Fortuné Du Boisgobey
Double-Blanc

DEUXIÈME PARTIE

IV

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IV

Quatre mois sont passés.

 

Le dernier des Scaër est rentré à Trégunc et Alain est venu bientôt l’y rejoindre.

 

Ils ont quitté Paris, peu de jours après les scènes nocturnes qui se sont déroulées dans la maison de la rue de la Huchette.

 

Hervé s’est brusquement décidé à partir après avoir revu la marquise de Mazatlan.

 

Elle a été longue et dramatique cette dernière entrevue. Elle a même été orageuse, car ils n’étaient pas d’accord et ils ont eu beaucoup de peine à s’y mettre.

 

La marquise voulait absolument poursuivre sans trêve et sans merci les assassins d’Héva Nesbitt. Elle se déclarait prête à les livrer à la justice, au risque de se trouver compromise dans un procès criminel. Il a fallu que Scaër intercédât auprès d’elle en faveur de Solange. Il s’est adressé à son cœur et elle a fini par céder. Il n’a pas manqué de lui représenter que la police en savait assez pour mettre la main sur ces scélérats et qu’il valait mieux la laisser agir seule. La marquise s’est rendue, après avoir discuté longtemps, mais elle a exigé d’Hervé qu’il attendît six mois avant de s’exiler pour toujours.

 

Elle trouvait bon qu’il se retirât en Bretagne, mais non pas qu’il passât à l’étranger avant le dénouement du drame qui allait se jouer à Paris, et elle se réservait de rester en scène jusqu’au bout.

 

Que ferait-elle seule contre l’ennemi commun ? quelle part prendrait-elle aux opérations de la guerre, après le départ de son allié, un départ qui ressemblait à une défection ? Elle ne s’était pas expliquée sur ses intentions, pas plus que sur les sentiments que lui inspirait Hervé.

 

Et Hervé ne lui avait pas déclaré les siens.

 

Les derniers incidents de cette campagne de huit jours l’avaient découragé. Il voulait se reposer et se recueillir. À l’activité qui s’était emparée de lui tout à coup avait succédé une sorte de torpeur morale et physique. C’est un effet assez ordinaire du surmenage et des émotions répétées.

 

Cependant, il n’en était pas encore à se repentir d’avoir pris parti pour la d’Héva Nesbitt. Il restait même prêt à l’appuyer encore, quand viendrait le jour où elle réclamerait son aide.

 

Il préférait seulement qu’elle agît sans lui, jusqu’au moment où elle aurait besoin d’un défenseur.

 

Cela pouvait arriver, car Bernage et son complice n’étaient pas abattus ; ils savaient qu’elle était leur plus dangereuse adversaire et ils ne reculeraient devant rien pour se débarrasser d’elle.

 

Ces bandits ne regardaient pas à un crime de plus ou de moins.

 

Alors, Hervé risquerait tout pour secourir la marquise.

 

Mais puisqu’il était décidé à temporiser, il ne pouvait mieux faire que de se terrer en Cornouailles pour attendre les événements.

 

Ses intérêts l’y appelaient : des fermages arriérés à recevoir, des créances douteuses à faire rentrer. M. de Bernage avait acheté les terres et le château et il n’y avait plus à y revenir, puisque promesse vaut vente, mais l’acte n’était pas encore signé et, provisoirement, Hervé de Scaër continuait à exercer ses droits de propriétaire.

 

Les six mois accordés aux instances de Mme de Mazatlan n’étaient pas de trop pour lui permettre de rassembler toutes ses ressources avant de s’embarquer et il tenait à en profiter.

 

Le prix de la coupe de bois qu’il avait touché récemment suffirait et au delà à le défrayer pendant son séjour en Bretagne, et il espérait recouvrer sur place d’autres sommes assez importantes.

 

Il s’attendait du reste à être contraint de sortir du château, dès que la vente serait consommée, et il ne faisait, pour ainsi dire, qu’y camper, car il s’était établi dans une chambre située sous les toits et très sommairement meublée.

 

Alain, qui l’avait suivi avec l’obéissance passive qu’un soldat doit à son officier, et qui se préparait à le suivre au bout du monde, Alain ne gardait plus les chèvres.

 

Son maître l’avait équipé en garde-chasse et l’emmenait avec lui dans ses tournées sur ses domaines.

 

Alain, du reste, n’était plus le même homme. Lui, si ardent à se venger des misérables qui l’avaient fait veuf, il ne parlait plus d’eux, et depuis son retour au pays, il n’avait pas prononcé une seule fois le nom de Zina.

 

Il était devenu si taciturne et si sauvage que ses camarades de ferme le croyaient un peu fou. Ils l’appelaient entre eux « l’innocent ». C’est le mot dont se servent les Bretons pour désigner ceux dont l’intelligence s’est évaporée et ils les croient visités de Dieu.

 

Alain les laissait dire et, s’il avait perdu la parole, il n’avait pas perdu la mémoire, car il ne cessait pas de penser aux catastrophes qui avaient ramené son maître en Bretagne.

 

Scaër ne s’était pas séparé de la marquise sans échanger avec elle une promesse de correspondance réciproque.

 

La promesse avait été tenue de part et d’autre. Mais les lettres de Mme de Mazatlan, fréquentes d’abord, s’étaient peu à peu faites plus rares.

 

Elles ne lui avaient d’ailleurs rien annoncé de nouveau depuis son départ. M. de Bernage, écrivait-elle, ne paraissait pas avoir été inquiété par la justice, car il continuait à mener le même train. Sa fille n’était pas encore mariée. M. Ricœur de Montréal n’avait pas quitté Paris et il avait toujours ses grandes entrées chez M. de Bernage.

 

Mme de Cornuel ne se montrait plus au Bois en voiture découverte avec son élève, mais elle habitait encore l’hôtel du boulevard Malesherbes.

 

La police cherchait toujours, mais il ne paraissait pas qu’elle eût trouvé ni l’incendiaire, ni les voleurs de cadavres que Scaër n’avait pas omis de signaler à la marquise.

 

On démolissait la maison de la rue de la Huchette, aux frais de la ville, pour cause de danger public ; on avait dragué la Seine en amont du pont de l’Hôtel-Dieu, et les journaux annonçaient qu’on y cherchait la preuve d’un crime mystérieux.

 

Mme de Mazatlan croyait savoir qu’on prenait des renseignements sur M. Georges Nesbitt, en France, en Amérique et en Chine.

 

Elle espérait plus que jamais que la lumière se ferait et, pour y aider, elle avait écrit de son côté à New-York et à la Havane.

 

Elle priait Scaër de prendre patience et elle lui laissait entrevoir qu’elle pourrait bien venir en personne, à Trégunc, lui apporter de bonnes nouvelles.

 

Ces lettres étaient écrites sur un ton de familiarité affectueuse, et si Hervé avait voulu lire entre les lignes, il aurait facilement deviné que la marquise avait une forte inclination pour lui.

 

Mais il se raidissait contre cette idée et il persistait à répondre assez froidement. Son caractère s’était assombri, il se fatiguait d’attendre et il lui prenait assez souvent des envies de s’embarquer sans tambours ni trompettes, en secouant la poussière de ses souliers sur ce sol ingrat où il n’avait eu que des revers.

 

Il n’attendait pour cela que la prise de possession par M. de Bernage des domaines hypothéqués et, à son grand étonnement, les choses restaient en l’état. Les notaires ne bougeaient pas, et M. de Bernage ne donnait pas signe de vie.

 

Vers le milieu du mois de juin, il reçut de Mme de Mazatlan une lettre énigmatique. Elle lui apprenait qu’elle allait être obligée de s’absenter pour trois semaines et elle lui laissait entendre que ce voyage très prochain avait pour but de mettre fin à des incertitudes qui se prolongeaient beaucoup trop.

 

Elle attribuait les lenteurs de l’enquête secrètement poursuivie à la situation politique. On était en pleine période plébiscitaire. Il y avait chaque jour des troubles dans la rue. On brisait les kiosques et les sergents de ville chargeaient la foule. Il s’ensuivait que la police, ayant fort à faire pour réprimer ces désordres, ne s’occupait guère de chercher les auteurs d’un crime que la prescription de dix ans allait bientôt couvrir.

 

La marquise terminait en priant Hervé de ne pas bouger de Trégunc avant le 15 juillet et en lui promettant qu’à cette date, elle le tirerait d’inquiétude.

 

Cette épître avait achevé de refroidir le zèle d’Hervé. Il s’était promis de ne pas dépasser le terme qu’elle lui fixait et de quitter la France sans remettre les pieds à Paris.

 

Rien ne le retenait plus en Bretagne. Les rentrées s’étaient faites mieux qu’il ne l’espérait. Il avait devant lui un capital suffisant pour payer son passage et celui d’Alain en Australie, et pour entreprendre là-bas de refaire sa fortune.

 

Il décida qu’il partirait le 20 juillet pour l’Angleterre où il trouverait un paquebot de la grande ligne australienne, passant par le canal de Suez, ouvert depuis six mois.

 

L’exécution de ce projet était subordonnée à l’arrivée de la marquise ou des nouvelles qu’elle avait promis de lui donner, mais quand un mois se fut écoulé sans qu’il eût rien reçu, il commença ses préparatifs de départ.

 

Ils n’étaient pas compliqués, car il portait tout avec lui, comme le philosophe grec, et il n’avait pas à rendre compte de ses actes, pas même à ses créanciers hypothécaires, puisque M. de Bernage se substituait à lui, comme acquéreur de la totalité des biens immeubles.

 

Cinq jours avant la date qu’il s’était fixée, il était en mesure de se mettre en route. Il comptait traverser la presquîle bretonne et prendre, à Saint-Malo, le bateau de Jersey et de Southampton.

 

Il lui en aurait coûté de partir sans revoir les coins de terre dont le souvenir vivait dans son cœur : le dolmen de Trévic où lui était apparue jadis cette fée qui devait plus tard influer sur sa destinée, et aussi le cottage qu’avait habité Héva Nesbitt, et ces ruines du château de Rustéphan qu’il avait tant de fois visitées avec elle.

 

Il se décida à faire ces trois excursions, le même jour, et il partit de grand matin, à pied, escorté par le fidèle Kernoul.

 

On était au premier mois de l’été. C’est la belle saison de la Bretagne, car, au printemps, les genêts et les ajoncs se couvrent déjà de fleurs d’or, mais il pleut trop souvent.

 

Ce jour-là, le ciel était d’azur, le vent qui soufflait du nord tempérait l’ardeur du soleil et la mer, abritée par les rochers de la côte, s’étendait à perte de vue comme une immense nappe bleue.

