvaille et, s’ils en parlaient, personne n’y ferait attention.
On n’ouvrirait pas une enquête qui ne pouvait pas aboutir. La justice ne s’occupe guère que des crimes récents, parce qu’elle espère découvrir les coupables, et les forfaits de Troppmann, qui venait de montrer sur l’échafaud, avaient lassé la curiosité des Parisiens.
C’était Bernage et son complice qu’il aurait fallu surprendre en flagrant délit, dans la maison de la rue de la Huchette, et maintenant ils étaient loin.
Comment prouver désormais que le millionnaire du boulevard Malesherbes était venu, la nuit, en bateau, comme un écumeur de rivière, enlever et emporter le cadavre de l’une des victimes d’un triple assassinat qui remontait à dix ans ?
Tout était à recommencer, et dans des conditions beaucoup plus défavorables, puisque le corps du délit avait disparu.
Scaër, tristement, se disait tout cela, en suivant Alain qui se hâtait et qui bientôt s’écria :
– J’y suis ! voici l’escalier !
Cette fois, il ne se trompait pas et son maître, après lui, gravit les marches sans accident.
Ils se retrouvèrent dans la salle d’où ils étaient partis pour cette expédition avortée, et il ne leur restait plus que la cour à traverser pour se lancer dans une nouvelle poursuite qui leur réussirait peut-être mieux que le voyage souterrain.
Au lieu de courir, ils s’arrêtèrent stupéfaits, en voyant que, de l’autre côté du mur transversal que les bandits avaient fouillé, la salle était vivement éclairée.
D’où provenait cette clarté ? Était-ce l’incendie qui recommençait ? ou bien l’ivrogne réveillé avait-il rallumé le feu auquel il se réchauffait, et le reflet de ce foyer, passant par la brèche ouverte, illuminait-il ce lieu que le maître et le serviteur avaient laissé plongé dans d’épaisses ténèbres ?
Ils ne songèrent pas à échanger leurs appréciations sur la cause de ce phénomène et ils ne s’amusèrent point à délibérer. D’un même élan, ils franchirent l’ouverture par laquelle ils avaient déjà passé en sens inverse.
Ils n’allèrent pas plus loin, pétrifiés qu’ils furent par le plus inattendu des spectacles.
Près de la brèche se tenaient deux sergents de ville portant chacun au poing une torche de résine. En avant d’eux, un commissaire de police, ceint de son écharpe, montrait à un monsieur tout de noir vêtu la muraille éventrée. Et dans la pénombre s’agitait le prétendu surveillant des ruines, le père Crochet, complètement dégrisé.
La scène était imprévue, mais il n’était pas malaisé de l’expliquer, et le gars aux biques comprit tout de suite.
Le faux ivrogne était un mouchard chargé d’espionner le blessé sorti de l’Hôtel-Dieu. Il avait feint de boire l’eau-de-vie, qu’il versait adroitement sous les décombres, et, pendant que Kernoul et son maître cheminaient sous terre, il était allé chercher la police, préalablement avertie sans aucun doute, puisque ses représentants se tenaient prêts à marcher à la première réquisition de l’homme aposté dans la cour de la maison incendiée.
Le commissaire ne laissa pas aux survenants le loisir de se remettre et de préparer leurs réponses.
Et comme ils ne se pressaient pas d’obéir, il reprit, en s’adressant à Alain :
– Vous, je ne vous demande pas votre nom… je le sais… et je vous interrogerai tout à l’heure.
Puis à Hervé :
– Qui êtes-vous ?
– Je suis le baron de Scaër, répondit Hervé sans hésiter.
– Cet homme est à votre service ?
– Il y a été. Il est né sur mes terres en Bretagne.
– C’est vous qui êtes venu le voir quand il était à l’hôpital ?
– Oui… jeudi dernier. Il est sorti de l’Hôtel-Dieu, le lendemain et je l’ai revu ce jour-là…
– Parfaitement. Je loge à l’hôtel du Rhin. On n’a pas voulu l’y laisser entrer, parce qu’il était mal vêtu. Je l’ai aperçu de ma fenêtre et je suis sorti pour lui parler.
– Nous savons tout cela. Vous faites bien de dire la vérité. Il faut la dire tout entière.
– Je n’ai jamais menti. Questionnez-moi. Je vous répondrai.