 

On la voyait du château et, en moins d’une heure, ils arrivèrent à la pointe où se dressait l’énorme monument druidique, placé là comme une sentinelle avancée.

 

Hervé, très ému, se taisait. Alain, qui ne parlait pas souvent, lui dit en lui montrant le large :

 

– Voyez donc, notre maître !… c’est comme le jour où la dame a débarqué, il y a trois ans.

 

Scaër regarda et vit un petit bateau à vapeur qui manœuvrait à deux ou trois kilomètres de la terre.

 

– Il n’est pas si grand ni si bien gréé que le yacht qu’elle montait, reprit le gars aux biques.

 

– Ce n’est pas un bateau de pêche, murmura Scaër.

 

– Tout de même, notre maître. Il en vient comme ça de Nantes, loués par des gros négociants qui s’amusent à prendre du poisson aux Glenans.

 

– On dirait que celui-là cherche un mouillage… c’est singulier

 

Une pensée venait de traverser l’esprit de Scaër.

 

Il se disait :

 

– Si c’était elle ?

 

Sans nouvelles de la marquise de Mazatlan qui, depuis un mois, ne lui écrivait plus, Hervé se demandait si elle avait eu l’idée de lui faire une surprise, en débarquant à l’improviste sur cette côte où il l’avait déjà rencontrée.

 

Il l’espérait presque. Elle était bien assez riche pour avoir acheté un nouveau yacht et repris la vie sur l’eau qu’elle avait menée avant d’être veuve.

 

On croit volontiers ce qu’on désire, et, sans se l’avouer à lui-même, Hervé ne désirait rien tant que de la revoir.

 

– Non, notre maître, dit Alain ; le voilà qui met le cap sur les îles. C’est bien ce que je pensais. Et puis, la dame naviguait sous pavillon espagnol et je vois le pavillon tricolore à l’arrière du bateau.

 

Ce n’était pas une raison concluante, car Mme de Mazatlan, Française par son père, avait bien pu arborer les couleurs de son pays d’origine. Mais la supposition d’un retour par mer était si invraisemblable que Scaër ne s’y arrêta pas longtemps.

 

Il se contenta de faire le tour du dolmen et, pour se soustraire à l’obsession du souvenir, il reprit le chemin qui aboutissait à la grande route de Pontaven, sans se retourner pour observer les manœuvres du yacht.

 

Cette route, il l’avait suivie bien souvent avec Héva Nesbitt, qu’il reconduisait chez sa mère, à travers les landes, et il la connaissait mieux que la rue de la Paix.

 

Elle traverse une contrée sauvage et elle est si peu fréquentée qu’on n’y rencontre guère que de loin en loin un pâtre, assis sur le revers d’un fossé.

 

On se croirait au temps des Druides. On ne voit que des landes, des pierres et le ciel.

 

Ce paysage mélancolique n’était pas fait pour distraire de ses sombres pensées le dernier des Scaër. Il s’y laissait aller et il ne regrettait pas d’avoir entrepris, avant de s’expatrier, ce triste pèlerinage aux lieux où il avait aimé pour la première fois.

 

Il oubliait ses récentes aventures, comme on oublie un mauvais rêve, et il évoquait le souvenir de sa jeunesse.

 

Chaque bloc de granit lui rappelait un incident de ses promenades à deux. Héva leur avait donné des noms, d’après leurs formes. L’un était : l’autel ; un autre : la chaise du diable ; un autre : l’éléphant.

 

Il y en avait un au bord de la route, posé en équilibre sur une roche conique, une pierre branlante, comme on dit, que l’effort d’un seul homme fait osciller. La légende bretonne affirme qu’elle ne bouge pas quand la femme de celui qui essaie de la mettre en mouvement est infidèle. Héva ne manquait jamais d’exiger que le fiancé de son cœur tentât l’épreuve, et c’était des rires joyeux lorsque la pierre se balançait sous la moindre pression de la main d’Hervé.

 

La maisonnette qu’elle avait habitée avec sa mère était à plus d’une lieue de là, près du hameau de Kergoz, et en interrogeant Alain, Hervé apprit qu’elle était occupée depuis deux mois par une colonie d’artistes qui l’avaient louée pour la saison et qui y menaient joyeuse vie.

 

Fontainebleau ne suffit plus aux paysagistes parisiens. Beaucoup viennent chercher des sujets d’études au fond de la Bretagne. Ils ont pris possession du bourg de Pontaven ; la salle à manger de la principale auberge est tapissée de leurs peintures et ils explorent les bois qui bordent le cours de l’Aven, une petite rivière dont les eaux claires vont se jeter dans la mer, à quelques kilomètres de ce Barbizon armoricain.

 

Le renseignement fourni par le gars aux biques décida Hervé à modifier son itinéraire. Il ne se souciait pas de tomber au milieu d’une bande de rapins chevelus qui l’auraient empêché de se recueillir en visitant le cottage où la chère morte avait vécu. Il n’y tenait pas d’ailleurs essentiellement, car il n’y était entré que deux ou trois fois pendant que la mère et la fille l’habitaient. Il renonça donc à s’y arrêter, préférant revoir les ruines de Rustéphan où il était venu si souvent avec Héva et où il espérait n’être pas troublé par les gaietés bruyantes de ces messieurs.

 

Rustéphan est un château bâti au quinzième siècle et ruiné pendant les guerres de religion. Il n’est pas au bord de la route et les touristes ont quelque peine à le découvrir au milieu des arbres d’un immense verger attenant à une ferme. Il faut, pour y arriver, ouvrir des barrières et franchir des échaliers.

 

C’était une des promenades favorites de la jeune Américaine qui se plaisait à escalader les obstacles et même à grimper, par un chemin périlleux, jusqu’au faîte de la seule tour qui soit restée debout et que couronne une plate-forme d’où l’on a une vue magnifique sur les landes et sur la mer.

 

Hervé comptait bien faire encore une fois, ce jour-là, l’ascension du donjon et passer une heure ou deux à méditer, là haut, sur les vicissitudes de la vie.

 

Il fut un peu surpris de voir, stationnant sur la grande route, un immense break, dont les chevaux avaient été dételés et emmenés. Le cocher était sans doute allé leur donner l’avoine et boire un coup à la ferme, personne n’était resté pour garder la voiture, quoiqu’on y eût laissé des sacs et des couvertures de voyage.

 

Il n’y avait pas de quoi s’étonner, car en cette saison, ils ne sont pas rares les étrangers qui parcourent à petites journées ce coin si curieux du Finistère, mais dans la disposition d’esprit où se trouvait Hervé, tout incident le préoccupait.

 

Il s’était inquiété du yacht qui croisait devant la pointe de Trévic ; il s’inquiétait maintenant de ce break. Il se demandait ce qu’il faisait là et quels voyageurs il avait amenés.

 

– Ça ne vient pas de Pontaven, dit Alain. Je connais tous les loueurs du bourg et je ne leur ai jamais vu cette carriole-là. C’est de Lorient ou de Vannes. Des Parisiens qui vont à Quimper et à Penmarc’h par Concarneau.

 

Scaër était du même avis que le gars aux biques et il pestait contre ces touristes malavisés qui avaient sans doute envahi les ruines, un instant avant qu’il arrivât.

 

Pour se consoler de ce contretemps, il se dit qu’ils n’y feraient probablement pas un long séjour et qu’il en serait quitte pour attendre sous les chênes d’alentour qu’ils eussent fini d’explorer ces vénérables restes de l’architecture féodale.

 

Il s’engagea donc dans le chemin à peine tracé qui y conduit et il arriva au champ planté qui les entoure.

 

De ce côté, le château présente une de ses trois faces qui ont résisté au temps, – la quatrième n’existe plus, – et un grand pan de muraille masque la cour intérieure où l’on entre par une porte ogivale, à droite, près de la grosse tour.

 

La ferme est à une certaine distance et ses habitants ne se montraient pas. Les touristes non plus. Seulement, on entendait des éclats de voix et des rires.

 

Bientôt, un bruit tout particulier frappa les oreilles d’Hervé qui s’était rapproché de la muraille, le bruit que fait en sautant le bouchon d’une bouteille de vin de Champagne.

 

– Je suis tombé sur des gens qui déjeunent là… c’est le comble de la déveine, dit-il entre ses dents.

 

Et pour savoir définitivement à quoi s’en tenir, il s’avança jusqu’à la porte béante.

 

Il avait deviné. Deux messieurs et une dame, assis sur des pliants et servis par un groom en livrée, trinquaient gaiement devant une table portative sur laquelle le couvert était mis.

 

Hervé ne put retenir un cri de surprise en reconnaissant les convives, qui répondirent par des exclamations si retentissantes que les corneilles perchées sur les créneaux s’envolèrent.

 

Ils accoururent tous les trois, le verre en main, et ils se mirent à danser une ronde autour du châtelain de Trégunc, stupéfait de trouverPibrac, l’interne Delle et Mlle Margot, tous plus ou moins gris et parlant tous à la fois.

 

– Te voilà ! tu n’es donc pas parti pour l’Australie ?

 

– Bonjour, cher Monsieur. Donnez-moi donc des nouvelles de mon blessé de l’Hôtel-Dieu.

 

– Prince Breton, je vous salue !… Pas gai, votre pays !… je préfère le foyer du Châtelet.

 

– Ah ! ça, d’où sortez-vous ? demanda Scaër abasourdi.

 

– Et toi, mon vieux ? répliqua Pibrac.

 

– Moi, je demeure tout près d’ici.

 

– Tiens ! c’est vrai… je l’avais oublié.

 

– Alors, ce n’est pas pour me voir que tu es venu ?

 

– Ma foi, non !… c’est une idée de Margot qui a lu des romans où l’on parle de la Bretagne… et je lui ai payé le voyage… ça ne me gêne pas… j’ai gagné mille louis aux courses et sept cents louis au baccarat… J’ai invité Delle qui vient de passer triomphalement son examen et qui peut s’offrir deux mois de vacances… Ce que nous faisons la fête depuis notre départ de Paris, tu ne peux pas te le figurer !… En poste, tout le temps !… dans un break que j’ai acheté à Nantes… et nous en sommes à notre troisième panier de Moët… nous le finirons à la pointe du Raz… Mais il ne s’agit pas de ça… tu vas nous recevoir dans ton château… tes vassaux seront épatés… et s’il y a un pardon Margot y dansera un pas de caractère. À propos… il est donc encore à toi, ton château ?…

 

– Pas pour longtemps.

 

– Oui, je comprendsBernage va te sommer, un de ces jours, de lui céder la place. Tu sais que sa fille n’est pas encore mariée ?

 

– On me l’a dit.

 

– Il ne quitte pourtant pas son Canadien, mais il ne l’a pas encore présenté au Cercle. Et tu ne seras pas fâché d’apprendre qu’il court de mauvais bruits sur leur compte.

 

– Ça ne m’étonne pas.

 

– Ils ne valent pas mieux l’un que l’autre, dit Margot.

 

– Et ce garçon que j’ai laissé avec vous sur la place Vendôme ? demanda l’interne.

 

– Il n’est pas loin d’ici, dit Hervé.

 

Alain, par discrétion, était resté dans le verger.

 

– Je voudrais bien le revoir.

 

– Vous le verrez tout à l’heure.

 

– On ne l’a plus inquiété ?

 

– Non, et j’espère qu’on ne l’inquiètera plus, car je vais quitter la France et je l’emmènerai avec moi.

 

– Comment !… tu pars ! s’écria Pibrac. Tu lâches ta patrie !

 

– Il le faut.

 

– Vous partez au bon moment, dit l’interne. La guerre est déclarée.

 

– La guerre ? répéta Hervé qui, depuis huit jours, ne lisait plus les journaux.

 

– Eh ! oui, la guerre avec la Prusse. Et j’ai bien envie de demander à servir comme chirurgien auxiliaire.

 

– Une drôle d’idée que tu as là, dit Pibrac. On n’aura pas besoin de toi. Les zouaves seront à Berlin dans six semaines.

 

– Je ne crois pas… et même

 

– Ah ! mais, vous n’allez pas nous embêter avec la politique ! interrompit Margot. Prince Breton, venez prendre le café pendant qu’il est chaud. Tais-toi, Ernest ! Tu n’iras pas à la guerre, puisque tu t’es payé un remplaçant. Laisse ce toqué de Delle s’engager, si ça lui fait plaisir et offre-moi un verre de chartreuse.

 

– Ça va ! dit Pibrac en donnant le bras à la donzelle pour la ramener à la table où le café les attendait.

 

Hervé suivit machinalement. La nouvelle qu’il venait d’apprendre avait changé le cours de ses idées. Il se disait que cette guerre arrivait à point et qu’au lieu d’aller chercher aux antipodes la fortune ou la mort, il ferait mieux de se battre pour son pays.

 

L’interne, qui marchait à côté de lui, reprit à demi-voix :

 

– Voulez-vous que nous causions en tête-à-tête, cher Monsieur ? J’ai à vous parler de choses qui vous intéresseront et qui n’intéresseraient pas notre ami.

 

– Je ne demande pas mieux, répondit Hervé, un peu surpris de cette ouverture.

 

Il connaissait très peu M. Delle et il ne devinait pas de quoi ce jeune homme voulait l’entretenir en particulier.

 

– Bon ! dit l’interne ; seulement, il faut trouver un prétexte pour quitter momentanément Pibrac et sa compagne, car je tiens à ce qu’ils ne se doutent de rien.

 

Et presque aussitôt :

 

– Je crois que je le tiens, le prétexte. Laissez-moi faire.

 

Le couple si bien assorti était déjà attablé et Margot versait à la ronde le cognac et la chartreuse pour appuyer le café qui fumait dans les tasses.

 

– N’avez-vous pas honte ? leur cria-t-il. Vous ne pensez qu’à boire des petits verres au milieu de ces ruines imposantes !… vous auriez aussi bien fait de rester sur le boulevard et de vous asseoir à la terrasse du café de la Paix. Moi, je prétends les visiter en détail.

 

–  ! va donc, archéologue de carton ! ricana Pibrac.

 

– Et je suis sûr que M. de Scaër aura l’obligeance de me servir de cicerone à travers ces nobles débris du moyen âge.

 

– Très volontiers, dit Hervé.

 

– Peut-on monter sur cette tour ?

 

– Ce n’est pas très commode… il y a bien un escalier, mais il y manque des marches, par-ci, par-là.

 

– Ça m’est égal. Au collège, j’ai eu un premier prix de gymnastique. Je n’ai même jamais eu que celui-là.

 

– Alors, tout ira bien. Je connais le chemin depuis le temps où je grimpais là-haut pour y dénicher les chouettes.

 

» Et vous serez payé de vos peines, car vous découvrirez toute la côte, depuis la baie de la Forest jusqu’à l’anse du Pouldu, comme si vous aviez sous les yeux une carte géographique.

 

» C’est une vue à vol d’oiseau.

 

– Voilà qui m’est égal ! s’écria Pibrac.

 

» Allez, mes enfants, allez vous casser le cou pour contempler l’Océan. Moi, je vais fumer une pipe, en attendant qu’il vous plaise de descendre.

 

Delle emmena Hervé, qui ne demandait qu’à s’aboucher avec lui, car il pressentait que l’interne avait à lui faire une communication importante.

 

Ils entrèrent ensemble dans la tour qui, à l’intérieur, avait l’aspect d’un puits recouvert d’une calotte de pierre.

 

Des trois étages qu’elle avait jadis, il ne subsistait rien qu’une plate-forme, au sommet, suspendue en l’air et menaçant ruine, mais se soutenant grâce à la solidité de son architecture.

 

Au moyen âge on bâtissait mieux qu’à présent.

 

L’escalier, pris dans l’épaisseur du mur, avait résisté au temps et aux sièges soutenus par le château, et quoiqu’il présentât deux ou trois solutions de continuité, il était encore praticable.

 

Delle et Scaër, jeunes et lestes tous les deux, le gravirent sans peine. Aussitôt arrivé sur la plate-forme, l’interne se mit à regarder en bas, au lieu d’examiner le panorama.

 

– Les voilà attablés, murmura-t-il. Margot boit de la chartreuse et Pibrac boit de l’eau-de-vie. Ils ne nous dérangeront pas. Mais… n’est-ce pas mon blessé qui se promène sous les arbres du verger ?

 

– Lui-même, répondit Hervé. Je l’y ai laissé, parce que je ne savais pas que vous étiez là, mais je l’appellerai.

 

– Quand nous serons descendus. Il n’a pas besoin d’entendre ce que j’ai à vous dire.

 

– Parlez, je vous en prie.

 

– Moi, je vous supplie de ne pas croire que je cherche à surprendre vos secrets, en me mêlant de ce qui ne me regarde pas. Le hasard m’a mis au courant de certains faits qu’il peut vous importer de connaître et dont je n’ai pas encore dit un mot à qui que ce soit… pas même à notre ami Pibrac qui n’est pas discret. À vous, c’est différent, et comme je n’ai pas promis de me taire, je vais vous apprendre tout ce que j’ai su depuis votre départ.

 

– Sur Alain ? demanda Scaër, de plus en plus étonné et même un peu défiant.

 

– Sur ce garçon, et sur d’autres personnes. Il faut d’abord que je vous dise de qui je tiens mes renseignements. Je n’aime pas les policiers, vous le savez, mais j’ai un parent qui occupe de hautes fonctions à la préfecture de police… que voulez-vous !… on n’est pas parfait… et du reste, il fait bon avoir des amis partout, comme vous allez voir. Ce parent a su que c’était moi qui avais soigné à l’Hôtel-Dieu l’homme qu’on accusait d’avoir mis le feu rue de la Huchette, que je m’étais occupé de lui faire obtenir son exeat, que vous étiez venu me le recommander, et qu’après sa sortie j’étais entré en relations avec vous. Il a su tout cela par les rapports de ses agents, car depuis l’incendie, Alain a toujours été surveillé.

 

– Je m’en suis aperçu.

 

– Oui, puisque vous avez eu affaire à un commissaire, une nuit

 

– Vous savez cela !

 

– Mon parent m’a fait appeler quelques jours plus tard et m’a demandé ce que je pensais de votre compatriote… et de vous. Vous devinez ce que je lui ai répondu. J’ai pour vous autant d’estime que de sympathie.

 

– C’est réciproque.

 

– Je l’espère, et je reviens à mon récit. Mon parent était déjà très bien disposé pour vous, et comme il me porte beaucoup d’amitié… je me flatte même qu’il fait cas de mon jugement… il n’a pas craint de me parler de votre cas. Il m’a raconté votre rencontre nocturne avec ce commissaire et ce qui s’en est suivi. J’ai su par lui que vous étiez parti brusquement pour la Bretagne, qu’on vous y laisserait tranquille et qu’on recherchait activement l’auteur ou les auteurs de deux ou trois crimes anciens ou récents.

 

– Quoi ! il vous a parlé non seulement de l’incendie, mais encore de…

 

– Il m’a parlé de la disparition, il y a dix ans, du propriétaire de la maison, et il m’a dit qu’on menait très secrètement une enquête sur cette disparition inexplicable. Il a même ajouté que vous aviez indiqué au commissaire la marche à suivre pour éclaircir ce mystère et que vous lui aviez donné un avis très judicieux.

 

– Je lui ai conseillé de s’informer en Amérique.

 

– C’est ce qui a été fait, je crois. Mon parent ne m’en avait pas dit davantage, mais pendant ces quatre derniers mois, j’ai eu quelquefois l’occasion de le revoir et j’ai su de lui qu’on était sur une piste, qu’on n’avait pas encore de preuves positives, mais qu’on en aurait bientôt, et que les coupables seraient arrêtés, quelle que fût leur situation sociale.

 

– Il sait donc que ce sont des gens du monde ?… des gens riches ?

 

– Probablement. Et j’ai retenu des paroles qu’il a prononcées et que je vais vous répéter. Je n’en avais pas d’abord compris la portée… j’ai réfléchi depuis, et je crois avoir deviné à quel acte de votre vie il faisait allusion en me disant textuellement ceci : « Votre Breton s’est conduit comme un vrai gentilhomme. Il n’a pas hésité entre son intérêt et son honneur. Il a sacrifié son intérêt et il n’a dénoncé personne. Nous ferons ce qu’il ne pouvait pas faire et chacun sera traité selon ses œuvres. »

 

Ce langage peu clair ne compromettait pas le haut fonctionnaire qui l’avait tenu, mais Scaër n’eut pas de peine à comprendre qu’il visait la rupture de son mariage et le silence qu’il avait gardé, par pitié pour la fille de l’assassin qui avait été sa fiancée.

 

– Les indiscrétions de Pibrac m’ont éclairé, reprit l’interne. Je ne connais pas M. de Bernage, ni les gens qui l’entourent, mais je crois bien que la police s’occupe d’eux.

 

– Je m’étonne qu’elle n’ait rien trouvé, dit évasivement Hervé.

 

– Elle aurait trouvé, si elle ne s’occupait pas tant de politique, depuis qu’il y a des troubles dans la rue.

 

C’était précisément ce que la marquise avait écrit à Hervé.

 

– Et, continua M. Delle, il est à craindre que de nouveaux événements ne lui donnent encore plus de besogne. La guerre qu’on vient de déclarer agite déjà tout le pays. Le désordre est partout, et les agents ne suffisent pas à assurer la tranquillité dans Paris. Les coquins vont avoir beau jeu.