– Vous savez de quoi cet homme est soupçonné ?
– D’avoir mis le feu à cette maison. C’est absurde. Elle brûlait du haut en bas, quand il s’y est jeté pour essayer de sauver sa femme qui y demeurait avec lui. Je l’ai vu… j’y étais… d’autres que moi l’ont vu… sa femme a péri et il a failli périr, lui aussi.
– Est-ce pour la chercher qu’il est revenu ici, cette nuit ? demanda ironiquement le commissaire.
– Non, Monsieur. Il sait qu’elle est morte et qu’il ne retrouvera même pas ses restes.
– Pourquoi donc a-t-il pris tant de précautions et tant de peines pour s’introduire ici ?… il s’est déguisé… il est allé se loger sous un faux nom dans un garni de ce quartier… il a essayé d’enivrer l’agent que j’avais placé dans cette cour, en prévision de ce qui est arrivé…
– Je vois qu’on n’a pas cessé de l’espionner… et je suppose qu’on m’a espionné aussi.
– J’avais le devoir de surveiller cet homme et de m’informer de vos démarches… Je n’ai pas failli à ce devoir. Aucune mesure n’a été prise contre vous… il n’y avait pas lieu… et il ne tient qu’à vous de m’expliquer votre conduite… et votre présence ici, en compagnie d’un individu qui n’est pas du même monde que vous… et qui m’est suspect. Quel motif vous a amené, la nuit, dans cette maison dont il ne reste que des débris ?
Et comme Scaër hésitait, le commissaire, après un court silence, reprit en lui montrant le mur transversal :
– Est-ce que vous espériez y trouver un trésor ?
– Qui vous fait croire cela ? demanda vivement Hervé.
– Mais… ce creux dans l’épaisseur de la muraille… cette plaque arrachée tout récemment… qu’y avait-il là ?
– Un cadavre.
– Comment ?…
– Oui, le cadavre d’un homme qu’on a assassiné ici autrefois.
Le commissaire échangea un regard avec le personnage muet qui l’accompagnait et qui devait être un des hauts fonctionnaires de la préfecture de police.
– Et… il n’y est plus… qu’est-il donc devenu ? demanda ce commissaire d’un air bonasse, l’air que prennent ces messieurs avec un inculpé qui s’enferre, pour l’engager à s’enferrer davantage.
– Il y était encore quand je suis arrivé, répliqua froidement Scaër. Deux hommes ont descellé cette plaque, sous mes yeux… elle recouvrait un corps qu’ils ont tiré de la cachette où on l’avait muré et qu’ils ont emporté en le traînant avec une corde.
– Vraiment ?… c’est prodigieux !… et par où l’ont-ils emporté ?
– Par un souterrain qui aboutit à la rivière… une barque les attendait. Ils y ont descendu le corps, et en ce moment, ils rament pour remonter la Seine. Voulez-vous les voir et les prendre ? Il est peut-être encore temps.
– C’est une plaisanterie, je suppose ?
– Pas le moins du monde. Commandez à vos hommes de courir le long des quais jusqu’à ce qu’ils aperçoivent un canot monté par deux hommes et de les arrêter quand ils aborderont.
» C’est ce que nous allions faire quand nous nous sommes trouvés face à face avec vous.
– Alors, vous les avez suivis dans ce souterrain ? demanda le commissaire, sans tenir le moindre compte de la proposition.
– Vous préférez les laisser échapper ?… comme il vous plaira ! dit Hervé en haussant les épaules. Oui Monsieur, nous les avons suivis, et je me reproche maintenant de ne pas les avoir attaqués. Ils se seraient défendus, mais nous étions deux contre deux…
– Je vois avec plaisir que vous n’êtes pas de ceux qui répugnent à prêter main-forte à la justice. Si réellement un crime a été commis, vous auriez rendu service à la société en arrêtant les coupables. Mais… voudriez-vous m’apprendre comment vous avez été mis sur leurs traces ?… Vous aviez donc deviné qu’ils viendraient ici cette nuit ?… et vous saviez donc qu’on y avait tué quelqu’un ?…
– J’avais de fortes raisons de le croire… mais je n’avais pas prévu que je surprendrais les assassins… si je l’avais prévu, j’aurais averti la police et elle se serait chargée de les arrêter.
– Les assassins de qui ?
– Du propriétaire de cette maison… disparu depuis dix ans.