 

» Maintenant, cher Monsieur, vous voilà renseigné. Je tenais à vous dire tout cela en tête-à-tête. Pibrac n’est pas sérieux et Margot l’est encore moins que lui, si c’est possible. Si je me suis décidé à voyager avec eux, c’est que la guerre, je le prévois, va m’empêcher de terminer mes études et que je n’étais pas fâché de me distraire un brin avant de m’engager dans une ambulance comme je me propose de le faire, la semaine prochaine, en rentrant à Paris. Je ne regrette pas d’être venu, puisque je vous ai rencontré… et peut-être tranquillisé sur les suites de votre aventure de cet hiver.

 

Hervé remercia chaleureusement l’interne et il eut bonne envie de lui en dire et de lui en demander davantage. Maintenant, il avait pleine confiance dans ce brave jeune homme qui aurait pu être pour lui un précieux auxiliaire, non seulement à cause de ses relations de parenté avec un employé supérieur de la préfecture de police, mais aussi parce qu’il était loyal et avisé.

 

Malheureusement, il aurait fallu lui parler du rôle qu’avait joué en cette affaire Mme de Mazatlan et Hervé ne se croyait pas le droit de la mettre en cause, en racontant que c’était elle qui lui avait signalé les assassins de sa cousine Héva.

 

Et puis, une idée fixe venait de se loger dans la tête du dernier des Scaër. Il était las de se débattre dans les incertitudes d’une situation sans issue et, pour en sortir, il voulait s’engager dans l’armée. Il avait jadis manqué Saint-Cyr ; mais il était bon à faire un simple soldat, dût-il servir dans l’infanterie, en dérogeant aux traditions de sa race. Ses aïeux avaient toujours combattu à cheval, depuis le temps des croisades. Un Scaër ruiné pouvait bien se battre à pied, comme les gars Cornouaillais.

 

– Nous ferions bien, je crois, de descendre, reprit l’interne. Je vois que Pibrac nous appelle en gesticulant. Son groom plie bagage et le cocher est allé atteler.

 

– J’aurais voulu vous offrir l’hospitalité chez moi, dit Hervé, mais…

 

– Oh ! je comprends que vous ne vous souciez pas d’héberger Margot. Cette créature a le diable au corps et elle scandaliserait vos paysans. Laissez-les filer sur Concarneau, avec moi. Nous y coucherons ce soir, et nous devons partir demain pour Pennmarc’h par Quimper. Je dirai que je suis fatigué et, si vous le permettez, j’irai vous voir, sauf à les rejoindre après-demain.

 

– Je serai bien heureux de vous recevoir.

 

– Et moi de passer une journée avec vous.

 

L’interne, en causant, s’était assis sur le parapet du donjon. Pour partir, il sauta brusquement sur la plate-forme et il faillit tomber la face en avant, car la dalle sur laquelle il prit pied céda sous son poids et s’effondra, en soulevant un nuage de poussière.

 

Il n’eut que le temps de se reculer vivement pour ne pas disparaître dans un trou.

 

– Diable ! dit-il, elle n’est pas solide la tour de Rustéphan. Un peu plus et je m’enfonçais dans le troisième dessous.

 

Hervé n’en revenait pas de cet accident. Quatre siècles avaient passé sur le donjon presque sans l’ébrécher et le pavé de granit de la plate-forme n’avait pas résisté à un choc assez faible.

 

C’était à n’y rien comprendre.

 

Delle, qui aimait à se rendre compte des effets et des causes, s’était mis à genoux pour examiner le fond de l’excavation.

 

– Je ne serais pas tombé de bien haut, dit-il. Le creux n’a pas deux mètres de profondeur… mais je crois bien qu’il y avait ici une oubliette… et elle a servir… car il en sort une odeur que je connais bien… ça sent l’amphithéâtre d’anatomie.

 

Hervé la sentait aussi cette odeur caractéristique. Elle lui arrivait par bouffées et elle lui rappelait le souvenir d’une scène nocturne à laquelle il avait assisté dans la maison de la rue de la Huchette, quatre mois auparavant, lorsque les assassins du malheureux Nesbitt avaient tiré de la muraille le corps de leur victime pour le traîner dans la Seine.

 

Et Hervé, saisi d’horreur, se demandait en frissonnant si ces misérables en avaient caché un autre sous les dalles de la plate-forme.

 

C’était trop de cadavres. Le cœur lui manquait.

 

– Il faut voir ça de près, dit l’interne. C’est curieux et ça rentre dans ma spécialité. Seulement, je ne tiens pas à dégringoler du haut en bas de la tour et je vais commencer par éclairer le trou avant d’y descendre.

 

Il tira de sa poche une boîte d’allumettes et un journal dont il arracha un fragment qu’il roula de façon à l’empêcher de brûler trop vite ; après quoi il y mit le feu et il le lâcha dans la cavité que la dalle, en tombant, avait laissée à découvert.

 

Penché sur l’ouverture, il suivit des yeux ce luminaire volant jusqu’à ce qu’il eût touché le fond, ou il acheva de brûler.

 

– Parfaitement, dit-il, je ne m’étais pas trompé. Il y a un squelette là-dedans… et très bien conservé, ma foi !… S’il était là depuis des siècles, il ne serait pas en si bon état… et il sentirait moins mauvais… C’est un squelette contemporain… et non pas celui d’un vassal qu’un seigneur du moyen âge aurait jeté dans les oubliettes. Je calomniais les châtelains de Rustéphan.

 

Ces plaisanteries horripilaient Hervé de Scaër, et elles étaient vraiment de mauvais goût. Il ne comprenait pas que Delle prît ce ton dégagé pour annoncer une lugubre trouvaille. Il oubliait que les études médicales de ce brave garçon l’avaient blasé sur les spectacles répugnants et qu’un interne des hôpitaux n’envisage la mort et ses suites qu’au point de vue scientifique.

 

– N’importe, reprit Albert Delle, le malheureux qu’on a mis là n’y est pas venu de son plein gré… il faut qu’on l’ait assassinéUn crime à quarante mètres en l’air, quel joli titre de roman !… Qui l’a commis, ce crime ?… et pourquoi l’a-t-on commis sur le haut de cette tour ?… vous qui êtes du pays, qu’en pensez-vous, cher Monsieur ?

 

Et comme Hervé ne répondait pas :

 

– Un gars qui aurait servi de guide à un touriste amateur de beaux points de vue aurait bien pu l’assommer ici pour lui prendre son argent et l’enfouir dans ce trou. Personne ne l’aurait vu. Du reste, ce n’est pas mon affaire… je ne suis pas juge d’instruction… mais ça m’intéresse à un autre point de vue, et voilà une bonne occasion de faire un peu de médecine légale pendant mes vacances. Je vais examiner ce squelette inattendu, et je vous dirai tout à l’heure l’âge et le sexe du sujet, la cause et la date de la mort.

 

» Le célèbre professeur Orfila fit jadis en ce genre un véritable tour de force… Une vieille femme assassinée et enterrée depuis dix ans dans un jardin de la rue de Vaugirard… il ne restait que les os, et Orfila put dire comment elle était de son vivant et comment on l’avait tuée. Je vais essayer d’en faire autant, quoique je sois dans de moins bonnes conditions. Il n’est pas aussi commode de travailler là-dedans que sur une table d’amphithéâtre. Heureusement, j’ai de quoi m’éclairer. Mes poches sont bourrées de journaux. Depuis que la guerre est déclarée, j’achète tous ceux que je trouve.

 

Sans attendre que Scaër répondît à ce bavardage, l’interne se mit à plat ventre sur le bord de l’excavation et s’y laissai glisser.

 

Scaër, immobile et muet, le regardait et attendait, le cœur serré, qu’il s’expliquât.

 

Scaër craignait de deviner ce qu’il allait dire.

 

La dalle tombée était très large et un homme pouvait passer facilement par l’ouverture, mais le trou n’était pas très creux, car lorsque Delle eut pris pied, sa tête dépassait encore le niveau de la plate-forme.

 

Il disparut bientôt, en s’agenouillant au fond de la cavité et il se mit à allumer des papiers pour s’éclairer.

 

– J’avais bien vu ! cria-t-il, c’est un squelette, en très bon état… il n’y manque pas un os, et si on le nettoyait un peu, il pourrait figurer au musée d’anatomie comparée… Je me demande comment on a pu le préparer si bien… l’assassin était peut-être du métier

 

– Assez ! murmura Scaër, écœuré.

 

– Tiens !… il y en a deux, reprit l’interne ! voilà qui devient curieux !… qui diable a pu emmagasiner ici des squelettes ?…

 

Scaër recula jusqu’au parapet et s’y adossa pour ne pas tomber. Ses jambes se dérobaient sous lui. Il avait compris et il ne se sentait plus le courage d’assister à cette horrible exploration.

 

L’interne leva les yeux et, ne le voyant plus penché sur le trou, il se remit à la besogne, mais il cessa d’annoncer à haute voix les résultats de ses recherches.

 

Peut-être s’était-il aperçu de l’effet que produisait sur Hervé ce langage d’étudiant sceptique, mais il ne pouvait pas deviner la cause de son émotion.

 

Hervé ne doutait presque plus d’avoir découvert la place où le meurtrier d’Héva Nesbitt et de sa mère avait caché leurs cadavres et cherchait vainement à s’expliquer comment ils se trouvaient là.

 

On ne les avait donc pas conduites à Paris, comme il l’avait cru. On les avait donc attirées dans les ruines de Rustéphan et on les y avait égorgées. C’était à n’y pas croire.

 

Delle ne reparut qu’au bout de dix minutes. Il remonta sur la plate-forme, à la force du poignet, et il vint droit à Scaër en disant :

 

– Je n’ai pu compléter mes observations… j’ai brûlé tous mes journaux et je n’y voyais plus clair… mais j’en sais assez… j’ai recueilli les éléments d’un rapport que mon professeur de médecine légale pourrait signer, je m’en flatte. Voici : le premier squelette est celui d’une jeune fille… presque une enfant… l’autre est celui d’une femme de quarante à cinquante ans… on les a tuées toutes les deux en leur brisant le crâne à coups de marteau ou à coups de bâton… en style judiciaire, avec un instrument contondant…, la mort remonte à une dizaine d’années.

 

» On a brûler les cadavres, car les os sont non pas calcinés, mais noircis par l’action du feu qui a consumé seulement les vêtements et les chairs. Je crois même qu’on les a brûlés sur place, car le pavé est couvert d’une couche de poussière noirâtre, qui répand une odeur infecte.