– Un étranger… M. Georges Nesbitt, de New-York… vous vous trompez, Monsieur. Il est absent, c’est vrai, mais il n’est pas mort. La preuve, c’est qu’il paie régulièrement ses impôts ; il envoie chaque année la somme par lettre chargée.
– Ou quelqu’un l’envoie pour lui.
Il y eu un nouvel échange de coups d’œil entre le commissaire et son supérieur qui n’interrogeait pas, mais qui écoutait très attentivement.
– Cela pourrait être, reprit le magistrat, et je vois, Monsieur, que vous êtes perspicace. Vos lumières nous seraient d’un grand secours et je vous prie de nous éclairer en me disant tout ce que vous savez.
» Vous avez sans doute connu cet Américain ?
– Non. J’ai connu autrefois des personnes de sa famille et j’ai su qu’elles se préoccupaient de son absence prolongée. J’ai appris plus tard qu’il avait acheté cette maison qu’il n’a jamais habitée. Et quand elle a été incendiée de fond en comble, mardi dernier, j’ai pensé qu’on y avait mis le feu pour qu’on n’y découvrît pas le cadavre du propriétaire.
– On n’a pas réussi à le brûler, s’il est vrai qu’on l’ait enlevé, cette nuit. Mais, puisque vous êtes si bien informé, vous devez savoir qui a fait tout cela.
Ainsi posée à l’improviste et à brûle-pourpoint, la question troubla Hervé de Scaër. Il ne s’était pas préparé à y répondre. Il aurait dû la prévoir, mais il ne s’attendait pas à rencontrer là ce commissaire, et depuis qu’il s’expliquait avec lui, les interrogations coup sur coup ne lui avaient pas laissé une minute pour réfléchir. Et, instinctivement, il hésitait à prononcer des noms.
Il crut s’en tirer par cette phrase évasive :
– Si je le savais, je ne me serais pas donné tant de peine. Je cherchais les coupables. Je me serais contenté de les dénoncer.
– Vous devez du moins soupçonner quelqu’un, dit le commissaire en regardant fixement Hervé.
La question revenait sous une autre forme, et il n’y avait plus moyen de l’éluder. Il fallait dire la vérité ou se taire. La dire, c’était passer la main à la police qui allait reprendre l’enquête pour son compte, et c’était précisément ce que ne voulait pas Mme de Mazatlan.
Elle est brutale la police et elle ne ménage personne. Une instruction judiciaire aurait englobé tous ceux et toutes celles qui s’étaient trouvés mêlés de près ou de loin à cette histoire mystérieuse.
La marquise eût été forcée d’entrer en scène et de déposer devant un magistrat. Le moins qu’il pût lui arriver, c’était d’être compromise dans une affaire criminelle dont tout Paris s’occuperait, ce tout Paris qui juge à la légère et qui confond volontiers les innocents avec les coupables, voire même les témoins avec les accusés.
Hervé n’aurait pas couru moins de risques en dénonçant l’homme dont il aurait dû épouser la fille, car l’opinion publique n’aurait pas manqué d’attribuer la dénonciation à un sentiment de vengeance.
Il avait beau se dire que qui veut la fin veut les moyens et qu’il ne parviendrait jamais à venger la mort d’Héva sans recourir à des auxiliaires plus puissants et mieux armés que la marquise et le gars aux biques ; il lui répugnait de frapper Solange de Bernage en frappant le scélérat qui était son père et le scélérat qui allait être son mari.
Il préférait laisser à la police le soin de découvrir les coupables et il voulait, avant de se décider à les nommer, consulter la marquise.
C’était une capitulation de conscience, mais il ne se piquait pas d’être sans faiblesses, et il finit par prendre un biais.
– Oui, répondit-il, je soupçonne des gens que je ne connais pas et que vous découvrirez certainement, quand je vous aurai appris ce que je sais. Alain Kernoul que voici et que vous avez accusé à tort battait le pavé de Paris avec une pauvre fille qu’il avait épousée par amour, lorsqu’il a rencontré sur le boulevard Saint-Michel, il y a six mois, une femme qui lui a proposé de les loger pour rien dans cette maison qui vient de brûler. Naturellement il a accepté, et ils y demeuraient au cinquième étage quand l’incendie a éclaté. Sa compagne, qui se mourait de la poitrine, n’a pas pu se sauver. Lui, a échappé à la mort parce qu’il était allé faire son service de figurant au Châtelet.
– C’est exact, dit le commissaire.
– Ce que vous ne savez pas, c’est que cette femme qui les avait installés ici est venue, quelques heures avant l’incendie, leur signifier de déguerpir. J’en conclus que c’est elle qui a mis le feu. Elle entrait dans cette maison, par des portes latérales dont elle avait la clé. Elle représentait les assassins de M. Nesbitt, je n’en doute plus depuis que je viens de les voir à l’œuvre. Elle a dû être leur complice et elle connaît leurs secrets.
» C’est cette femme qu’il faut chercher.
– Avez-vous à me fournir quelques indications sur elle ?
– Elle est d’un certain âge… elle se faisait appeler Mme Chauvry… elle a dit plusieurs fois à Alain de lui écrire à ce nom-là, quand il aurait besoin de la voir, et d’adresser ses lettres à Clamart, près de Paris. Il me semble que ce renseignement doit vous mettre à même de la découvrir bientôt.
» Quand vous la tiendrez, elle parlera.
Le commissaire, cette fois, ne se borna pas à interroger des yeux son supérieur, il le tira à l’écart et se mit à conférer tout bas avec lui.
L’a-parté ne fut pas long. Il revint à Hervé pour lui dire :
– Vous prétendez que ces hommes sont sortis d’ici par un souterrain. Montrez-moi donc le chemin qu’ils ont pris.
– Très volontiers, Monsieur, répondit Hervé. Je vous préviens seulement que ce chemin n’est pas éclairé.
Le commissaire fit signe aux sergents de ville. L’un prit les devants et l’autre ferma la marche, chacun portant une torche qui répandait des flots de lumière.
Scaër et Alain précédèrent les représentants de l’autorité dans ce cortège improvisé, qui ne s’égara point en route.
On passa devant l’embranchement où les deux Bretons s’étaient fourvoyés et où le sergent de ville d’avant-garde se serait peut-être engagé, si Hervé ne lui eût pas crié d’aller tout droit, et on arriva bientôt à la grille entrouverte.
– C’est par là qu’ils sont descendus, dit Hervé. Et tenez ! Ils ont oublié leurs lanternes sourdes.
Le commissaire en releva une, l’examina de près et hocha la tête en homme qui s’y connaît.
– Ces gens doivent être des voleurs de profession, murmura-t-il.
» Ils n’ont volé ce soir qu’un cadavre, mais ils étaient bien outillés. Seulement, ils ont eu le tort de laisser derrière eux des pièces à conviction.
– En voici une autre, reprit Hervé en se baissant pour ramasser un lambeau d’étoffe qui était resté accroché aux barreaux de la grille. Voyez, Monsieur !… c’est une basque d’habit…
– Ou plutôt le pan d’une redingote, dit le commissaire, après avoir palpé l’objet.
– Le drap est pourri, continua Hervé. C’est un morceau du vêtement que portait M. Nesbitt quand on l’a tué, et que ses assassins auront déchiré en traînant le corps au bout d’une corde. Si on le repêche dans la Seine, vous n’aurez qu’à rapprocher ce fragment pour vous assurer qu’il a été arraché du costume qui a servi de suaire à ce malheureux.
Le commissaire ne dit mot, mais il inséra le lambeau dans la poche de son pardessus.
– Êtes-vous convaincu maintenant ? lui demanda Hervé que ce mutisme impatientait.
– Mes convictions ne se forment pas si vite. Avez-vous autre chose à me montrer ici ?
– Non, Monsieur ; rien de plus.
– Alors, je vais faire fermer cette grille.
Un des sergents de ville fut chargé de l’opération. Il n’eut qu’à tourner la clé qui était restée à la serrure, en dedans. Les gens qui l’y avaient laissée ne comptaient évidemment pas revenir. Donc, leur unique but était de faire disparaître le cadavre, et ce but, ils l’avaient atteint.
Cette conclusion sautait aux yeux, et le plus défiant des magistrats devait finir par s’y rallier.
En attendant, il reprit la direction du cortège qui rebroussa chemin, dans le même ordre, et qui revint assez vite à la salle d’où il était parti.
C’était là qu’allait se dénouer une situation tendue qui préoccupait fort le dernier des Scaër et dont il commençait à n’attendre rien de bon, car le commissaire ne s’était pas encore prononcé sur son cas, et la persistance qu’il mettait à se taire était d’assez mauvais augure.