 

» Ce qui m’étonne, c’est que l’assassin ait pu décider les malheureuses à monter sur cette tour. Après ça, il les a peut-être assommées en bas et traînées jusqu’ici… il fallait qu’il fût vigoureux et qu’il connût la cachette où il les a fourrées… la dalle qui a cédé tout à l’heure sous mon poids a été descellée, remise en place et maçonnée à nouveau, dans un temps assez récent… ça se voit aux cassures du plâtreautrefois, on cimentait mieux que ça… et en y réfléchissant, je pense que l’assassin a été aidé par un complice… il n’aurait pas pu faire tout cela, seul.

 

» Comment s’y sont-ils pris pour incinérer ?… ça manque de bois, ici, et il n’y a pas de place pour élever un bûcher à la mode antique… je suppose qu’ils se sont servis de pétrole.

 

Hervé tressaillit en se souvenant que la maison de la rue de la Huchette avait été brûlée au pétrole.

 

C’était décidément le procédé habituel de cette bande de brigands dont l’affreux Bernage était le chef.

 

– Voilà ce que j’appelle un beau crime, reprit l’interne, et exécuté d’après une méthode inédite. C’est, je crois bien, la première fois qu’on s’avise de cacher des cadavres au sommet d’une tour. C’est moins facile que de les enterrer ou de les jeter dans la mer, mais c’est plus sûr.

 

» La mer rapporte quelquefois ce qu’on y jette et les laboureurs fouillent la terre. Je sais bien que des touristes intrépides ou des archéologues enragés auraient pu explorer et même creuser cette plate-forme, mais personne ne l’a fait. Il a fallu un hasard extraordinaire pour mettre à découvert cette espèce de caveau.

 

Hervé écoutait, sans mot dire, ces dissertations hors de propos. Delle s’avisa enfin qu’il tenait un discours oiseux.

 

– Qu’allons-nous faire maintenant ? demanda-t-il.

 

– Rien, répondit nettement Scaër.

 

– Quoi ! vous voulez vous en tenir là ?…

 

– Pour le moment, oui.

 

– Diable !… c’est raide… car enfin si nous informions de cette trouvaille le procureur impérial de l’arrondissement, on chercherait les assassins et on les trouverait peut-être.

 

– Je les connais.

 

– Et vous préférez ne pas les dénoncer ?

 

– Je n’ai pas dit cela. Ce que je veux, c’est que Pibrac et cette Margot ne sachent rien.

 

– Vous avez peut-être raison. Ils embrouilleraient l’affaire

 

– Et elle ne regarde que moi. Demain, si vous venez à Trégunc, comme vous me l’avez promis, je vous dirai tout… mais partons, je vous en prie… je n’y tiens plus.

 

Delle regarda Hervé et lut sur son visage bouleversé les pensées qui l’agitaient.

 

– Partons, cher Monsieur, dit-il. Comptez sur ma visite demain.

 

Ils descendirent l’escalier plus rapidement qu’ils ne l’avaient monté et ils virent que le joyeux couple était parti pour aller rejoindre le break resté sur la grande route.

 

En revanche, ils rencontrèrent Alain, qui venait d’entrer dans la cour et qui reconnut à première vue M. Delle.

 

Il n’avait eu qu’à se louer de lui et il le salua en ôtant sa casquette de garde-chasse.

 

– Bonjour, mon garçon, lui dit l’interne en le gratifiant d’une poignée de mains. Votre maître m’a donné de vos nouvelles, mais je suis très content de voir que votre épaule va bien.

 

Le gars allait répondre en le remerciant de l’avoir si bien opéré à l’hôpital, mais Scaër l’interpella :

 

– Les gens qui étaient là, tout à l’heure, t’ont-ils vu ?

 

– Ils n’ont pas fait attention à moi, répondit Alain, et maintenant ils sont déjà loin d’ici. J’ai entendu rouler la voiture.

 

– Comment ! s’écria Delle, ils sont partis sans m’attendre… et sans me prévenir !

 

– J’ai entendu la dame qui disait au monsieur que ça vous apprendrait à les faire poser… et le monsieur a dit en riant : il nous rattrapera ce soir à Concarneau… il sait à quel hôtel nous logerons… il en sera quitte pour une étape à pied… l’exercice lui fera du bien.

 

– Il me la paiera, celle-là, grommela l’interne qui la trouvait mauvaise, comme on dit et comme on disait déjà dans ce temps-là.

 

– Vous n’irez pas jusqu’à Concarneau, répliqua vivement Hervé. Trégunc est beaucoup moins loin. Vous deviez y venir demain… j’espère que vous voudrez bien y coucher, ce soir.

 

– Ma foi ! j’accepte… et je vous jure que je ne regretterai pas la compagnie que je viens de perdre.

 

– Moi, je serai très heureux que vous soyez mon hôte.

 

Et Scaër ajouta en regardant d’une certaine façon l’interne :

 

– Nous causerons.

 

Il sous-entendait probablement : « quand nous serons chez moi, mais pas avant d’y être. », car il n’ouvrit plus la bouche et Delle n’essaya pas de le faire parler en route.

 

Delle commençait à apercevoir les dessous de la situation. Il comptait sur des confidences prochaines et il n’avait pas besoin d’adresser à Hervé des questions indiscrètes.

 

On chemina silencieusement, deux heures durant, jusqu’à ce qu’on arrivât devant une large avenue de chênes qui conduisait au château.

 

Là, se tenait un jeune gars qui avait succédé à Alain Kernoul dans l’emploi de gardeur de chèvres et qui dit au maître, en bas-breton :

 

– Il y a au manoir un monsieur qui vous attend.

 

– D’où vient-il ? demanda Hervé dans le même idiome.

 

– Il vient de Paris, par mer, répondit imperturbablement le petit paysan.

 

– Que dit-il ? demanda l’interne qui naturellement ne savait pas un mot de breton.

 

– Il dit qu’un monsieur de Paris m’attend chez moi, répondit Hervé, et que ce monsieur est venu par mer. Je n’y comprends rien.

 

– Par le petit yacht qui tire des bordées sous la pointe de Trévic, dit entre ses dents Alain Kernoul.

 

– C’est vrai… je ne pensais plus à ce yacht… mais je ne devine toujours pas qui peut être ce visiteur.

 

– Il y a un moyen bien simple de le savoir, murmura en souriant M. Delle.

 

– C’est d’aller au château… vous avez raison… et vous ne serez pas de trop. Venez, mon cher.

 

L’interne ne se fit pas prier. Il en avait assez de marcher et il n’était pas fâché de se reposer. Il se disait d’ailleurs que Scaër pourrait avoir besoin de lui.

 

Ils se mirent à remonter ensemble, suivis de près par Alain, la grande avenue de chênes, au bout de laquelle se dressait l’antique manoir des seigneurs de Scaër, une construction massive et noire d’un aspect assez rébarbatif.

 

Ils n’échangèrent pas une parole en route.

 

Dans la cour qui précédait le château, pas une voiture. Le visiteur était venu à pied. Donc, Alain avait deviné. La côte de Trévic n’est pas loin. Ce monsieur avait débarquer là.

 

Les fenêtres du rez-de-chaussée étaient ouvertes et le soleil éclairait en plein une grande salleHervé recevait ses fermiers, quand ils apportaient leurs redevances en argent ou en nature, et plus rarement les châtelains d’alentour, quand il leur plaisait de voisiner.

 

Cette salle ressemblait à ce qu’on appelle en Angleterre un hall, en ce sens qu’elle était immense et très haute de plafond, mais elle ne brillait pas par l’ameublement.

 

Une longue table et des escabeaux en bois de chêne, quelques trophées de chasse accrochés au mur. C’était tout.

 

Un homme allait et venait la tête basse et les mains derrière le dos, un homme que Scaër reconnut dès qu’il l’aperçut.

 

Cet homme, c’était M. de Bernage.

 

Scaër pâlit, mais ce fut de colère, et sa résolution fut prise en une seconde. Il ne se demanda pas pourquoi l’assassin d’Héva venait le braver jusque dans ce château où il s’était réfugié en attendant qu’il le lui abandonnât.

 

Il ne pensa qu’à châtier tant d’audace.

 

– Tu le vois, dit-il en le montrant à Alain.

 

– Oui, notre maître, et je le reconnais bien.

 

– Il ne faut pas qu’il sorte d’ici. Tu vas monter la garde sous les fenêtres, pendant que je lui parlerai. Ne laisse approcher personne et tiens toi prêt à entrer quand je t’appellerai.

 

– J’ai compris.

 

L’interne comprenait à demi et il ne demanda pas d’explication à Hervé, qui lui fit signe de le suivre.

 

Ils gravirent ensemble les marches du perron et ils entrèrent de front dans un large corridor qui divisait en deux parties égales le rez-de-chaussée du château.

 

– Puis-je compter sur vous ? demanda Hervé.

 

– En tout et pour tout, répondit Albert Delle.

 

Hervé le remercia d’un coup d’œil et ouvrit la porte de la salle.

 

Bernage, en les voyant entrer tous les deux, interrompit sa promenade et demanda, sans préambule, en désignant l’interne :

 

– Qui est Monsieur ?

 

– Que vous importe ? répliqua Scaër. Il est avec moi, cela suffit. Vous n’avez pas besoin de savoir son nom.

 

– J’ai besoin de vous entretenir en particulier.

 

– Et moi je veux qu’il assiste à notre entretien. Qu’avez-vous à me dire ?

 

– Rien, tant que vous ne serez pas seul. Je vous préviens que vous regretterez d’avoir refusé de m’entendre.

 

– Moins que vous ne regretterez, vous, d’être venu ici.

 

– Ici ?… mais je suis chez moi, ici, puisque j’ai acheté le château avec les terres. Ce serait à vous d’en sortir.

 

– Est-ce pour m’en chasser que vous y êtes entré ?

 

– Non, Monsieur. Et puisque vous me forcez à parler devant un tiers, sachez que je viens, au contraire, vous proposer de résilier notre contrat. Il n’est pas encore signé. Il ne tient qu’à vous qu’il ne le soit jamais. Avant de quitter Paris, j’ai prévenu mon notaire.

 

» Prévenez le vôtre et il ne sera plus question d’un projet auquel ni vous ni moi nous n’avons plus aucun intérêt à donner suite. Il a pu nous convenir autrefois, mais les circonstances ne sont plus les mêmes. Notre situation à tous deux a changé.

 

– Complètement, je le reconnais, elle a changé il y a quatre mois, et je m’étonne que vous ayez attendu si longtemps avant de changer d’avis.

 

– J’hésitais, parce que quoique j’aie eu fort à me plaindre de vous, je craignais de vous mettre dans l’embarras en renonçant à parfaire l’acquisition de vos propriétésgrevées de lourdes hypothèques. Mais il vient de survenir des événements qui me décident à quitter la France. La guerre, j’en suis convaincu, tournera très mal pour notre pays. J’ai engagé d’importantes affaires en Amérique. Je me suis décidé à aller les surveiller moi-même. Je me suis embarqué à Nantes et je vais traverser l’Atlantique sur un bateau à vapeur que j’ai acheté et qui me portera à New-York, avec ma fille et mon gendre.

 

» J’aurais pu me dispenser de vous voir, mais je n’ai pas voulu passer tout près de la côte que vous habitez sans m’y arrêter pour vous notifier ma résolution de rompre nos anciennes conventions.

 

– Est-ce tout ?

 

– Oui, Monsieur. Je ne m’attendais pas à être si mal reçu par vous, mais j’ai fait ce que je devais faire et nous en resterons là.

 

– Vous croyez que nous en resterons là ? demanda Hervé, menaçant.

 

– Absolument. Vous n’avez pas, je suppose, l’intention de me retenir ici, contre ma volonté.

 

– Vous vous trompez.

 

– Qu’est-ce à dire ?

 

– Et vous mentez. Vous êtes parti de Paris, parce que si vous y étiez resté, vous auriez été arrêté.

 

– Moi ! ricana M. de Bernage. Et pourquoi, je vous prie ?

 

– Comme inculpé de trois assassinats et d’un détournement de succession.

 

– Vous moquez-vous de moi ou perdez-vous l’esprit ?

 

– Ni l’un ni l’autre. Mon cher Delle, veuillez donc répéter à monsieur ce que vous m’avez dit tantôtparlez-lui des entretiens que vous avez eus avec un haut fonctionnaire de la police

 

– Monsieur en est aussi sans doute ? demanda Bernage avec une impudence rare.

 

– Non, Monsieur, dit froidement l’interne, mais le secrétaire général de la préfecture est mon parent, et je tiens de lui qu’on vous soupçonne fort de vous être défait du propriétaire d’une maison qui a brûlé au mois de février dernier.

 

– Je ne comprends pas, murmura Bernage.

 

Scaër entra en scène en disant :

 

– Nierez-vous que vous ayez été, il y a dix ans, l’associé de M. Georges Nesbitt, citoyen américain et négociant à Paris ?

 

– Son associé, non. J’ai été avec lui en relations d’affaires, voilà tout… et ces relations ont cessé depuis longtemps.

 

– Elles ont cessé parce que vous l’avez tué.

 

Bernage haussa les épaules.

 

– Voulez-vous que je vous dise où et pourquoi vous l’avez tué ?… parce que vous vouliez vous emparer de sa fortune qui revenait par héritage à sa nièce, Héva Nesbitt, dont la mère était sa belle-sœur. Vous l’avez tué dans cette maison de la rue de la Huchette qu’il avait achetée pour les y recevoir… elles aussi, vous les avez tuées… dans le pays où nous sommes… tout près de ce château que je vous ai vendu… Oh ! les remords ne vous tourmentent pas… et vous aviez sans doute aussi de bonnes raisons pour vous établir à proximité de la tour où vous avez caché leurs cadavres, comme vous avez caché celui de Georges Nesbitt dans un mur de la maison à laquelle vous avez fait mettre le feu… vous l’avez enlevé celui-là et vous l’avez jeté dans la Seine… ne niez pas… je vous ai vu… vous et votre complice… ce misérable que vous avez choisi pour gendre… et je devine maintenant pourquoi vous êtes venu à Trégunc… pour y faire ce que vous avez fait rue de la Huchette… vous avez semé des cadavres et vous voudriez les anéantir… vous seriez allé, cette nuit, aux ruines de Rustéphan

 

– Monsieur, interrompit Bernage, l’accusation que vous portez contre moi est tellement absurde que je ne prendrai pas la peine de me défendre. Vous n’êtes pas mon juge. Si j’avais à me justifier devant un magistrat, je n’aurais qu’à lui dire ce que je sais sur cette vieille histoire. Il verrait tout de suite que je ne suis pour rien dans les crimes dont vous parlez.

 

» Je n’avais aucun intérêt à les commettre, car ce n’est pas à moi qu’ils ont profité.

 

– À qui donc je vous prie ?

 

– À l’héritière naturelle de tous les Nesbitt. Moi, je n’avais rien à prétendre dans la succession d’un homme qui n’était ni mon parent, ni mon allié. Et cette héritière naturelle, vous la connaissez… beaucoup plus que je ne la connais… c’est cette aventurière qui est devenue votre maîtresse, depuis qu’elle a eu l’audace de se présenter chez moi… cette prétendue marquise de Mazatlan

 

– Taisez-vous ! cria Scaër, furieux.

 

– Pourquoi me tairais-je ? Je n’ai pas de ménagements à garder avec vous qui osez m’accuser d’être un assassin et un voleur. Je ne sais si, comme vous l’affirmez sans preuves, on a assassiné Nesbitt, sa belle-sœur et sa nièce… mais je sais de source certaine que cette femme était la cousine germaine de la nièce et la plus proche parente. Je sais aussi qu’elle est venue en France, en 1860, c’est-à-dire à l’époqueNesbitt a disparu… elle est même venue en Bretagne. J’ignorais tout cela quand je l’ai vue pour la première fois. Je me suis renseigné après : j’ai eu des preuves et je l’aurais déjà dénoncée, si j’avais pu me douter que vous auriez un jour l’étrange idée de me soupçonner. Il est encore temps d’en venir là, et je n’y manquerais pas, si vous vous avisiez de me calomnier publiquement.

 

Scaër resta muet, faute de trouver immédiatement des arguments à opposer à l’odieuse accusation lancée contre la marquise.

 

Delle, qui ne la connaissait pas, regardait Hervé et se taisait.

 

Bernage profita du désarroi où il les voyait.

 

– Je vous répète, reprit-il, que la mort de Nesbitt ne pouvait rien me rapporter. Il n’a pas, que je sache, testé en ma faveur, et en supposant qu’il n’ait pas péri dans un naufrage en revenant de Chine ou en y allant, vous admettrez bien qu’il ne portait pas sur lui tout ce qu’il possédait. Ses fonds devaient être déposés quelque part, dans une maison de banque de Paris ou de Shang-Haï. Comment aurais-je pu m’en emparer ? Je n’avais aucun titre pour les réclamer et, je vous l’ai déjà dit, Nesbitt, qui faisait des affaires avec moi, n’a jamais été mon associé.

 

» Maintenant, Monsieur, je n’ai rien à ajouter. Le but de ma visite était de vous informer de mon intention de ne pas signer l’acte de vente. C’est fait. Libre à vous de m’intenter un procès que vous perdriez à coup sûr. Je réclame, moi, la liberté d’aller rejoindre mon yacht. On m’y attend et je tiens à partir ce soir.

 

À ce moment, M. de Bernage aperçut la figure d’Alain qui s’était rapproché et qui se tenait debout devant la fenêtre ouverte. Il ne montrait que sa tête et son buste, mais il avait bien pu entendre la conversation.

 

Son maître lui avait commandé de faire bonne garde ; il ne lui avait pas défendu d’écouter.

 

– Monsieur, cria-t-il en s’adressant à Bernage, je voudrais bien vous dire un mot.

 

– Quel est cet homme ? demanda Bernage en fronçant le sourcil.

 

– Mon garde-chasse, répondit Hervé qui n’en voulait pas du tout à Kernoul d’intervenir.

 

– Vous teniez donc à ce que notre entrevue se passe devant deux témoins. Monsieur que voici, passe encore, mais un de vos gens, c’est trop… et vous me permettrez de vous dire que ce procédé n’est pas d’un gentleman.

 

– Je n’ai que faire de vos leçons. Si ce garçon vous interpelle, c’est qu’il vous connaît, et je vous engage à lui répondre.

 

– Il me connaît, dites-vous ?… Où donc m’a-t-il vu ?

 

– Interrogez-le. Il vous le dira.

 

– Ce n’est pas la peine, notre maître. Il n’y a qu’une chose que je voudrais savoir

 

– Eh bien ! qu’il parle ! dit Bernage ; mais qu’il se dépêche. Je n’ai pas de temps à perdre en bavardages avec un domestique.

 

– Voilà ce que c’est. Je voudrais savoir si vous avez à bord de votre yacht la vieille dame que, cet hiver à Paris, vous promeniez dans votre belle voiture découverte.

 

– Mme de Cornuel, expliqua Scaër, qui commençait à devinerAlain voulait en venir.

 

– De quoi se mêle ce drôle ?

 

– Je me mêle de ce qui me regarde. J’ai eu affaire à cette dame, et j’ai un compte à régler avec elle.

 

– Allez le régler à Paris. Elle y est restée.

 

– Tant pis ! dit laconiquement Alain.

 

– Pourquoi, tant pis ?

 

– Parce que, si elle était ici, je l’étranglerais de bon cœur.

 

– En vérité, Monsieur le baron, vous avez des serviteurs étrangement mal appris. Vous trouverez bon que je cesse de supporter l’insolence de ce rustre. Veuillez me laisser sortir.

 

– Pas avant que vous sachiez pourquoi Alain voudrait étrangler votre dame de compagnie.

 

– Je ne tiens pas à le savoir.

 

– Mais je tiens à vous l’apprendre. Elle a mis le feu à la maison où sa femme a été brûlée. Il lui serait facile de le prouver. Et certes, elle ne l’a pas mis pour obéir à un ordre de Mme de Mazatlan.

 

– Je n’en entendrai pas davantage. Votre intention, je suppose, n’est pas de me retenir de force. Si vous persistiez à m’imputer je ne sais combien de forfaits dont le moindre entraînerait la peine capitale, je vous prierais de me faire conduire, sous bonne escorte, à la petite ville la plus prochaineConcarneau, je crois… je ne demande qu’à m’expliquer avec le commissaire de police de l’endroit… mon nom lui est connu, puisque tout le pays a su que j’avais acheté vos terres… je lui dirai deux mots de la marquise… et je m’en rapporterai à sa décision. Si, au contraire, vous préférez que ce qui vient de se passer ici reste entre nous, ouvrez-moi cette porte. Ce sera plus sage, car si les marins du canot qui m’a mis à terre ne me voyaient pas revenir, ils viendraient certainement me chercher… ils savent parfaitement où je suis.

 

Ce fut dit sur un ton de persiflage qui n’était pas fait pour calmer Scaër, et il savait trop bien à quoi s’en tenir pour s’y laisser prendre. S’il hésitait, ce n’était pas qu’il crût à l’innocence de M. de Bernage ; mais M. de Bernage avait su toucher l’endroit sensible en le menaçant d’accuser Mme de Mazatlan.