Allait-il renvoyer chez eux le maître et le serviteur, ou bien les garder jusqu’à plus ample informé ?
Les agents judiciaires ne lâchent pas volontiers les gens qu’ils tiennent et ils ne les lâchent qu’à bon escient.
Il y eut d’abord une nouvelle conférence entre ces deux messieurs, et celle-là dura plus longtemps que la première.
Puis, le commissaire revint dire à Hervé :
– Monsieur, je ne crois pas devoir vous retenir. Vous êtes libre… à une seule condition…
– Laquelle ? demanda fièrement Scaër.
– À condition que vous resterez à la disposition du magistrat qui va instruire cette affaire.
– Il me trouvera toujours prêt à lui répondre, quand il lui plaira de m’interroger. Seulement, je ne m’engage pas à lui fournir de nouvelles indications. J’ai dit ce que je savais et j’ai fait ce que je pouvais. Je m’en tiendrai là.
– C’est votre droit.
– J’ajoute que je m’attends à être surveillé. Peu importe, pourvu que cette surveillance ne s’étende pas à mes amis. Je vous préviens aussi que j’ai le projet de quitter Paris et que si on me surveillait de trop près, je hâterais mon départ.
Le commissaire eut un sourire équivoque. Il pensait sans doute : « Vous ne partirez pas sans ma permission ; » mais il s’abstint de le dire.
– Et ce garçon ? demanda Scaër qui avait maintenant l’air de dicter ses conditions. J’espère que vous ne l’accuserez plus d’avoir mis le feu à cette maison et que vous n’allez pas le garder.
– Non… s’il veut s’engager à changer d’existence et à se tenir tranquille. Prenez-le à votre service, et qu’il ne se mêle plus de faire de la police pour son compte. Les choses n’en iront que mieux.
– Alors, on va suivre cette affaire ?
– Sans aucun doute, et nous utiliserons les renseignements que vous venez de me donner. Ils sont vagues, mais c’est un point de départ et ils nous serviront à nous en procurer d’autres.
» Vous m’avez dit que cette femme se fait appeler Chauvry et qu’elle se faisait adresser ses lettres à Clamart, sans autre indication.
– Parfaitement.
– Une dernière question : les personnes de la famille de M. Nesbitt que vous connaissiez autrefois habitent-elles Paris ?
– Non, Monsieur. Si elles vivent encore, elles habitent les États-Unis… New-York ou Boston. Mes relations avec elles remontent à une dizaine d’années, et depuis ce temps-là, je n’ai pas eu de leurs nouvelles. Vous pouvez vous informer d’elles. L’une était sa belle-sœur, veuve de son frère le commodore Nesbitt, de la marine américaine ; l’autre était sa nièce.
Cette réponse, si nette en apparence, n’était pas conforme à la vérité, puisque la mère et la fille avaient quitté ce monde, mais elle impressionna favorablement ceux qui l’entendirent, et Hervé savait bien ce qu’il faisait en leur parlant d’elles.
Hervé ne voulait pas dénoncer le père de Solange, mais il voulait bien que la police découvrît l’assassin de tous les Nesbitt, et il se disait que ce commissaire y réussirait en suivant les pistes qu’il lui indiquait.
Les recherches commencées en 1860 devaient avoir laissé des traces dans les archives judiciaires, et pour peu qu’on rapprochât cet ancien dossier de celui qu’on allait former en instruisant l’affaire toute récente de l’incendie de la rue de la Huchette, on en arriverait certainement à fouiller le passé de M. de Bernage.
– C’est bien, Monsieur, dit le commissaire, qui avait déjà pris les instructions de son supérieur, vous pouvez vous retirer… et je vous autorise à emmener cet homme.
Hervé ne se le fit pas dire deux fois. Il poussa le gars aux biques vers la brèche et il y passa après lui, sans remercier les deux policiers et même sans les saluer.
Un instant après, dans la rue de la Huchette, Alain lui demanda ce qu’il allait faire et il lui répondit brusquement :
– Je n’en sais rien encore. Accompagne-moi jusqu’au quai.
Le gars aux biques suivit la tête basse, comme un chien que son maître a mal reçu.
Il pensait à Zina. Scaër pensait à la marquise.