 

La vengeance a beau être, dit-on, le plaisir des dieux, la satisfaction de venger la mort d’Héva Nesbitt ne lui paraissait plus valoir que, pour confondre ses assassins, il exposât la marquise aux attaques désespérées d’un scélérat aux abois qui ne ménagerait personne.

 

Hervé n’aurait certes pas empêché Kernoul d’étrangler la Cornuel, si elle lui était tombée sous la main. Il ne se décida point à lui commander de sauter sur Bernage, en appelant à la rescousse tous les gars de la ferme et de le traîner à Concarneau pour le remettre aux gendarmes qui pourraient bien refuser de le recevoir, car ses crimes n’étaient pas prouvés.

 

Pibrac et Margot y étaient à Concarneau. Quel spectacle à leur donner que l’ex-futur beau-père du dernier des Scaër, garrotté comme un voleur de grand chemin qu’on vient d’arrêter en flagrant délit !

 

Tout Paris le saurait, Paris où ils allaient bientôt rentrer, et ce scandale ne serait rien au prix de celui qui résulterait d’un procès criminel.

 

Hervé recula devant ce malheur qui frapperait deux innocentes, car il atteindrait aussi la fille de l’abominable Bernage.

 

Il était écrit que cet homme échapperait encore une fois au châtiment.

 

Hervé ouvrit la porte de la salle, et conduisit jusque sur le perron son prisonnier d’une heure qui s’empressa de profiter de la liberté de sortir.

 

Alain serrait les poings et grinçait des dents. S’il eût été seul, M. de Bernage aurait passé un mauvais quart d’heure.

 

Suivi des yeux par Hervé et par l’interne, le père de Solange descendit l’avenue au pas accéléré et ne tarda guère à disparaître au tournant du chemin.

 

Hervé appela Kernoul qui rongeait son frein et lui dit :

 

– Je te défends de le suivre. Rentre à la ferme et, une heure avant la nuit, va voir à la côte si le vapeur est en route. Tu reviendras me dire ce que tu auras vu.

 

Alain, accoutumé à l’obéissance passive, s’achemina vers la ferme qui n’était pas loin, et Scaër ne s’occupa plus de lui, sachant bien que les ordres qu’il venait de donner seraient exécutés.

 

Scaër rentra dans la salle avec Delle qui lui dit :

 

– Je crois que vous avez bien fait de lui permettre d’aller se faire pendre ailleurs. Vous n’êtes pas chargé de réparer les bévues de la police qui n’a pas su éclaircir cette affaire. J’avoue, du reste, qu’elle me paraît très embrouillée… Je ne sais trop qu’en penser… il est vrai que je n’en connais que certains côtés… je vois où elle en est, mais j’ignore comment elle a commencé.

 

– Je vais vous l’apprendre, répondit Scaër sans hésiter. Vous m’avez prouvé que vous étiez mon ami et vous êtes le seul homme à qui je puisse raconter cette lugubre histoire, car je n’ai confiance qu’en vous et suis sûr qu’après m’avoir entendu, vous ne me refuserez ni vos conseils, ni votre assistance.

 

Les deux nouveaux amis s’attablèrent en face l’un de l’autre, et Hervé entama le récit très compliqué de ses aventures, depuis la nuit du samedi gras au bal de l’Opéra, jusqu’au jour de son brusque départ pour la Bretagne.

 

Il n’omit rien et ne déguisa rien, pas même ses sentiments intimes, ses perplexités, ses doutes, ses hésitations, ses faiblesses.

 

C’était la première fois qu’il lui arrivait d’ouvrir ainsi son cœur.

 

Il s’était bien gardé de prendre pour confident Pibrac ; et Alain, qui connaissait les faits, n’était pas en état de comprendre les causes.

 

Delle écouta, sans l’interrompre, le dernier des Scaër et, quand ce fut fini, il ne se pressa point de donner son avis.

 

Évidemment, il éprouvait quelque embarras à exprimer sa pensée.

 

– Est-il vrai, demanda-t-il timidement, que cette dame a droit à la succession de la jeune fille qu’on a tuée ?

 

– C’est possible, répondit Hervé ; elles étaient cousines germainesfilles de deux sœurs… mais Héva Nesbitt et sa mère étaient pauvres

 

– Elles ont pu hériter de Georges Nesbitt, si on l’a tué avant elles… et Georges Nesbitt devait être très riche

 

– Probablement, mais… qu’en concluez-vous ?

 

– Je ne conclus pas… je réfléchis. Certes, je ne soupçonne pas la marquise de Mazatlan, mais je suis obligé de le reconnaître, l’intérêt que ce M. de Bernage aurait eu à se défaire de M. Nesbitt et de ses parentes n’apparaît pas très clairement. Comment s’y serait-il pris pour s’emparer d’un héritage qui ne lui revenait pas, aux termes de la loi sur les successions ?

 

– C’est ce que je ne me charge pas de vous expliquer. Tout est obscur dans cette histoire. Peut-être l’héritage consistait-il en espèces métalliques ou en valeurs mobilières sur lesquelles Bernage a fait main basse. La lettre que son complice lui a écrite pour réclamer sa part suffit à prouver que le crime lui a profité.

 

– La lettre que vous avez trouvée dans le carnet volé au bal de l’Opéra ?

 

– Oui. Je l’ai gardé, ce carnet… et c’est grâce à une des indications qu’il contenait que j’ai découvert la place où ils avaient muré le cadavre de Nesbitt.

 

– Voulez-vous me le montrer ?

 

Hervé le portait toujours sur lui.

 

Si le commissaire de police qui l’avait surpris avec Alain dans la maison de la rue de la Huchette s’était avisé de le fouiller, il aurait sans doute confisqué cette pièce à conviction, et les choses auraient pu prendre une autre tournure. Mais ce commissaire n’y avait pas songé.

 

– Le voici, dit Hervé en tirant de sa poche l’agenda et en le remettant à l’interne, qui se mit aussitôt à le feuilleter.

 

Il arriva bientôt aux pagesfiguraient les dessins et les plans, qu’il examina longuement.

 

– Je retrouve bien la maison de la rue de la Huchette, murmura-t-il ; mais je ne vois rien qui ressemble à une plate-forme de la tour de Rustéphan.

 

– Quand Bernage a pris ces notes, il ignorait peut-être ce qui s’était passé en Bretagne, répondit Scaër. Son complice a opéré seul. Ils s’étaient sans doute partagé la besogne. L’un a assassiné la mère et la fille, l’autre a assassiné Nesbitt. Plus tard, ils se sont entendus pour faire disparaître les cadavres.

 

– C’est possible… mais à quoi se rapportent les autres signes… le dessin qui représente un jardin planté d’arbres et les mots tronqués : « Bagn. – pl. – Égl. ? »

 

– Je n’ai jamais pu le deviner.

 

– Je ne le devine pas non plus, mais je m’imagine que Bernage a pu cacher là l’argent de Nesbitt.

 

– S’il l’y a caché, il ne l’y a pas laissé depuis dix ans. Nous pouvons nous dispenser de chercher.

 

– D’autant que nous ne trouverions pas. Les indications sont trop vagues. C’est un hasard qui vous a conduit rue de la Huchette

 

– Et ces hasards-là n’arrivent pas deux fois.

 

– Aussi, suis-je d’avis de ne rien faire. Vous êtes sans nouvelles de Mme de Mazatlan ?

 

Ainsi posée, sans transition, la question donnait à penser que l’interne n’était pas absolument convaincu de l’innocence de la marquise.

 

– Depuis un mois, répondit Hervé sans relever cette allusion très détournée aux calomnies lancées par M. de Bernage. Elle m’a écrit le 15 juin pour m’annoncer qu’elle allait s’absenter et qu’elle me priait d’attendre son retour, jusqu’au 15 juillet.

 

– Le délai est expiré, murmura M. Delle.

 

– Je le sais, et je me préparais à aller m’embarquer à Saint-Malo, sur le paquebot de Southampton. Je crois maintenant que je ne partirai pas. Je m’engagerai comme simple soldat.

 

– Ce sera mieux. Alors, vous renoncerez à vous occuper de tous ces coquins ?

 

– J’y suis à peu près décidé.

 

– Je vous en félicite. Rien n’empêche que nous rentrions ensemble à Paris… dès demain, si le cœur vous en dit, car je ne tiens pas du tout à continuer le voyage avec Pibrac… et je n’ai pas de temps à perdre pour tâcher de me faire attacher à une ambulance

 

– Demain, oui… si, demain, j’ai la certitude que le yacht est parti. Je ne voudrais pas laisser ici Bernage et sa bande.

 

– Votre garde vous renseignera ce soir.

 

– Et, en attendant, nous pouvons savoir à quoi nous en tenir. De la chambre que j’habite, on voit la mer. Voulez-vous y monter avec moi ?… je vous préviens que c’est un peu haut.

 

– Moins haut, je suppose que la plate-forme du donjon de Rustéphan.

 

– Pas beaucoup moins, mais l’escalier est en meilleur état.

 

– Allons ! dit l’interne, qui n’était pas fâché d’être dispensé de se prononcer catégoriquement sur le cas du seigneur de Trégunc.

 

Elle était en effet très haute, la tour du vieux castel qui jadis en avait eu quatre.

 

Les trois autres avaient tellement souffert par l’injure du temps, que le grand-père d’Hervé avait les faire démolir.

 

Dans celle qui subsistait, la piècecampait le dernier des Scaër était immédiatement au-dessous des créneaux.

 

Une vraie chambre de chasseur campagnard, où il y avait plus d’armes que de meubles.

 

Il couchait sur un lit de camp et il se passait très bien de rideaux et de tapis, comme il se passait de voitures et de chevaux, lui qui naguère appréciait fort le confort dans les appartements et le luxe des équipages.

 

La fenêtre, enguirlandée de lierre, s’ouvrait du côté de la mer et les deux amis n’eurent rien de plus pressé que de l’ouvrir et de s’y accouder pour examiner la côte.

 

La pointe de Trévic n’est qu’à douze cent mètres du château et le yacht était encore à l’ancre, tout près de cette pointe, à l’entrée d’un chenal formé par le confluent de deux petites rivières.

 

– Il ne me paraît pas se disposer à partir, dit l’interne, je ne vois pas de fumée.

 

– Il chauffe cependant, reprit Hervé qui avait d’excellents yeux. Ce petit nuage blanc qui s’échappe de la cheminée, c’est un jet de vapeur. D’ici à une heure ou deux, il sera prêt à faire route.

 

Ayant dit, Hervé décrocha une lunette marine et la braqua sur le navire, immobile au mouillage.

 

– Bernage est rentré à bord, car les embarcations sont hissées sur leurs palans, reprit-il ; mais l’équipage ne s’empresse pas à la manœuvre. Il n’y a personne sur le pont. Il leur faudra du temps pour démarrer et je ne serais pas surpris qu’ils attendissent la nuit.

 

– Elle vient, la nuit, et il me semble que le temps va changer.

 

– Très certainement. C’est un grain qui se forme au sud-ouest, et s’ils s’attardent, ils pourront bien être jetés à la côte.

 

– Ce ne serait pas un grand malheur… et je ne serais pas fâché de voir la mer en furie. Il me semble qu’elle gronde déjà. D’ici, le tableau est admirable.

 

L’horizon s’empourprait de rouge et au loin couraient de longues vagues blanches, premiers frissons de l’Océan fouetté par le coup de vent qui arrivait du large.

 

C’était la saison où les gens de Concarneau pêchent la sardine et des centaines de barques forçaient de voiles pour rentrer au port avant que la tempête éclatât.

 

On eût dit des mouettes fuyant à tire-dailes.

 

– Je me trompais, reprit Hervé qui avait encore l’œil à la lunette, il y a une femme assise à l’arrière du bateau.

 

– Une femme ?… celle que votre garde-chasse se propose d’étrangler ? demanda Delle en riant.

 

– Non… je la reconnais… c’est Mlle de Bernage… son père nous a dit qu’elle était du voyage. Il n’a pas menti.

 

– Par extraordinaire. Mais je la plains, elle passera mal son temps sur cette coquille de noix, si la mer se fâche.

 

– Plus mal que vous ne le pensez. Ces gens sont fous de rester là, au lieu d’essayer de s’élever au large… il est peut-être déjà trop tard.

 

– Bernage n’est pas marin et il tenait probablement à ne pas s’éloigner ce soir de la côte. Je me figure que son complice lui avait proposé de faire sauter nuitamment le donjon de Rustéphan… avec du picrate de potasse… vous vous rappelez l’explosion de la place de la Sorbonne, l’année dernière… c’eût été un joli pendant à l’incendie de la maison de la rue de la Huchette… mais ils ont renoncer à ce beau projet, depuis que Bernage sait que nous avons retrouvé les ossements de leurs victimes.

 

– Je vois Alain en faction au pied du dolmen de Trévic… et des paysans qui arrivent en courant. Ils ne se dérangeraient pas pour contempler les effets d’une bourrasque, mais ils savent qu’une tempête effroyable va tomber sur la côte… ils comptent que le yacht ne tiendra pas sur ses ancres et qu’il viendra se briser sur les rochers de la pointe… ils veulent être là pour piller l’épave.

 

– Quoi ! vos Bretons en sont encore là ? Je croyais qu’il n’y avait plus de naufrageurs

 

– Beaucoup moins qu’autrefois, mais quand il se présente une occasion, ils en profitent… et c’en est une, car le yacht est perdu… mais je ne les laisserai pas faire… décrochez un fusil, mon cher Delle… moi, je vais prendre le mien, et à nous deux, nous les tiendrons en respectAlain nous aiderait s’il le fallait… et je l’enverrai chercher du renfort… il y a un poste de douaniers à cinq cent mètres de la pointe.

 

– J’en suis ! dit joyeusement l’interne. À la veille d’entrer en guerre contre les Prussiens, cette petite expédition nous fera la main.

 

Les deux amis s’armèrent, descendirent précipitamment de leur observatoire et se lancèrent à travers la lande.

 

Le ciel était noir et le vent leur coupait le visage, en leur apportant le bruit des vagues qui se ruaient à l’assaut de la falaise de Trévic.

 

C’était plus qu’un grain ; c’était un cyclone ou un raz de marée, un de ces cataclysmes imprévus que rien n’annonce et que rien n’arrête.

 

Toujours dure et sauvage, la mer de Bretagne a quelquefois des colères subites. Elle se soulevait ainsi tout à coup au déclin d’une splendide journée de juillet. Trois mois plus tard, le 10 octobre 1870, pas loin de Trévic, et tout près de Penmarc’h, par un temps calme, elle se souleva encore et elle enleva la femme et la fille du préfet du Finistère qui déjeunaient gaiement sur un rocher, à dix mètres au-dessus de la grève.

 

Elle aurait broyé un vaisseau cuirassé. Que pouvait contre sa force irrésistible un yacht de petit tonnage, pourvu d’une machine insuffisante et monté peut-être par des marins inexpérimentés ?

 

Hervé, en arrivant à la pointe, vit tout de suite que le malheureux bateau était irrémédiablement perdu.

 

Brisant les chaînes d’ancre, une énorme lame de fond venait de l’enlever comme une plume et de le jeter sur un rocher pointu où il était resté, couché sur le côté et crevé par l’arrière.

 

Et d’autres lames s’abattaient sans cesse sur l’épave. La mer achevait son œuvre. Encore quelques chocs, et la coque effondrée allait disparaître dans le gouffre tourbillonnant du chenal.

 

Les riverains, accourus pour profiter du naufrage, n’osaient pas approcher de la côte qui n’était pas à l’abri des vagues.

 

Hervé, sans s’occuper d’eux, alla droit au dolmen où il trouva le gars aux biques, cramponné à un bloc de pierres, le cou tendu, les cheveux au vent, les yeux étincelants, la bouche crispée.

 

– Il y a une justice, là-haut, cria-t-il à son maître en lui montrant le yacht qui coulait bas.

 

À ce moment, un rayon du soleil couchant perça les nuages chassés par le vent et illumina la scène.

 

Hervé et l’interne, qui l’avait suivi de près, virent distinctement sur le pont du navire en perdition des hommes grimpant dans la mâture et une femme levant les bras au ciel.

 

Une montagne d’eau qui s’écroula sur eux les balaya tous.

 

Avant que Delle et Alain songeassent à le retenir, Hervé se précipita comme un fou vers un sentier qui descendait à la plage, au flanc de la falaise toute blanche d’écume.

 

C’était courir à la mort, car la mer battait à coups redoublés la base de cette pointe avancée et la grève n’était pas tenable.

 

Il y arriva, par miracle, sans accident, et il y resta, défiant les vagues qui déferlaient à ses pieds.

 

Pourquoi y était-il venu ? Il n’aurait pas pu le dire. Il avait cédé à un mouvement irréfléchi, un mouvement généreux, qui le poussait à courir au secours des naufragés, comme si le sauvetage eût été possible.

 

Alain et Delle ne tardèrent pas à le rejoindre ; ils essayèrent de l’entraîner, et comme il se débattait en criant qu’il voulait rester là pour empêcher les pilleurs d’épaves de dépouiller les cadavres que la mer allait rejeter, Alain lui dit :

 

– Il n’y a pas de danger, notre maître. Les brasse-carrés viennent d’arriver.

 

Les brasse-carrés, dans la langue des marins et des Bretons de la côte, ce sont les gendarmes qui portent leur chapeau comme un navire filant vent arrière porte ses voiles.

 

Alain disait vrai. On voyait briller en haut de la falaise les bicornes galonnés.

 

Hervé se laissa emmener. C’en était fait des assassins et de la pauvre Solange.

 

Alain et Delle l’escortèrent jusqu’au château.

 

Delle n’était pas trop fâché de ce dénouement qui simplifiait la situation de son nouvel ami. Alain s’en réjouissait et ne prenait guère la peine de cacher sa joie qui n’était pourtant pas complète, car, s’il fallait en croire Bernage, la Cornuel, n’étant pas à bord du yacht, avait survécu à la catastrophe.

 

Hervé, sombre et silencieux, marchait la tête basse.

 

Ils arrivèrent au manoir en même temps que le facteur rural qui apportait une lettre adressée à M. le baron de Scaër.

 

C’était la première depuis un mois, et la suscription n’était pas de l’écriture de la marquise.

 

Hervé la reçut sur le perron et la lut aux dernières clartés du jour qui baissait.

 

Elle était datée de Paris, quatre jours auparavant, et il y avait :

 

« Je suis séquestrée et gardée à vue. J’espère pourtant que cette lettre vous parviendra et que vous ne m’avez pas tout à fait oubliée. Mon père m’emmène malgré moi en Angleterre, où nous nous embarquerons pour l’Amérique. Il veut me contraindre à épouser un homme que je méprise et que j’exècre. Et cet homme est du voyage. Ils ont loué à Nantes un bateau à vapeur qui, en nous conduisant à Liverpool, relâchera sur la côte Bretonne, tout près de votre château.

 

« Si vous y êtes et si vous avez pitié de moi, qui vous aime encore et que vous avez aimée, aidez-moi à m’échapper. Envoyez, la nuit, une barque près du yacht. Je nage très bien. Je me jetterai à la mer. Cette barque me recueillera. Ils croiront que je me suis noyée et ils ne me chercheront pas. Tout ce que je veux, c’est leur échapper. Vous me cacherez à Trégunc pendant quelques jours, et après, vous me chasserez, si vous voulez. Du moins, je ne mourrai pas sans vous avoir revu et sans vous avoir averti que vos ennemis ont juré votre mort. J’ai surpris leurs secrets et je vous dirai tout.

 

« Si vous repoussez ma prière, si je ne parviens pas à vous rejoindre, j’en finirai avec la vie et ma dernière pensée sera pour vous. »

 

C’était signé : Solange.

 

Elle arrivait trop tard, cette lettre désespérée. La malheureuse jeune fille avait péri avec ses odieux persécuteurs.

 

– Lisez ! dit Hervé à son ami d’un jour.

 

Delle lut et comprit. Hervé l’avait assez renseigné.

 

– Qu’allez-vous faire ? demanda l’interne, sans trop s’émouvoir.

 

– Je vais m’engager et tâcher de me faire tuer.

 

– Moi, je tâcherai de vous guérir, si vous êtes blessé. Oubliez le passé, et ne désespérez pas de l’avenir.

 

– C’est le jugement de Dieu qui vient de s’accomplir. Vous n’avez rien à vous reprocher.

 

Scaër, au lieu de répondre, interpella Alain.

 

– Je vais me battre, lui dit-il ; tu as vingt ans, la conscription va te prendre. Veux-tu faire la guerre à côté de moi ?

 

– Où vous irez, j’irai, dit le gars aux biques.

 

– C’est bien, nous partirons demain pour Paris.

 

– Oh ! oui… pour Paris… elle y est restée, la gueuse !… et si je pouvais la rencontrer

 

– Tais-toi ! Zina est assez vengée. Pense à défendre ton pays. Et ne compte pas que nous resterons à Paris. C’est à la frontière que je te mènerai.

 

– Au bout du monde, si vous voulez.

 

Alain était prêt à y suivre son maître, mais il n’avait pas renoncé à étrangler la Cornuel.

 


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